Les deux lunes s'étaient levées. De leur pâle lueur, elles éclairaient la silhouette massive qui était accroupie au sol.

Ransack enfonçait ses griffes dans la terre. Elle creusait encore et encore, au point d'en oublier les heures qui s'écoulaient. Tout ce qui comptait pour elle, c'était de remplir la besace accrochée à son dos, qui restait décidément bien légère malgré tous ses efforts. L'énergon qu'elle trouvait était rare et éparpillé ; elle s'était épuisée les ailes à force d'en chercher ici et là.

Mais il fallait qu'elle continue. Pour ses semblables, pour sa femme et pour les cinq petits trésors qui l'attendaient là-bas, au nid.

Cette dernière pensée la fit creuser de plus belle, son code de génitrice lui insufflant une énergie nouvelle. Enfin, ses griffes se refermèrent sur un cristal d'énergon, de petite taille, mais cela valait mieux que rien. Avec un soupir, elle le déposa dans sa besace, s'étira, puis se transforma et s'envola dans le ciel rempli d'étoiles.

L'Insecticon filait à toute allure dans les airs. La vitesse lui permettait d'oublier, pendant un temps, les difficultés auxquelles les siens faisaient face.

Voilà un an que Primus avait été ramené à la vie, que Cybertron était de nouveau habitable. Chaque jour, des Transformers revenaient sur la planète qu'ils avaient été forcés de quitter. Mais les blessures de la guerre ne s'effaçaient pas du jour au lendemain ; la lente reconstruction de leur monde était loin d'être terminée. Les Autobots comme les Décepticons avaient perdu leur chef ; ils devaient désormais se débrouiller seuls, avec l'aide des Cybertroniens neutres, pour restaurer leur planète, tâche à laquelle ils s'attelaient tant bien que mal.

Mais nul n'avait accepté que les Insecticons y prennent part. Tous les considéraient comme de la vermine, incapable de créer, tout juste bons pour détruire. Chassés de toutes parts, les rares essaims qui avaient survécu à la guerre étaient obligés de vivre cachés, dans des territoires inhospitaliers. Ils devaient sortir à la faveur de la nuit pour chercher de l'énergon ; ceux qui tentaient de s'infiltrer dans les riches mines avaient fini en pièces détachées.

Les autres Cybertroniens les craignaient et les méprisaient parce qu'ils étaient les plus brutaux, les plus féroces et les plus sauvages de leur espèce. D'ailleurs, c'était pour cette raison qu'un grand nombre d'entre eux avaient été au service des Décepticons. Mais même au sein de ces adeptes de la violence, ils avaient toujours été regardés avec dédain. Et on racontait de nombreuses choses, toutes les plus atroces les unes que les autres, sur la ruche Insecticon qui avait servi à bord du Nemesis, disparue dans de mystérieuses circonstances…

Ransack effectua un piqué pour se changer les idées. Ce n'était pas le moment de broyer du noir. Malgré la fatigue, elle fit quelques zigzags, profitant de ces derniers moments de liberté avant le lever du jour.

Soudain, elle détecta un signal d'énergon.

C'était faible, mais quasiment en-dessous d'elle. Elle descendit immédiatement, ravie de pouvoir augmenter un peu ses réserves. À quelques kilomètres, elle pouvait discerner les lumières d'une ville, mais elle était suffisamment éloignée pour que Ransack puisse se transformer sans danger. Une fois au sol, elle commença à chercher la source du signal.

Ce fut là qu'elle entendit les pleurs.

Quelle ne fut sa surprise, lorsqu'elle découvrit que l'énergon qu'elle avait senti était celui d'un être vivant ! Posée au sol, sans aucune protection sinon sa propre armure, une petite étincelante grelottait et poussait de faibles cris. Un peu plus loin, on pouvait remarquer des traces de pneus, qui venaient puis repartaient en direction de la ville voisine. Celui qui l'avait laissée là s'était à peine arrêté avant de filer.

En temps normal, Ransack aurait haussé les épaules et continué son chemin, laissant le bébé mourir sans aucune hésitation. Pourquoi se préoccuper du rejeton de ceux-là même qui la forçaient à vivre une existence de paria ? Pourquoi faire preuve de clémence alors qu'ils étaient impitoyables ? Ils pouvaient tous crever, ça ne lui ferait ni chaud ni froid.

Mais une autre partie d'elle-même pensait différemment. Peut-être était-ce dû au fait que sa compagne venait tout juste de mettre leurs enfants au monde, réveillant ainsi sa fibre maternelle, qui sait, mais quelque chose en elle lui criait de ne pas abandonner la petite à son triste sort. Si elle lui tournait le dos, alors elle ne valait pas mieux que ces saletés qui la rejetaient, elle et ses semblables. Cette idée la révulsa.

Même si elle savait qu'elle allait le regretter, elle prit sa décision : Ransack se baissa et prit délicatement l'étincelante à l'armure rouge dans ses bras, comme si elle était aussi fragile qu'un morceau de verre. La chaleur de son corps réchauffa l'enfant, qui, à la grande surprise de l'Insecticon, cessa de pleurer et se blottit contre son châssis. Puis un gargouillis tonitruant retentit et Ransack comprit que la petite était affamée.

Raison de plus pour rentrer, et au plus vite.

Alors qu'elle traversait le ciel, l'étincelante bien serrée entre ses pattes, Ransack ne put s'empêcher de se demander, non sans crainte, quelle serait la réaction de sa Conjunx Endura.

Que Primus me vienne en aide, pensa t-elle avec un soupir.


Pour l'instant, le petit essaim, composé d'une dizaine d'individus à peine, n'avait aucune idée du colis inattendu qui allait arriver. La plupart d'entre eux dormaient à poings fermés. Quelques-uns attendaient le retour de ceux partis chercher de l'énergon ; d'autres encore vaquaient à leurs occupations.

Parmi eux se trouvait Apex, créatrice de cinq enfants et pour l'instant occupée à déblayer une galerie qui s'était écroulée. Son essaim s'était installé dans une grotte à flanc de falaise, qu'il avait fallu aménager au fil du temps. Ce n'était pas un problème pour les Insecticons, dont les puissantes mâchoires pouvaient réduire n'importe quelle roche ou métal en poussière, mais ça n'en restait pas moins un travail éreintant.

Travail qui énervait Apex au plus haut point, cela allait sans dire.

- …abrutie de première, y a pas à dire. Je lui ai dit qu'elle avait mal creusé la galerie et qu'il fallait pas continuer, mais est-ce que l'autre idiote m'a écoutée ? Ben voyons ! Ça va prendre des heures pour tout réparer, fait suer… Foutue crétine qui sait pas réfléchir et foutue falaise de mes deux…

Elle continua de grommeler et d'accumuler les injures, à moitié étouffées par la pierre dans sa gueule. Mais elle évitait de parler trop fort, pour ne pas réveiller les cinq étincelants accrochés à son dos : Rhodia, Cobalt, Palladium, Tumbaga et Brass.

Leur naissance avait été une véritable bénédiction pour l'essaim. Pour la simple et bonne raison que personne n'avait été capable de porter un étincelant, jusqu'à aujourd'hui.

Cela avait commencé peu de temps après la mort de leur planète ; en peu de temps, les Cybertroniens étaient devenus incapable d'engendrer la vie. Pourquoi ? Nul ne le sut. On avait cherché la raison, en vain. Avec la fin du conflit, chacun avait espéré qu'ils redeviennent fertiles, mais seuls une poignée d'entre eux purent de nouveau enfanter. Ainsi, nombreux furent ceux qui se résignèrent à l'idée que leur espèce était devenue, en grande partie, stérile, et ce, définitivement.

Du moins, c'était ce que les Insecticons savaient. Coupés du monde, ils ignoraient comment les choses se déroulaient pour les autres Cybertroniens, et franchement, ils ne s'en souciaient guère. Mais pour l'essaim, ces cinq petits étaient un miracle et ils étaient traités comme tels.

Apex était très protectrice vis-à-vis de ses enfants, qui lui donnaient beaucoup de travail, mais elle refusait, dans le même temps, de ne plus participer à la vie commune sous prétexte qu'elle devait s'occuper de ses nouveaux-nés. Elle pouvait tout à fait faire les deux en même temps, merci bien ! Il n'était pas question qu'elle reste inactive alors que les temps étaient durs. Et elle refusait de laisser les autres s'occuper de ses petits ; elle ne les lâchait pas d'une semelle, à part quand Ransack était là.

Pour l'instant, ils dormaient paisiblement. Leurs griffes leur permettaient de rester accroché à l'armure de leur mère sans risquer de tomber et, collés ainsi à elle, Apex pouvait les sentir remuer dans leur sommeil. Leur présence avait quelque chose de rassurant…

Elle continua de creuser en cadence avec ses ronchonnements pendant un temps indéfini. Elle ne s'arrêta guère, pas même lorsqu'elle entendit quelqu'un approcher. En revanche, cela réveilla Rhodia, qui se mit à babiller avec enthousiasme en direction du nouveau-venu.

- Salut toi, gazouilla t-il en lui faisant un petit coucou de la main.

- Elle a un nom, je te signale, et elle se tenait tranquille jusqu'à ce que tu arrives. Qu'est-ce que tu veux, Feral ?

- Tu es de bonne humeur, ce soir, lâcha t-il dans un rire. Je viens simplement te prévenir que Sharpshort va mieux et qu'elle va bientôt reprendre sa place.

- Enfin, c'est pas trop tôt ! s'exclama t-elle en recrachant la roche qu'elle avait à la bouche.

- Je croyais que c'était toi qui avait insisté pour réparer ses bêtises ?

- Ferme-la, Petite Lumière.

L'autre Insecticon, qui connaissait le caractère changeant et grincheux de son amie, ne fut guère blessé par son ton dur et se contenta de sourire.

Les deux Insecticons commencèrent à remonter le tunnel, leur chemin illuminé par les lampes dynamo qu'ils tenaient à la main. C'était Feral qui les avait fabriquées avec ce qu'il avait ramassé dans les villes en ruines et sur les champs de bataille. Il avait appris en autodidacte à construire lampes, lanternes et panneaux solaires pour que les siens puissent s'éclairer, ce qui lui avait valu le surnom de "Petite Lumière". Surnom ironique puisqu'il était un des membres les plus massifs de l'essaim.

S'il était né autre qu'insecte, peut-être que Feral aurait pu étudier l'électricité selon son bon plaisir au lieu de fouiller les décombres. Si elle était né dans un autre corps, peut-être qu'Apex aurait élever ses enfants sous le soleil plutôt que sous la terre. Le monde renaissant leur crachait à la figure et en retour ils ne cessaient de le maudire.

Mais ici, dans le calme des galeries, marchant côte à côte dans un silence apaisant, les deux amis oublièrent, pendant un instant, leur condition, et profitèrent de ce moment de répit.

Répit qui prit fin lorsqu'un cri strident leur perça les audios.

- NON MAIS TU AS PERDU LA TÊTE, RANSACK ?!

Les étincelants, réveillés en sursaut, se mirent à pleurer. Feral s'éloigna immédiatement d'Apex lorsqu'il la vit hérisser son armure et siffler de fureur.

- Je vais la tuer, gronda t-elle alors qu'elle tentait de calmer ses enfants.

Mais elle n'avait même pas fait un pas qu'un "clang" assourdissant retentit, écho d'un poing de métal s'abattant sur un visage, suivi d'une flopée de jurons.

- Je n'ai que faire de ton avis, Sharpshot ! tonna la voix de Ransack. Seul celui d'Apex compte, alors tu peux aller te faire fondre !

- Tu es complètement malade !

- Et toi tu ne sais pas la fermer !

Les cris se faisaient de plus en plus forts alors qu'ils s'approchaient de la fin de la galerie. Puis ils débouchèrent dans la chambre principale du nid.

La grande caverne, peinte de couleurs vives, servait de salle commune et était reliée à l'extérieur par trois tunnels. Les quelques Insecticons présents faisaient face à Ransack et l'observaient tantôt avec méfiance tantôt avec curiosité, tandis que la fembot sifflait et crachait en direction de Sharpshot, qui frottait sa joue cabossée.

- Bande d'abrutis, vous ne pouvez pas la mettre en sourdine ? s'exclama rageusement Apex, attirant l'attention vers elle. Vous avez réveillé les gosses avec vos beuglements ! Qu'est-ce que se passe ici ?

- Ransack a ramené un étincelant ! s'écria Sharpshot en pointant la concernée d'un doigt accusateur.

- Vous auriez préféré que je la laisse mourir ? gronda t-elle en retour.

Tous les regards se tournèrent vers elle, tandis qu'elle expliquait comment elle l'avait trouvée. Au fur et à mesure de son récit, l'atmosphère changea. L'horreur, le dégoût et la rage prirent place dans le spark de chacun. Quel genre de monstre osait abandonner un bébé pour le laisser mourir ?

Mais il y avait une différence entre comprendre et accepter. Ce fut au tour d'Apex d'être au centre de l'attention lorsqu'elle s'avança vers sa compagne.

Ce qui était calé dans le creux de son bras lui parut immédiatement frêle et minuscule. Les yeux clos, la petite chose rouge n'accordait aucune attention au monde qui l'entourait ; elle ouvrait et fermait la bouche de manière répétitive, lâchait de petits gémissements qui traduisaient la faim qui lui tenaillait le ventre. Elle était trop faible pour se préoccuper du vacarme ou du silence autour d'elle.

Apex tendit les mains, demandant, sans un mot, que Ransack lui donne l'étincelante. Sa Conjunx hésita, puis obtempéra. Chacun retint son souffle lorsqu'Apex saisit la petite chose et l'observa longuement d'un regard indéchiffrable. Réveillée par le mouvement, l'étincelante ouvrit les optiques, des optiques rouges, qui croisèrent le regard de l'Insecticon et montrèrent son étonnement, mais aussi son absence de peur.

Alors Apex posa le bébé contre son thorax, la tenant avec son bras gauche, puis fit jaillir un très fin tuyau de son poignet droit. L'énergon que son corps avait filtré et emmagasiné pour ses enfants commença à goutter. Elle porta le tuyau aux lèvres de la petite chose ; celle-ci lâcha un petit piaillement lorsqu'elle sentit l'odeur de la nourriture et elle se mit immédiatement à téter.

Pendant un long moment, il n'y eut aucun bruit sinon celui de l'étincelante qui remplissait son réservoir. Les autres enfants, qui avaient senti sa présence, s'étaient hissés en haut des épaules de leur mère et regardaient la petite chose avec un mélange de curiosité et d'émerveillement. Les autres Insecticons, eux, gardaient le silence. Nul n'ignorait qu'en choisissant de la nourrir, Apex avait accepté la petite chose comme sa fille. S'ils refusaient que l'enfant devienne une des leurs, cela reviendrait à refuser que la mère reste avec eux. Mais ils appréciaient Apex, tout comme beaucoup étaient proches de Ransack. De plus, s'ils voulaient survivre, il était impératif qu'ils restent unis.

Voilà pourquoi, lorsque l'étincelante fut rassasiée et paisiblement endormie dans les bras de sa nouvelle mère, tous s'écartèrent pour laisser Apex et Ransack passer, sans prononcer une seule parole, pas même Sharpshot.

Les deux épouses exprimèrent leur reconnaissance d'un simple hochement de tête, puis elles se dirigèrent rapidement vers leur chambre. Il était tard et tous avaient besoin d'une bonne nuit de sommeil.

Apex déposa ses enfants au sol et s'allongea sur le flanc, pressant les étincelants contre son abdomen ; les cinq petits formèrent un tas autour de leur nouvelle sœur, ronronnant de contentement. En un rien de temps, ils s'étaient assoupis. Ransack leur caressa tendrement la tête, puis poussa un petit soupir.

- Je travaillerai plus longtemps pour pouvoir tous les nourrir, promis, murmura t-elle.

Apex poussa un grognement et lui donna un léger coup de poing sur le genou.

- Le carburant, c'est bien le dernier de mes problèmes, chérie. T'inquiète pas pour ça, on se débrouillera, comme toujours. Maintenant on est toutes les deux embarquées dans cette galère et on s'en sortira ensemble, pigé ? Enfin, "galère", c'est un grand mot… Parce qu'il faut l'avouer, elle est mignonne, cette petite.

Un doux sourire étira la mâchoire de la génitrice, et elle hocha la tête. Apex lui rendit son sourire et caressant amoureusement ses mandibules. Pendant un temps, elles restèrent ainsi, sans parler.

- Et tu l'as trouvée où, exactement ? demanda finalement la génitrice.

- Dans les gorges de Zamak.

Ces gorges avaient été exploitées durant l'Âge d'Or pour leur minerai, jusqu'à ce que plus rien n'en sorte. Cela faisait des millénaires qu'elles avaient été laissées à l'abandon. Plus personne ne s'y rendait depuis. Si Ransack n'avait pas été là, la petite chose serait probablement morte, oubliée du monde, dans l'indifférence la plus totale.

Apex se fit pensive.

- Tu ne trouves pas ça bizarre, toi, qu'on abandonne un étincelant alors qu'ils sont si rares ?

- Peut-être que les Cybertroniens standards ont retrouvé leur fertilité… Peut-être que pour eux une naissance n'est pas une bénédiction, mais un fardeau. Je n'en sais rien. Est-ce que ça a vraiment de l'importance ?

- Non, rétorqua simplement Apex.

Puis elle caressa la tête de la petite chose du bout de sa griffe. Elle resta un instant perdue dans ses pensées, le front plissé, puis elle demanda :

- Zamak, ça sonne bien comme nom, non ?

De toutes les choses liées à l'arrivée de cette étincelante, c'était le choix du prénom qui l'avait préoccupée. Ransack retint un rire et approuva le choix de sa Conjunx avec entrain. Ravie, Apex lui souffla un baiser, puis en déposa un sur le front de sa nouvelle fille.

- Bienvenue parmi nous, Zamak.


Merci d'avoir lu jusque là ^^ (pour ma part je considère que deux Cybertroniens du même genre peuvent avoir des enfants. Ce n'est que mon avis bien sûr).

La suite arrive bientôt ;)

Une 'tite review ? :3