Chapitre XIV - A l'ombre de la Tortue

Victor se réveilla dans la chaude étreinte de son petit ami. Un fin sourire envahit son visage au songe de leur nuit torride. Il sentit un visage se frotter paresseusement à sa nuque et posa sa main sur la cuisse d'Henry pour lui signifier qu'il était bien réveillé. Un petit coup de rein lui fit se rendre compte de la glorieuse érection matinale du jeune mécanicien et il gloussa joyeusement en le traitant de satyre. Henry grogna sourdement en venant taquiner un de ses mamelons, ne sachant pas ce qu'était un satyre.

De l'autre côté de la chambre, Patrick jura en se lovant un peu plus contre son gros nounours.

" Putain, ils sont repartis… Je suis HS moi… "

Reginald rit, glissant ses doigts dans la tignasse brune en étant plutôt d'accord avec son amant. La nuit avait été bonne, mais il ne serait pas d'attaque dès le matin comme Henry et Victor.

Dans la chambre adjacente, Eddie s'était réveillé dans les bras de son ami à lunettes et il n'osait pas bouger de peur de le réveiller. Il ne savait pas ce qu'il leur avait pris la veille. Il avait accepté de coucher sans même songer un seul instant à prendre une douche avant. Mais là, il en crevait d'envie, il se sentait sale et il avait affreusement conscience du liquide poisseux sur ses cuisses et son ventre.

D'un autre côté, le souvenir de cette nuit le faisait rougir et lui donnait envie de recommencer. De recommencer avec Richie. Le myope ouvrit d'ailleurs les yeux, un peu perdu pendant un instant avant de capter le visage désorienté de son ami. Toute la soirée lui revint en mémoire et bordel que c'était bon. En plus, il n'était officiellement plus vierge ! Mais bordel, il n'aurait jamais cru passer ce cap si rapidement avec Eddie.

" Si tu veux, on va prendre une douche et on en parle après. "

Le sourire qui fleurit sur le visage du plus frêle le rassura, au même titre que cette proposition avait ôté une bonne partie des réserves d'Eddie.

En face, Ben fixait obstinément le plafond, désespérément conscient de la petite poitrine ferme de Beverly pressée contre lui. Il essayait de rationaliser les évènements de la nuit, ne croyant à aucun moment qu'une si belle jeune femme ait pu accepter de faire sa première fois avec un jeune homme obèse et inexpérimenté comme lui. Il devait avoir rêvé.

Néanmoins, lorsque la rouquine se réveilla, elle posa un bisou sur sa joue et lui demanda nonchalamment s'il allait bien. Bev avait parfaitement conscience de ce qu'il s'était passé, et bien qu'elle soit surprise de s'être laissée aller si facilement, elle ne regrettait pas. On l'avait tant traité de salope qu'elle n'aurait pas pu coucher avec n'importe qui. Mais Ben était le garçon le plus tendre et respectueux qu'elle avait rencontré. Elle ne pourrait jamais faire un meilleur choix, elle en était sûre.

" On dirait que tu vas devoir devenir officiellement mon petit ami maintenant Ben. "

De l'autre côté du couloir, Mike s'éveilla dans un lit vide. Son coeur battait encore de l'honneur qu'il avait eu et de la honte d'avoir corrompu un ange. Il comprendrait que Stanley lui en veuille. Mike se redressa et entendit l'eau dans la salle de bain. Il ramassa son slip qu'il enfila avant de rejoindre la salle d'eau.

Stanley brossait nerveusement ses plumes, enroulé dans une serviette. Ce qu'il s'était passé, il n'y voyait pas d'explication et son cerveau bien rangé détestait cela. La voix de son amant d'une nuit le fit sursauter et il se tourna vers Mike. Devant ce doux visage tordu de doutes et de honte, le jeune fermier se sentit horriblement coupable.

" Stan… Hier soir… Je ne sais pas trop ce qu'il s'est passé… Si tu veux oublier, alors ça peut en rester là… Promis.

- Je veux oublier, asséna-t-il sans une once d'hésitation.

- Ok… Je te laisse terminer alors, dit-il en se détournant.

- Mike… Merci. "

Le jeune homme noir hocha simplement la tête avec un sourire compréhensif et attendit patiemment en faisant le lit de la façon dont Stan aimait : au carré.

Enfin, sur le canapé du salon, Bill s'éveilla au son des ronronnements de tracteur émis par un Bob fermement installé sur son torse. Il était complètement vidé, il avait l'impression d'avoir été traît jusqu'à la dernière goutte. Il avait un peu mal à l'épaule et à la jointure des cuisses mais il était détendu. Bon, leur relation avait fait un sacré bond en un rien de temps mais Pennywise avait été si fasciné par l'idée de s'accoupler que ça ne l'étonnait pas vraiment. Et lui aussi en avait eu follement envie.

Rapidement, Bill pensa à son petit frère et il était hors de question que Georgie les surprenne ainsi. Cela risquerait d'ébranler l'innocence de son précieux cadet. Il secoua donc doucement Pennywise, posant de petits baisers sur sa joue pour le pousser à enfin ouvrir ses yeux ambrés. Bob s'étira alors paresseusement et frotta sa bouille contre le torse de son compagnon. Billy était son compagnon à présent, c'était acté. De son côté, Bill établissait les points de comparaison entre le rouquin et un chat.

" Bob… J'aimerai m'habiller avant que Georgie ne se réveille… Lèves-toi s'il te plaît. "

Le rouquin grogna alors et prit sa taille de clown, propre comme un sou neuf avant de porter Bill à la salle de bain de leur chambre. Pas question qu'il ne le lâche ne serait-ce qu'une seconde. Bill protesta mollement contre ce traitement mais il n'était pas sûr de tenir sur ses jambes non plus.

Un peu plus tard, ils se retrouvèrent tous réunis dans le salon, personne n'osant parler de la folie sexuelle de la veille. Néanmoins, on pouvait lire de petites différences dans leurs rapports. Eddie rougissait au moindre contact avec Richie, Ben tenait la main de Beverly, Bob ne lâchait plus Bill tandis que Stanley avait agrandi la distance entre lui et Mike. Au milieu de ce groupe, Georgie faisait un puzzle offert par Pennywise, bien inconscient des troubles et des liens animant les plus âgés.

Quelques jours plus tard, Pennywise se tenait assis face à Maturin dans son flamboyant costume de clown. Il aimait tant cette apparence, il trouvait qu'il avait beaucoup d'allure. Henry et Ben avaient terminé sa réparation en un temps record. Avec l'aide d'autres ratés, ils avaient pu utiliser leurs pouvoirs pour faire un peu de métallurgie et récupérer la plupart des anciennes pièces robotiques de la Tortue. Il ne restait plus qu'à la recharger en magie pour qu'elle puisse guérir le reste de son corps organique. Pennywise avait accepté.

C'était Eddie qui s'occupait de cette opération, ayant trouvé de quoi faire des transfusions sanguines dans un compartiment d'urgence situé sous une des écailles de sa carapace. Il planta l'aiguille dans le bras du clown après désinfection minutieuse et activa la pompe. Pennywise fixa un instant son sang partir dans les tuyaux transparent avant de regarder la Tortue. Il avait encore des questions qu'il n'avait pas posées.

" Alors… C'était vraiment pour me tuer ?

- … La perspective de la mort laisse un goût d'inachevé, répondit Maturin en avouant ainsi qu'il avait oublié sa sagesse face à sa fin imminente.

- On dirait que ça vient de te sauver la vie, sourit ironiquement Pennywise.

- Et que ça a donné un sens à la tienne, taquina la Tortue avec un sourire dans la voix. "

Ce fut les derniers mots qu'ils échangèrent ce jour là, attendant juste silencieusement la fin de la transfusion. C'était vrai, Maturin avait sincèrement voulu la fin de Robert Gray comme dernier acte de sa longue vie. Mais il ne regrettait pas la tournure des évènements pour le moment. La question de l'avenir de Bob après avoir sauvé le monde serait posée suffisamment tôt. Il était tout aussi préoccupé que Bill par cette vision de désolation sur Terre qu'avait le petit Georgie. Mais il n'y avait aucun indice sur l'origine de cette Apocalypse.

A l'extérieur du nid de la Tortue, Stanley côtoyait Garuda. Le gardien Aigle était le seul arrivé pour le moment, arborant un plumage couleur or et argent magnifique dans la lumière du soleil. L'âme d'ornithologue de Stan n'avait pas pu résister longtemps devant cet oiseau absolument unique et il lui avait demandé s'il pouvait prendre une photo. Le fier rapace s'était laissé faire, prenant la pose pour sublimer son ramage. Garuda était plutôt en bon état en dehors d'une patte presque arrachée et de quelques plumes égarées. L'oiseau était aussi grand que la Tortue.

Leur petite opération dans le dos du Roi Cramoisi était délicate, Billy et Georgie montaient la garde la plupart du temps dans la pièce du télescope mais ils se doutaient qu'il y avait de forts risques d'être découverts avant qu'ils aient terminé. De plus, Beverly était sensée faire sa première tentative pour briser le rayon Ours-Tortue dans la soirée. La jeune femme appréhendait ce moment, déjà que ça avait été difficile de briser la chaîne de Pennywise, elle craignait d'y laisser sa vie cette fois. Malgré tout, elle devait avouer que l'entraînement avait porté ses fruits sur elle aussi. Elle pouvait créer des liens totalement artificiels, changer l'humeur dominante d'une aura et même avoir un aperçu de l'âme d'un lieu. Et tout cela lui demandait beaucoup moins d'énergie qu'auparavant. Mais les rayons… c'était une autre paire de manche. Sans même parler du petit garçon tuméfié qui vivait avec la tortue. Briser le rayon, c'était le tuer.

La jeune femme ne savait pas si elle en était capable. Elle n'avait pas envie de le faire, elle n'était pas comme Patrick. Peut-être qu'une discussion avec lui s'imposait, comme la plupart des ratés, elle ne lui avait pas beaucoup parlé depuis l'incident avec le FBI. Restée au château, elle partit à la recherche du brun. Il devait traîner dans la cour avec Reginald, il le faisait souvent, il ne supportait pas de rester enfermé dans leurs appartements et de ne voir que ces maudites briques rouges que tout le monde commençait à détester.

Rapidement, elle les trouva assis par terre à fumer. Ca lui donna immédiatement envie de s'allumer une clope mais elle n'en avait pas vu ici alors elle tentait d'économiser les siennes. Elle approcha et s'assit à côté de Patrick, restant silencieuse un moment en cherchant ses mots. Finalement, le premier pas vint de Regie qui lui tendit le tabac qu'elle accepta grâcement. Elle tira une bouffée dont elle profita longtemps, sentant que ça lui redonnait du courage pour cette discussion.

" Comment tu fais ? Pour tuer, demanda-t-elle en fixant un point dans le vide.

- … Il y a plein de méthodes, c'est pas l'imagination et les possibilités qui manquent dans ce domaine.

- C'est pas ce que je veux dire… Comment tu le supporte ? A quel moment tu te dis que tu vas prendre une vie ? "

Patrick fuma silencieusement quelques minutes, rassemblant ce qu'il ressentait et pensait au moment fatidique, puis posa son bras sur son genou replié en repoussant une mèche de cheveu brun derrière son oreille.

" Personnellement… Je ne ressens rien de particulier pour mes victimes. Sur le moment, ça paraît solennel, tu sens que ça arrive, que tu vas le faire. Avant, on panique à l'idée, mais plus ça approche, et plus on est calme en réalité. Il y a souvent un petit moment d'hésitation. Est-ce que je vais vraiment le faire ? Que vont-ils penser ? Et puis… Tu te retrouve en situation de puissance, c'est toi qui a les mains sur sa gorge, c'est toi qui peut sentir son souffle se couper et son coeur cesser, c'est toi qui presse la gâchette, qui enfonce le couteau… C'est toi qui décide. Et une fois que tu l'as fait… C'est comme si quelque chose s'était envolé en toi, comme si tu flottais dans un rêve… Il paraît que la plupart des gens sentent des remords après quelques temps mais moi non. Toi, j'imagine que tu en auras.

- Tu tues des gens et tout ce qui te préoccupe, c'est l'avis d'Henry, Vic et Regie, éluda-t-elle en tentant d'ingérer les informations données.

- … C'est ma famille, ils sont tous ce qui importe. "

Sa famille ? Oui… ils étaient aussi soudés que leur groupe de losers. Voir encore plus car leurs liens étaient plus anciens. Briser le rayon… elle devait le faire, pour que leur couverture tienne encore un peu, pour qu'ils aient le temps de réparer tous les gardiens et sauver le monde. Au pire, elle ne ferait qu'abréger ses souffrances causées par les attaques à répétitions.

La jeune femme resta silencieusement en compagnie des deux délinquants jusqu'à l'heure du rendez-vous donnée par le Roi Cramoisi. A présent, ils étaient tous réunis dans la salle du télescope. Bob avait l'air un peu livide, se tenant en s'appuyant à l'épaule de Bill. Le Roi arborait un sourire. Il sentait la victoire qui s'approchait bien que ses plans soient modifiés à la dernière minute. Il fit signe à Beverly de commencer sa tentative.

Stanley approcha de la rouquine, passant ses bras autour d'elle avant de s'envoler sous le regard chocolaté de Mike. Le jeune juif avait mis une distance entre eux depuis l'incident, il ne lui parlait plus beaucoup et dormait le plus au bord du lit possible. Mike était blessé de se faire repousser de cette façon mais il comprenait. Il comprenait que Stanley regrette, qu'il se sente dégoûté, sali, et que rien ne pourrait être comme avant entre eux. Mais il ne pouvait s'empêcher de souhaiter l'inverse au fond de son coeur.

Dans les airs, Beverly guida Stan pour qu'il se rapproche du rayon. Le trajet dura quelques minutes, le Roi leur ayant demandé de s'éloigner du palais. Elle sentait que quelque chose clochait dans l'humeur du blond et elle ne voulait pas le laisser seul avec ses peurs. Son lien avec Mike s'était fragilisé, elle l'avait vu mais n'avait pas osé demander jusque là. Elle avait espéré que Stan ou Mike essaierait de parler de leur dispute avec l'un d'eux. Ils ne pouvaient laisser les choses en l'état, ce n'était pas bon pour leur groupe, et pas bon pour eux.

" Stan… Tu crois que je peux le faire ?

- Tu plaisantes ? T'es la fille la plus géniale que je connaisse, bien sûr que tu peux le faire, lui sourit-il en espérant lui redonner du courage.

- Dis, vous vous êtes disputés avec Mike ? Vous avez l'air distants, vous vous entendiez bien pourtant.

- Je veux pas en parler, clôtura immédiatement Stan. "

Beverly se prit comme une douche froide mais au moins elle avait appris quelque chose : c'était vraiment sérieux. Elle regarda vers le sol, voyant la ville de Fedic s'éloigner et les montagnes se rapprocher. Sous eux, une immensité de canyons à la pierre rouge. Rien ne semblait être capable de pousser dans les terres de Discordia. Pas l'ombre d'une vie animale ou végétale. Une terre de désolation.

Elle leva de nouveau le nez pour observer le rayon, ils étaient assez loin du château maintenant. Ils s'approchèrent jusqu'à ce que Bev puisse toucher le rayon. Elle en sentait toute la puissance, bien supérieure encore aux chaînes de Pennywise malgré les attaques successives qui l'avaient affaiblies. Beverly inspira un grand coup, se sentant étrangement calme.

Elle saisit le rayon, le sentant pulser dans sa main. Et elle comprit la sensation de puissance décrite par Patrick un peu plus tôt. Elle avait non seulement le pouvoir de mettre un terme à la vie du rayon, mais aussi le pouvoir de détruire le monde. Presque à elle toute seule. Son propre coeur accéléra dans sa poitrine à cause du flot d'adrénaline causé par cette révélation.

Elle se tourna dos à Stan, lui faisant confiance pour la tenir. Elle entendait à peine le bruissement de ses ailes dans l'air lorsqu'elle posa sa seconde main sur le rayon. Elle pouvait le faire. C'était elle qui décidait, qui avait le pouvoir, qui dominait. Sa prise se resserra et elle sectionna le rayon d'un mouvement sec en même temps que toutes ses émotions semblaient s'envoler loin d'elle, la faisant se sentir sereine et libre.

Malheureusement, elle n'eut pas le temps de le savourer bien longtemps. Tout se mit à trembler, le sol, l'air, les tremblements montèrent en puissance et elle sentit que Stan avait du mal à maintenir leur position en vol.

Et alors qu'ils s'écrasaient quelque part dans les canyons de Discordia, Maturin veilla le petit garçon du rayon qui s'évaporait entre ses nageoires. La Tortue sentit les vibrations jusqu'à son nid, son vieil ami Garuda scrutant le ciel où ne résistait désormais plus qu'un seul et dernier rayon. Paradoxalement, Maturin se sentait étrangement libre maintenant que son rayon était détruit et que le portail qu'il était sensé surveiller avait disparu en même temps. Mais le temps pressait désormais.

Le Roi Cramoisi se tenait sur le balcon de sa chambre, souriant à l'étendue de son royaume. Après la grande secousse, et l'absence de Beverly et Stanley, il avait dû imposer le calme aux adolescents paniqués avant d'envoyer ses chasseurs à leur recherche. Ils allaient vite les retrouver, il en était certain. Ses chasseurs étaient des créations tout droit sorties de North Central Positronics. Cela étant dit, il leur avait donné l'ordre d'attendre que Stanley ait été obligé de se battre. Il voulait casser les barrières de couardise de ce jeune homme. De tous, il était celui qui était le plus peureux, même devant Edward et ses obsessions du nettoyage. Voilà une merveilleuse occasion de l'obliger à outrepasser ses propres limites.

Stanley se réveilla difficilement, secoué par Beverly. Il avait soif, et faim. Il se redressa en se tenant la tête, gémissant légèrement de son corps engourdi. Ils avaient fait une sacrée chute. Il voulut s'étirer mais au moment d'étendre ses ailes, une intense douleur le prit.

" Tout doux, ton aile est cassée… "

Stan tourna la tête pour constater les dégâts et poussa un petit gémissement mêlé de douleur et d'agacement. Il avait mal, et ses plumes étaient toutes ébouriffées. Il se tourna alors vers la rouquine, vérifiant d'un coup d'oeil qu'elle n'avait rien.

" Tu peux te lever ? Il faut qu'on essaie de retourner au château… "

Stan hocha doucement la tête en se remettant debout sur ses jambes. Il n'était pas sûr de vouloir retourner dans ce maudit palais de briques rouge mais il n'avait pas besoin de réfléchir longtemps pour savoir qu'il n'y avait aucune chance de survie dans ses terres désertes et inhospitalières.

" Une idée de la direction à prendre ?

- C'est le matin… Le soleil est par là donc ça doit être l'est. Si on va à l'ouest, on finira bien par tomber sur l'Avenue des Malterres… "

Ca semblait être la meilleure piste pour eux. Ils ne pouvaient pas se contenter d'attendre qu'on vienne les chercher. Les deux adolescents se mirent donc en route, trouvant leur chemin dans les étendues escarpées du Discordia. Le début du trajet fut relativement silencieux en dehors de leur respiration. Ils n'avaient pas vraiment le coeur à parler. Néanmoins, le silence de mort qui régnait dans ce désert de pierre rougeoyantes sous le soleil de plomb les rendaient de plus en plus mal-à-l'aise.

" C'est… mort ici, souligna la rouquine.

- Plus mort que mes repas avec mon père… "

Beverly gloussa joyeusement, s'appuyant sur un rocher pour escalader un petit plateau. Stan pouvait avoir autant de répondant que Richie parfois. Elle repensa un instant à son père qu'elle avait assommé. Avait-il été trouvé ? Etait-il encore vivant ? Des questions dont elle n'avait pas de réponse. Elle avait beau être en colère et être terrifiée par l'homme, elle ne pouvait s'empêcher de l'aimer quelque part au fond d'elle.

" Dis, tu crois pas que c'est le bon moment pour parler de toi et Mike ?

- Bev, je t'ai dis que je voulais pas en parler.

- Moi si. Ca va vous bouffer si vous ne réglez pas cette histoire.

- … On a couché ensemble… Mais je ne sais pas ce qu'il nous a pris ! Je suis pas gay !

- Stan… Il n'y a pas de honte, ça se voit que vous vous appréciez beaucoup. Vous êtes paisibles ensemble.

- Je ne suis pas gay. Et Mike et moi, on est d'accord pour ne plus en parler, pour oublier.

- Si c'est vrai, pourquoi tu l'éloigne de plus en plus ? Tu ne lui parle quasiment plus, tu lui réponds froidement, sans le regarder. Stan, c'est blessant d'être traité ainsi.

- Je… Je n'ai pas fait exprès, murmura-t-il en se rendant effectivement compte de son attitude ingrate et désagréable. "

Stan aimait beaucoup Mike, il n'avait jamais voulu le traiter de cette façon alors qu'il avait été si compréhensif. Il s'était comporté comme un nul. Il avait été tellement concentré sur sa petite personne qu'il en avait oublié son ami. Il se promit de faire plus attention une fois de retour auprès de leur groupe. Mike ne méritait pas un si mauvais traitement.

" Je suis sûre qu'il ne t'en voudra pas, le rassura-t-elle avec un sourire.

- Je l'espère, je ne veux pas le rendre malheureux… "

Soudain, un lourd gémissement guttural rompit le silence des canyons. Les deux adolescents scrutèrent le paysage, à la recherche de l'auteur de cette plainte emplie de douleur. D'autres appels de détresse retentirent et ils se précipitèrent en direction du bruit, restant prudents. Après tout, ils n'étaient pas armés et Beverly n'était pas certaine de pouvoir compter sur le courage de Stan en cas de problème.

Ils finirent par trouver l'origine du bruit. Et quelle horreur. Les plaintes venaient du Gardien Cheval. Il était en train de se faire dévorer vivant par des sortes de zombies verdâtres agglutinés autour de lui. Beverly en eut les larmes aux yeux. Elle avait entendu parler des créatures mutantes qui erraient dans ces contrées mais elle n'aurait pas pensé que c'était si difficile à regarder.

" C'est Sleipnir… le pauvre… Il a du vouloir éviter de contourner Discordia, suggéra Stan totalement horrifié par un tel supplice.

- On peut pas le laisser comme ça…

- Bev, qu'est-ce que tu veux faire ? On est deux ! "

La rouquine prit une pierre, regrettant de ne pas avoir son lance-pierre. Elle prit un peu de hauteur et lança la pierre de l'autre côté de leur position en espérant que les zombies étaient aussi débiles que dans les films pour les éloigner.

Le groupe de mort-vivants redressa la tête, tendant l'oreille pour savoir si ça valait le coup d'aller voir. Beverly jura entre ses dents et prit un deuxième cailloux qu'elle lança de toutes ses forces. L'écho du rebond sembla donner le départ aux mutants qui se redressèrent lentement avant de traîner leur carcasse hideuse en direction du bruit.

Les deux adolescents rejoignirent ensuite le Cheval en tentant de ne pas faire de bruit et s'agenouillèrent près de sa tête.

" Sleipnir, vous pouvez vous lever ? Il faut que vous vous leviez, s'exclama Beverly.

- Bev… Je doute qu'il se lève, interpella Stan en fixant le ventre béant du Gardien dont les tripes étaient étalées sur le sol.

- Allez-vous en… Ils vont revenir, murmura-t-il à l'agonie. "

Un grognement les interpella et ils virent un des mutants revenir vers eux, ses yeux vitreux et furieux les faisant frémir d'horreur. Beverly ne pouvait pas laisser le cheval continuer à se faire dévorer tout seul dans ce désert. De toute façon, ils allaient devoir revenir chercher la carcasse pour le réparer.

" Stan… On peut pas…

- Que veux-tu que je fasse ?! "

Un cri échappa à la jeune femme quand deux mains se posèrent sur ses épaules pour la tirer en arrière, entendant une mâchoire claquer près de sa nuque. Stan attrapa le zombie par la tête pour l'empêcher d'approcher ses dents du cou de la rouquine. Il avait réagit par instinct. Sans doute le résultat de ses entraînements depuis leur arrivée. Le Roi Cramoisi lui avait fait apprendre le combat à main nu et avec toutes les armes car il avait aussi découvert que son auréole pouvait devenir bien plus qu'une dague.

Beverly cria de douleur quand la prise du zombie se resserra. Elle avait l'impression d'être prise dans un étau et elle pouvait sentir la résistance de ses os contre la poigne du mutant. Stan serra les dents, ancrant ses pieds dans le sol, il maintint la tête d'une seul main presser sous la mâchoire du zombie pour attraper son auréole qui forma un poignard qu'il enfonça dans le crâne de la créature. Le mutant devint immédiatement un poids mort avant d'être réduit en poussière.

Stan avait reçu du sang noirâtre sur le visage, ses yeux étaient exorbités du choc et sa main tremblait d'horreur. D'autres mutants revenaient, Beverly le secoua en espérant le faire réagir mais il semblait tétanisé.