Lancer de dé

En dépit d'une fin de journée pluvieuse, la luminosité sépulcrale filtrant aux travers des larges baies vitrées correspondait se montrait bien plus sombre que ce à quoi il aurait été possible de s'attendre. Alors que la colonnade de fenêtres transparentes aurait dû fournir une clarté suffisante pour consulter paisiblement les piles de rapports encombrant le pourtant imposant bureau en chêne verni (comment, en à peine quelques semaines, Tony se retrouva noyé sous une masse de rapports bien loin des théories quantiques qu'il affectionnait habituellement, il se serait trouvé bien en peine de répondre), les puissants néons cheminant sur tout le contour supérieur de la salle permettant de justesse leur lecture.

Relisant pour la énième fois chaque dossier relatif à l'apparition des Skrulls sur la Terre, à la recherche d'un détail, une précision, lui ayant précédemment échappés, il finit par grogner d'agacement, reposant la lourde liasse de feuilles cartonnées sur le côté – entre la pile « Urgent » et celle « Urgent mais pas important », classification arbitrairement choisie par l'ingénieur. Il devait se rendre à l'évidence se concentrer sur la minuscule écriture incroyablement serrée de Hill se révélait au-dessus de ses forces. Il lui restait bien les rapports tapés sur un clavier d'ordinateur, à tout hasard…Pourtant, il n'esquissa pas l'ombre d'un mouvement en direction du contenu remplissant l'épaisse chemise d'un rose flashy. Quand on occupait la position de Directeur du SHIELD, les distractions devenaient vite drastiques, sinon quasiment inexistantes. Voir le visage gêné des bleus venant lui apporter les documents demandés, peinant à croire qu'ils tenaient réellement entre leurs mains une enveloppe jaune canari ou vert rayée d'orange acidulé, valait le détour.

S'accordant une brève pause mentale, il jeta un regard vers la droite. Là où, pour la venue de Steve la veille, le coin de la pièce se trouvait dépourvue d'ameublement, aujourd'hui, pour le divertissement de Tony Stark attendaient soigneusement une table de travail prenant la forme d'une demi-lune. Trop petite pour permettre la création d'inventions révolutionnaires, elle permettait néanmoins le bricolage de quelques bibelots destinés à lui permettre de décompresser, voir de trouver une bonne excuse quand Hill s'attardait dans son bureau pour les recommandations d'usage. Ayant elle-même occupé la fonction de directeur du SHIELD quelques années, son présent bras droit ne se gênait pas pour abreuver le nouveau patron de conseils plus ou moins avisés. Autant comprenait-il l'importance de savoir employer un semblant de diplomatie devant les grands de ce monde – et encore n'avait-il en réalité nullement besoin de se plier à cet exercice, étant lui-même l'un d'entre eux –, par contre, il ne souhaitait pas vraiment savoir pourquoi Hill eut besoin de découvrir comment faire disjoncter les toilettes publiques. Et encore, se doutait-il que Fury n'était pas totalement étranger à cette soudaine et furieuse envie de l'instruire. Enfin, il réglerait cette histoire en temps voulu. Pour le moment, l'ensemble des outils, de toutes tailles et de toutes formes, du simple marteau au fer à souder se déployait tentaculairement dans une invasion en règle de l'alliage de plastique et de métal gris composant l'espace de création (il travaillait au moyen de fabriquer une sorte de faux-mur pour pouvoir stocker des appareils plus perfectionnés sans grignoter l'espace réservé au travail administratif. Pas sûr que Pepper, qui insistait tant pour séparer vie privée et vie professionnelle, se trouve ravie de cette décision). Tous convergeaient vers le présent objet de bricolage de Tony, trois pièces d'armure séparées, une paire de gants avec répulseurs, un plastron et une paire de jambières. Si elles ne se trouvaient pas encore tout à fait opérationnelles, le métal les recouvrant commençait déjà à être stylisé en rouge et or, sauf le plastron, émeraude et noir, un essai expérimental histoire de changer un peu. Un projet auquel il tenait beaucoup, et qu'il jugeait révolutionnaire. Des morceaux d'armures fonctionnant de manière indépendante, mais pas seulement; après quelques ajustements, Tony pourrait permettre à une armure entière de tenir dans ces trois pièces disposées aux endroits stratégiques. Tout cela en les rétractant les unes dans les autres. Une particularité qui l'enthousiasmait au plus haut point. Sans être parvenu à un résultat pleinement satisfaisait, il avait déjà élaboré une dizaine de plans possibles pour réduire au minimum le volume de l'armure nécessaire.

Outre ceci, il intégra au métal un matériau extraterrestre retrouvé en fouillant assidûment dans les dossiers scientifiques de l'ancien SHIELD, à la barbe et au nez d'un Fury devant lequel il niait encore et toujours toute implication. Baptisé Sakor par les ingénieurs et autres physiciens travaillant dans nombre de laboratoires gouvernementaux, ce matériau détenait l'étrange capacité de stocker l'énergie, pour ensuite la redistribuer à son environnement proche. Si sur sa planète d'origine, le Sakor servait exclusivement à l'agriculture, et par moment au retournement des champs, le SHIELD, après l'avoir récupéré suite à une collision entre un vaisseau nomade et un satellite (les conditions de l'accident restant étrangement floues dans le rapport numérique), tenta d'en fabriquer des armes. Hélas pour l'organisation, quand les scientifiques parvenaient à le stabiliser suffisamment pour débuter un essai de tir, une trop grande quantité de Sakor finissait grillé au trente-sixième degré. Perdant ainsi ses propriétés, il en devenait irréversiblement inutilisable, au point de devenir inintéressant et relégué au fin fond d'un placard sordide. Jusqu'à ce que Tony Stark en personne ne revienne l'en déloger, ne le travaille au corps, jusqu'à pouvoir l'intégrer à son prototype d'armure rétractable, pour le coup auto-alimentée en permanence. Plus de risque de s'écraser à cause d'une énergie trop faible pour le maintenir en vol !

Enfin, du moins c'était ce que voulait la théorie. Bien sûr, il allait devoir faire quelques ajustements, afin de trouver l'équilibre parfait entre stockage et distribution d'énergie, sans parler de deux ou trois bricoles qui…

Grognant de frustration, puisque ne pouvant s'atteler à concrétiser ses idées, il déboutonna plus encore sa veste, hésitant franchement à l'envoyer rejoindre sa veste ébène, déjà nonchalamment renvoyée sur l'un des canapés disposés en arc de cercle. Une précaution presque inutile pour tenter de lutter contre l'affreuse chaleur tropicale régnant dans la Tour. L'air se trouvait si sec, qu'il éprouvait l'impression que la sueur coulant le long de ses tempes s'évaporait sitôt émergée. Lui qui ressentait depuis sa plus tendre enfance une forte répulsion à l'égard des footballeurs américains, ou tout autre sportif, ressortant du terrain d'entraînement couronnés de larges auréoles de sueur, il n'osait imaginer l'état de ses propres vêtements ! Raison pour laquelle, avec une concentration bien plus élevée que celle mise pour éplucher nombre de feuilles ennuyantes à son goût, il s'efforçait de ne pas s'avachir contre le dossier de sa chaise, sentant déjà des perles humides couler le long de sa colonne vertébrale. Oh, il avait bien eut envie de laisser au placard son costume bien trop officiel – et beaucoup trop épais par un temps pareil ! –, revêtant uniquement sa combinaison préférée T-shirt-survêtement cependant, après une brève réflexion, il conclut que, Steve devant repasser en fin de soirée faire le rapport de ses premières filatures, lui rappeler qu'il était désormais son supérieur, et non uniquement l'ingénieur peu intéressé par les responsabilités autre que celles qu'il généraient, ne pouvait que lui être bénéfique. En bon petit soldat de la propagande, Captain America accordait sans nul doute une grande importance aux ordres des têtes couronnées !

Peut-être, tant que sieur Bucky Barnes n'était pas impliqué, évidemment ! Au nom de l'amitié, la bannière étoilée décida stupidement d'agir de son propre chef, contre le gouvernement, contre les Avengers, contre tout à la vérité. Pourquoi ? Pour un meurtrier incapable de garder sa lucidité ! Autant lui, en dépit de toute sa fierté mondialement connue, avait-il accepté de revoir son jugement, de se rendre en personne dans cette fichue base sibérienne, tout cela sur une simple supposition comme quoi il se serait trompé. Rien ne l'obligeait pourtant, il avait juste choisi de faire confiance à celui qu'il appelait « son ami » quelques jours auparavant. Steve, par contre, refusait de voir le danger que représentait Barnes, avec un entêtement confinant à l'obsession. Ou au ridicule. En prenant énormément de recul, Tony parvint à admettre que cet homme, conditionné inlassablement par Hydra au point de finir le cerveau lavé – un bon petit soldat, tout comme Rodgers, mais dans le camp opposé – ressemblait plus à une victime. Mais au fond, quelle importance ? Avant tout, il se trouvait coupable. Coupable de milliers de meurtres commis de sang-froid. Coupable de briser un nombre incalculable de famille. Coupable de créer des orphelins, des enfants traumatisés, des adolescents perdus et des adultes brisés de chagrin. Car Tony, contrairement au Captain, il s'en trouvait persuadé, ne se voilait pas la face. Les cibles d'Hydra avaient fort peu de chances d'être des terroristes en puissance, ou autre marginal de la société. Des innocents, bien évidemment. Tout autant victimes que le Soldat de l'Hiver.

Coupable d'avoir tué sa mère, Maria Stark…

Désormais certain de son incapacité à se concentrer correctement, Tony repoussa les feuilles volantes s'éparpillant autour de ses mains, telles une nuée de mouches bleues attirées par la sueur rendant sa peau moite. Bon sang, la climatisation venait-elle de tomber en panne ou quoi ?

-JARVIS, ne t'avais-je pas demandé de maintenir la température intérieure à vingt degrés ? Il doit bien en faire cinquante dans cette fournaise !

Comme à son habitude, l'IA ne mit que quelques secondes pour prendre à son tour la parole. Un décalage bien minime, quand l'homme comparait ses performances à celles des trois années écoulées. D'accord, Vision restait une création incroyablement avancée, autant en terme de technologie, qu'au niveau magique. Cependant, il n'avait rien à voir avec JARVIS, le véritable bébé de Tony, il l'avouait sans honte un simple système vocal à la base, transformé année après année en meilleur système d'Intelligence Artificielle connue du monde entier. Oui, Tony se sentait on ne peut plus fier de sa création, et FRIDAY, qu'il crut pouvoir charger des fonctions de son prédécesseur, se révéla bien fade à ses yeux. Pourtant, cette dernière détenait des capacités analogues à celles de JARVIS, pourtant, il lui manquait quelque chose d'essentiel, sans qu'il ne puisse déterminer quoi. Aussi, ayant pris la précaution de sauvegarder une copie des codes de programmation de l'IA, avait-il travaillé d'arrache-pied pour lui redonner la vie, devant parfois chercher durant de longues heures, dans les gigantesques greniers de la Tour, ses toutes premières notes la concernant. Enfin, à sa grande fierté, réussit-il à créer une ébauche de JARVIS, sans cesse peaufinée, jusqu'à le recréer de toutes pièces. L'ingénieur accéléra le processus dès qu'il réalisa devoir endosser le rôle de Directeur du SHIELD, aussi restait-il quelques lacunes, par exemple le temps de réponse non-immédiat de l'IA. Mais dans l'ensemble, le résultat final était presque identique, comme si sa destruction fut seulement un mauvais rêve issu de la psyché de son inventeur. Dès qu'il aurait un peu plus de temps, une fois cette histoire de Skrulls réglée sans doute, Tony effectuerait les derniers réglages, et ce ne serait effectivement plus qu'un vague souvenir.

-La climatisation tourne à plein régime, comme vous l'avez demandé, monsieur. Cependant, la température refuse de descendre en dessous des trente-neuf degrés, malgré mes efforts.

La voix robotique paraissait presque…vexée de son impuissance. Une autre nouveauté ça, depuis quelques temps, l'IA semblait adopter certains comportements plus humains, incompatibles avec sa nature robotique. Pourtant, Tony ne s'en inquiétait pas. N'était-il pas réputé pour réussir l'impossible ? La seule chose qui l'intéresserait, serait d'étudier de manière plus approfondie ses calculs, afin de découvrir comment une telle chose se trouvait possible. Quitte à réitérer si le besoin – ou l'envie – s'en faisait sentir.

-Voyons, ne sous-estime pas tes capacités mon grand ! A moins que tu n'aies décidé de me faire cuire comme un œuf ? Dans ce cas, je tiens à préciser que je ne suis absolument pas comestible.

-Très drôle, monsieur.

-Bien, cherche une défaillance dans le système de refroidissement.

-Il n'y en a aucune, monsieur.

Tony laissa un petit sourire fleurir sur ses lèvres. Alors comme ça, JARVIS en venait à prendre des initiatives ? Une formule qui ferait à coup sûr fureur dans le monde de l'industrie, se vendant à des prix faramineux. Enfin, si jamais l'ingénieur n'en avait ne serait-ce que l'idée. Ce qui n'était pas le cas.

-Dans ce cas, toute la ville est-elle en train de fondre sur place ? plaisanta-t-il, étirant copieusement ses muscles endoloris par une longue station assise.

De nouveau, quelques secondes s'écoulèrent, durant lesquelles Tony envisagea sérieusement, soit de retirer sa chemise (après tout, il s'agissait de son chez-lui), soit de s'arrêter là pour aujourd'hui et d'aller se dégourdir les jambes à l'extérieur. Si encore, l'air ne ressemblait pas à une cocotte-minute géante à ciel ouvert. Afin de tromper son impatience, il saisit un stylo décapuchonné depuis belle lurette (de toute façon, chercher son bouchon revenait à trouver un clou dans un magasin d'outillage), battant régulièrement contre le plan de travail en bois massif. Un bruit jugé au minimum agaçant par tout être normalement constitué, amorti par le set en plastique à demi recouvert de papier. Représentant, sur un mètre par deux, l'ensemble des armures portées à un moment ou un autre Iron Man, Tony conçut de ses mains le motif, un équilibre d'agencement et de disposition afin de tout placer sans que l'ensemble ne fasse cafouillis. Enfin, sur ce dernier point, il n'était pas certain de réussir totalement, mais peu importait, sa création lui plaisait. Encore évitait-il prudemment de rajouter les modèles encore inconnus du grand public.

Un bon moyen de se rappeler, même s'il n'en voyait que l'arrière-plan rouge et or, qu'avant d'être le Directeur du SHIELD, aussi prenant soit ce travail, il restait Iron Man. Un Avengers, l'Homme de Métal, sauvant le monde à plusieurs reprises de la catastrophe grâce à son armure ultra-perfectionnée. Un jour, Rhodes lui fit remarquer que cette formule devenait on-ne-peut-plus ringarde considération entièrement ignorée par son ami, pas du tout de cet avis.

Tiens, il devait passer en fin de journée voir le militaire, une fois la désagréable (aucun doute à ce sujet) entrevue avec Captain America passée. Depuis la chute du premier, durant la Civil War, l'ayant privée de l'usage de ses jambes, Tony passait des jours entiers à acheter, réviser et améliorer de coûteux équipements, exosquelettes, armures de son invention, afin de lui permettre de marcher comme avant. Et, sans se vanter, il s'en sortait plutôt bien. Ne sachant pas dévoiler ses sentiments envers les autres, l'ingénieur prenait l'habitude de témoigner son affection par le biais de son argent, que ce soit en offrant des costumes hors de prix à un adolescent sous son aile, ou un colonel Rhodes nécessitant son concours pour pouvoir continuer à exercer le métier qui le passionnait tant, aussi difficile soit-il. Bah, il en parlerait au psy qu'il n'avait pas.

La voix de JARVIS manqua le faire sursauter. Signe qu'il laissait bien trop dériver ses pensées en vérité décidément, une promenade dans un parc quelconque lui ferait le plus grand bien…

-La température extérieure avoisine les dix-huit degrés, monsieur.

Tony écarquilla les yeux, incertain de bien entendre. La chaleur venait-elle de court-circuiter son IA ? Aussitôt, il repoussa cette idée, agacé même de l'avoir eue. Absolument impossible, pour seulement endommager sa création, il fallut un Ultron (1) déchaîné, alors une petite chaleur équatoriale…

-Tu veux dire que seule la Tour est envahie par une chaleur digne des pays tropicaux ?

Attendant la réponse, il se leva, frottant machinalement sa barbiche de trois jours. Les bruits de ses pas étouffés par le nouveau matériau recouvrant le sol (une création récente de l'ingénieur, à ses heures perdues, possédant la douceur d'une moquette combinée à la solidité du carrelage. Il se battait encore pour déposer le brevet comme la « Starkissime », un nom refusé, il ne voyait pas pourquoi), il se posta devant son mini-bar, se servant un verre rempli d'eau-de-vie. Sentant la fatigue arriver, il n'aurait pas supporté un liquide empli de saveur. L'eau-de-vie, c'était parfait, presque sans goût selon le sien, pas de risque de finir la tête dans la cuvette. Pepper n'apprécierait sûrement pas de le voir boire à cette heure, songea-t-il fugitivement. Quant à savoir quel nombre finit dans son gosier durant la journée…eh bien, n'ayant pas compté, le problème (et encore, un bien grand mot pour de brefs instants de plaisir) était résolu !

A présent servi, il revint vers son bureau, lorgnant avec découragement le travail l'attendant, immobile, mais pourtant plus épuisant qu'un concert de hard-rock au premier rang. Une expérience personnelle d'ailleurs. A l'ère de la technologie la plus avancée, l'utilisation de techniques aussi…rudimentaires pouvait surprendre. En particulier quand il s'agissait de Tony Stark, le plus grand inventeur de tous les temps de l'humble avis de sa propre personne. Pourtant, depuis la révélation du problème Skrull, l'homme mettait un soin tout particulier à réduire drastiquement les possibilités pour ces extraterrestres de pirater ses dossiers. Et si cela devait passer par des heures perdues à scruter les pattes de mouches de son bras droit (sérieusement, Hill était-elle donc incapable d'écrire correctement?), mettant une demi-heure pour comprendre que le « a » était en fait un « e », là où les holographes permettait une lecture condensée en un quart d'heure, tant pis ! Le monde pouvait croire que jamais le grand Stark ne s'abaisserait à de telles inepties, cela arrangeait bien le principal concerné ! Et que ces foutus Skrulls pensent la même chose en passant ! Steve également tiens.

D'ailleurs, n'avait-il pas allumé, la veille, volontairement un maximum d'écrans holographiques pour maintenir cette illusion ? Rien de bien méchant, heureusement, les journaux télévisés, quelques dossiers sans réelle importance (quand ils ne contenaient pas d'informations destinées à créer de fausses pistes), etc. Devoir faire appel aux services des renégats de la Civil War prouvait suffisamment son manque de moyens, pas la peine d'en rajouter en avouant que plusieurs dossiers concernant le SHIELD et Stark Entreprises ont disparus en même temps que les employés soi-disant fidèles.

Jusqu'où l'invasion Skrull s'étendait-elle ?

Décidément, il allait revoir le temps de réponse de l'IA,soupira-t-il intérieurement, remontant ses manches sur ses coudes. Peine perdue, la moiteur ambiante empêchait toute tentative de se rafraîchir. Si cela continuait, la promenade hors de ces murs risquait de devenir obligatoire. Hors de question de faire un malaise dans sa propre Tour par contre, l'idée de voir un Captain America crevant de chaud tout en tentant de paraître impassible le réjouit. Un petit instant, juste le temps de siroter quelques gorgées ne remédiant en rien à la sécheresse de sa gorge.

-Eh bien, monsieur, reprit JARVIS comme étonné, en réalité, la chaleur est élevée dans un cercle d'une dizaine de mètres autour de la Tour, avant de revenir à un niveau acceptable au-delà.

-Attends un peu…Tu veux dire que nous sommes sous cloche ? traduisit Tony.

-Il est possible de le définir ainsi, monsieur.

-D'accord...Scanne la zone en question, et donne-moi toutes les informations que tu trouves dessus.

Un mauvais pressentiment venant titiller sa conscience, Tony délaissa le bureau des tortures, s'avançant jusqu'au immenses baies vitrées. Composant le mur donnant sur l'extérieur, il verrait bien si quelque chose sortait de l'ordinaire, conclut-il en y appuyant son avant-bras. Il grimaça quand sa peau nue entra en contact avec le verre surchauffé. Pourtant, il s'y accommoda rapidement, finissant par l'oublier tandis qu'il observait les rues grouillantes en contre-bas. Des dizaines et des dizaines de silhouettes de toutes tailles, et de toutes formes, en vélo, moto, à pied, courant vers l'arrêt de train, ou de bus, ou qu'en savait-il au fond ? Distinguant un petit homme courant d'un bout à l'autre de la place, comme si un incendie se déclarait sur son arrière-train, Tony paria pour un homme d'affaires pressé, ou un lapin blanc déguisé en retard. En dépit de cette foultitude de visages, coulés dans un moule informe et grouillant vu de haut, tantôt ondulant vers la gauche, tantôt happé par un ressac les emmenant à l'opposé de leur destination, les couleurs restaient les mêmes. Toujours du gris, bleu foncé, marron délavé, noir, kaki, des jeans, des impers, peu importait car les tons ne variaient guère, cela finissait invariablement par se fondre au sein de la gigantesque fourmilière humaine. Excepté quelques originaux à la crête violette ou orangée, et parés de vêpres flashy, hurlant par-dessus la cacophonie des transports en communs, ou des voitures jouant à qui klaxonnerait le plus fort, et le plus longtemps. La sortie des bureaux, évidement, devina l'homme sans consulter sa montre. Et dire que les gens supportaient cette amas surpeuplé de chair chaque jour. Pour un peu, Tony sentait la nausée le reprendre. Un sentiment à la fois ancien et nouveau rien d'étonnant, Tony Stark se trouvait réputé pour ses paradoxes.

Pepper se trouvait-elle dans l'un des bus venant de quitter l'arrêt ?

Il secoua rudement la tête, désespéré de son idiotie inhabituelle la femme d'affaires disposait de son propre véhicule personnel avec chauffeur, pourquoi irait-elle mettre les pieds dans un cloaque bondé, humant la transpiration à chaque inspiration ? La chaleur encore, sans nul doute, qui gênait ses capacités de réflexion. Pour un peu, il envierait Steve, sûrement habitué à supporter un mercure s'envolant bien au-delà des trente degrés. Captain America, se corrigea-t-il, crispé. Cela faisait longtemps qu'ils n'étaient plus amis. Ah, et puis non, il se rappela qu'en réalité, seule la Tour subissait cette température insolite.

-Je repère une quantité importante d'éléments en suspension dans l'atmosphère autour de la Tour, monsieur.

-Comment ça, des éléments ? Soit un peu plus précis.

-Je ne peux pas. Je n'ai jamais vu une chose pareille. Il m'est seulement possible de vous dire qu'il s'agit de particules minuscules, presque indétectables.

La voix de l'IA parvint difficilement aux oreilles de l'ingénieur, à travers un brouillard lointain et particulièrement opaque, tandis que ses doigts serrèrent le cristal fin de son verre comme s'il se trouvait en mesure de l'étrangler par la seule force de sa pensée.

Dans les cieux, les nuages s'amoncelaient à une vitesse inconcevable, étant donné le faible vent balayant les déchets abandonnés sur les trottoirs. Ou plutôt, une immense couverture moutonneuse s'élargit, encore et encore, jusqu'à former un puits de ténèbres au-dessus de l'imposante masse de métal abritant l'homme. Même Tony, peu passionné par les beautés de la nature, aurait pu finir admiratif devant ce spectacle. S'il n'était pas si annonciateur du pire, à moins qu'il n'interprète mal le discours de JARVIS. Se distendant, elle prit l'apparence d'un tableau peint suite à une frénésie créatrice, des dizaines de coups de pinceaux écarlates, pourpres et orangé côtoyant quelques coins cendrés échappant à cette déferlante. Des traits horizontaux pour la plupart, parfois traversés de verticales courbées, toutes partant du centre du puits en large traînées paresseuses, circonscrites cependant à une zone ne dépassant pas les dizaines de mètres autour de la Tour.

Rien d'étonnant, si Tony ne se trompait pas, leur manipulation restait encore difficile et nécessitait énormément d'énergie.

S'arrachant à ce spectacle, il mit au diable la prudence, enclenchant le dispositif holographique.

-JARVIS, contacte immédiatement Maria Hill ! Dis-lui que les Skrulls ont récupérés les Bosons !

Seul le silence répondit à l'homme, alors qu'il s'acharnait inutilement à tenter de régler les holographes inexistants. Abandonnant au bout de quelques secondes, pressé par le temps, il tira la poignée d'un de ses tiroirs de bureau, démontant l'un de ses stylos jusqu'à ne plus posséder que la fine cartouche d'encre rouge, la glissant à travers un minuscule trou afin de soulever son double fond. Une idée récupérée dans un de ces animés prisé par les jeunes, au grand désespoir de Pepper l'ayant traité de gamin, arguant qu'il ferait mieux de grandir.

-JARVIS, bon sang, mais qu'est-ce que tu fais ?

Les néons blanchâtres clignotèrent une fraction de seconde, avant de cesser de fonctionner dans un grésillement inquiétant. De plus en plus mal à l'aise, Tony récupéra le portable de Captain America, ouvrant le clapet brutalement, résonnant étrangement dans ce silence assourdissant.

Aucune tonalité ne vint rassurer l'homme. Seul un vide angoissant lui répondit, l'écran ne prenant pas même la peine de se parer des petites écritures digitales propres aux téléphones.

-Monsieur, grésilla JARVIS, mal assuré, je perçois un dysfonctionnement dans mes systèmes…Comme si quelque chose me poussait à…dormir…

-Hors de question, siffla l'ingénieur.

Il ne laisserait personne shunter de nouveau son IA ! Résistant à l'envie de lancer au loin l'inutile portable, il préféra le ranger prudemment dans la poche arrière de son pantalon. Vu qu'il n'avait guère l'intention de s'asseoir dans les prochaines heures, l'appareil ne risquait probablement rien.

-Lance la procédure « Fantôme » ! Trouve un circuit parallèle, et remonte-le jusqu'à te trouver à l'abri. (un silence, alors que la luminosité s'accrut. Étrangement, contrairement à l'heure passée, Tony y voyait comme en plein jour…Un jour de fin du monde, plutôt) JARVIS ?

Aucune réponse. Il ne pouvait qu'espérer que l'IA ait exécuté ses ordres à temps. Il devait en être ainsi !

Un grondement puissant, empli de promesses douloureuses, déchira la chape silencieuse ayant pris possession des alentours. Tony imaginait parfaitement le visage des passants, en bas de la rue, probablement en train de sortir leurs propres téléphones portables afin de filmer la scène. Mieux valait pour eux qu'ils ne s'approchent pas trop près, si les suppositions de l'ingénieur se révélaient exactes. Mais il n'allait certainement pas s'approcher des vitres pour vérifier.

Au contraire, il s'en éloigna, marchant à grandes enjambées nerveuses vers les solides battants blindés menant sur le couloir. Bloqués, bien entendu, refusant obstinément de s'ouvrir malgré la tentative de Tony. Comprenant qu'il n'arriverait à rien, il activa la commande manuelle, coulissant un panneau dissimulé dans le mur, juste à côté de la porte. Un petit rien dans l'ensemble des précautions prises personnellement dès qu'il apprit que les Skrulls possédaient des bombes électro-magnétiques. Cependant, de tels engins ne pouvaient mettre JARVIS hors service pourtant ! Que se passait-il dehors, pour paralyser à ce point…

Un premier éclair illumina la pièce plongée dans une obscurité crépusculaire. Empoignant à deux mains le levier, Tony l'inclina vers lui. Sans un chuintement, le S démesuré se rompit, laissant apparaître plus sombre encore que le bureau de l'ingénieur, à défaut de se parer de fenêtres.

Alors qu'il allait s'y engager, une sorte de regret l'arrêta net. Alors que le bon sens lui ordonnait de descendre au plus vite afin de se trouver un abri, voir d'atteindre soit son véhicule personnel, soit l'un des Quinjet attendant sagement dans un immense hangar au rez-de-chaussée, il l'ignora délibérément. Faisant volte-face, il revint d'abord à son établi, vidant sur le sol le contenu d'un sac-à-dos autrefois rempli de composants à jeter dans la déchetterie. Une fois ceci fait, il rejoignit en une glissade contrôlée le solide meuble massif occupant la plupart de l'espace de la pièce, mettant pêle-mêle dans le sac-à-dos les notes écrites de sa main résumant la plupart des dossiers étalés en format annuaire. En particulier, tout ce qui avait trait aux Skrulls et à leurs manigances. Délaissant le reste, faute de temps, il marqua une nouvelle pause.

S'il prenait la peine de s'encombrer des Versets Sataniques du SHIELD, pourquoi laisserait-il ses dernières créations derrière lui ?

Constatant, ses plans envoyé en vrac cotôyer la présente menace la plus importante de la Terre, qu'il ne pouvait guère se charger de plus, un affreux dilemme se présenta devant l'ingénieur habitant son âme.

Que privilégier ? Les gants ? La plastron ? Les jambières ?

L'idée d'abandonner ne serait-ce qu'une particule de métal sur l'établi manqua lui crever le coeur.

Alors qu'il peinait à se décider, un choc brutal contre les baies vitrées le ramena à ses préoccupations premières. S'attendant à croiser le regard sanguinaire d'un extraterrestre, décidé à ne lui laisser aucune chance de s'en sortir, il constata, surpris, qu'il n'en était rien. La cause des secousses régulières, encore légères, se trouvait être nul autre qu'une pluie diluvienne, pilonnant avec violence métal et verre. Voyant multitude de lézardes courir le long des murs, Tony siffla un juron sanglant. Contemplant une dernière fois ses œuvres étalées sous ses yeux, à peine glissées légèrement plus à droite qu'elles ne l'auraient dues, il empoigna les jambières, les enfilant promptement afin de gagner du temps. Se promettant solennellement que quoi qu'il arrive, il ferait payer au centuple leurs actions à ces maudits Skrulls !

Sans un regard en arrière, il franchit le seuil de la porte, enfilant les bretelles du sac-à-dos autour de ses épaules. Oui, il leur ferait payer pour tout ce qu'ils avaient déjà fait…

Non sans surprise, il constata qu'aucune autre salve lumineuse ne venait agresser ses pupilles. Maudissant d'abondance le stratagème mettant hors service sa petite communauté d'IA parsemée d'androïdes, l'empêchant d'ordonner le réglage de ses verres fumés sur la vision nocturne, il s'engagea entre les parois métallisées, inspirant profondément pour maîtriser l'angoisse tordant sa poitrine.

Non, il n'était pas dans un trou noir donnant sur l'espace d'accord, il y faisait tout aussi sombre, mais si ç'avait été le cas, il ne serait pas en train de s'appuyer contre le mur, tout en pensant à la pile de dossiers abandonnée derrière lui…Et bien évidemment, les ascenseurs ne daignaient pas fonctionner correctement, ! Décidément, les aliens gâchaient sa vie !

Comme pour le narguer, une autre salve d'éclair frappa la Tour, se propageant plus rapidement qu'une peste pulmonaire le long des murs, ébranlant l'entièreté de la structure. L'onde de choc manqua le faire tomber. Un réflexe salvateur lui permit de rester debout, aveuglé par la vive lumière contrastant violemment avec les ténèbres intermittentes. S'ajoutant à l'agression visuelle, un martèlement continu assourdissant chassa contre les vitres, formant un rideau décourageant toute tentative de voir à l'extérieur.

Décidément, les spécialistes météorologiques allaient devoir se creuser la tête pendant des jours avant de trouver une explication convenable à cette tempête imprévue…

Débouchant sur une esplanade intérieure circulaire, aux fenêtres composées de petits losanges transparents formant un congénère de plus de deux mètres de haut, il put néanmoins constater que désormais, les éclairs déchiraient le moindre pan de ciel visible à travers la purée de pois. Au lieu de

Sans crier gare, le sol s'inclina vers le couloir, dans un hurlement de métal prêt à rompre. Un bruit oh combien haït par l'ingénieur, répercutant chaque secousse plaintive dans la moindre cellule de son corps. Ce n'était pas seulement sa Tour qui se faisait malmener, mais le symbole de Tony Stark. Le lieu d'où il faillit mourir, pour finalement « ressusciter », l'emblème des Avengers (l'équipe de super-héros possédait désormais son propre manoir, cependant, nul n'oubliait leur première résidence). Et désormais du SHIELD.

Le salon de jardin en pin massif, décoré de rouge et or, dévala la pente crée, droit vers le corps suspendu à un des bassins de sculpture (disposés en étoile à six branches, ces parterres originaux se trouvaient garnis de toutes les inventions n'ayant guère abouties de Tony, qui, organisant une surprise pour Pepper, les recycla afin de former une kyrielle de sculptures sans logique apparente, mais agencées artistiquement. Du moins selon l'avis de l'ingénieur. Pepper, elle, murmurant un petit « c'est l'intention qui compte », avant de l'embrasser tendrement). A défaut d'avoir un autre choix, Tony desserra sa prise, se laissant glisser jusqu'au parterre suivant. Empoignant d'une main un long rectangle censé représenter l'antenne d'un Chitauri (cela lui rappelait qu'il devait vérifier les vidéos surveillances de l'invasion de ces aliens, Rhodes lui soutenant qu'ils ne possédaient aucun appendice de ce genre), celui-ci se plia sous son poids, et sous la traction qu'il exerça en lançant son corps hors de la trajectoire d'un canapé vengeur, aidé par la vitesse de sa chute – plus ou moins – contrôlée. A présent, le sol prenait un angle d'environ quarante-cinq degrés.

Il n'y avait plus de temps à perdre ! S'il hésitait encore sur le but de ses agresseurs, tout doute était désormais levé ! Calant ses pieds contre le rebord en fonte, il lâcha le bout de ferraille, désormais plus cercle que rectangle, poussant sur ses jambes. Sortir de la forêt de sculpture fut plus pénible qu'il le croyait, en particulier quand il se trouvait secoué toutes les minutes tout en évitant les dizaines de kilos métalliques mal arrimés au carrelage.

Un craquement sinistre l'amena à se hisser sur les bras, soulevant son buste suffisamment pour en observer la source. La façade de verre se para de minuscules fêlures, d'abord presque insignifiantes, puis se rejoignant promptement l'ensemble ressemblait désagréablement à une multitude de toiles d'araignées grisâtres. Les Skrulls auraient voulu en faire exprès de placer un symbolisme narguant sous son nez, qu'ils n'auraient pas mieux réussi, se fit-il la réflexion.

Tony cessa d'agripper la bordure glacée malgré la température ambiante (ou peut-être son esprit l'imaginait-il ainsi ? Au fond, peu importait). Libéré de toute contrainte, son corps suivit l'inclinaison imposée par la Tour en pleine destruction, tandis que l'homme plaça ses bras en protection autour de sa tête. La chute devint rapidement incontrôlée, imprimant un mouvement de rotation nauséeux à l'homme ballotté par les éléments.

Une fraction de seconde avant que les vitres entières ne volent en éclat, gueule béante et avide fracassée par la tempête, tendant ses bras invisibles tranchants à la suite de sa proie. Des milliers de fragments de tessons se fichèrent dans le bois, le sol, le métal lentement réduit à néant, lacérant le moindre recoin à leur portée.

La collision entre la chair et le métal fut dure, émettant un son proche de celui d'un gong. Ou un simple grésillement, qui savait ? Tout ce que Tony savait, était que son bras droit irradiait une douleur lancinante, relayée par son flanc, sa hanche, et une partie de sa cuisse. Au moins son visage ne paraissait avoir subit aucun dommage gravissime, seuls quelques picotements venant titiller le grain de son cou.

Repliant le bras contre sa poitrine, il serra les dents de douleur, retenant un gémissement qu'il jugea parfaitement inutile. Jetant un regard vers le bas, il constata ce dont il se doutait déjà, soit qu'une majeure partie de son côté droit se trouvait incrustée d'éclats. Seuls ses mollets et ses pieds furent épargnés, protégés par les jambières le recouvrant du genou à la cheville.

En fond sonore, le tonnerre accompagné d'éclairs (les premiers ne cessant de survenir après ces derniers) continuait de pilonner inlassablement les environs de la Tour.

A ce rythme, l'édifice ne tiendrait pas longtemps, Tony le savait. Il fallait sortir de là, maintenant !

La simple pensée de laisser tout son travail aux mains de Captain America, catapulté au milieu d'une invasion alien, lui donna la force de rassembler les siennes. Il devait le prévenir au sujet des Bosons, et le plus vite serait le mieux ! Sans parler qu'une mort aussi peu glorieuse, écrasé sous sa propre « maison », se trouvait loin d'être digne d'un Stark !

Repoussant la vague montant à son coeur, il se redressa péniblement, gardant son bras inutile en écharpe. Extirpant un tesson particulièrement mal placé, près de son aisselle, il s'avança d'un pas chancelant, appuyé lourdement contre le tunnel s'étirant à l'infini.

Qu'avait-il pensé, juste avant de se lancer contre cette folle course-contre-la-montre ? Encore sonné, il se contenta de suivre machinalement le chemin imposé par son inconscient. Au moins, ce n'était plus la sueur qui tâchait ses vêtements, songea-t-il cyniquement.

Ah oui ! Il fallait trouver un moyen de monter sur le toit !

Étrangement, il comprenait désormais bien mieux la petite sirène, quand Andersen expliquait que chaque pas était comme un millier d'aiguilles s'enfonçant dans la plante de ses pieds.

En temps normal, son objectif ne se trouvait qu'à deux étages de son bureau, une distance qu'il parcourait en à peine cinq minutes, grâce aux ascenseurs et ses braves petons pressés de se dégourdir.

A présent, bien qu'il ait déjà franchit le premier étage le séparant de l'air naturel en faussant compagnie à l'esplanade mortelle, Tony éprouva des plus nettement la relativité temporelle. Comme si les minutes cherchaient à narguer son impuissance, elles se métamorphosaient inexorablement en monstres chronophages, intangibles et pourtant accablantes de présence.

L'avantage, avec la précédente explosion de l'ensemble des fenêtres de la Tour, fut que l'ingénieur n'eut guère à pousser de lourds battants, qui seraient probablement restés obstinément fermés face à ses forces déclinantes. En effet, la salle menant sur la plateforme située au tiers du bâtiment ressemblait fort à une véranda futuriste, de base parée de larges vitraux laissant entrer la lumière solaire à toute heure du jour.

Pour le moment, seul un ciel enfumé, transformé en cyclone rugissant, se dévoilait à l'oeil curieux.

Retenant à grand peine un nouveau gémissement douloureux, Tony n'eut « qu'à » repousser du pied les débris d'un cadran ne servant désormais qu'à encombrer le chemin.

Une puissante rafale compromit sérieusement son équilibre, comme mû d'une volonté propre, ayant choisi comme objectif de lui offrir un saut de l'ange sans parachute avant l'heure. Pourtant, la fournaise ambiante ne décrut guère, paraissant même gagner quelques degrés supplémentaires, si encore cela était possible. Presque immédiatement, un nouveau choc ébranla la Tour, et cette fois Tony ne put résister, ballotté de droite et de gauche. Une vague de douleur monta dans sa poitrine, sa vision s'obscurcit d'innombrables points colorés, tandis qu'il se sentit glisser vers le rebord, impuissant.

Puis, tout s'arrêta. Le monstre de métal dominant New York s'immobilisa.

Tony poussa un soupir de soulagement, perdu entre tonnerre et éclats aveuglants.

Juste une seconde.

D'abord quasiment inaudible, un son parvint à son oreille. Un grincement affaibli. De plus en plus fort, évoquant la chair trop longuement étirée commençant à se rompre.

Ce fut ensuite un gémissement, crissement de métaux condamnés à disparaître, concert de poutres incapables de supporter la pression à laquelle elles étaient soumises, distorsion des circonvolutions psychédéliques décoratives. Un violent soubresaut secoua entièrement la carcasse de la Tour, des fondations à son point culminant. Comme un spasme douloureux, un dernier effort adressé aux cieux, pour montrer à la face de l'espace qu'elle ne s'était pas laissé abattre tel un vulgaire gibier entravé mené à l'abattoir.

Lâchant ce qui s'apparentait à un soupir désespéré, la Tour recommença à s'incliner de l'autre côté, emportée de son propre poids. Un dangereux jeu s'enclencha, culbuto gigantesque ignorant impitoyablement l'homme rampant presque pour atteindre le bout du monde. Attraction-répulsion létales au résultat évident, mais à la lutte continue.

Enfin, se rendant à l'évidence, le premier édifice capable de s'auto-alimenter une année entière se redressa, rigoureusement vertical, revenu à sa position d'origine.

Tony crut qu'une dernière oscillation viendrait clore le combat fantasmagorique sur les éléments. Un instant, il crut qu'il y avait une chance pour que la puissance du cyclone ne puisse totalement mettre à bas sa Tour.

D'un seul coup, cependant, elle céda dans un crissement insupportable, le faisant grincer affreusement des dents. La dernière phase de la destruction, il le savait : l'écroulement. D'une traite, elle s'effondra, cacophonie futuriste revenant à la terre d'où elle avait émergée.

Accroché au bord de la plateforme, qu'il put atteindre après maintes efforts, Tony vit comme dans un cauchemar éveillé le sol se rapprocher à une vitesse ahurissante, avant que les premières nuées de poussière ne l'aveuglent, irritant sa gorge plus sûrement que du papier de verre.

L'apesanteur vint le cueillir un instant, il ne toucha plus sol, suspendu à quelques centimètres de la balustrade, avant que son corps ne revienne la heurter avec brutalité, enfonçant plus profondément encore quelques tessons déjà plantés dans sa chair. Le cri franchit la barrière de ses lèvres, sans qu'il ne cherche à le retenir. Sentiments confus, mélangés dans un maelström de peur, de colère, de dépit.

Une promesse. Celle de faire payer.

Il ne laisserait pas Steve et les autres renégats dans cette bauge infecte. Il avait appelé de son chef la bannière étoilée. Il n'abandonnerait pas ses responsabilités.

Puisant dans ses dernières forces, il inspira profondément, réflexe inutile ais amplement psychologique. Prenant appui sur le rebord épais, il poussa sur ses jambes, propulsant son corps dans un saut de l'ange fou.

N'était-ce pas le moment ou jamais de tester ses nouvelles jambières ? songea-t-il cyniquement.

Il vola, traversant le nuage ocre de poussière martelée sans répit par les éclairs coruscants.

Il tomba, lourdement, ayant horriblement conscience qu'il se trouvait très près encore de la structure s'effondrant. Et si le Sakor n'avait pas suffisamment emmagasiné d'énergie, lui coupant toute retraite définitivement ? Et si le poids du sac à dos surchargeait les jambières, bloquant leur déclenchement ?

Pour un baptême de l'air, il trouvait l'idée quelque peu extrême, aussi excentrique fut sa personnalité.

A mi-parcours, une sensation familière lui offrit de nouveau la capacité de respirer. Celle des répulseurs poussant sur l'air afin de lui permettre de s'élever.

La chute libre ne dura que quelques millisecondes, une ou deux à tout casser. Assez pour le condamner ? Il éprouvait la ferme intention de montrer que non !

Poussant les capacités de répulsion de ses jambières au maximum, il se redressa en plein vol, entraîné grâce à ses nombreux vols en armure du passé. Même lancé comme une fusée, presque parallèle à sa Tour, les lacérations de sa chair meurtrie vinrent protester de tout leur soûl face à cette agression vitale.

Il s'éleva diagonalement, cherchant à s'éloigner le plus possible avant l'onde de choc gigantesque qui ne manquerait pas de frapper le sol, quand l'édifice se retrouvera entièrement détruit.

Celle-ci arriva un chouïa plus rapidement qu'il ne l'espérait.

Frappé de plein fouet, il se mit à zigzaguer dangereusement, toussant d'abondance, incapable de distinguer quoi que ce fut à travers les larmes envahissant ses yeux brûlés par la poussière. Plissant les paupières, il rentra la tête dans les épaules, protégeant comme il le pouvait son cou.

Il devina plus qu'il ne vit l'ombre gigantesque qui recouvra son corps. Inclinant sa trajectoire vers la droite, le souffle ardent d'une plaque de métal grimaçante frôle son visage, le déséquilibrant un peu plus.

A peine hésitant, il s'imprima une légère rotation, obtenant une vue d'ensemble du désastre lui tournant le dos. Au départ, il ne comprit pas comment tant de petits vaisseaux aliens purent le rejoindre si vite, même masqué par l'écran occultant désormais tout regard extérieur à la tempête.

Il soupira contre sa malchance, cherchant comment se défendre dans son hasardeuse position.

Puis il corrigea son erreur. Toutes les tâches sombres lui arrivant droit sur la figure n'étaient pas des Skrulls venus achever le travail, mais une multitude de débris.

Il accéléra encore, ajoutant aux capacités de répulsion l'énergie censément contenue au sein du Sakor. Il se savait à la limite de tout faire disjoncter. Enfin, ce n'était pas comme s'il avait le choix.

Sa vision ne fut plus qu'un ensemble confus de formes à peine distinctes, évitées le plus souvent de justesse. Ses capacités d'esquive de pilotage ne furent jamais tant mises à l'épreuve, ainsi que sa concentration. Tout comme Tony se sentit rarement autant en danger, réalité affreusement ennuyante dans son concept le plus basique. Par contre, quand elle prenait la forme d'un impensable cyclone…

L'éclat du crépuscule, pourtant bien loin de celui d'un astre solaire en pleine journée d'été, manque l'aveugler plus sûrement que les salves d'orage. Ne sentant plus les secousses imposées par une kyrielle de déchets facilement cinq ou six fois plus gros que lui, il ralentit progressivement, prenant identiquement conscience de la chaleur presque insupportable enserrant ses mollets. Bien évidemment, il frôlait dangereusement la surchauffe, en conclut-il pragmatiquement.

Il fouilla les alentours, à la recherche d'un endroit où atterrir rapidement et – relativement – en sécurité.

Avisant un toit vert, il décida que le potager soigneusement entretenu ne méritait guère d'être épargné, s'il venait à s'écraser tel un insecte deux mètres plus loin.

Ayant anticipé la rudesse du contact entre son corps et la terre battue entrecoupée de pavé, il réussit à s'arranger pour que seul son côté gauche heurte le muret censé protéger les plantations des animaux domestiques – un chien probablement, s'il se fiait à la baballe en plastique vert qui fit « pouêt » quand son pied l'écrasa involontairement.

Bien, pour un vol d'essai, le résultat était finalement plutôt concluant !

D'abord méfiant devant l'absence de réaction de l'intérieur du bâtiment ( il n'en était plus à un piège près désormais), il en comprit de suite la raison quand il se releva, à l'aide d'un râteau pour enfant abandonné par quelque bambin turbulent.

Tournant sur lui-même, souhaitant évaluer les dégâts subis par sa Tour (peut-être les fondations avaient-elles tenus, ou bien sa chute s'arrêta miraculeusement, comme parfois dans certaines émissions), seul un tas de gravats put lui indiquer la direction à suivre. Certes gigantesque. Mais seulement une mare de débris recouvrant l'entièreté de la zone sur des dizaines de mètres, là où s'élevait un édifice majestueux.

Tout était terminé seul le ciel, légèrement éclairci quoique toujours menaçant, résonnait encore de quelques explosions moqueuses. Elles-mêmes se turent rapidement, tout comme la pluie cessa à son tour.

Rien d'étonnant, songea-t-il amèrement, les capacités des Bosons restaient à leurs balbutiements. Ils ne pouvaient être contrôlés que quelques minutes seulement.

Se frottant le visage, désemparé, Tony s'appuya dos contre le mur, lâchant un long soupir. La Tour avait littéralement été foudroyée sur son socle.

Si Pepper et lui formaient encore un couple, la jeune femme aurait tout simplement pu ne pas survivre à une telle catastrophe. Triste preuve que leur séparation était définitivement la bonne solution.

Les symboles, encore et toujours. Les Skrulls devaient probablement le croire morts, avec un effondrement pareil. Quelqu'un avait-il pu le voir s'envoler ? Rien n'était moins sûr. D'accord, une foule compacte se fut probablement formée dès les premiers éclairs lancés dans le ciel. Cependant, la majorité se mit à fuir quand la situation dérapa, il en aurait parié ses jambières, à moins que la population n'ait définitivement qu'une immense case « réseaux sociaux » et « buzz » implantées à la place du cerveau.

Les débris ! Avaient-ils touché quelqu'un ?!

Une souffrance fulgurante vint le frapper, le laissant sans souffle. Le temps de reprendre ses esprits, et il réalisa que le rouge s'étendant progressivement à ses pieds ne provenait pas des coquelicots raclés dans leur parterre coloré aux couleurs de Winnie l'ourson.

L'adrénaline due à sa folle course-poursuite contre les temps s'évaporait comme neige au soleil, le laissant à peine capable de tenir sur ses jambes flageolantes.

Bon, s'il ne se trompait pas, l'effet de l'électro-bombe se trouvait à présent dissipé.

Fouillant dans la poche de son pantalon, un soulagement l'étreint quand le plastique du portable de Steve rencontra la pulpe de ses doigts. Il n'aurait plus manqué qu'il le perde durant son vol.

Détestant prendre un risque qu'il écarterait obligatoirement habituellement, il ouvrit d'une main le clapet mat, composant un numéro de portable apprit par coeur. Pourvu que son interlocuteur soit effectivement humain, sinon, il serait dans une merde plus profonde encore.

Déjà que celui-ci allait lui passer un savon d'utiliser sa ligne privée !

Un « bip », classique mais oh combien rassurant dans ce contexte, l'informa que son appel se trouvait en cours de transmission. Sans fil conducteur, ses pensées se raccrochèrent à ce qu'elle purent, soit précisément un certain Steve Rogers, qui devait probablement lui en vouloir terriblement de l'avoir conduit droit dans les ennuis. Bien différents d'une nappe phréatique finalement inexistante sous un soleil de plomb, tracas auxquels le super soldat se serait bien mieux accommodé. Sans nul doute, le croyait-il mort d'ailleurs, oubliant que personne n'achevait un Stark aussi facilement. Et ses autres collègues renégats ? Natasha, qui le profila si justement par le passé (mieux valait qu'il ne se fasse pas rire tout seul tiens, il avait mal aux côtes), devinait-elle qu'il échappa à la catastrophe, même de justesse ? L'oeil de faucon de Barton put-il voir sa silhouette tourmentée esquiver avec adresse le multiples débris décidés à lui fracasser le crâne ? Wanda accourait-elle en ce moment même parmi la foule afin de déterminer si elle pouvait secourir des civils ? Et monsieur Lang…Non, lui, Tony ne voyait pas ce qu'il pouvait bien faire.

Le bruit caractéristique d'un téléphone que l'on décroche vint le tirer de ses réflexions.

-Je me doutais bien que les Skrulls ne pouvait pas avoir raison de vous si facilement.

-Quelle perspicacité Nicky ! ironisa Tony, grimaçant quand, s'affaissant trop brusquement, sa cuisse blessée râpa le pavé.

-Simple question d'expérience, corrigea Fury, nullement impressionné. Que puis-je pour vous ? Beaucoup je suppose, pour que vous veniez me contacter sur ma ligne personnelle.

Un fin sourire étira les lèvres de l'ingénieur, malgré le lancinant élancement imprimé dans sa chair. Le colonel ne l'exprimait peut-être pas clairement, mais le reproche restait sous-jacent. Une simple petite destruction de la Tour la plus imposante de New York ne perturbait décemment pas l'homme en noir, visiblement. Tony se demanda vaguement s'il se montrerait seulement surpris, en apprenant que de son propre chef, il faisait appel aux services de Captain America en personne.

Et que celui-ci accepta. Quoique, une invasion alien menaçant la vie des citoyens de la Terre entière motivait, de l'avis général, facilement l'ancien leader des Avengers.

-Je me posais simplement une petite question, commença-t-il.

-L'attaque d'il y a quelques minutes a sans nul doute été orchestré par les Skrulls, oui. Danvers est en chemin. Elle pourra nous dire si certains de ses aliens se sont « égarés » depuis sa dernière visite dans l'espace. J'ai d'ailleurs longuement entendu parler de votre entrevue d'hier.

-Sérieusement Nicky, un jour il faudra que vous m'expliquiez comment vous réussissez à contacter miss Reese Witherspoon (2) ! Et de quelle manière vous l'avez rencontrée, je sens que l'histoire pourrait être intéressante. Rassurez-moi, aucun mini-Fury métis ne se balade dans l'espace ?

-Dans vos rêves, peut-être, soupira l'intéressé, passablement agacé. Que voulez-vous ?

-Pas connaître l'évidence, répondit Tony. (il enchaîna rapidement, autant pour couper la prochaine réplique de l'homme, que parce qu'il ne se sentait pas suffisamment en forme pour continuer longtemps son petit jeu de question-réponse) En combien de temps pouvez-vous venir récupérer l'homme le plus important du monde échoué sur une terrasse remplie d'herbe ?

-D'herbe ? répéta Fury, la voix médusée.

Tout en sachant à quoi il pensait, Tony ne souhaita pas le détromper, à la fois parce qu'il n'éprouvait guère l'envie de discutailler, que parce qu'il savait que la perspective de faire d'une pierre deux coups motiverait l'ancien directeur du SHIELD.

-Tout en contactant un chirurgien aussi fiable que possible dans ces conditions.

-Vous êtes blessé ? fit le Colonel, bien plus sérieux soudainement.

-Non, je veux me refaire les seins, ricana l'ingénieur.

-Ne bougez pas de là où vous vous trouvez, ordonna l'autre, semblant oublier qu'il s'adressait censément à un supérieur, un tic désagréablement fréquent trouvait Tony. Sauf si vous êtes trop à découvert…

-Vous savez, dans mon état, quoi qu'il en soit je ne pourrais pas déplacer ma carcasse, grinça-t-il.

-Y a-t-il des Skrulls près de vous ?

-Personne…Ah si, un pigeon perché sur une parabole de télévision.

-Où avez-vous échoué ?

-Devinez ? Ne soupirez pas, je plaisante Nicky.

-Arrêtez de m'appeler comme ça, je vous l'ai déjà dit, et pas qu'une fois.

Tony sourit, un sourire de sale gosse que Fury ne pouvait voir.

-Dans vos rêves, peut-être. Plus sérieusement, la rue des Martyrs, vous connaissez ? Perpendiculairement à la Tour, en face de l'arrêt de bus ? A trois pâtés de maison, à tout casser.

-Hum. Un toit terrasse, vous avez dit ?

-Ouais, avec un potager et une barrière Winnie l'ourson.
-Très bien, nous arrivons dans quelques minutes. Je vais contacter Hill, pour la prévenir que vous êtes toujours en vie. Elle n'a cessé d'essayer de vous joindre…

-Non ! cria impulsivement Tony, avant de siffler de douleur. Pour le moment, silence radar, Nicky. Seul vous est au courant que je suis en vie, compris ? Je ne…plaisante pas. Ne (il reprit une inspiration, reprenant un souffle moins laborieux) …Ne trahissez pas la confiance que je viens de placer en vous.

-Vous me surestimez probablement, Stark. Enfin, nous n'avons pas le temps de pavoiser. Nous en discuterons plus tard. Je vais raccrocher tâchez de rester en vie jusqu'à mon arrivée.

Tony ne retint pas un rire mi-nerveux, mi-amusé.

-Ne croyez pas vous débarrasser si facilement de moi, conclut-il, s'offrant le plaisir de couper le premier la communication.

De nouveau seul, il resta là, à contempler la population grouillante continuant de courir en tous sens. Comment une bête conversation téléphonique de cinq minutes pouvait-elle autant épuiser ? Le hululement furieux d'un gyrophare résonna dans le lointain. Les pompiers donc, dépêchés rapidement sur les lieux de la catastrophe. En même temps, il ne s'agissait pas de l'effondrement de n'importe quel édifice. Ni de n'importa quelle victime. En contrebas, une voix féminine brisa le silence relatif, à laquelle répondit une autre, masculine cette fois, bien plus grave. Tony n'entendit pas ce qu'ils pouvaient bien se raconter s'éloignant de son nouveau lieu de villégiature temporaire, elles s'éteignirent en franchissant le coin de la rue. Oh, il n'avait guère besoin d'un grand effort de concentration pour deviner que ces quidams inconnus parlaient de l'« incident » survenu quelques rues plus loin. Cela ornait sans doute toutes les lèvres de la ville, et dans la soirée les bouches de milliers d'américains à travers le continent. Les journalistes raffolaient des faits divers dramatiques, surtout quand ils frappaient une personnalité charismatique.

Sa biographie serait-elle diffusée dans le journal télévisé de dix-neuf heures ?

Le goût métallique du sang envahit sa bouche. D'abord incrédule, il comprit qu'il venait de se mordre la langue, luttant contre les fluctuations fulgurantes irradiant de son côté droit.

Fury lui disait de patienter sagement jusqu'à l'arrivée du taxi ? Très bien. Il s'octroyait donc le droit de piquer un petit somme, en attendant les renforts. Dans un film, ou face à une armée d'aliens ennemis, il aurait lutté pour rester conscient, craignant de sombrer dans un vide éternel s'il relâchait sa vigilance. Mais sur cette terrasse aux arômes de tomates rongées par un début de mildiou, de rhubarbe plantée de l'année, et de parterre aromatiques aux puissantes fragrances musquées, piquantes ou enivrantes, il ne ressentait aucune peur. Désormais sorti d'un enfer artificiel, il était intimement convaincu qu'il ne périrait guère.

Il avait une mission à accomplir, après tout.

Le monde s'éteignit doucement, tandis qu'il élaborait mentalement la prochaine étape de son plan pour contrer l'invasion Skrull.

µµµ

Tony ouvrit les yeux. La lumière tamisée n'agressa pas particulièrement ses pupilles, pourtant, sa vision se troubla un instant. Fermant les paupières le temps de s'adapter, il passa la langue sur ses lèvres, assoiffé. A la réflexion, quelque chose sentait affreusement mauvais, aussi. Fury ne faisait-il jamais le ménage dans ses planques ? L'homme aurait pu avoir un minimum de bon sens pour ses invités.

-Il nous a fallut une bonne demi-douzaine d'ampoules de sels avant de pouvoir vous réveiller, déclara la voix grave de l'intéressé.

Ce qui expliquait l'odeur, donc, conclut l'ingénieur.

-Et c'était trop demander de me laisser dormir ?

-Nous pensions que notre cher Directeur souhaitait organiser dès que possible la suite des opérations, ironisa Fury, se calant plus confortablement dans un grincement.

-Nous ? releva-t-il, rouvrant les yeux, satisfait qu'il y voyait cette fois clairement – constatant que les bras immatériels de la nuit recouvraient avaient désormais pris possession du ciel.

Opinant affirmativement du chef, Fury continua de le dévisager, confortablement installé dans un fauteuil au cuir défoncé, aussi affreux que confortable. Tony le savait, l'ayant offert en personne à l'ancien Directeur, de base pour le titiller gentiment. Il fut pris à son propre siège quand celui-ci, après quelques jours, le remercia sincèrement – ou pas, il cherchait encore à le déterminer précisément – de ce cadeau particulièrement utile. Depuis, Fury ne le quittait presque plus quand il rentrait « à la maison », quitte à piquer un roupillon entre ses bras entre deux nuits blanches.

Remarquant finalement la méfiance de Stark, il lui désigna du menton un coin de la petite pièce.

Suivant la direction indiquée, la suspicion de Tony ne fit qu'augmenter. Occupée à ranger panoplie d'instruments médicaux de fortune dans une valise roulotte, le docteur Ho lui adressa un petit signe amical de la main. Au lieu d'y répondre, comme à son habitude, il l'observa en coin, guettant sa réaction. Déçue de ce manque d'intérêt, elle n'ajouta rien, cessant de sourire en rassemblant quantités de compresses et bandages ensanglantés, réunis sur une table ébréchée, quoique particulièrement épaisse collée contre le mur gauche. Elle saisit les coins d'une large bande de tissu, les repliant vers son centre. Un concert de tintements résonna entre les murs blanchis à la chaux (un mauvais point, Tony détestant les hôpitaux) de granit pur. Plissant le front, il distingua un éclat fugitif accroché par une surface transparente, reflété des appliques en demi-cercles posées au milieu des deux murs sur ses flancs. Outre celles-ci, la lumière était fournie par une fenêtre classiquement rectangulaire sur le mur à sa droite encastrée dans une soupente, petite, à mi-chemin entre sol recouvert de parquet imitation bois gris veiné de blanc, et plafond recouvert de lattes de chêne vernies de foncé, dissimulant, il le savait, un double-plafond.

Une commode faisant office de table de chevet imitant le style victorien (Fury refusant de dévoiler où il la dénicha), sur laquelle se trouvait posée une lampe de chevet éteinte, à la base ronde de bois clair gravée d'une tulipe à trois feuilles, surmontée d'un abat-jour d'un blanc soigneusement épousseté, encadrait le lit accueillant l'ingénieur. Le portable de Steve trônait, disposé près de son propriétaire actuel. Omettant la couverture fine estampillée SHIELD ceignant sa taille, il fut tenté de se plaindre de l'oreiller mou soutenant sa nuque, ainsi que de la taie d'oreiller unie caca d'oie. Cependant, il trouvait le reste plutôt confortable, surtout pour un lit de camp.

Il lança un regard interrogateur devant la perfusion piquant une veine de son coude, suivant le cathéter jusqu'à tomber sur une pleine poche de sang.

-Le docteur Ho a fait un travail remarquable avec peu de moyens, reprit son vis-à-vis.

Tony crut rêver. Fury lui faisant un cours implicite de politesse ? Il aurait tout vécu !

Enfin, un peu de bienséance ne pouvait pas faire de mal, n'est-ce pas ? Vivement qu'il n'ait plus à se méfier de tout le monde, cela en devenait affreusement usant.

Ceci dit, le borgne n'avait pas tort, se dit-il. Tony ressentait un engourdissement bienfaisant envahissant son corps. Comme si lui se trouvait réveillé, mais ses muscles détendus, eux, continuaient de dormir. La douleur n'était plus qu'une information lointaine, aisément supportable, et si il se sentait encore légèrement confus, il se trouvait capable de tenir un raisonnement, pourvu qu'il ne soit pas exagérément compliqué. Son bras droit, posé à plat sur le côté de son corps, était entièrement recouvert, à l'exception du bout des doigts, d'un solide bandage, entaché par endroits d'auréoles sombres. Un coup d'oeil inquisiteur l'informa que sa cuisse avait subit le même sort, ainsi que son flanc et son buste. S'il ne se trouvait pas allongé dans un lit de fortune, se retrouver en caleçon devant Nick Fury aurait pu se révéler gênant. Ces derniers n'étaient pas entièrement enrubannés, Ho ayant posé une rivière continue de gaze fermement maintenue couvrant le côté droit de son corps. Néanmoins, il prit un instant pour vérifier que ses vêtements se trouvaient à portée de bras, sur une chaise de paille installée au pied du lit. En résumé, il fut bon pour un minimum syndical de remerciement.

-Merci de votre travail, docteur, lâcha-t-il du bout des lèvres, continuant de déterminer s'il pouvait lui faire confiance ou non.

L'intéressée fit signe qu'elle entendait, jetant les tessons rougeâtres dans la poubelle disposée au pied de la table. Ôtant ses gants, qui rejoignirent leurs prédécesseurs, elle reporta son attention sur son patient.

-Vous avez perdu beaucoup de sang, et êtes très affaibli. Il faut vous reposer, le plus longtemps possible serait le mieux. Je repasserai demain, en fin de matinée, afin de vérifier si vous respectez bien ces consignes.

Sur ce, elle saisit la poignée de sa valise, ouvrant dans un grincement la petite porte dont le bas laissait un espace entre elle et le sol. D'accord, elle semblait également lui tenir rigueur d'avoir été congédié, trois mois plus tôt, du manoir des Avengers. Le prétexte de la protéger d'éventuelles représailles ne la convainquait guère. Sans rien ajouter, elle ressortit, descendant bruyamment les escaliers que Tony apercevaient dans l'encadrement. Une idée fleurissant dans son esprit, il se tourna vers Fury.

-Suivez-la, juste sur quelques rues, afin de vérifier qu'elle ne court pas avertir ses petits copains Skrulls je n'ai plus envie, au moins pour ce soir, d'essuyer d'autres mauvaises surprises.

L'homme ne parut pas tenir compte du ton censément sans réplique.

-Je ne vais pas vous laisser seul, enfin.

-Si vous ne voulez pas que je prenne mes affaires et reparte fissa.

-Qui vous dit que je vais vous laisser faire ? fit le Colonel, tapotant « nonchalamment » son holster.

-Qui vous dit que vous pourrez m'en empêcher ? rétorqua sur le même ton le Directeur du SHIELD.

Fury le jaugea encore, interminable. Tony se força à garder les mains à plat sur la couverture, soutenant son regard en y ajoutant un soupçon de défi. Finalement, le premier céda en entendant le mobile accrochée à la porte d'entrée tinter, signe que le docteur repartait dans la nuit. Il lui dédia cependant un rapide coup d'oeil, comme pour lui signifier qu'il n'était pas dupe de ce prétexte fallacieux.

Tony l'ignora, se concentrant plutôt pour compter écouter la clé de Fury tourner dans la serrure. Miraculeusement, il parvint à patienter en comptant lentement jusqu'à vingt, par précaution. Une fois certain d'être seul, il tendit le bras, refermant sa prise sur ce fichu portable. Il hésitait entre ne plus pouvoir le regarder en peinture, ou le garder en permanence sous les yeux.

Ni Ho, ni Fury, n'allait apprécier, se fit-il la remarque, composant le seul numéro préenregistré dans l'appareil. Peu importait, il n'y avait pas de temps à perdre.

Contrairement au Colonel, son interlocuteur décrocha presque à la seconde, surprenant Tony.

Il ne le fut pas suffisamment pour ne pas couper l'herbe sous le pied de l'autre, prenant le premier la parole.

-Dites-moi, Captain, vous êtes libre demain matin, j'espère ?

1 :intelligence artificielle créée involontairement par Tony Stark et Bruce Banner dans « L'ère d'Ultron », ayant réussie à supprimer JARVIS.

2 : actrice principale du film « La revanche d'une blonde »