Grande inspiration, on y va.

Ceci est ma première histoire postée sur cette plateforme (mais pas la première écrite loin de là), et ma première ff sur Star Trek, j'ai un peu la pression j'avoue.

Cette très (trop ?) longue nouvelle présente ma propre vision des évènements se déroulant sur Tarsus IV. Elle sera suivie de beaucoup d'autres nouvelles, dont certaines sont déjà écrites, se plaçant dans sa continuité.

Disclaimer : L'univers de Star Trek appartient au formidable Gene Roddenberry, je ne touche aucune rémunération pour ces écrits. Seuls les OC m'appartiennent.

Bonne lecture !


2246, Tarsus IV, colonie de la Fédération.

Les yeux plongés dans son padd, Tara se laissait volontairement emmener dans les mondes créés de toute pièce par un auteur dont elle ignorait tout, même le nom. Peu lui importait qui était le créateur de cet écrit, elle souhaitait juste quitter ce monde encombrant qui était le sien. Elle détestait le sol ocre, elle détestait la bonne humeur des autres humanoïdes, elle détestait ses parents qui l'avaient abandonnée ici. Elle voulait juste quitter ce monde qui l'emprisonnait dans un carcan qui ne correspondait pas à son état d'esprit.

Elle avait toujours été libre, autant dans ses pensées que dans ses gestes, et voilà qu'elle se retrouvait dans un monde où on ne la laissait pas s'exprimer. Elle rêvait de retourner sur Terre, là où tout était plus simple. Elle rêvait de visiter Vulcain, où la logique et l'érudition dont elle faisait preuve seraient accueillis à bras ouverts. Elle rêvait même de se battre contre une armée de Klingons enragés sur Qo'noS, du moment qu'elle s'éloignait de cette planète sans intérêt, cette pauvre colonie terrienne sans folie. Mais ses parents en avaient décidé ainsi : elle resterait sur Tarsus IV jusqu'à nouvel ordre, probablement jusqu'à sa majorité, là où elle serait libre de faire sa vie, de rejoindre Starfleet si tel était son choix. Peu leur importait, pourvu qu'elle quitte leurs pattes avec ses livres et ses rêves encombrants. Ses étoiles stupides pourraient bien l'attendre encore quelques années.

oOo

Alors qu'elle courait à en perdre haleine, tenant la main de Sten, suivant Jim qui semblait savoir exactement où il allait, Tara regretta les pensées qui avaient traversé son cerveau des mois plus tôt. Elle aimait le calme de Tarsus IV, elle voulait le retrouver. Elle voulait que plus jamais ne retentissent les assourdissants bruits de mitrailleuses, ces bruits qui revenaient la hanter à chaque instant. Jamais ce bruit ne quittait ses oreilles, jamais il ne la laissait en paix. Il en était de même pour ses compagnons d'infortune, qui sursautaient au moindre bruit, et dont le sommeil était troublé par le souvenir des soldats surentraînés

Seul Jim, petit Jim, guide Jim, fort Jim semblait indifférent. Toute la nuit, il veillait sur ses amis. Toute la journée, il les guidait à travers la forêt. Toute la soirée, il partait en quête d'un quignon de pain, d'une pomme, n'importe quoi qui puisse remplir leurs estomacs bien trop vides. Mais Tara savait. Tara savait que ce n'était qu'une apparence. Parce que quand Jim partait, elle entendait ses sanglots, il lui semblait que l'air se chargeait de l'humidité des larmes que versait ce garçon si fort qui les avait immédiatement recueillis et emmenés avec lui. Ils ne savaient rien de lui, seulement qu'il se nommait Jim et qu'il avait treize ans. Rien qui ne leur permettait de cerner ce garçon à la peau et aux cheveux dorés. Pourtant, ils lui avaient fait confiance sans aucune hésitation.

Tara était la première qu'il avait trouvée. Elle avait tout juste eu le temps de s'enfuir en courant et de se réfugier dans un arbre avant que les armes ne se mettent en marche. Elle avait assisté, impuissante, à la mise à mort de centaines de colons, de centaines d'humanoïdes comme elle. Lorsque les hommes de Kodos avaient fini par quitter la place centrale, laissant les corps là où ils étaient tombés, les abandonnant à l'air libre, ne leur accordant aucune attention, la jeune fille était descendue de son arbre. Elle avait avancé, ses larmes brouillant sa vue, sans aucun autre but que de s'éloigner de la ville. Elle avait fini par s'effondrer contre un rocher, les jambes aussi douloureuses que son corps. Et alors qu'elle songeait à sa vie sur Terre, des bruits de pas l'avaient fait relever la tête, ses yeux se posant sur l'uniforme des soldats de Kodos. Elle avait fermé les yeux, s'attendant déjà à la mort qui ne manquerait pas de l'emporter, mais rien ne vint. Alors elle avait simplement ouvert les yeux, et était tombée dans des orbes claires, qui la fixaient, une main tendue vers elle. « Je suis Jim », avait simplement dit le jeune garçon, et elle lui avait confié sa vie sans y réfléchir.

Par la suite, ils avaient ensemble trouvé d'autres réfugiés, comme eux. Il y avait Dona et ses couettes brunes, Theo et sa cicatrice sur la joue, Olivia et sa chaussure en moins, Sten et son bouchon, Tian et son sourire fané, et Pos et ses yeux en amande. Tous des enfants. Tous avaient été condamnés par une idéologie à l'horreur sans nom. Mais tous avaient été recueillis par Jim.

Jim et ses yeux bleu glacé, Jim et ses cheveux dorés, Jim et son sourire, Jim et son altruisme, Jim et son endurance, Jim et sa protection. Ce jeune garçon avait comme eux subi l'horreur, mais il avait décidé de la renverser, de montrer que certains étaient encore capables de belles choses.

Il les avait emmenés dans la forêt, leur ordonnant de se rouler dans la boue afin de les rendre aussi invisibles que possible. Aucun n'avait rechigné, bien qu'étonnés par cette idée. Mais si Jim disait qu'il fallait le faire, alors il avait sûrement raison. Ils ne savaient pas pourquoi, mais il émanait de lui une telle puissance de commandement qu'ils prenaient pour argent comptant chaque astuce qu'il leur donnait. Il avait réussi à trouver une petite grotte, où ils se réfugièrent bien volontiers. Ici, au moins, on ne pouvait pas les attaquer par-derrière. C'était déjà ça de gagné. Il était resté assis devant la grotte toute la journée, les genoux ramenés contre lui, silencieux. Puis la nuit venue, il avait annoncé d'une voix basse mais pour autant chargée de puissance :

« Je vais voir si je trouve à manger. Restez ici. »

Tara l'avait suivi en courant, le rattrapant au détour d'un arbre.

« Jim, tu ne peux pas partir seul. Je viens avec toi.

— Non Tara, tu restes avec eux. Je peux me débrouiller seul.

— Et s'il t'arrive quelque chose ?

— Si je ne suis pas de retour au matin, emmène-les loin. Après la forêt, il y a une ferme. Dans la grange, tu trouveras une trappe qui mène à une cave. Planquez-vous dedans, et n'en sortez sous aucun prétexte, il y aura tout ce dont vous aurez besoin dedans.

— Jim, comment sais-tu tout ça ?

— Peu importe. Tu prendras la tête du groupe. Tu peux le faire Tara. La Fédération viendra vous chercher.

— Jim tu ne peux pas nous laisser, on ne survivra pas sans toi.

— Si. Maintenant retourne avec eux. » ordonna-t-il en se retournant.

Tara aurait voulu lui répondre, l'empêcher de partir, le suivre, mais elle ne pouvait se résoudre à abandonner les gamins à leur triste sort. Alors elle le laissa partir, les bras ballants, et finit par se retourner et rejoindre la grotte.

Elle essayait de rassurer les enfants, leur affirmant que la Fédération serait bientôt là, mais elle était sans cesse ramenée à ses sombres pensées et à son inquiétude. Jim était parti depuis plusieurs heures maintenant, et leurs estomacs ne cessaient de protester contre le vide qui les emplissait depuis des jours. Tara ne savait pas si elle aurait le courage de Jim pour tous les emmener en sécurité. Son esprit était en proie à des doutes indicibles. Et si les hommes de Kodos les trouvaient avant ? S'ils les attendaient au bout de la forêt ? S'ils fouillaient la grange ? Ils n'avaient rien d'autre pour se défendre qu'un bâton, rien qui ne leur permettrait de les menacer suffisamment longtemps pour pouvoir s'échapper. Pourtant, elle voulait plus que tout honorer Jim, lui montrer qu'elle était digne de la confiance qu'il lui portait.

Jim n'était pas revenu, certes, mais il n'était peut-être pas mort. Elle se le répéta longuement, jusqu'à en être persuadée. Puis elle revint s'asseoir auprès des enfants, veillant sur l'entrée de la grotte, et Theo vint se blottir contre elle. Son corps frêle était froid, mais il lui apportait tout de même un certain réconfort. Les jeunes s'endormirent, mais Tara ne put trouver le sommeil, toute tournée vers le sort de Jim qu'elle était.

Au milieu de la nuit, des bruits de pas la firent se tendre. Les petits ne se réveillèrent pas, alors elle repoussa doucement la tête de Theo qu'elle posa sur le sol, et se leva doucement, les sens aux aguets. Des feuillages se mouvèrent doucement sous le souffle du vent, et apparurent au loin des cheveux d'or, éclairés par la lumière blafarde de la lune. Tara s'approcha d'eux, et reconnut les yeux bleus de Jim. Il semblait chargé, aussi se hâta-t-elle de le rejoindre. Il lui délivra une partie de son fardeau, sans un mot, et ils rejoignirent ensemble la sécurité toute relative de la grotte. La jeune fille fit un inventaire rapide, et découvrit quelques denrées alimentaires, de l'eau, ainsi que du matériel de soin. Elle fut étonnée de ce dernier item, mais comprit rapidement leur présence en relevant la tête pour interroger Jim.

Sous la boue qui recouvrait le visage du jeune garçon à la peau lumineuse, elle voyait une longue balafre suintante se dessiner. Probablement l'œuvre d'arbres rencontrés en chemin, ou d'un buisson dans lequel il avait dû se cacher. Toujours était-il qu'elle devait le soigner, avant que ça ne s'infecte et que ça devienne dangereux pour lui. Elle le savait, ils auraient besoin de lui pour la suite.

Tara prit le temps de nettoyer la peau puis la plaie, délicatement, du moins autant qu'il lui était possible, jusqu'au lever du jour. Là, elle vint s'asseoir tout contre son ami, simplement rassurée par sa présence, et ils observèrent leurs protégés s'éveiller lentement, découvrant avec joie la nourriture que le blond leur avait ramenée. Quand tous furent réveillés, Jim prit la parole d'une voix mal assurée.

« Prenez chacun une pomme. Mangez-en seulement un morceau, et lentement. Gardez le reste pour plus tard. »

Les petits obéirent au plus vieux. Il semblait savoir quoi faire. Tous se servirent, seule Tara attendit. C'est alors qu'elle remarqua qu'il n'y avait que sept fruits. Elle fronça les sourcils en tournant la tête vers Jim. Celui-ci évita son regard.

« Jim, il n'y en a pas assez, murmura-t-elle pour que les enfants ne les entendent pas.

— Mange, ne cherche pas à comprendre.

— Jim, tu ne seras pas celui qui se prive pour nous.

— Tara, je sais ce que je fais. Vous en avez plus besoin que moi. Mange. »

Sans un mot, Tara désobéit à celui qui les gardait en vie. Elle prit le fruit devant elle, l'essuya grossièrement de sa manche, puis elle utilisa toutes ses forces pour séparer la pomme en deux moitiés. Elle en tendit une à son ami, qui la regarda silencieusement, le remerciement suintant dans son regard.

Ils reprirent leur marche dans la matinée, toujours aussi silencieusement. Jim avait pris la tête du cortège, Tara le fermait. Les gamins semblaient faire confiance à leur aînesse, et cela les rassurait en un sens. Ils auraient eu du mal à supporter s'ils avaient eu des idées rebelles.

Dans sa quête de matériel, Jim avait pu trouver un sac, dans lequel il rassembla l'ensemble de leurs possessions, avant de le glisser sur son dos. Tara avait tenté de protester, d'en prendre une part sur elle, mais le garçon avait refusé. Cependant, il n'avait pu trouver de chaussure pour la petite Olivia. Le sol rocailleux de la forêt blessait ses pieds encore fragiles, si bien qu'ils durent faire une pause après seulement trente minutes terriennes de marche pour soigner la chair meurtrie. Ne pouvant se permettre de blesser encore plus la petite, Tara et Jim avaient pris la décision de la porter à tour de rôle, quinze minutes chacun. Dona avait également demandé à être portée, mais leur faiblesse due à leur manque d'alimentation ne pouvait pas lui accorder cette faveur. La petite avait boudé, longtemps, jusqu'à ce qu'ils entendent des cris et le remous des feuilles au loin derrière eux.

Immédiatement, Jim s'était mis à courir, vite imité par ses compagnons. Pos avait attrapé la main de Tian, et Olivia, qui était dans les bras de Tara, ne put retenir un violent hoquet de peur alors qu'elle cachait sa tête dodelinante dans l'épaule de son amie.

Jim avançait à grandes foulées, se faufilant entre les arbres et soulevant de la terre sous ses pieds. Ses sept camarades le suivaient, calant autant que possible leur rythme sur le sien. Il était leurs yeux, alors que les leurs semblaient pleins d'une poussière étrange et humide. Le blond finit par s'arrêter, les guidant vers une nouvelle grotte. Quand ils s'assirent enfin, essoufflés, tremblants et terrorisés, ils prirent conscience que ce n'était pas de la poussière qui engluait leurs paupières, mais des larmes. Jim et Tara prirent sur eux pour les réconforter, les rassurer, effacer les dernières traces de leur peur sur leurs doux visages d'enfants, mais eux-mêmes n'en menaient pas large.

Jim distribua une portion de pomme plus importante que celle qu'ils avaient eu au matin à chacun. Il ne savait pas s'il réussirait à les mener jusqu'à la grange, leur course pour échapper aux gardes de Kodos en était la preuve. Si leurs raids se multipliaient, s'ils envoyaient des drones, ils seraient repérés d'ici seulement quelques jours. Jim était résigné. Il savait qu'ils mourraient ici, de la main de l'humanoïde ou de la famine. Mais il voulait donner encore un peu d'espoir aux gamins. Ils ne méritaient pas ce malheur, il l'attenuerait autant que possible. Seule Tara semblait avoir compris. Mais Tara avait son âge, ils étaient suffisamment grands pour comprendre l'ampleur de la catastrophe qui planait au-dessus de leurs têtes.

Les enfants mangeaient rapidement, contrairement à ce qu'il leur avait indiqué au matin. La famine qui sévissait depuis des mois les amenait des comportements sauvages qu'ils n'auraient pas eu en temps normal. Dépité, le garçon aux cheveux d'or sortit de la grotte pour s'asseoir devant. Tara le regarda partir, le regard triste. Elle-même supportait mal la vision qui s'imposait à elle, mais elle se faisait le devoir de rester auprès d'eux.

Ce fut dans cette grotte qu'ils perdirent le premier de leurs camarades. Dans leur empressement, ils n'avaient pas remarqué l'étrange plaie qui recouvrait le bras de Pos. Nul ne put se rappeler de ce qui l'avait provoqué, mais elle était suffisamment ancienne et abîmée pour s'être infectée.

Le petit garçon aux cheveux ras avait commencé par suer à grosses gouttes, les yeux révulsés. Du moins, ce fût le premier symptôme qu'ils remarquèrent. Tara avait appelé Jim, qui avait remarqué la plaie. A peine s'en était-il approché que le gamin s'était mis à hurler de douleur, forçant le plus vieux à le bâillonner pour conserver leur discrétion.

Jim avait levé des yeux tristes vers Tara. Il y avait comme un message dans les orbes foncés de son amie. Elle avait compris. Ils n'avaient pas le choix. Alors Jim s'était levé, la mort dans l'arme, portant le jeune Pos tout contre lui. Il était sorti de la grotte, ils avaient entendu ses pas s'éloigner, puis le silence était redevenu maître. Quelques minutes plus tard, un sanglot douloureux avait retenti. Sans pouvoir s'en empêcher, Tara était sortie à son tour, découvrant au loin son ami creusant la terre à mains nues, le petit allongé à côté de lui, dans une position qui n'avait rien de vivant. Se composant un masque d'indifférence, la jeune fille avait rejoint les enfants, laissant Jim à sa peine qu'il ne pouvait contenir.

Il revint vers eux bien plus tard, recouvert de terre et de poussière, les yeux rougis. Les gamins ne lui avaient pas posé de questions, tous savaient ce qui était advenu de Pos. Et si le garçon aux cheveux d'or avait tenté de justifier l'éclat vermeille de ses orbes bleus par la poussière qui l'avait agressé, aucun ne fut dupe. Malgré son détachement feint, il était attaché à ces gamins. Il les aimait, même, et il leur avait promis de les emmener en sécurité en attendant l'arrivée des secours de la Fédération. Au lieu de cela, il avait dû mettre fin à la courte et misérable vie de Pos, un enfant dont il ne connaissait finalement rien. Peut-être ses parents avaient pu s'enfuir, peut-être l'attendaient-ils quelque part, sur Terre, n'importe où. Il les avait tous crus orphelins, mais leurs parents pouvaient être sains et saufs. Le jeune Jim se rendait compte de l'ampleur du crime qu'il venait de commettre. Mais il n'avait pas le choix. « Les besoins de la majorité l'emportent sur ceux d'un seul. ».Jim avait retenu cette phrase, issue des principes de Surak, ce philosophe Vulcain qui leur avait permis de s'élever... Sans Pos, ils pouvaient mieux se nourrir, et leurs chances de survie n'en étaient que décuplées.

Ils n'avaient pu reprendre leur route de la journée. Jim était resté assis devant la grotte, fixant un point à l'horizon qu'il était le seul à voir. Puis au soir, quand les gamins furent endormis, il s'était levé sans un mot, emportant avec lui le sac de provisions vide. Tara n'avait même pas essayé de l'accompagner ou de le retenir. Elle savait qu'il refuserait, mais surtout qu'il partait pour les aider. S'il ne revenait pas, elle suivrait ses instructions, elle rejoindrait cette ferme qu'il lui avait indiquée, elle sauverait ces pauvres enfants qui n'avaient rien demandé d'autre que de vivre en paix sur une colonie qui avait été décrite comme sécuritaire.

Tara avait décidé de ne pas dormir. Elle ne pouvait décemment pas laisser les enfants sans surveillance, et elle savait qu'elle ne pourrait pas trouver le sommeil après les évènements de la journée. Elle s'assit à l'entrée de la grotte, cachée par une paroi, fixant son regard sur les gamins assoupis. Ils étaient agités par des cauchemars, mais ils ne s'éveillaient pas. « Tant mieux », pensa-t-elle, elle n'aurait pas à gérer une crise de larmes. Elle ne s'en sentait pas capable. Rapidement, les enfants ne devinrent plus qu'une silhouette indistincte dans ses yeux, alors que des pensées sombres venaient l'assaillir.

oOo

Tout avait commencé quelques semaines plus tôt. Alors que tous les habitants de Tarsus IV avaient remarqué le manque de fruits et légumes dans les échoppes, des hommes de Kodos étaient venus toquer à toutes les portes, affirmant que les provisions alimentaires devaient leur être données. Elles seraient ensuite distribuées équitablement entre chacun des colons. Personne n'avait protesté, dans le fond personne n'était vraiment en mesure de le faire. C'était une solution, peut-être pas la meilleure, mais elle leur permettait de continuer à vivre, et c'était l'essentiel.

Deux semaines plus tard, les rations avaient commencé à diminuer. Tous avaient bien compris la situation ; il n'y avait plus rien. Une annonce fut faite par Kodos, affirmant que la Fédération avait été prévenue et qu'elle leur viendrait rapidement en aide. En attendant son arrivée, ils se devaient de restreindre encore les portions, afin de tenir aussi longtemps que possible. L'annonce avait eu l'effet d'une bombe, semble-t-il du même acabit que celle qui avait rasé ces deux villes japonaises pendant cette guerre idéologique, au milieu du vingtième siècle terrien.

Les colons s'étaient rués hors de chez eux, cherchant par tous les moyens à trouver quelque chose pour remplir leurs estomacs qui souffraient déjà du manque de nourriture. Ils étaient entrés par effraction chez leurs voisins, fouillant chaque recoin de chaque maison. Mais évidemment, tout était vide, il n'y avait plus rien à voler. Alors étaient apparues les émeutes et les bagarres, si bien que les soldats de Kodos avaient dû intervenir. Ils avaient été confinés dans leurs maisons, un soldat avait été posté dans chaque rue, arme à la main.

Le soir même, une nouvelle annonce était faite. L'ensemble des colons devait se rassembler dans la capitale le lendemain. Là était la seule information qu'ils avaient eue. Une vague d'espoir était alors venue balayer la population. La Fédération arrivait, il ne pouvait en être autrement ! Elle venait les sauver avec ses magnifiques vaisseaux rutilants, elle allait les ramener sur leurs planètes d'origine, où ils pourraient reprendre leur vie là où ils l'avaient laissée au début de cette terrible famine qui les avait affaiblis en moins d'un mois.

Mais la joie qu'ils avaient ressentie lors de l'annonce était vite retombée. A leur arrivée dans la capitale, ils avaient été recensés et triés. Encore un fait qui se rapprochait étrangement des événements survenus lors de cette guerre terrienne. Certains furent renvoyés chez eux, les autres rassemblés sur différentes places publiques. Là avait commencé le ballet macabre. Alors que certains s'enfuyaient aussi discrètement que possible, la majorité des colons avaient été sacrifiés et massacrés par les terribles et impitoyables armes de l'armée de Kodos.

C'était là que Jim avait trouvé Tara, et que tout avait commencé pour eux. Il n'avait fallu que quelques semaines pour que ce qui constituait leur monde s'effondre, et qu'ils se retrouvent à fuir l'armée sur une planète qui n'était pas la leur, à des centaines d'années-lumière du premier vaisseau de la Fédération.

oOo

Ce furent des bruits de pas qui firent sortir Tara de ses pensées. Elle releva la tête, prête à se battre ou s'enfuir, mais elle s'arrêta net quand elle reconnut les cheveux blonds et les yeux bleus de Jim. Le sac semblait léger, bien plus que la veille. Elle en eut la confirmation quand le garçon s'assit à côté d'elle, ouvrant le sac en même temps.

« Il n'y a plus rien Tara. J'ai seulement pu trouver ces morceaux de pain. Mangez, j'attendrai la grange.

— Jim, tu sais très bien que je ne mangerai pas. Tu ne te priveras pas seul.

— Tu en as plus besoin que moi, et les gamins ont au moins besoin de l'un de nous deux.

— Si tu crois que ta carrure de sportif est suffisante pour penser cela, tu te trompes. Tu en as besoin aussi. Alors on va partager nos rations quand on en aura. Une pour deux, c'est déjà mieux ?

— Si tu veux. »

Ce fut sur ces paroles que les gamins se réveillèrent. Immédiatement, les deux plus vieux recomposèrent leur masque de force et de détermination. Peu leur importait de mourir, tant que ces pauvres enfants survivaient.

Alors qu'il distribuait les rations de pain, Jim sortit un autre objet, qu'il tendit à Olivia. Une chaussure, un peu grande pour elle, certes, mais qui lui permettrait de marcher, ce qui les ferait avancer plus vite. La petite sauta au cou de son ami, qui ne sut pas vraiment comment réagir. Puis elle se détacha rapidement, enfila la petite chaussure et se mit à grignoter son bout de pain. Ce fut suffisant pour Jim, et il rejoignit Tara à l'entrée de la grotte. La jeune fille ne se sentait plus en capacité de sourire, pourtant son ami reconnut une lueur d'amusement dans ses orbes foncés. Tara avait dû être une jeune fille joviale, avant que leur cauchemar ne commence.

Dans la matinée, le petit groupe reprit sa marche. Par chance, aucun garde ne semblait traîner dans ces coins de la forêt. Aussi, ils purent parcourir une grande distance, avant de s'arrêter au pied d'une colline rocailleuse quand les gamins commencèrent à fatiguer. Ce fut au pied de cette colline que Jim et Tara rencontrèrent la mort pour la seconde fois en deux jours.

Sous l'insistance de Tara, Jim avait accepté d'emmener Theo plus loin, qui voulait simplement être quelques minutes loin des autres. La plus âgée avait gardé les autres, restant assis dans ce silence qui les hantait depuis seulement deux jours qui leur paraissait pourtant des semaines.

Puis un coup de feu avait retenti, et Jim était revenu en courant, leur ordonnant de partir. Les gamins s'étaient rapidement levés, Tara avait attrapé le sac et la main de Sten, et elle avait suivi son ami. C'est là, alors qu'elle sentait le danger derrière elle, que Tara se remémora les pensées qui l'avaient traversée des mois plus tôt. Elle voulait retrouver la quiétude de Tarsus.

Ils coururent ainsi pendant des heures, repoussant les cris des gardes et le tir de leurs armes au plus profond de leur esprit. Puis finalement, la luminosité changea, et ils se retrouvèrent sur la plaine, totalement à découvert. Jim ne s'arrêta pas, en tous cas pas avant d'atteindre la ferme qui se dessinait devant eux. La grange était fermée par une chaîne et un cadenas. Le garçon aux cheveux d'or sortit une clé de sa poche, la fit rapidement tourner dans la serrure, et arracha la chaîne qui entravait les poignées. Il tira brutalement les portes, fit entrer ses amis, repoussa les deux battants, remit la chaîne et le cadenas sur les poignées intérieures. Lorsqu'il se tourna, il rencontra simplement les regards incrédules de ses camarades, mais il n'en fit pas cas. Il avança jusqu'au fond de la grange, repoussa la paille qui recouvrait le sol, tira une trappe et incita ses amis à descendre. Il les suivit, referma la trappe, et s'assit au sol, essoufflé. Tous l'imitèrent, reprenant lentement leur souffle.

Tara comprit que cette grange était celle qu'il lui avait indiquée, celle qu'il lui avait promise, celle dans laquelle la Fédération viendrait les sauver. Elle regarda tout autour d'elle. Dans un coin, une caisse, avec semble-t-il quelques denrées alimentaires. Sous cette caisse, des couvertures. Perdue, elle leva ses yeux sur Jim. Celui-ci était assis près de Tian, qui posait des yeux émerveillés sur son "grand ami", comme elle le nommait. Tara décida de le laisser tranquille, réservant ses interrogations pour plus tard.

Lorsqu'au dehors les bruits caractéristiques de la nuit s'élevèrent, Jim s'approcha des caisses contenant les quelques victuailles et entreprit de les distribuer à ses compagnons. Tara lui lança un regard réprobateur en le voyant s'asseoir les mains vides, mais il n'en eut cure. Mais comme elle l'avait décidé, la jeune fille partagea sa ration en deux et lui tendit, essayant de dessiner un sourire sur ses lèvres. L'atrophie dont étaient victimes les muscles de son visage lui fut douloureuse, et sa tentative fut vaine, autant que celle de son ami de lui répondre. Pourtant, la reconnaissance suintait par tous les pores de la peau dorée bien que sale, et ce fut bien suffisant pour la jeune fille. Elle en fut même soulagée ; elle n'était pas sûre de pouvoir résister à des effusions de sentiments et de remerciements.

Le temps était long dans cette cave. Il n'y avait rien d'autre à faire qu'attendre. Attendre l'arrivée de la Fédération, attendre qu'un soldat fouille la grange, attendre de ne plus rien avoir à manger, attendre qu'un gamin les lâche à nouveau, attendre la mort, attendre, attendre, attendre. Rien d'autre qu'attendre. Telles étaient les pensées de Tara. Elle se répétait cette litanie, essayant de se persuader que la faim qui la tenaillait ne la tuerait pas, qu'une belle carcasse de métal estampillée du logo de Starfleet allait apparaître dans le ciel, se mettre en orbite autour de la planète, puis que des enseignes en tenues rouges et bleues viendraient les chercher dans cette cave, avant qu'ils ne soient tous morts. Mais comment pourraient-ils les trouver ? Ils n'allaient tout de même pas vérifier chaque habitation, chaque grange, chaque cave, chaque recoin de forêt. Tara était inquiète, mais elle avait choisi de faire confiance à Jim, elle lui avait confié sa vie dès l'instant où elle avait croisé ses yeux bleus aux allures de glace. Alors elle fit taire ses inquiétudes, persuadée qu'il trouverait la solution pour que les membres de Starfleet les trouvent et les sauvent. Parce que tel était leur destin, ils mouraient en essayant de survivre, ou ils vivaient, protégés et sauvés par un gamin aux cheveux et à la peau d'or dont ils ne connaissaient rien d'autre que l'abnégation.

Jim distribua les couvertures. Il n'y en avait pas assez pour tous, évidemment, il n'y en avait que deux, alors les deux plus vieux prirent la décision de partager chacun une couverture avec deux des gamins, bien serrés les uns contre les autres, partageant le peu de chaleur qu'il leur restait, mais surtout dans une tentative de se rassurer sur le sort qui allait leur être réservé. Alors que Sten et Dona s'endormaient rapidement d'un sommeil agité, épuisés par leur longue course à travers la forêt, Tara se mit à cogiter.

C'est là, dans cette cave sombre, sous une couverture qui ne lui transmettait aucune once de chaleur, que la jeune fille prit conscience de l'ampleur de l'horreur qu'ils traversaient. A seulement quatorze ans, elle avait vécu la famine, puis elle avait été condamnée à mort, avait assisté au massacre de centaines de personnes innocentes, avait fui, trouvé des gamins eux aussi condamnés et tous plus terrorisés les uns que les autres, avait rencontré la mort par deux fois, avait couru des kilomètres pour sauver sa vie, et elle attendait désormais des secours qui n'arriveraient peut-être jamais.

Ce fut sur ces sombres pensées, dans un silence uniquement troublé par les respirations laborieuses des gamins, que Tara trouva le sommeil pour la première fois depuis des jours. Ce n'était pas un sommeil réparateur, loin de là, ses atroces pensées venaient assaillir son imagination, et elle se retrouvait envahie d'images morbides. Pourtant, ce ne furent pas celles-ci qui la firent se réveiller, mais une succession de coups dans ses jambes. Ses yeux s'ouvrirent lentement sur Jim, petit Jim, guide Jim, fort Jim, qui se débattait contre l'emprise qu'avait la couverture sur ses jambes. Tara voulut se lever, aller l'aider, le réveiller, le rassurer, mais juste à cet instant, les paupières de son ami s'ouvrirent sur des pupilles dilatées par la terreur, et tombèrent dans les orbes brunes et inquiètes de la jeune fille. Précipitamment, le garçon se leva, trébuchant sur leur sac, poussa la trappe et sortit de la cave. Tara hésita un temps à le suivre, puis, posant un oeil bienveillant sur les gamins endormis, elle souleva la trappe à son tour.

Dans la grange, l'obscurité régnait en maître. Pour autant, ses yeux repérèrent facilement Jim, perché sur un tas de paille. Il était recroquevillé sur lui-même, les genoux ramenés sur sa poitrine, observant le bois qui constituait les murs. Il était dans cette position qu'il adoptait lorsqu'ils étaient tous ensemble. Tara s'approcha du tas de paille, et, repérant une échelle de corde, entreprit son ascension pour rejoindre celui qu'elle considérait comme son ami. Elle s'assit simplement à côté de lui, adoptant la même position, fixant elle aussi le bois. Ils restèrent longtemps ainsi, silencieux, épaule contre épaule. Chacun écoutait les bruissements des arbres, le mouvement de la faune au dehors, ainsi que la respiration des gamins dans la cave. Puis un raclement de gorge retentit, et Jim prit la parole de sa voix rendue rocailleuse par le manque d'hydratation :

« Mon nom complet est James Tiberius Kirk. »

Tara eut un hoquet de stupeur. Elle avait tant entendu ce nom lorsqu'elle était enfant. Tout le monde le connaissait.

« Ouais, je sais ce que tu penses, ironisa Jim. Le fils du grand George Kirk, si bravement sacrifié pour son équipage. Tu parles d'un héritage…

— Pourquoi tu dis ça Jim ? C'est un honneur d'avoir un père comme lui.

— Ce type n'est pas mon père, c'est mon géniteur. Il ne m'a pas élevé, d'ailleurs personne ne m'a élevé. Et si tu crois que c'est facile de vivre avec son ombre au-dessus de soi, tu te trompes.

— Tu as été comparé à lui ?

— Ouais, d'après tous, je suis ingrat. Comment justifier que le fils du plus grand héros de Starfleet soit une petite frappe intenable ?

— Jim, tu n'es pas comme ça.

— Tu ne me connais pas, Tara. Si je suis ici, ce n'est pas pour rien.

— Explique-moi alors, que je me fasse mon propre avis. »

Le garçon laissa planer un court silence avant de se lancer dans son explication. Tara avait une sorte d'impatience, elle voulait connaître ce garçon qui leur avait sauvé la vie à de nombreuses reprises, mais elle redoutait aussi ce qu'elle allait apprendre.

« Comme tu le sais, je suis né une minute avant la mort de George. Ma mère a assisté à la destruction du Kelvin alors qu'ils venaient tout juste de me donner un prénom. J'étais dans ses bras. Tout ça, c'est elle qui me l'a raconté. Je crois qu'elle ne s'est jamais remise de cela. Enfin, j'en suis sûr. Mon frère est d'accord avec moi pour dire qu'elle m'en veut. Elle en a parlé à Sam, George serait peut-être vivant si je n'étais pas arrivé. Elle n'a jamais été là pour moi, elle est repartie dans l'espace dès que l'occasion s'est présentée. Elle nous a laissés, Sam et moi, à un beau-père insupportable et violent. J'aurais pu devenir timide et réservé, comme la majorité des enfants battus, mais j'ai choisi l'autre solution, la provocation. J'ai enchaîné les délits, jusqu'à l'an dernier. Il voulait vendre la voiture de George, une voiture de collection, alors je l'ai précipitée au bas d'une falaise. Je me suis fait choper, bien sûr, alors Winona est rentrée sur Terre et elle a décidé de m'envoyer ici, chez son frère. »

Tara était clouée par le discours de son ami. La description qu'il faisait de lui-même était aux antipodes du garçon fort qui se montrait à elle depuis qu'ils se connaissaient.

« Le pire dans cette histoire, c'est quand même que j'aurais dû mourir sur le Kelvin il y a treize ans, puis j'ai cru mourir sous les coups de ce type pendant des années, tout ça pour crever stupidement sur une planète paumée au fin fond de l'Univers.

— On ne va pas mourir, Jim. Et tu sais pourquoi ? »

Face à l'absence de réponse du garçon, Tara hésita à continuer. Elle avait peur de lui faire plus de mal. Il continuait de fixer les parois de bois, mais il finit par hausser imperceptiblement les épaules.

« On ne va pas mourir, parce qu'un petit gars super débrouillard, blond aux yeux bleus, est venu nous chercher, tous, pour nous aider. Un gamin, à peine plus vieux que la majorité d'entre nous, a décidé de nous prendre sous son aile, et depuis seulement trois jours, il nous maintient en sécurité, il nous protège, il nous nourrit, il nous fait survivre. Et ce gamin, c'est toi Jim. Ce gamin, c'est pas George, ou Sam, ou Winona. Ce gamin, il ne mérite aucune comparaison, parce que personne ne peut l'égaler. Peu sont ceux qui auraient fait ce que tu fais, Jim. Tu es bien plus qu'un ami, tu es un pilier. Si tu t'effondres, on s'effondre tous. Peu importent tes actions passées, celles qui comptent, ce sont celles d'aujourd'hui. On a tous placé notre vie entre tes mains, on t'a tous fait confiance, et c'est parce que tu es digne de confiance. Et si on doit mourir ici, aucun de nous ne doit nourrir de regret, parce qu'on a échappé à la barbarie, et on a montré toute la bonté d'âme dont sont capables les espèces humanoïdes.

— J'ai tué Pos et Theo. Je ne suis pas digne de confiance. J'ai tué deux gamins innocents.

— Tu n'as pas tué Theo, Jim. Kodos et ses soldats l'ont tué. Ce sont eux qui ont tué tous ceux qui ont perdu la vie ici. Et si nous aussi on doit mourir, ce seront toujours eux les responsables, pas toi.

— Et Pos, alors ?

— Pos n'aurait pas pu survivre. Tu as fait ce qu'il fallait pour abréger ses souffrances et ne pas miner le moral des gosses. Tu n'avais pas le choix, on n'avait pas le choix. Et puis, cette décision, on l'a prise ensemble. Ce n'est pas parce qu'on n'a pas parlé que je n'ai pas donné mon assentiment. Quand tu es sorti, je savais très bien ce que tu allais faire, et je ne t'en ai pas empêché. Alors ne t'en veux pas pour cela.

— Merci Tara, tu es une belle personne.

— Tu l'es aussi Jimmy boy, il suffit juste que tu t'en rendes compte. »

Il y eut un silence confortable, durant lequel chacun médita les paroles de l'autre. Puis finalement, Tara reprit la parole.

« Et si tu m'expliquais maintenant comment on est arrivés dans cette cave ?

— C'est la ferme de mon oncle. C'est ici que je vis depuis un an. Enfin, que je vivais, plutôt.

— Pourquoi cela ?

— Tu viens de la ville, de la capitale, Tara. La famine a commencé bien plus tôt que ce que vous autres pensez. Theo savait, lui aussi. Je le connaissais un peu, j'allais à l'école avec sa sœur et mes cousins. Ils ont été condamnés, eux aussi. Et ils n'ont pas pu s'enfuir. Toujours est-il, que dans les campagnes, la famine a commencé il y a des mois. On se nourrissait essentiellement des cultures, bien qu'on en donne toujours un pourcentage à l'industrie. Le champignon a attaqué à la fin de l'hiver. Les animaux ont été les premiers à mourir de l'infection, une mort violente. Alors on a récolté les derniers plants non infectés, on les a plantés dans des pots en espérant qu'ils reprendraient, et on en a gardé une partie dans la cave. Les plants ont repris pour quelques semaines, on cueillait tout ce qui était mûr au jour le jour, pour ne rien perdre. Mais on ne mangeait pas beaucoup, parce qu'on pensait qu'il fallait tout garder. On n'avait le droit qu'à un fruit par jour, et un morceau de pain si on avait de la chance. C'est à partir de ce jour-là que j'ai recommencé à faire n'importe quoi. Je sortais peu importe les heures, je passais mes journées dans la forêt, j'essayais de survivre de mon côté. Et puis finalement, tout a été infecté. Ce jour-là, on a su que c'était le début de la fin. On avait prévenu la garde dès les premiers signes d'infection, et on a réitéré un appel pour qu'ils viennent nous aider ce jour-là. Ils sont venus, certes, mais pour récupérer les dernières victuailles en bon état. Par chance, on en avait stocké la majorité à la cave, ils n'ont pas pu récupérer grand-chose. Mais mon oncle avait décidé de partir à la ville, parce qu'un contact lui avait dit qu'il y avait encore à manger là-bas. J'ai insisté pendant des heures pour ne pas emmener les fruits de la cave, et j'ai descendu les couvertures. Je ne savais pas pourquoi, j'en ressentais un besoin irrépressible. Maintenant, je me dis que c'était peut-être un instinct, un signe du destin. Par chance, mon oncle a cédé. Sans cela, on n'aurait aucune protection. »

Tara, compatissante, passa son bras autour de l'épaule de Jim. Il sursauta mais ne repoussa pas le contact. D'après ce qu'il lui avait dit, il n'avait pas été proche de beaucoup de personnes. Sam, peut-être, ses cousins, aussi, et éventuellement son oncle. Mais pas plus. Jim essuya une larme solitaire au coin de son œil, et la jeune fille comprit qu'il n'avait pas terminé.

« On est arrivés trop tard à la ville. Les mesures de restriction avaient déjà été prises. L'annonce de Kodos, demandant de se rendre à la capitale, je n'y ai pas cru. J'ai senti que quelque chose se tramait. J'en ai parlé à mon oncle, je l'ai supplié pour qu'on reste là où on était, j'étais persuadé que quelque chose allait mal tourner. On ne faisait pas une annonce disant que Starfleet arrivait pour finalement rassembler tout le monde le lendemain. Aucun vaisseau ne pouvait être aussi proche. Je le savais, c'était peut-être la seule chose que Winona m'a apprise. Mais son frère n'avait pas été dans Starfleet. Il avait seulement pris une navette pour venir ici, il y a des années de cela, alors il ne m'a pas cru. Il a rassemblé ses affaires, et moi je suis sorti. Je me suis mis entièrement nu, je me suis sali, et je suis allé traîner dans la rue. Un soldat m'a trouvé, et il m'a confié un double de son uniforme. C'est comme ça que j'ai réussi à leur échapper. Apparemment, ils sont assez stupides pour penser qu'un gamin aussi petit et maigre que moi pouvait être des leurs. Toujours est-il que j'ai pu partir, et je suis venu vous trouver.

— Et ta famille ? »

Jim déglutit difficilement, retenant ses larmes à grande peine. Puis il leva son visage vers Tara, et elle vit un profond désespoir marqué sur ses traits.

« Ils étaient en première ligne du peloton. Quand je me suis échappé, mon oncle m'a vu. Il m'a regardé droit dans les yeux. Il avait peur, je le voyais, mais je voyais aussi qu'il était soulagé de me voir partir, presque heureux. Mes cousins ne m'ont pas vu, mais j'ai vu les premières balles les atteindre. »

Et pour la première fois, Jim s'effondra en larmes. Tara raffermit sa prise, lui frottant le dos. Elle-même était profondément touchée, elle sentait ses larmes effleurer ses cils. Mais elle les retint, parce que son ami avait besoin d'elle. Elle comprenait mieux le masque d'indifférence qu'il s'était constitué, la force qu'il dégageait. Il avait subi des atrocités depuis son enfance, et avait vu la mort de si près qu'elle avait failli l'emporter à de multiples reprises.

Ils restèrent longuement ainsi, bien que Jim ait arrêté de pleurer. Tara avait deviné qu'il n'aimait pas montrer ses émotions, et elle respecta cela. Elle n'aborda pas le sujet de nouveau, mais elle lui montra qu'elle était là pour lui, là pour le soutenir, même si la situation se passait de mots.

Plus tard, bien plus tard, lorsque les premiers rayons de lumière diurne vinrent s'échouer sur les brins de paille éparpillés sur le sol de la grange à travers les interstices du bois, Jim et Tara rejoignirent la cave et leurs amis. Ils n'avaient pas parlé à nouveau, restant simplement assis l'un à côté de l'autre, épaule contre épaule, plongés dans leurs pensées plus ou moins moroses.

oOo

Jim avait longuement ressassé les paroles de Tara. Il s'était toujours considéré comme un enfant sans père, comme si George Kirk n'avait jamais existé, comme s'il n'était que le résultat d'une opération du Saint-Esprit. On l'avait toujours comparé au grand héros de la Fédération, à cause de son comportement dit ingrat. Nul n'avait compris qu'il essayait simplement d'attirer l'attention de Winona sur lui. A leur retour sur Terre, elle s'était uniquement concentrée sur Sam, confiant Jim à ses grand-parents dès que l'occasion se présentait. Il n'avait jamais existé dans sa vie, et il voulait que celle qui l'avait porté pendant des mois s'occupe à nouveau de lui, lui porte l'amour qu'il ressentait pour elle. Il ne lui en avait pas voulu, mais dès qu'il avait été en âge de le faire, il avait enchaîné les délits, du petit vol à l'épicerie au passage à tabac d'un camarade d'école on ne pouvait plus innocent. Mais Winona n'avait pas eu la réaction escomptée, elle ne s'était pas tournée ne serait-ce qu'une seconde sur son fils en détresse. Elle avait simplement pris la première navette vers San Francisco, retrouvant les étoiles qui avaient tué son mari. Jim avait compris, du haut de ses huit ans, que ce départ ne ferait que détruire un peu plus leur famille déjà en miettes. Et le facteur de destruction se nommait Franck. Jim le connaissait depuis des années, Winona s'étant abandonnée dans ses bras peu après le premier anniversaire de la naissance de James et de la mort de George. Un anniversaire qu'elle avait d'ailleurs passé loin de ses fils, comme tous ceux qui avaient suivi.

Lorsque Jim avait été en âge de le voir, il avait remarqué l'insistance des regards que Franck posait sur Sam et lui. Il y avait une lueur malsaine dans ces yeux, que l'esprit fertile et précoce de Jim avait vite compris. Et son intuition s'était confirmée le soir même du départ de Winona.

Ce soir-là, Jim avait rejoint sa chambre tôt, triste qu'il était de voir sa mère partir. Il avait toujours nourri l'espoir qu'elle se tourne sur son chemin vers les étoiles pour le regarder, pour lui faire un signe, mais elle était partie sans même lui adresser un mot. Alors le petit garçon, ne voulant pas montrer sa faiblesse à Franck, qui avait déjà souvent montré de l'agressivité à son égard, avait préféré fausser sa compagnie, prétextant une fatigue exacerbée. Mais une voix, qu'il reconnut comme étant celle de Sam, s'était élevée dans la ferme. Puis un sanglot douloureux retentit, et Jim, justicier qu'il était déjà à l'époque, décida de voler à son secours. Il était sorti de sa chambre, poussant doucement la porte qui grinça légèrement sous l'action, et avait rejoint la chambre de son frère, dont la porte était entrouverte. Là, il vit Sam, recroquevillé au pied de son lit, et Franck, au-dessus de lui, le bras en l'air. Des traces rouges marquaient les joues encore juvéniles de son frère, sous les larmes qui coulaient à flot. Il n'avait jamais vu Sam pleurer, si ce n'était lors des anniversaires de son petit frère, qui revêtaient malgré lui une connotation malheureuse. Il avait connu leur père, lui, il en portait même le prénom. Mais George Samuel Kirk détestait montrer sa faiblesse, sûrement un trait de caractère héréditaire, provenant peut-être de Winona, qui agissait ainsi également. Toujours était-il que Franck l'avait visiblement frappé, et qu'il s'apprêtait à recommencer. Jim s'était rapidement approché, sous le regard de Sam qui n'eut le temps de protester avant que le plus jeune ne fonce dans les jambes de Franck, qui tomba sur le lit, ne s'attendant pas à un tel choc. Jim avait pris la main de Sam et l'avait forcé à se lever avant que leur beau-père ne se retourne, l'attirant au-dehors. Mais la détermination à s'échapper de deux gamins n'était rien face à la colère d'un homme ivre, et Franck les rattrapa avant même qu'ils n'atteignent la porte. Une pluie de coups s'était alors abattue sur eux, et la tempête s'était à nouveau attaquée à leurs esprits d'enfants déjà fragilisés chaque soir, pendant des années. Jim n'avait même pas eu la force de les compter, lui qui comptait pourtant tout, à l'époque. Il n'avait pas non plus compté les coups, il n'en avait pas besoin, puisque les marques qui recouvraient son corps le faisaient très bien pour lui.

Jim avait été orphelin de père, puis abandonné par sa mère, battu par son beau-père, puis alors qu'il avait cru trouver une stabilité, il avait vu sa famille mourir. Alors là, dans cette cave, Jim se jura que plus jamais il ne se laisserait berner par la notion de famille. Il renierait même l'amitié s'il le fallait, il ne voulait plus s'attacher.

oOo

Le temps s'égrenait toujours aussi lentement, dans cette cave, dans cette grange, dans cette ferme, au bout de cette forêt, sur cette planète vide. Il n'y avait toujours rien d'autre à faire qu'attendre. Alors la journée, Tara et Jim s'occupaient des gamins, leur donnaient à manger, les câlinaient, les réconfortaient, les rassuraient. Le soir venu, ils partageaient leur ration quotidienne, puis ils bordaient les enfants, et ils rejoignaient leur monticule de paille. Ils ne parlaient pas, ils restaient juste assis l'un à côté de l'autre, dans un soutien moral qui leur faisait du bien sans qu'ils ne s'en rendent compte.

Tous les soirs, Jim espérait la venue de la Fédération, bien que cet espoir s'émoussait à mesure que le temps passait. Il avait envoyé un message à Sam via son padd, au début de ce cauchemar. Il espérait que son frère l'avait vu, qu'il avait prévenu leur mère. Elle avait une certaine influence au sein de Starfleet, elle pourrait les convaincre d'intervenir plus vite que ce qu'ils avaient prévu. Mais pour cela, il fallait que Sam ne lui en veuille pas suffisamment pour souhaiter sa souffrance. Après tout, à cause de lui, il devait supporter tous les coups de Franck, ils ne les partageaient plus comme avant. Il était son unique cible. Et puis finalement, il n'avait aucune nouvelle de son frère, il ne savait pas s'il était en bonne santé, et cette réalisation faisait monter un profond sentiment de culpabilité.

Pourtant, cette impression fut vite balayée, comme à chaque fois qu'une sombre pensée lui traversait l'esprit. La peau de Tara, qui était collée à la sienne par leurs coudes, semblait lui transmettre toute la bienveillance que la jeune fille ressentait à son égard. Cette sensation se diffusait en lui à chaque rumination, sans exception, comme si son amie lisait dans ses pensées. Il en était même venu à douter de l'origine de la brunette, fixant ses oreilles comme si un simple regard allait leur rendre leur apparence vulcaine. Mais rien n'était venu, si ce n'était une brève hallucination due à son état de faiblesse mentale et physique.

Ce fut au bout d'une semaine, une semaine d'interminable attente, une semaine de profonde angoisse, qu'il y eut du changement dans leur routine maussade. Alors que Jim et Tara s'asseyaient pour la septième fois sur leur tas de paille, une vive lumière vint s'infiltrer par les interstices du bois et illuminer la grange bien trop vide. Jim, comme toujours, suivit son intuition, malgré les protestations de Tara. Il sauta de son perchoir, atterrissant devant les portes, qu'il poussa doucement après avoir ôté la chaîne. A l'extérieur, une vive lumière venue du ciel vint agresser ses rétines désormais habituées à l'obscurité. Cette lumière ne pouvait provenir que d'une seule chose, un vaisseau de Starfleet.

Le garçon savait que cette lumière ne pourrait jamais les repérer, ce serait bien trop compliqué. Elle n'était là que pour prévenir les colons de leur arrivée. A cet instant, Jim bénit tous les dieux de toutes les religions de tous les univers, pour que sa mère soit restée un tant soit peu auprès de lui lorsqu'il était petit. Elle leur avait donné quelques détails sur la façon dont des membres des expéditions faisaient pour prévenir leurs enseignes de leur position, lorsque leurs communicateurs ne fonctionnaient pas.

Sans consulter Tara, qui était arrivée derrière lui, émerveillée qu'elle était de voir les renforts enfin arrivés, il courut vers la maison de son oncle, s'exposant à la potentielle vue de soldats de Kodos. Mais peu lui importait. La Fédération était là, elle sauverait ses amis, si elle ne le sauvait pas lui. Il poussa brutalement la porte qui grinça sur ses gonds, et se mit à fouiller toute la maison, retournant l'ensemble des tiroirs. Lorsqu'enfin il trouva ce qu'il était venu chercher, il retourna à la grange, devant laquelle les gamins s'étaient rassemblés. Malgré leur grande fatigue autant émotionnelle que physique, il devinait sur leurs visages un immense soulagement. Il n'eut pas le temps d'arriver à leur hauteur que Tara le prit à part.

« Jim, comment veux-tu qu'ils nous voient ? C'est impossible ! Ils sont là, mais ils ne nous trouveront jamais ! Et les gamins, ils ne vont rien comprendre !

— Tara, calme-toi, ordonna Jim en posant une main réconfortante sur son épaule. Winona m'a abandonné, mais il fut un temps où elle vivait avec nous. Et ça, ajouta-t-il en tendant son objet, c'est ce qui va nous sauver. »

La jeune fille regardait l'objet avec un mélange de suspicion et de curiosité. En quoi une lampe de poche pouvait-elle les sauver ? Son ami sembla comprendre les doutes qui l'animaient, puisqu'il poursuivit.

« Elle nous a raconté, à Sam et moi, que si on envoyait une lumière suffisamment concentrée et puissante dans la direction d'un vaisseau en orbite, il pouvait nous voir, même à travers les différentes couches de l'atmosphère. La lumière éblouit le pont d'observation et la passerelle, et il leur suffit ensuite d'une simple analyse des ondes électromagnétiques pour retrouver l'endroit duquel elle a été émise. Alors on va tous rentrer dans la grange, parce qu'il doit bien rester quelques soldats et qu'on ne doit surtout pas être vus, et ensuite je me mettrai au travail.

— Mais Jim, la lumière de cette lampe ne sera jamais assez puissante et concentrée !

— Fais-moi confiance, Tara, je sais exactement ce que je dois faire. Rentrons maintenant. » dit-il d'une voix qui ne souffrait aucune objection.

Revenant rapidement vers les gamins, ils les pressèrent vers la grange puis vers la cave. Les petits n'y comprirent rien, ils protestèrent, ils se débattirent, mais les deux aînés ne se laissèrent pas amadouer. Plus ils restaient à découvert, plus ils avaient de risques d'être repérés par l'armée, et ça, c'était hors de question. Le plus jeune de tous, Sten, se mit à pleurer et hurler, affirmant qu'ils ne pouvaient pas leur faire ça. Jim se vit contraint de le bâillonner de sa main le temps de le calmer, ce qui fut loin de le réjouir. Non seulement, il le privait d'une liberté, mais il perdait aussi du temps sur son plan. Et plus ils perdaient de temps, plus leurs chances de survie s'amoindrissaient. Ils devaient agir vite. Alors Jim fit un signe à Tara, qui vint le seconder. Elle s'assit à côté d'eux, posant son regard protecteur sur l'enfant. Elle vint caresser doucement ses joues, essuyant ses larmes.

« Sten, commença-t-elle de sa voix douce, tout va bien aller, je te le promets. Tu vas retrouver papa et maman. Mais avant, avec Jim, on doit faire quelque chose de très important, et il n'y a qu'ici que vous êtes en sécurité. Alors il faut être très fort, on va faire au plus vite mais il ne faut surtout pas qu'on nous trouve. Tu comprends, mon grand, n'est-ce pas ? »

Le gamin répondit par un hochement de tête, les yeux embués. Tous deux avaient de la peine de le voir ainsi, mais ils n'avaient pas le choix.

« C'est bien, je suis fière de toi Sten, on est tous fiers de toi. Tu es très fort, depuis le début, et aujourd'hui, c'est les derniers moments où on doit l'être. Tu peux le faire, je le sais. Alors Jim va te lâcher, et tu vas me promettre d'être aussi fort que tu l'as toujours été. On va sécher tes larmes, faire un gros câlin, et tu vas rester ici avec les autres pendant qu'on ira travailler. »

Encore un hochement de tête. D'un signe de la main, Tara fit comprendre à Jim qu'il pouvait ôter son bâillon, et son ami s'exécuta. Sans attendre, Sten vint se blottir dans les bras de la jeune fille, qui resserra son emprise sur lui. James, lui, se leva, attrapant sa lampe de poche, et quitta la cave précipitamment. Tara, elle, attendit que le petit Sten se calme complètement pour le rejoindre, demandant à Tian de veiller sur les autres. Dona suçotait son pouce dans un coin, collée à Olivia qui avait le regard perdu dans le vague. Ces petits lui faisaient de la peine, mais ils étaient en passe d'être emmenés en sécurité, il n'était pas temps de s'attendrir.

Tara n'eut pas à chercher Jim. Il était assis sur leur tas de paille, des tonnes d'outils éparpillés autour de lui, la lampe entre les mains. La jeune fille vint le rejoindre, grimaçant sous l'effort que lui demandait la montée de l'échelle. Elle s'assit et prit un tournevis entre ses mains. Son ami leva tout juste un œil vers elle, tout concentré qu'il était sur sa tâche.

« Que comptes-tu faire ?

— Mon grand-père m'a appris les rudiments du bricolage, j'ai continué mes recherches de mon côté, commença Jim sans se déconcentrer. Je sais exactement comment produire un faisceau aussi puissant que celui dont on a besoin. Il faut juste qu'il ne soit pas trop puissant, pour qu'il n'aveugle pas totalement les enseignes, et qu'il ne grille pas la pile dans les cinq secondes. Sans compter qu'on va devoir envoyer un signal en morse, qu'ils puissent comprendre. J'espère juste qu'il y a au moins un officier des communications suffisamment cultivé pour connaître ça.

— Le morse ? C'est quoi ?

— C'est un vieux langage terrien, qui a été utilisé pendant longtemps dans différents domaines. Il est fait d'impulsions plus ou moins longues, qu'on traduit ensuite. Il a été progressivement abandonné, mais il est suffisamment intéressant pour avoir suscité mon attention. »

Tara était impressionnée par l'étendue de la culture de son ami. Visiblement, il n'était pas qu'une petite frappe. Il était plus qu'intelligent, et sa mémoire semblait sans faille. Il avait beau le cacher sous des couches d'indifférence, elle le voyait désormais. Il n'avait pas uniquement attiré l'attention de sa mère sur ses délits, mais aussi sur son intelligence plus que développée.

Elle savait qu'elle ne lui serait pas vraiment d'une grande aide, il semblait savoir exactement quoi faire, mais elle resta cependant à ses côtés, lui donnant les outils qu'il avait trouvés dans le fond de la grange lorsqu'il en avait besoin. Tout en travaillant, il lui expliquait chaque action, même si elle n'y comprenait rien. Elle le laissa cependant faire lorsqu'elle remarqua la passion qui animait son visage. Très rapidement, au bout de ce que Tara estima être une heure standard, Jim leva vers elle un regard satisfait. La lampe était reconstituée, la jeune néophyte du domaine ne voyait pas de différence avec celle qu'elle avait vue auparavant, mais le garçon aux cheveux d'or semblait connaître cette différence.

« Tara, tu vois cette lampe ? Soit elle nous sauve, soit elle nous tue.

— Alors espérons que ce soit la première solution. » affirma-t-elle avec un aplomb qu'elle ne se connaissait pas, le regard empli d'une détermination sans faille.

Jim tenta un sourire, qui échoua, comme toutes les tentatives précédentes. Mais elle devina l'intention, et c'était tout ce qui comptait. Ils étaient prêts à en découdre avec la vie. Alors ils descendirent chercher les gamins, et se rassemblèrent tous au milieu de la grange. Jim avait poussé le bout du toit en tôle avec un râteau, de sorte que la lumière puisse atteindre le ciel sans qu'ils ne sortent. Tous s'assirent, Jim pointa la lampe vers le ciel, attendit de voir la lumière du vaisseau, et l'alluma. Les deux plus vieux retinrent leur souffle. Ils savaient que tout se jouait maintenant.

Jim ferma les yeux et commença à allumer et éteindre la lampe, plus ou moins longtemps. Quand il fut évident que la pile ne tombait pas en rade, le garçon rouvrit les yeux, restant tout de même concentré sur sa tâche. Puis il l'éteignit une dernière fois, et la posa sur ses genoux. Il leva les yeux sur ses amis, l'air grave.

« Maintenant, on n'a plus qu'à attendre.

— Qu'est-ce que tu leur as dit ? s'enquit Tara.

— « SOS. Six enfants. »

— Bien. Espérons que ça va marcher. »

Jim eut un long soupir. Il n'avait aucune idée de la tournure qu'allaient prendre les évènements. Le faisceau lumineux qu'il avait produit était suffisamment puissant pour être vu depuis la capitale, il le savait. D'ici peu, des soldats de Kodos arriveraient, il le savait. Il espérait simplement que les enseignes de Starfleet seraient plus réactifs et rapides qu'eux.

La réponse arriva bien vite, trop vite à leur goût, bien trop. Jim et Tara, parfaitement attentifs à ce qui se tramait autour d'eux, entendirent des bruits de pas précipités, ainsi que le bruissement des feuilles sèches de la forêt. L'armée de Kodos. Il ne pouvait en être autrement. Précipitamment, ils guidèrent les enfants dans la cave, refermant la trappe sur eux. Ils accumulèrent de la paille dessus, espérant qu'on ne la verrait pas. Puis Jim tira Tara derrière leur tas de paille, la collant contre le mur. Il vint se tenir tout près d'elle, plaquant sa main sur sa bouche pour camoufler le bruit de sa respiration saccadée. Son amie fit de même.

Ils entendirent nettement le bruit de la porte tirée sur ses gonds, alors que la chaîne tremblait dans tous les sens dans un bruit métallique sous les assauts brutaux des soldats. Tara sursauta alors que la chaîne se brisait et que les portes s'ouvraient. La terreur ne se lisait désormais plus uniquement dans ses yeux, mais aussi sur ses traits. Elle retenait ses larmes à grande peine, alors Jim vint se serrer contre elle, tentant lui aussi de se rassurer. Il y eut des bruits de paille écrasés, puis de légers chuintements, puis des bruits de chute, et enfin le silence. Tara ferma les yeux. Elle ne voulait pas se voir mourir. Puis les pas reprirent, et une voix s'éleva dans le silence de la grange.

« Y a quelqu'un ? N'ayez pas peur, on vient vous aider. Nous sommes de Starfleet. On a reçu un message, il venait d'ici. Répondez s'il vous plaît. »

Jim et Tara échangèrent un regard, pas vraiment rassurés. Et si c'était un soldat de Kodos, qui se faisait passer pour un membre de Starfleet ? Pourtant, la jeune fille sentait une certaine confiance s'insinuer en elle. Elle ne savait pourquoi, mais elle ressentait un besoin irrépressible de sortir de sa cachette. Sans qu'ils ne se concertent, Jim sembla comprendre ce qu'il se passait à l'intérieur de la tête de son amie. Alors, doucement, il enleva la main de son visage, attira celle de Tara dans la sienne, et ils sortirent doucement.

Dans la grange à peine éclairée, ils virent cinq personnes habillées de rouge, fouillant dans tous les recoins, phaser à la main. Au sol, des hommes vêtus de l'uniforme de l'armée de Tarsus, ligotés et assommés, visiblement. Doucement, Jim tourna la lampe dans sa main, la pointant à nouveau vers le plafond. Il l'alluma, hésitant, et une vive lumière vint éclairer l'abri. Les cinq membres de Starfleet se tournèrent vivement vers les deux enfants, qui eurent un mouvement de recul.

La surprise et l'horreur se peignirent sur le visage des sauveurs. Les deux gamins ne semblaient pas avoir plus de quinze ans, mais ils semblaient avoir vécu mille vies. Ils étaient maigres, plus maigres qu'une feuille de papier. Leur peau était d'une pâleur maladive, sous les couches de crasse et de terre. Leurs vêtements étaient abîmés. Le visage du garçon était strié d'une profonde entaille. Ils tremblaient, et ce fut ce qui fit réagir les adultes.

Une jeune femme à la peau verte s'approcha lentement d'eux, mais avant qu'elle ait pu s'approcher à plus de trois pas d'eux, la fille tendit son bras vers le sol, semblant montrer quelque chose. L'Orionne fit signe à ses collègues d'aller voir, et continua de s'approcher des deux enfants. Ils semblaient apeurés, mais ils ne bougèrent pas pour autant.

« Je m'appelle Nesha, commença-t-elle d'une voix douce. Et vous, comment vous appelez-vous ? »

Il y eut un temps de silence, que l'enseigne n'osa rompre, puis le garçon se racla la gorge et prit la parole :

« Jim, je m'appelle Jim. Et elle, c'est Tara.

— D'accord, merci Jim. Vous voulez bien venir avec nous ?

— Non ! Les gamins d'abord, cria la jeune fille.

— Les gamins ? Quels gamins, Tara ?

— Ceux-ci, Nesh. » fit son collègue en s'avançant vers elle.

La femme fut stupéfaite de voir quatre enfants, bien plus jeunes que Jim et Tara, sortir d'une trappe et avancer vers les deux adolescents. Ceux-ci se penchèrent et les prirent doucement contre eux, dans une attitude on ne pouvait plus protectrice. Nesha tenta de s'approcher à nouveau, mais les deux plus grands levèrent des visages agressifs vers elle.

« Du calme les enfants, je ne vous veux aucun mal, à aucun de vous. Il faut juste qu'on vérifie votre état. On va prendre le téléporteur pour retourner sur notre vaisseau, donc on doit savoir si vous êtes blessés. Jim, Tara, vous voulez bien lâcher vos amis ? »

Les deux amis s'exécutèrent, à l'affût du moindre signe d'agressivité. Mais les gestes de Nesha restaient doux, et son observation des enfants brève. Elle fit de même avec Jim et Tara, qui ne s'étaient pas lâché la main. Ce contact les aidait à garder un pied dans la réalité, comme ils l'avaient fait sur leur tas de paille. Quand son inspection fut finie, l'Orionne prit le communicateur à sa ceinture, et régla la fréquence.

« Nesha à Lexington, onze à téléporter.

— Bien reçu, j'ai vos fréquences. Lexington terminé. »

Les enseignes rassemblèrent les enfants au centre de la grange et ils ne tardèrent pas à sentir des picotements dans leurs corps alors qu'ils disparaissaient progressivement.

Les enfants réapparurent dans une salle aux parois de verre, sur des plots métalliques. Ils regardèrent tout autour d'eux, perdus. Il y avait les cinq enseignes qui les avaient trouvés, deux autres aux commandes, et ils virent deux hommes en bleu dans un coin, qui se hâtèrent de s'approcher. Jim les identifia rapidement comme des membres du personnel infirmier, après étude de leur insigne.

Les petits furent portés et emmenés au loin par des enseignes de sécurité, sous les protestations de Jim et Tara. Mais Nesha les retint, et ils ne purent rien faire, trop affaiblis qu'ils étaient par les jours de souffrance qu'ils venaient de traverser.

L'homme en bleu vint s'accroupir face à eux alors que Nesha les faisait descendre de la plateforme de téléportation. Elle l'informa de l'identité des deux adolescents, qui tenaient à peine debout. Le médecin les fit asseoir sur le bord de la plateforme et leur sourit doucement.

« Bonjour les enfants. Je suis Dan, je suis le médecin en chef du vaisseau. J'ai dû vous séparer de vos amis, pour les soigner, mais vous pourrez bientôt les voir, je vous le promets. »

Jim leva les yeux vers lui, et l'homme fut saisi par l'intensité de ce regard. Ce gamin souffrait, il n'y avait aucun doute là-dessus. Et ça ne venait probablement pas que de la large balafre qu'il voyait sur sa joue.

« Je vais vous emmener à l'infirmerie. Là-bas, vous pourrez vous laver, et on vous soignera.

— On pourra manger ? murmura la petite Tara.

— On fera en sorte que vous ayez un régime adapté dès l'instant où on aura fait votre bilan de santé. Mais vous mangerez, c'est promis. »

Un imperceptible soulagement se peignit sur les traits des deux enfants. Ils n'étaient plus seuls, ils n'avaient plus à gérer seuls quatre enfants, on allait prendre soin d'eux. Cette réalisation les fit soupirer de soulagement.

Jim et Tara furent emmenés à l'infirmerie, une grande salle on ne pouvait plus aseptisée, où une vingtaine de personnes se reposait sur des lits. Les deux enfants ne purent s'empêcher de les scruter, dans l'espoir de reconnaître une figure connue. Les gamins étaient là, mais c'était tout. Cependant, rien ne se vit sur leur visage. Ils avaient pris l'habitude, pendant leur traversée de l'enfer, de ne rien montrer, restant forts pour les gamins. Ils ne se sentaient pas prêts à fissurer ce masque pour laisser passer leurs émotions.

Dan les guida jusqu'à une petite salle attenante, où ils découvrirent des douches soniques, avec une pile de vêtements posée au sol. Il leur indiqua comment les faire fonctionner, et Jim se retint de le couper. Sa mère lui avait appris cela, un jour où elle s'occupait de lui. Ces moments avaient été suffisamment rares pour qu'il en retienne chaque détail. Son explication terminée, le médecin sortit, les laissant seuls dans la pièce.

Ils en ressortirent quelques minutes plus tard, habillés de la tenue réglementaire des malades. Une infirmière vint les guider jusqu'à deux lits, disposés l'un à côté de l'autre. Ils prirent place, la tête tournée l'un vers l'autre, se rattachant sans cesse à cet unique lien qui leur permettait de garder un pied dans la réalité. Ce contact visuel rassurant fut brutalement coupé par le paravent que la femme vint disposer entre eux deux avant de partir, et une bouffée d'angoisse vint immédiatement les prendre à la gorge. Pour autant, ils ne bougèrent pas, craignant les répercussions que pourrait avoir cet acte. Cet affect qui les avait brutalement étreints ne passa pas totalement inaperçu, puisque le tableau situé au-dessus de leurs têtes, qui indiquait leurs constantes, se mit à faire du bruit alors que leur rythme cardiaque s'accélérait. Dan fut immédiatement à leur chevet, et il comprit la situation lorsqu'il vit le paravent entre les deux lits. Il l'enleva, les enfants tournèrent à nouveau leur tête pour se voir, et la machine cessa de s'affoler.

L'homme était pensif. Comment allait-il pouvoir les ausculter, s'ils ne pouvaient pas se lâcher du regard ? Il avait un certain nombre de règles de pudeur à respecter, il ne pouvait se permettre de prodiguer des soins devant une autre personne, si cette personne ne faisait pas partie du personnel médical. Son cerveau fonctionnait à toute allure, cherchant une solution à ce problème. Puis une petite ampoule vint s'allumer dans sa tête, et il s'adressa d'une voix calme à Jim et Tara, qui n'avaient pas bougé :

« Les enfants, je ne peux pas faire les soins sans le paravent, c'est une question de respect de la dignité du patient. Mais puisque vous n'allez pas bien si vous êtes séparés, est-ce que je peux simplement placer le paravent devant vos corps, pour que vous puissiez vous voir ? »

Les deux amis se regardèrent et semblèrent parler par télépathie, avant que Jim ne tourne la tête vers Dan, hochant imperceptiblement la tête. Le médecin comprit alors qu'il n'arriverait plus à leur arracher de paroles. Ils s'étaient enfermés dans un mutisme semblait-il rassurant. Il savait que c'était une réaction normale après ce qu'ils avaient vécu, bien qu'ils n'en connaissaient pas tous les détails, mais ce n'était pas pour autant une bonne nouvelle. La sortie de ce mutisme pouvait être très longue, voire impossible. Il espérait simplement que l'horreur qu'avaient vécue ces enfants ne les enfermerait pas à tout jamais, ils étaient bien trop jeunes pour cela, bien trop innocents.

Cependant, Dan revit bien vite son jugement. Ces enfants n'étaient pas si innocents que cela, au vu des marques qui jonchaient le corps de Jim. Les traces sur son dos étaient atténuées, mais il reconnaissait là la meurtrissure des chairs après le passage des coups. Cette constatation se confirma lorsqu'il passa son tricordeur au-dessus du corps du garçon ; de multiples blessures étaient mal cicatrisées, les coups avaient dû être violents. Pour autant, respectant la possible pudeur de l'adolescent, il prit la décision de ne pas aborder ce sujet, en tous cas pas devant tout ce monde. Dès que cela lui serait possible, il l'emmènerait dans son bureau pour un entretien privé. Hormis ces blessures qui semblaient antérieures aux évènements dramatiques qui venaient d'arriver, la longue balafre qui traversait son visage et sa maigreur excessive, Jim était en bonne santé. Dan utilisa son régénérateur dermique sur le visage du garçon, puis il se pencha sur le cas de Tara.

La petite était également en état de sous-nutrition, mais là n'était pas la seule anomalie préoccupante. En effet, sa respiration était plus que laborieuse, et le médecin n'eut pas besoin de beaucoup d'examens pour comprendre la raison de ce problème. Une pneumonie sévère avait attaqué ses poumons, et en l'absence de nutrition, son corps se retrouvait dans l'incapacité de lutter contre. Dan ressentit une vive culpabilité quand il constata, en fouillant ses souvenirs, qu'il n'avait pas remarqué la respiration sifflante de l'enfant dès le premier instant. Il réprima vivement cette émotion, se concentrant à nouveau sur sa tâche médicale. D'un hypospray, il sédata Tara, lui administra des antibiotiques, puis la mit sous perfusion nutritive et d'hydratation.

Jim eut un sursaut de peur et un petit cri sortit de sa bouche lorsqu'il vit son amie s'endormir. Il ne voyait rien, il ne savait pas ce qu'il se passait de l'autre côté du paravent. Tout ce qu'il vit, ce fut les yeux de Tara se fermer sans aucune lutte. Que lui avait fait cet homme ? Leur voulait-il du mal ? Discrètement, le garçon glissa hors de son lit, tenant à peine sur ses jambes. Il commença à avancer vers la sortie, se collant aux murs pour ne pas être repéré, mais une main vint brusquement attraper son bras. Il tourna la tête et vit Dan penché au-dessus de lui.

« Hey Jim, où vas-tu comme ça ? Viens dans ton lit, tu dois rester au calme.

— Non ! Vous avez fait du mal à Tara ! » cria l'enfant, faisant se retourner toutes les personnes présentes dans l'infirmerie.

Dan lança un regard peu avenant aux curieux, qui retournèrent rapidement à leurs occupations. Puis il tourna à nouveau son visage vers Jim, qui tentait toujours de s'échapper.

« Jim, écoute-moi mon grand. Je n'ai pas fait de mal à Tara, ou si je l'ai fait, c'était involontaire. Elle est malade, je l'ai simplement soignée. Je l'ai endormie pour qu'elle se repose, et je vais devoir le faire aussi avec toi. Vous êtes épuisés, autant l'un que l'autre.

— Elle a quoi ? Elle va vivre ?

— Oui, elle va vivre, on a tout ce qu'il faut pour ça. Ses poumons ont été touchés par une infection, mais on va la soigner, ne t'en fais pas. Tu veux bien revenir dans ton lit maintenant ? Tu vas dormir un peu, d'accord ? »

Le garçon hocha simplement la tête. Depuis qu'il était monté à bord, il ne cherchait plus à être aussi fort qu'il l'avait été durant leur périple. Il s'inquiétait uniquement pour ses amis. Alors il se laissa guider jusqu'au lit qui lui avait été attribué, et Dan planta une aiguille dans son bras. Il ne se débattit pas un seul instant. Il n'avait pas confiance, mais il n'avait pas la force de se battre. Pas maintenant. Lorsqu'il se réveillerait.

Mais quand il se réveilla, il ne songea pas un seul instant à se débattre. Il croisa les orbes bruns de son amie, qui remonta la commissure de ses lèvres dans une tentative de sourire. Le paravent avait été enlevé, leurs lits légèrement rapprochés. Calmement, il tendit une main, Tara en fit de même, et la pulpe de leurs doigts se trouva suffisamment proche pour se frôler. La peau était encore froide, mais ce contact avait quelque chose de rassurant, quelque chose qui leur rappelait la maison.

Mais ce contact fut brutalement interrompu par une tornade débarquant dans l'infirmerie. Jim n'eut le temps d'observer qu'une chevelure blonde avant que celle-ci ne s'affale à moitié sur lui, séparant sa main de celle de Tara. La personne, que le garçon n'avait pas eu le temps de reconnaître, se mit à sangloter, le serrant plus fort contre elle. Ce ne fut que lorsqu'elle murmura des excuses que James put l'identifier. Winona. Il n'aurait pas cru que sa mère aurait été là. Était-elle déjà sur le vaisseau lorsqu'ils avaient reçu le message de détresse, ou avait-elle fait en sorte de le rejoindre par la suite ? Jim ne le savait, mais peu lui importait. Cet élan soudain d'affection, après autant d'années de rejet, le mettait mal à l'aise. Il était perdu. S'était-elle rendue compte de son existence seulement maintenant, était-elle tout juste assaillie de remords, ou était-ce simplement par pure conscience parentale ? Peut-être était-ce même uniquement dans le but de montrer qu'il était son fils au personnel médical ? Cette ignorance ne fit que le faire souffrir un peu plus. Il n'avait aucune idée de ce qui poussait sa mère à agir ainsi, mais il ne se sentait pas capable de la repousser pour autant. Sa proximité avait malgré tout un effet réconfortant sur lui.

Winona finit par se redresser, essuyant des larmes sur son visage, les yeux rouges. Jim eut alors la certitude que ce n'était pas de l'hypocrisie, sinon sa mère avait profondément amélioré ses capacités de comédienne depuis le temps qu'il ne l'avait pas vue, ce qui n'était en soit pas totalement impossible. Mais il sentait une certaine sincérité s'échapper d'elle, et ce fut suffisant pour qu'il décide de ne pas être totalement fermé à son contact. Elle ne cessait de psalmodier des excuses, de serrer dans sa main celle de son fils, se lamentant de la maigreur qu'elle voyait sur ses traits.

Agacé de toutes ces plaintes, Jim eut un geste qu'il ne pensait pas avoir un jour dans sa vie. Il posa sa main libre sur le genou de Winona, le serra doucement. Elle fut surprise par ce mouvement, lui demanda de l'expliquer, mais son fils ne répondit pas. Depuis qu'il s'était réveillé, il lui semblait que sa voix était bloquée au fin fond de son corps, que sa gorge était resserrée, ne laissant qu'un maigre filet d'air passer. Elle ne s'en formalisa pas, son ami Dan lui avait expliqué que son fils était en état de choc, qu'il ne fallait pas le forcer, en aucune façon, sous peine de le braquer. Alors elle resta simplement assise sur son lit, tenant la main maigre de celui qu'elle avait mis au monde.

Lorsqu'enfin Winona sembla comprendre que Jim ne supportait pas tous ses affects, il tourna la tête vers Tara. Son amie le regardait toujours, comme perdue dans ses pensées. Il voulut libérer sa main, mais la prise de sa mère se resserra encore, le faisant grimacer. Tara eut un mouvement vers lui lorsqu'elle vit son visage se déformer, et une quinte de toux vint agresser ses poumons. Jim eut à son tour un mouvement vers son amie, et il réussit enfin à se libérer. Il sortit de son lit et rejoignit Tara, prenant sa main dans la sienne dans une tentative vaine de lui transmettre de la force. Elle tenta à nouveau de dessiner un sourire sur son visage, et il en fit de même. Il s'assit sur le lit, sentant que ses jambes ne le tiendraient pas bien longtemps, et ils ne bougèrent plus, alors que la quinte s'enrayait enfin. Ils restèrent simplement ainsi, collés l'un à l'autre, comme ils l'avaient fait durant toute leur semaine dans la grange. Cette proximité avait quelque chose de rassurant, bien plus que le contact avec Winona. Sa mère n'avait jamais eu ce rôle, et Tara et les gamins étaient ce qui se rapprochait le plus d'une famille pour lui.

Winona était d'ailleurs surprise par la réaction de son fils. Après toutes ces années à essayer d'attirer son attention, voilà que Jim la fuyait, ou du moins préférait l'attention de quelqu'un d'autre. Mais elle suivit le conseil de Dan, et ne fit rien pour les séparer. Elle se contenta donc de se lever, de poser une main sur l'épaule de son fils et de quitter l'infirmerie pour retourner à son poste.

Jim, lui, s'allongea à côté de Tara, posant sa main sur son épaule. Son amie lui lança un regard reconnaissant, et tous deux restèrent simplement ainsi, dans le silence relatif de la salle de soins. Puis finalement, ils se rendormirent. Ils étaient tant épuisés qu'ils ne rêvèrent pas.

Trois jours passèrent ainsi. Tous les matins, Jim se réveillait dans son lit, il rejoignait Tara dans le sien, ils restaient quelques heures terriennes ainsi, puis la jeune fille se rendormait, il ne bougeait pas, puis Dan passait, lui ordonnait de retourner dans son lit, ce à quoi il refusait d'obéir. Alors le médecin le portait dans son lit, lui remettait une perfusion, et Winona arrivait quelques minutes après. Tara finissait par se réveiller, généralement dans une quinte de toux, alors Jim la rejoignait, sa mère partait, les deux enfants se rendormaient ensemble, et la journée recommençait.

Cette routine avait un côté réconfortant, elle rappelait à Jim la quiétude dans laquelle il avait vécu, avant, avant la famine, quand il vivait avec son oncle. Et la présence de Tara l'aidait aussi, même si la jeune fille n'était pas en bonne santé. Ils ne parlaient pas, mais ils savaient qu'ils étaient là l'un pour l'autre.

Au matin du quatrième jour, Jim eut la surprise de découvrir Tara assise dans son lit. Son amie ne souriait pas, ils en étaient incapables, mais il y avait un éclat de malice dans ses yeux bruns. Sans un mot, l'adolescent se laissa glisser hors de sa couchette, ôtant sa perfusion au passage, et vint rejoindre la jeune fille. Il prit doucement sa main. Il s'en dégageait une douce chaleur, qui vint réchauffer le cœur glacé de James. Il remarqua alors l'absence de perfusion de Tara. Il posa sa main sur son thorax, et elle hocha simplement la tête. Ils ne parlaient pas, certes, mais ils avaient mis en place un système de communication non verbale, essentiellement basée sur les gestes. Ce simple assentiment signifiait beaucoup, pour l'un comme pour l'autre. Tara était libérée de l'infection qui pesait lourd sur ses poumons et sa vie.

Leur journée fut la même que celles qui l'avaient précédée, si ce n'était qu'elle ne fut pas entrecoupée par les quintes de toux. Ce fait ne fut porteur que d'une mauvaise nouvelle ; il ne put s'échapper de la compagnie de Winona. Il ne lui prêta pas pour autant d'attention, et elle finit par partir, lassée de ne rencontrer qu'un mur. A peine avait-elle quitté l'infirmerie que Jim avait déjà quitté son lit pour rejoindre celui de Tara, mais un soupir las lui échappa lorsqu'il vit Dan arriver vers eux. Il savait ce que le médecin voulait de lui, il l'en avait prévenu la veille. Il souhaitait lui parler. Mais Jim ne s'en sentait pas capable. Il ne voulait et ne pouvait pas parler. Tara lui avait fait comprendre qu'elle était là pour lui, qu'elle le soutenait, mais cela ne l'empêchait pas d'être angoissé.

Il suivit Dan, s'installa face à lui dans le bureau. L'homme semblait le sonder de son regard perçant, et Jim s'en sentit profondément troublé. C'était comme s'il pouvait lire au plus profond de son âme, dans des recoins que même lui ne pouvait atteindre. Pourtant, le médecin était un terrien, il en était certain, et les terriens ne pouvaient pas faire cela. Son malaise augmentait de seconde en seconde, jusqu'à ce que Dan ne prenne la parole.

« Jim, nous sommes ici pour parler, tu te souviens ? Je ne te forcerai pas à parler et répondre si tu ne le veux pas. »

Le garçon hocha simplement la tête alors que la douleur qui opprimait son cerveau refluait lentement. Il posa doucement ses mains tremblantes sur ses genoux, le dos bien droit, alors que Dan posait les bras sur le bureau et se penchait en avant, son visage s'approchant de lui.

« Bien, Jim. J'aimerais te parler de quelque chose de très important. Quand je t'ai ausculté, j'ai remarqué des cicatrices dans ton dos, et des blessures mal réparées. Est-ce que tu pourrais me dire d'où ça vient ? »

Un élan de panique vint étreindre le garçon. Depuis que Winona était partie et que Franck avait commencé à les frapper, Sam et lui, il avait toujours su justifier ses plaies, avançant une chute ou une bagarre. Sa nature intrépide faisait qu'on le croyait. Bien sûr, cette nature n'était qu'une façade, il aurait voulu pouvoir se montrer tel qu'il était réellement, calme, intelligent et aimant. Mais peu connaissaient cette nature, et c'était bien mieux ainsi. Mais là, dans ce tout petit bureau d'un énorme vaisseau, il se sentait minuscule, observé par des centaines d'yeux. Il savait que cette pensée était irrationnelle, il n'y avait que Dan et lui dans cette pièce, mais son sentiment d'oppression revenait de force dans son corps, bousculant l'ensemble des barrières qu'il avait érigées autour de lui. Sa bouche s'ouvrit d'elle-même, ses lèvres se mirent à bouger pour tout raconter, pour libérer son âme de cet enfer qu'il avait traversé, mais aucun son n'en sortit. Seul un souffle paniqué s'échappait de sa gorge. Dan se leva et vint s'accroupir devant lui, posant sa main sur la sienne.

« Jim, mon garçon, tu es en sécurité ici, rien ne peut t'arriver. »

Le garçon hocha la tête, sa bouche se refermant lentement. Le médecin passa son tricordeur devant la poitrine de l'enfant. Son rythme cardiaque était rapide, accéléré par la panique qui l'avait envahi, mais il n'y avait rien d'autre d'alarmant sur ses relevés. Le blocage de sa voix était donc sans nul doute d'ordre psychologique, ce qui n'avait rien d'étonnant au vu des évènements qu'il venait de vivre.

Dan choisit de changer de méthode. Doucement, laissant le temps à Jim de s'éloigner, il vint poser sa main sur sa gorge. Il incita alors le garçon à parler, et les vibrations qu'il ressentit sous sa main, couplées au mouvement des lèvres, lui permirent de se faire une idée de la situation. Ce gamin avait donc souffert toute sa vie, à croire que ça n'en finirait jamais. Pourtant, il se dégageait de lui une telle force, une telle prestance, que nul n'aurait pu croire et imaginer ce qu'il avait traversé. Mais s'il avait subi autant de sévices, il ne semblait pas en faire cas, comme s'il les avait vécus de l'extérieur. A aucun moment dans son récit un trémolo ne vint troubler sa parole, il était comme détaché des événements.

Le médecin voulut arrêter la séance, partant du principe que Jim ne se sentait pas en mesure de continuer après la conversation qu'ils venaient d'avoir. Mais l'enfant le surprit une fois de plus, en lui faisant comprendre qu'il se sentait apte. Il savait de quoi il voulait parler par la suite, il s'en doutait, mais il savait que c'était nécessaire s'il voulait que justice soit faite. Et sans surprise, Dan lui demanda de lui raconter Tarsus. Il lui fut plus difficile de comprendre cette fois-ci, les vibrations dans sa gorge étant accentuées par l'émotion. Et cette fois-ci, quand Dan lui proposa d'arrêter, Jim hocha la tête et rejoignit rapidement le lit de Tara.

La jeune fille vit son ami revenir avec un grand soulagement. Il semblait aller bien, du moins aussi bien qu'il pouvait aller. Ils reprirent leur routine là où ils l'avaient laissée, dans un silence confortable et réconfortant, entrecoupé par les allers et venues du personnel à travers l'infirmerie.

Deux jours plus tard, le Lexington reprit sa route vers la Terre. Jim, Tara et les gamins avaient quitté la baie médicale, mais leur groupe n'était pas au complet. Dan avait attendu le dernier moment pour leur annoncer. Olivia n'avait pas survécu. Ce fut un choc pour tous, et Tara et Jim ne pouvaient s'empêcher de culpabiliser. Ils savaient qu'ils n'auraient rien pu faire, mais un puissant sentiment d'échec les avait étreints à l'instant où le médecin avait prononcé ces quelques mots, et ne les avait pas quittés depuis. Ils avaient été dispatchés à travers le vaisseau par deux. Jim et Tara n'avaient pas été séparés, et ils en étaient profondément soulagés. Ils ne se sentaient pas capables de ne pas être en contact visuel pour plus de cinq minutes. Passé ce temps, une angoisse sourde venait prendre part à leur âme, et ils ne pouvaient plus rien faire. D'après ce que Dan leur avait dit, il en était de même pour les gamins, bien que dans une moindre mesure. Winona venait toujours voir son fils tous les jours, et il ne lui répondait toujours pas. Le médecin venait les ausculter, plusieurs fois par jour, et tout allait bien pour eux physiquement. Il semblait toujours dérangé par le fait qu'ils ne parlaient pas, mais il n'insistait pas. Ils ne lui avaient cependant pas dit que cette fonction de leur corps leur était revenue le jour même de leur arrivée dans leur cabine. Ils avaient eux-mêmes fini par comprendre qu'il n'y avait qu'une fois dans le noir complet, une fois qu'ils étaient certains qu'ils étaient les seuls à pouvoir s'entendre, qu'ils arrivaient à faire sortir un son de leur gorge. Ils ne souhaitaient pas lui dire, parce qu'ils savaient qu'il insisterait pour qu'ils oralisent leurs ressentis par la suite, et ils ne s'en sentaient pas capables.

Les deux semaines de voyage jusqu'à la Terre furent longues. Il n'y avait rien à faire sur le vaisseau, pour des enfants traumatisés comme eux. Jim avait cependant fait la requête pour avoir un padd avec le règlement complet de Starfleet, et sa mère lui avait ramené dès le lendemain, peu rassurée quant à ce que voulait faire son fils. Jim avait donc passé ses journées à éplucher chaque partie et chaque sous-partie de ce long règlement, et Tara avait fini par en faire de même. Ça les occupait, et au soir, une fois que la parole leur revenait, ils en débattaient, décidant quel point était essentiel et quel autre était stupide. C'était une nouvelle routine qu'ils avaient trouvée, et ils avaient tous deux fini par comprendre que ces routines qu'ils avaient mises en place depuis leur rencontre les aidait à se sentir bien. Elles étaient essentielles à leur équilibre.

Équilibre qui fut plus que mis à mal à leur arrivée sur Terre. Ils s'y étaient attendu, mais ils n'étaient pas prêts pour cela. Tous furent remis dans leurs familles. Tara retrouva ses parents, et Jim retourna dans l'Iowa avec Winona, qui avait été mise en permission forcée par Dan. Les deux enfants étaient encore ensemble lorsque les parents de la jeune fille étaient arrivés, et son ami fut presque choqué par la façon qu'ils avaient eu de la traiter. Ils avaient tout juste eu un regard pour elle, pas une parole. Ils avaient simplement demandé au médecin en chef du Lexington ce qu'ils avaient à faire, et après que celui-ci leur avait donné ses recommandations quant aux réactions psychologiques de leur fille, ils l'avaient rapidement attirée hors du centre dans lequel ils étaient, et il avait tout juste eu le temps de faire un signe à son amie avant qu'elle ne disparaisse de sa vue.

Jim eut lui aussi à faire face à une profonde désillusion à leur arrivée dans l'Iowa. Franck était toujours là, mais Sam avait disparu. Son beau-père lui apprit de son ton rêche et peu avenant que son frère avait décidé de partir, soi-disant sans raison, dès lors que Winona l'avait laissé faire. Ce qui signifiait pour le plus jeune que lorsque sa mère repartirait en mission, il serait seul avec Franck, seul pour encaisser les coups insupportables de cet homme abject. Finalement, c'était peu cher payé, après ce qu'il avait laissé Sam vivre. Lui n'avait pu partir sans l'autorisation de Winona, il avait dû supporter les coups sans pouvoir quitter la maison, alors que Jim partirait à coup sûr, avec ou sans autorisation. Il se fichait de l'assentiment de sa mère, il se fichait de ce qu'elle pouvait penser.

Et tel qu'il s'en était douté, tout juste deux semaines après leur retour, alors même que sa voix n'avait toujours pas percé la barrière de sa gorge, Winona était repartie à San Francisco, le laissant aux mains violentes de Franck. Ce fut lui qui engendra une réaction vocale à Jim, mais par un cri de douleur, si puissant qu'il songea un instant que grand-père Tiberius, depuis l'autre côté du village, avait pu l'entendre. Une fois de plus, il remarqua l'illogisme et l'irrationalité d'une telle pensée, mais il ne pouvait s'en empêcher.

Tous les soirs, il subissait à nouveau la colère de cet homme qui l'avait élevé dans un monde de douleur. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il l'avait mérité. Il n'avait pas pu protéger les gamins, il avait abandonné sa famille à son sort, il avait laissé Sam aux mains de cet être violent, il n'avait pas empêché les parents de Tara d'être brutaux avec elle. Ce n'était rien à côté de ce qu'il avait fait subir à d'autres. Alors il se laissait faire, laissant simplement échapper quelques cris de douleur alors que les coups pleuvaient sur lui.

Il eut la surprise un matin de découvrir un message sur son padd provenant de Sam. Il s'enferma dans la salle de bain, le seul endroit où Franck lui fichait la paix, et ouvrit la missive :

« Jim, mon frère, mon tout petit frère, je suis si désolé de te laisser aux mains de Franck. Je suis même plus que désolé. Mais je ne pouvais plus supporter ses coups incessants. Alors je suis parti, je suis sur une colonie planétaire, loin, très loin de la Terre, mais surtout loin de lui. Surtout, ne culpabilise pas, Jimmy. Tu as eu raison de jeter la voiture de papa dans ce ravin, il n'avait pas le droit d'y toucher, et j'ai encore préféré tout encaisser plutôt que toi aussi tu souffres, même si finalement tu as subi bien pire. Je suis vraiment désolé pour ça aussi, j'ai prévenu maman dès que j'ai reçu ton message, ils étaient déjà en route, semble-t-il. En tous cas Jimmy, tu sais que tu peux demander à venir me voir quand tu veux, je suis de tout cœur avec toi, mon frère. Soigne-toi bien et poursuis toujours tes rêves, ne laisse personne t'arrêter. A bientôt, Jim. »

Le garçon sentit un fin sourire se dessiner sur ses lèvres à la lecture de ces quelques mots. Son frère ne lui en voulait pas, il pensait à lui, et c'était le plus beau des cadeaux pour Jim.

Un an passa ainsi. Un an de solitude pour Jim, un an de douleur, un an de désespoir. Puis un jour, il prit son courage à deux mains et partit. Il fit un maigre bagage, et il traversa l'état. Là, il repartit de zéro, masquant son identité de Kirk, masquant tout ce qui le reliait à sa famille. Il coupa les ponts avec Winona et Franck, ne conservant que ceux avec grand-père Tiberius et Sam. Les études de son frère se passaient très bien, et il était ravi par ce fait. Il n'avait aucun doute quant à sa réussite future. Là, dans cette petite ville où il n'était rien, Jim se sentait bien. Il avait retrouvé le sens de la parole, et la prestance qu'il avait montrée sur Tarsus refaisait surface. Il était redevenu le gamin sûr de lui qu'il avait été pendant des années.

Huit ans plus tard, il s'engageait dans Starfleet, à la suite d'une altercation dans un bar. Il était devenu un jeune homme encore plus intrépide qu'il ne l'avait jamais été, plus sûr de lui, peut-être trop. Il avait fait la rencontre d'un médecin grincheux et aviophobe, et avait décidé de clôturer son cursus en trois ans. Il s'en savait capable, il était intelligent et cultivé, il connaissait déjà le règlement de Starfleet à force de l'étudier avec Tara.

Sa douce Tara qui lui manquait terriblement. Il n'avait pu avoir aucune nouvelle d'elle, il ne connaissait d'elle que son prénom et son visage, un visage dont il se souvenait à la perfection. Il rêvait souvent de leurs retrouvailles, même s'il commençait à douter de la probabilité d'un tel événement.

Trois ans plus tard, il était la cible d'un procès pour tricherie, initié par un Vulcain étrangement sarcastique, puis il se retrouvait dans l'incapacité de sauver la planète de son accusateur, puis il était débarqué sur une planète hostile, puis il rencontrait trois humanoïdes étranges dont un qui se définissait comme le Vulcain qui l'avait accusé, puis il frôlait la mort de la main de ce même Vulcain, puis il se retrouvait capitaine d'un vaisseau amiral de la flotte, puis frôlait à nouveau la mort de la main de l'assassin de son père, puis il sauvait la Terre, puis il était officiellement nommé capitaine du vaisseau amiral de la flotte de Starfleet, l'Enterprise.

Quand enfin toute cette affaire fût réglée, Jim, ainsi que ce Vulcain, Spock, avec qui l'ambiance était toujours un peu tendue, Bones, son ami médecin grincheux, et son très jeune équipage partirent en mission. Jim était le plus jeune capitaine que Starfleet ait connu, et il s'en sentait fier. Il lui arrivait de penser à George, son père, qui n'avait été capitaine que pour quelques minutes, alors que lui-même venait au monde. Il n'avait pas connu son père, mais il ressentait, au fond de ses tripes, qu'il était fier de lui, fier de l'homme qu'il était devenu malgré tous les obstacles qui s'étaient érigés devant lui.

Jim s'était mis en tête de connaître le nom de chacun des membres de son équipage. Ils avaient beau être quatre cents, il lui semblait important que lui, capitaine de ce vaisseau, puisse parler à chacun, puisse donner des ordres, tout en ayant un minimum d'informations sur eux. Après tout, tous le connaissaient, il leur devait une certaine réciprocité. Alors lorsque son quart de travail se finissait, il rejoignait sa cabine, où il étudiait le profil de chacun de ses compagnons de voyage. La fatigue avait beau le terrasser à chaque fois, il se forçait à rester éveillé une vingtaine de minutes, juste le temps d'accomplir ce rituel.

Un profil, un soir, retint son attention. Il étudia longuement l'holo-photographie qui était mise à disposition, le CV, le nom, et l'évidence qui était sous ses yeux dessina un grand sourire sur ses lèvres.

Tara était sur son vaisseau ! Tara était dans son équipage ! Il se devait de la retrouver immédiatement, de lui parler, de la serrer contre lui ! Cependant, un doute vint étreindre son cœur. Tara savait forcément qu'il était le capitaine, il ne pouvait en être autrement, et pourtant, elle n'avait jamais essayé de prendre un contact personnel avec lui. Peut-être lui en voulait-elle ? Il ne le savait, et il ne savait pas vraiment s'il souhaitait le savoir. Il n'était pas sûr de réussir à supporter le ressentiment de son amie qui lui avait tant manqué à son égard. Pourtant, son cerveau avait déjà enregistré son poste, les heures de son quart et le numéro de sa cabine. Ses jambes avaient déjà pris d'elles-mêmes la direction du pont scientifique.

Les portes du laboratoire s'ouvrirent devant lui et Jim pénétra dans la salle. Elle était vide, à l'exception d'une paire de lunettes posée à côté d'un padd sur un bureau. Il s'en approcha, et la porte s'ouvrit à nouveau dans son dos. Pivotant sur ses pieds, il vit une femme brune, élancée, entrer dans la pièce blanche. Sa tête était penchée sur un padd, mais se releva quand elle sentit la présence de son capitaine face à elle. Elle le gratifia d'un respectueux "Capitaine", se redressant imperceptiblement, puis avança jusqu'au bureau pour récupérer ses lunettes, qu'elle posa sur son nez.

Jim n'avait pas dit un mot, observant simplement ces yeux qu'il avait tant regardé des années auparavant, dans l'infirmerie d'un gigantesque vaisseau semblable au sien. Il s'approcha doucement de celle qu'il avait considéré comme sa famille l'espace de quelques semaines. Sa main se leva d'elle-même pour se poser sur son bras, mais il la retint au dernier moment.

« Tara… »

Elle sourit simplement à celui qui était désormais son capitaine, et Jim se fit soudain la remarque qu'il ne l'avait jamais vue sourire. Pourtant, ces pommettes légèrement relevées et ce petit pli juste sous sa bouche lui semblaient terriblement familiers, comme s'il les avait toujours vus.

« Salut, Jim. »

Sa voix avait légèrement changé, elle était moins rauque qu'à l'époque, plus fluette, et son instinct de protection à son égard l'incita finalement à poser sa main restée suspendue dans le vide sur la joue lisse de la jeune femme.

« Pourquoi tu ne m'as pas dit, Tara ? Tu m'as tant manqué…

— Je te surveillais, Jim, de loin, comme je l'ai toujours fait. Bravo pour ton parcours à l'académie.

— Tu savais ?

— J'ai toujours su. Je t'ai vu le jour même de ton entrée à Starfleet, avec McCoy.

— Bones sait ?

— Non, personne ne sait. Personne ne sait d'ailleurs d'où je reviens. Il n'y a que nos familles, Dona et Sten qui le savent.

— Tian ?

— Elle était sur Vulcain… »

Jim se mordit la lèvre. Il avait une fois de plus failli à son devoir de protection.

« Tu as fait tout ton possible, Jim, comme tu l'as toujours fait. Votre saut spatial avec Sulu et Olson, ta prise de pouvoir sur Spock, ta téléportation dans le Narada, tout était risqué, et pourtant tu l'as fait, tu t'es battu jusqu'au bout pour essayer de sauver un maximum de personnes. Et je suis certaine que Tian ne t'en veut pas. »

Jim sourit à son tour, tristement, et elle aussi réalisa que c'était la première fois qu'elle voyait son sourire, en tous cas dirigé vers elle. Elle s'approcha de lui, et ils se serrèrent l'un contre l'autre, savourant cette sensation qui leur avait tant manqué.

oOo

Suite à cela, aucune mission sur l'Enterprise ne se fit sans le duo. Elle avait beau n'être qu'une enseigne, il se référait souvent à son avis, lorsqu'ils se retrouvaient le soir dans la cabine de l'un ou l'autre. Puis elle gravit les échelons, lentement, jusqu'au grade de lieutenant-commandeur. Jim fut extrêmement fier de cette promotion, qu'ils fêtèrent ensemble.

Lors d'une permission, Tara emmena Jim voir Sten et Dona, qui vivaient ensemble dans un pavillon de San Francisco. Ils étaient toujours restés proches l'un de l'autre, jusqu'à se marier. Le capitaine fut heureux d'apprendre cela, et ils passèrent un bon moment ensemble, sous la protection bienveillante de leurs amis partis trop tôt.

Rapidement, Bones était venu se joindre à leurs soirées entre amis. Il ne savait pas d'où ces ceux-là se connaissaient, mais il se dégageait d'eux de profondes amitié et confiance. Il lui semblait parfois qu'ils n'avaient pas besoin de se parler pour se comprendre.

Puis il y avait eu Khan et l'USS Vengeance. Tara était au laboratoire lorsque l'alerte rouge s'était déclenchée. Elle avait couru sur la passerelle, comme elle avait pris l'habitude de le faire, et les événements qui s'étaient déroulés face à elle lui avaient glacé le sang. Jim allait retenter un saut spatial. Elle ne put l'en empêcher, il ne lui accorda pas un seul regard, et lorsque finalement, après une trop longue attente, son visage souffrant était apparu sur l'écran de l'Enterprise, elle avait eu du mal à retenir son exclamation d'horreur. Mais elle avait fait confiance à Spock, elle connaissait ses capacités, il était son supérieur direct et son ami, rien ne pouvait mal se passer. Mais c'était bien sûr sans compter sur la folie meurtrière de Khan, et lorsque finalement, l'Enterprise avait réussi à redresser la barre et que Scotty avait appelé la passerelle pour demander à Spock de venir à la salle des machines, elle n'avait pu s'empêcher de le suivre.

L'appréhension qui lui enserrait déjà l'estomac accrut lorsqu'ils virent Scotty devant le sas de désinfection. Puis l'horreur se peignit sur ses traits lorsqu'elle vit Jim, son meilleur ami, affalé contre la vitre, ne contrôlant même plus son corps. Sa peau commençait déjà à partir en lambeaux au niveau de sa main, et elle n'imaginait pas l'état de ses organes après un tel niveau d'irradiation. C'était sans espoir, elle le savait.

Là, contre cette vitre, elle retrouva Jim, petit Jim, guide Jim, fort Jim. Ce gamin qu'elle avait rencontré au pire moment de sa vie, et qui l'avait sauvée. Ses larmes se mirent à couler d'elles-mêmes, incapable de maîtriser son corps. Son front vint se poser contre la vitre. Spock se tenait tout près d'elle, et ce fut la première fois qu'elle vit une réaction émotionnelle sur son visage. Une telle douleur l'habitait qu'il était lui aussi incapable de maîtriser son corps et son esprit.

Jim leur parlait, mais elle n'entendait pas. Tout ce qu'elle voyait, c'était la douleur et la peur sur le visage de son ami de toujours. Il leva la main, et tous deux vinrent poser la leur sur la vitre, juste en face. Et elle avait beau savoir que le Vulcain avait un contact télépathique, elle ne put s'empêcher de prendre sa main, la serrant aussi fort qu'elle pouvait, alors que le bras de Jim retombait le long de son corps et que ses yeux se fermaient.

Tara aurait voulu hurler toute sa rage, toute sa douleur, mais ce fut comme si elle était de retour dix ans plus tôt, lorsque tous deux avaient perdu l'usage de la parole. Alors ce cri de rage, il sortit de la gorge de Spock. Un cri surpuissant. Un cri de détresse. Et avant qu'elle ne puisse réagir, son ami était parti en courant.

La nouvelle de la mort du capitaine s'était répandue dans tout le vaisseau à vitesse supraluminique. La détresse se ressentait sur chaque pont, dans chaque pièce. Que serait l'Enterprise sans son vaillant Capitaine, sans Jim Kirk, celui qui les sauvait de toutes les situations inextricables ?

Alors lorsque Bones, les yeux noyés par ses larmes, avait fini par trouver l'idée de ce foutu sérum, personne n'avait hésité. De toutes façons, Jim était déjà mort, alors ce sérum, s'il ne le sauvait pas, ne pourrait rien lui faire de plus. Tara était allée trouver Spock, Nyota et Khan à la salle de téléportation. Le Vulcain traînait le surhomme derrière lui, comme un vulgaire morceau de tissu, et Tara l'avait aidé à le tirer. Elle ne souhaitait pas, elle non plus, offrir de considération à cet être qui avait causé la mort de son meilleur ami.

Puis il avait fallu attendre. Attendre le réveil de celui qui les liait tous, qui faisait qu'ils étaient bien plus qu'un équipage. Alors Scotty, Nyota, Chekov, Sulu, Spock et Tara étaient venus le voir à tour de rôle, tous les jours. Seul Bones restait en permanence auprès de lui pour surveiller son évolution. Et puis finalement, après deux semaines d'inquiétude permanente, le miracle se produisit et Jim ouvrit les yeux. Spock et Tara étaient auprès de lui, à cet instant, et un poids dont ils n'avaient pas conscience libéra leur poitrine. Spock, comme à son habitude, était resté parfaitement neutre et sans émotions, vulcain, alors que Tara s'était précipitée vers lui, le serrant contre son corps. Il fallut une profonde réprimande de Bones pour qu'elle daigne enfin le lâcher, et il ne fallut que quelques minutes à Jim pour que ses yeux se referment. Cet éveil n'avait pas été long, mais il était suffisant pour que tous soient soulagés.

Jim était sorti un mois plus tard de l'hôpital, et il avait été décidé en accord avec l'ensemble de l'équipe qu'il irait vivre chez Tara en attendant la fin de son rétablissement et la reconstruction de l'Enterprise. Chez elle, car en raison de son poste moins haut placé au sein de l'équipage, elle avait bien moins de formalités administratives à remplir et elle pouvait donc plus facilement rester avec leur ami.

Ils avaient appris que Sten et Dona avaient été victimes de la folie meurtrière de Khan. Ils étaient les derniers survivants de Tarsus. Leurs amis étaient là lorsqu'ils l'avaient appris, et ils avaient dû leur raconter leur rencontre. Nul n'avait voulu les croire, il était pour eux impossibles que ces deux personnes si souriantes aient vécu un tel enfer. Mais finalement, ils avaient cru leurs amis. Parce qu'on ne mentait pas sur Tarsus, et ils se rendaient finalement compte de quelques petits détails qui les trahissaient, comme le fait qu'ils faisaient toujours attention à leur alimentation, ou encore leur attitude étrange à la date anniversaire du massacre. Ils leur promirent d'être toujours là pour eux, peu importait quand, mais finalement, cette promesse était inutile, puisqu'ils la tenaient déjà depuis le début.

Et lorsque finalement l'Enterprise leur fût rendue et qu'on leur confia leur mission de cinq ans, l'Enterprise comptait un couple de plus à son bord. Jim et Tara avaient toujours été faits l'un pour l'autre, ils le savaient, mais leur rencontre n'ayant pas vraiment été appropriée pour cela, ils ne s'en étaient rendu compte que lors de cette pause dans le temps, cette année où il n'y avait rien eu d'autre qu'eux et leurs amis.

Leur mission quinquennale ne fut bien sûr pas de tout repos, l'Enterprise en semblait bien incapable, il y avait eu des attaques, des infiltrations, des planètes inhospitalières, des destructions de vaisseau... Mais l'équipage de l'Enterprise n'était pas un équipage comme les autres. Toutes les ethnies y étaient rassemblées, tous les états d'esprit, il y avait des amitiés incongrues, des couples opposés, mais il y avait un élément autour duquel tous se rassemblaient. Un élément central, catalyseur. James T. Kirk. Cet homme qui avait sauvé bien plus de vie qu'il n'en avait conscience, et autour duquel tous gravitaient comme autour d'un soleil.

Jim, petit Jim, guide Jim, fort Jim, était devenu Jim, grand Jim, guide Jim, fort Jim, mais jamais il n'avait changé, et il emmenait toujours avec lui une bande de gamins à l'âme brisée.