Épilogue

Un épais manteau neigeux recouvrait les rues et les toits de Paris et des cristaux de givres s'étaient déposés sur les fenêtres des habitants de la capitale. Le froid glaçait les Parisiens, mais blottie contre ce corps d'homme robuste et chaud, la jeune femme ne souffrait pas des températures hivernales. Dans les bras de son mari, il faisait toujours chaud… Elle sourit dans son demi-sommeil. Son mari. Elle avait si longtemps cru avoir tiré un trait sur l'idée même du mariage et aujourd'hui elle était une épouse… Une épouse peu conventionnelle, il fallait en convenir, d'autant que seuls leurs proches étaient au fait de ce nouvel état. Aux yeux du monde, ils n'étaient que des compagnons d'armes. S'ils partageaient toutes leurs nuits, officiellement ils ne vivaient pas ensemble. Tous les soirs, ils se retrouvaient avec Porthos et D'Artagnan chez l'un ou chez l'autre et quand quelques heures plus tard, la soirée s'achevait, ils demeuraient ensemble alors que leurs deux amis se retiraient. Puis aux petites heures de l'aube, l'un d'eux les rejoignait pour se rendre à leur compagnie… Elle n'ignorait pas qu'Athos souffrait de devoir se cacher de la sorte, mais c'était la seule façon de sauvegarder son identité secrète et de pouvoir demeurer un mousquetaire. Et même ainsi, il n'avait pas été aisé de convaincre le capitaine de Tréville de la garder au service du roi. Deux mousquetaires mariés ensemble, la situation était pour le moins incongrue ! Ils avaient dû user de toute leur ténacité pour l'amadouer… et à présent…

Une pression sur sa taille révéla qu'Athos était éveillé. Elle n'ouvrit pas les yeux, elle ne voulait pas qu'il sût tout de suite qu'elle ne dormait plus. Très doucement, il déposa un baiser dans sa chevelure puis ses longs doigts s'enroulèrent dans ses boucles blondes.

Il ne connaissait rien de plus merveilleux que de se réveiller à ses côtés. Ces minutes un peu floues entre la nuit et le jour n'étaient qu'à lui. Il goûtait alors à l'illusion que le reste du monde n'existait pas. Quand il la tenait ainsi, abandonnée et confiante entre ses bras, il lui semblait qu'il parviendrait à la protéger de tout…

Cela faisait déjà huit mois qu'ils étaient rentrés à Paris. Sur le chemin du retour, ils avaient fait une halte chez les grands-parents de D'Artagnan. Là-bas, il avait entraîné Aramis dans une petite église. Elle avait revêtu une robe blanche très simple et un peu démodée appartenant à la famille de leur ami gascon et reprisée pour être adaptée à la silhouette élancée de la mousquetaire. Elle ne lui avait jamais semblé si belle dans cette toilette pourtant fort modeste… qu'il avait eu néanmoins un immense bonheur à lui ôter après qu'elle fût devenue la comtesse de La Fère. Puis après qu'ils se furent aimés avec passion, la jeune mariée avait repris ses vêtements masculins et avait décrété qu'ils devaient fêter leur nouvel hymen par une monstrueuse ripaille dans un estaminet des environs. Comme si elle avait voulu rattraper les mois passés dans un corset, elle s'était livrée à une beuverie digne du plus grossier des sabreurs. En revenant hilare dans leur chambre, elle lui avait demandé s'il ne regrettait pas d'avoir épousé un soldat. Ce n'était certes pas ainsi qu'il avait imaginé le banquet de ses noces ! Il avait toujours été un homme raisonnable aux goûts plutôt classiques, cependant, pas un seul instant, il ne regrettait d'aimer la femme la plus extraordinaire que la terre ait portée. Peut-être était-elle la seule folie de sa vie bien rangée, mais quand une folie illuminait ainsi toute une existence ne pouvait-on pas dire qu'il n'avait rien accompli de plus sensé ? S'il s'inquiétait pour elle plus que de raison, redoutant ce qui adviendrait si elle était découverte, il préférait grandement être à ses côtés… De toute façon, il s'était toujours soucié d'Aramis plus que d'aucun autre de ses compagnons même quand il ignorait sa vraie nature.

Alors que sa main se perdait dans sa chevelure indisciplinée, des lèvres douces effleurèrent son épaule pour y déposer un baiser aérien.

- Bien dormi ? souffla-t-il à l'adresse de sa femme.

- Hum… ronronna-t-elle en se lovant contre lui.

Elle n'avait même pas conscience de la sensualité de ses gestes félins… Pour survivre dans un monde d'hommes, elle avait adopté une certaine rudesse dans ses attitudes, mais plus le temps passait, plus elle le laissait entrevoir une grâce toute en délicatesse.

- Veux-tu déjeuner ?

- Non… gémit-elle en se pelotonnant davantage contre son torse.

- Porthos ne tardera pas à nous rejoindre. Il vaudrait mieux que nous commencions à nous préparer.

- S'il s'agit de Porthos, nous avons tout le temps devant nous, répondit-elle en riant. Il n'est guère pressé de sortir du lit quand il passe la nuit avec madame de Saint-Gobert.

En effet, depuis deux mois, leur ami fréquentait assidûment une ravissante aristocrate parisienne. Bien que pendant longtemps les femmes n'aient été pour lui qu'un agréable divertissement, cette fois-ci, peut-être influencé par le bonheur conjugal de ses camarades, le mousquetaire épicurien était profondément épris de sa belle maîtresse.

Au premier abord, le couple semblait des plus mal assorti. Élise de Saint-Gobert était aussi petite et menue que le soldat était robuste et imposant. La vingtaine, pétillante, sa vitalité d'esprit n'aurait pas laissé supposer qu'elle s'attachât à un homme aussi simple et naturel que Porthos. Ils avaient néanmoins en commun un goût des belles choses et de la bonne chère. Quand on passait quelques heures auprès d'eux, il devenait évident que ces deux êtres joyeux et bons vivants étaient faits l'un pour l'autre. Pour ne rien gâter, mariée très jeune à un riche aristocrate angevin, madame de Saint-Gobert avait hérité d'une fortune qui en faisait un des partis les plus enviés de la capitale. À l'abri du besoin, la jeune veuve était libre de convoler avec celui qu'elle aimait.

D'Artagnan de son côté avait retrouvé avec bonheur sa douce Constance et le jeune couple se préparait au mariage.

L'amitié unissant les quatre mousquetaires était de celles que rien ne détruisait. Dans vingt ans, dans trente ans, ils seraient toujours prêts à tout sacrifier au nom de ce lien inflexible… Cependant, la vie qu'ils avaient connue était appelée à changer.

Pour l'heure, Athos ne voulait pas y penser. Seule comptait la femme délicieuse qu'il pressait contre lui, à demi dévêtue.

- Tu n'as pas non plus l'air très pressée de sortir du lit, murmura-t-il les yeux brillants de désir.

À ces mots, il prit possession de sa bouche. Des mains avides se glissaient sous sa chemise, prêtes à faire disparaître le dernier rempart de tissu qui couvrait ce corps tant aimé… Comment ce diable d'homme réussissait-il à faire vaciller un lit pourtant des plus solides ! Dès qu'il la caressait, l'univers entier tourbillonnait autour d'elle… Non, elle ne devait pas s'abandonner pour le moment… pas tout de suite… s'il était tentant de reporter l'annonce qu'elle appréhendait, elle n'était pas femme à choisir de telles échappatoires.

- Attends, fit-elle en le repoussant toute pantelante. Je dois te parler.

Le jeune homme fronça les sourcils devant le regard sérieux de son épouse.

- Qu'y a-t-il ?

Aramis déglutit puis se releva légèrement pour lui faire face.

- Il y a quelques mois, tu m'avais proposé de partir nous installer dans la demeure de tes ancêtres. Que dirais-tu si nous nous y installions quelque temps ?

Les sourcils du mousquetaire s'étaient tellement rapprochés qu'ils ne formaient plus qu'une ligne. S'il avait plusieurs fois proposé à Aramis de quitter la compagnie pour une vie moins aventureuse sur son domaine de Picardie, elle lui avait toujours opposé un refus clair jusqu'à aujourd'hui. « Je ne suis pas faite pour une vie de châtelaine ! » répliquait-elle invariablement. Pourquoi donc changeait-elle si brusquement d'avis ?

- Que t'arrive-t-il ?

- Rien d'inhabituel, répondit-elle les joues étrangement rouges. Mais je crains que mon uniforme ne devienne trop serré dans quelques mois.

- Tu veux dire que… balbutia Athos les yeux agrandis de surprise.

- Oui, je suis dans un état qui touche bien des femmes de mon âge, dit-elle toujours rougissante, un léger sourire flottant sur ses lèvres. Et même l'amplitude de ma casaque ne le cachera pas éternellement… Pourquoi cette mine ébahie ? Avec ta fougue, je m'étonne même que ce ne soit pas arrivé plus tôt !

Les doigts frémissants d'Athos se glissèrent à nouveau sous la fine batiste pour toucher ce ventre plat qui ne laissait encore rien supposer du miracle qu'il abritait. Il demeurait figé la contemplant avec émerveillement.

- Tu en es sûre ?

- Oui, dit-elle en enveloppant les mains de son époux.

Il poursuivait ses tendres caresses percevant toutes les implications de cette nouvelle… Son Aramis… cette intrépide amazone… cette formidable guerrière… Elle allait devenir mère… Oui, décidément, les choses changeaient.

- N'es-tu pas déçue de devoir quitter Paris et nos amis ?

- Ce ne sera pas un adieu, répondit-elle toujours souriante. Tu sais parfaitement que ni toi ni moi ne pourrons vivre éternellement entre les quatre murs de ton domaine. Mais pour l'heure, cette retraite me paraît idéale.

Un sourire se dessina sur le visage d'Athos… En fin de compte, certaines choses ne changeraient jamais. Elle ne se satisferait jamais d'un destin tout tracé, et en l'épousant, il avait accepté de la suivre sur les routes qu'elle choisirait d'emprunter… Que feraient-ils après leur retraite picarde ? Remettraient-ils leurs casaques en risquant de s'absenter à nouveau pour les mêmes raisons ? Renée de Montsorot devenue comtesse de La Fère ressortirait-elle de l'ombre pour servir la couronne comme elle l'avait si bien fait en Espagne ? Sans doute l'ignorait-elle elle-même. Elle avait trop conscience du changement qui allait s'opérer en elle pour se garder de toute conjecture… Il y avait pourtant une chose dont Athos était sûr : elle n'aurait jamais une vie ordinaire.

FIN