Ce chapitre (qui traînait depuis des lustres et qui m'a donné du fil à retordre) est plutôt un interlude, mais j'espère qu'il vous plaira ^^


Lorsque Smokescreen avait retrouvé ses frères, il savait qu'ils avaient vécu la guerre différemment. Ils avaient été séparés pendant des siècles, des millénaires, et chacun d'eux avait vu une facette différente du conflit, remplie d'atrocités.

Mais lorsqu'il avait vu le vaisseau atterrir, lorsqu'il avait vu, sur la rampe d'accès, deux visages familiers en descendre, tout cela importait peu. Il n'avait connu que le bonheur de revoir Prowl et Bluestreak sains et saufs.

Le fait que Prowl soit toujours vivant tenait du miracle ; en tant que chef stratège, il était l'un des Autobots les plus traqués par les Décepticons. Plus d'une fois, il avait échappé de justesse à la mort. Mais il ne s'en serait pas préoccupé, s'il n'y avait pas eu Bluestreak. Lorsque Prowl avait appris que le Hall des Archives de Iacon avait été pris d'assaut, il avait cru, le spark brisé, que Smokescreen était mort. Il s'était juré de protéger Bluestreak, sa dernière famille, à tout prix ; ce fut son plus grand atout et sa plus grande faiblesse. Il ne faut pas sous-estimer la fureur destructrice d'un frère quand celui auquel il tient est en danger, mais on peut retourner ses sentiments contre lui.

C'était comme ça qu'il s'était fait capturer par Shadow Striker ; en la voyant presser le canon de son fusil contre la tempe de Bluestreak, il avait accepté de se rendre. Tout plutôt que d'avoir la mort de son frère sur la conscience. Ils ne devaient leur salut qu'au fait que Shadow Striker avait reçu pour ordre de l'épargner, car quelqu'un d'aussi important que lui pouvait toujours servir. Une telle directive n'avait pas plu à la commandante ; voilà pourquoi elle prit un plaisir mauvais à massacrer tous les hommes de Prowl. Bluestreak avait longtemps pleuré par la suite, hanté par les images de carnage qui dansaient derrière ses paupières.

« Arrête de te lamenter, Autobot, avait grommelé d'ennui l'Insecticon qui les surveillait. Tes larmes ne ramèneront pas les morts. »

« Il n'y a aucun mal, avait rétorqué Prowl, à pleurer ses camarades perdus. N'êtes-vous pas triste quand vous perdez quelqu'un de cher ? »

L'Insecticon avait paru surpris par son ton poli. Puis, au bout d'un moment, il avait admis que bien sûr, il était chagriné quand ça arrivait.

« Mais mes larmes se sont asséchées depuis longtemps, avait-il ajouté. J'ai perdu trop de proches pour tous les pleurer. La guerre est injuste et on ne peut rien y faire. Mais pourquoi je m'embête à vous causer ? Je ne suis que de la vermine stupide pour vous autres standards, hein ? »

« C'est faux ! s'était brusquement écrié Bluestreak, faisant sursauter l'Insecticon. Ce que vous dites, c'est tragique, mais vous l'expliquez très bien ! C'est pas stupide du tout ! Vous vous exprimez très bien en plus ! Moi je suis un standard mais on dit que je suis stupide parce que je parle trop. Est-ce que je parle trop ? Je ne sais pas et là c'est pas l'important. Tout le monde est touché par cette satanée guerre, on est tous égaux dans ce foutu malheur et on n'y peut rien. La mort, elle en a rien à foutre des castes ou des étiquettes. »

L'Insecticon en était resté bouche bée et Prowl n'avait pas eu envie de gronder Bluestreak pour son langage déplacé, tant ses mots sonnaient juste. Puis l'Insecticon s'était accroupi devant leur cellule, peut-être pour paraître moins imposant, et lui avait demandé son nom.

« Je m'appelle Bluestreak. Et toi ? »

« Shellfire. »

Lui et son frère Shellshock faisaient partie d'un petit essaim qui agissait sous les ordres de Shadow Striker, bien qu'ils le fassent à contrecœur. Ils n'aimaient pas cette fembot violente et sadique. Prowl découvrit au fil de leurs conversations, en décodant leurs mots et leurs sous-entendus, qu'ils n'étaient pas habitués à être traités d'égal à égal. C'était sûrement pour ça qu'ils appréciaient les discussions avec lui et Bluestreak. Surtout Bluestreak, qui parlait toujours avec sincérité.

Probablement était-ce aussi la raison pour laquelle ils les épargnèrent lorsqu'ils tuèrent tout le monde. « Tu lui cacheras les optiques, » Shellshock lui avait dit un soir, à la fin de son tour de garde. Puis quelques heures plus tard, des cris et des coups de feu avaient résonné. De l'énergon avait giclé sur les murs et dégouliné des mâchoires des Insecticons. À ce moment-là, ils ressemblèrent plus à des bêtes qu'à des robots.

Mais c'était grâce à eux qu'ils étaient toujours en vie.

Lorsque Prowl lui raconta cette histoire, un soir où ils s'étaient tous les trois blottis sous les couvertures, Smokescreen fut surpris. Des Insecticons, il en avait combattu des tas sur Terre, et ils n'étaient en rien différents de l'image de brutes sans cervelle qu'on s'en faisait d'habitude.

- Je ne dis pas que ce sont tous des anges, soupira Prowl, mais ils sont aussi intelligents que nous ; il ne faut pas les mépriser.

Un silence.

- Et tu les as revus, après ça, tes Insecticons ?

- Ce ne sont pas "mes" Insecticons, Smokescreen. Et non, je ne les ai pas revus. Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus.

Il marqua une pause avant d'ajouter :

- Peux-tu me promettre une chose, Smokescreen ?

- Ça dépend quoi.

- Si tu tombes un jour sur des Insecticons, je t'en prie, ne les attaque pas. L'un d'eux pourrait être un de ceux qui nous ont sauvé.

- Et tu ne veux pas qu'on le tue par accident. D'accord, j'ai pigé. Pas de problème Prowley, je ne leur ferai pas de mal.

Prowl eut l'air dubitatif, mais il s'abstint de faire tout commentaire. Et Smokescreen laissa cette discussion dans un coin poussiéreux de sa mémoire.

Jusqu'à ce soir-là.

Maintenant Smokescreen roulait à toute allure, son esprit ressassant encore et encore ce qui venait de se passer. Il avait du mal à croire que ç'avait été réel, que cet étrange rencontre n'avait pas été un rêve.

Il entendait encore le chant de l'Insecticon, doux et mélodieux comme une brise, comme une berceuse d'antan.

Il reviendrait. À chaque fois que ces Insecticons retourneraient ici, il reviendrait écouter ; lorsqu'il saurait la chanson, il l'apprendrait à ses frères.

Il espérait qu'un jour, ils puissent chanter tous les trois dans la nouvelle forêt.