Le livre était ouvert sur le bureau. Vincent, absent. On lui avait recommandé de lui espérer dans sa chambre. Elle aimait cela : se trouver entre les souvenirs de l'érudit la faisait sentir comme si elle était abritée dans l'intérieur de son corps. Le livre était aussi un souvenir, du type que ses yeux aimaient trouver entre le florilège d'objets d'une signification beaucoup plus caché. Catherine se rapprocha lentement, comme s'il était assis, comme si elle voudrait le surprendre –comme si cela était possible-. La lumière, largement insuffisante pour ses yeux si accoutumés au soleil, si humains en plus, peignait de jaune les meubles et les pages. Parfois c'est aussi la raison pour laquelle la femme ne pensa pas à respecter l'intimité d'un livre ouvert –parce que c'est intime, de lire quelque chose que l'aimé a lu récemment ; en ce faisant, on se trouve réellement dans ses pensées.

D'abord, elle n'a pas compris les quelques mots qu'elle arrivait à lire. Avant qu'elle comprenne la raison, la traduction s'est fait. Français.

« Quelquefois, le soir, elle entendait une voix cachée sous les abat-vent du clocher chanter comme pour l'endormir une chanson triste et bizarre. C'étaient des vers sans rime, comme un sourd en peut faire.

Ne regarde pas la figure,

Jeune fille, regarde le cœur.

Le cœur d'un beau jeune homme est souvent difforme.

Il y a des cœurs où l'amour ne se conserve pas. » (1)

Soudainement, des ongles s'interposèrent entre ses yeux et la page. Des ongles qui n'étaient que griffes. Catherine haussa des yeux timides parcourant la main poileuse, le bras, jusqu'aux yeux parfois trop humains du visage lionesque.

–Tous les cœurs peuvent se difformer, corrigea-t-il. L'envie peut se révéler plus malsaine que la beauté.

–Tu parles français, affirma-t-elle, avant de se souvenir d'avoir été pris en faute. Mais évidemment, elle se frappa mentalement, il apprend tout ce qui peut l'ouvrir, si soit un peu, le monde.

Vincent acquiesça et retira la main pour s'occuper des lumières. Catherine le regarda, captivée, à mesure que la chambre s'illumina graduellement. Tant des faits qu'elle ne connaissait encore pas sur lui. En fait, Vincent paraissait parler le français plus confortablement que l'anglais. Sa gorge unique trouvait-elle la langue de Victor Hugo plus facile que celui de Shakespeare ?

–Tu aimes –il constata, en s'asseyant au même temps qu'elle.

« Ô, comme elle l'avait aimé auparavant, quand elle était petite et que sa mère le parlait dans la langue de l'amour. »

–Ma mère me parlait en français, juste un peu. J'ai des beaux souvenirs.

–Tu devrais donc excuser mes fautes.

–Je n'en trouve aucune. J'ai moi-même peu de pratique. Il n'y a pas trop d'interlocuteurs ici, sourit-elle.

–Est-tu allé en France ?

–Une fois.

Ô, comme elle aurait aimé d'y lui emmener. Elle se retint, se souvenant trop de ses plans pour Connecticut, et combien de douleur ils avaient causé ; c'est dur de rêver quand les rêves ne peuvent pas se réaliser.

–Paris… des cités les plus belles du monde… il insista.

–La cité la plus belle es celui où tu es, Vincent, sauta-t-elle. À quoi bon de regarder un tour en métal, si je ne peux pas voir ton expression ?

L'homme baissa la tête, cachant le visage derrière la crinière, mais il fut ému par sa déclaration honnête et spontanée (comme toujours). Catherine le sut, et sa poitrine s'enflamma d'amour et gratitude jumelles.

–Tu peut me la montrer avec tes mots.

Elle lui parla longtemps, décrivant pour lui la France, avec ses tours et son soleil, ses citoyens. Notre-Dame, bien sûr, et tout l'art gothique que Victor Hugo a sauvé avec son roman. Les yeux souvent fermés, un sourire rêveur sur les lèvres bizarres, Vincent lui écouta avidement, et après, il y a un silence, où tous les deux voyagèrent dans les souvenirs maintenant partagés.

–Merci.

–Je t'en prie.

Cette nuit, la blonde retourna chez elle, ouvra les portes de son balcon et, en s'accoudant sur le garde-corps, songea aux langues et à toutes les possibilités qu'elles peuvent porter.