Solitude :

Un jour, Arthur Schopenhauer a dit : "Les personnes intelligentes ne recherchent pas spécialement la solitude, elles évitent juste l'agitation créée par les imbéciles."

En cet instant, Sherlock Holmes ne pouvait que se sentir en adéquation avec le philosophe allemand, sans pour autant connaître la citation ou même qui était Arthur Schopenhauer. La philosophie n'était, après tout, pas dans son domaine de compétences. Mais… Il était des vérités tristement universelles, partagées entre des êtres humains si hétéroclites qui pourtant se rassemblaient en un point : l'intelligence. C'était, du moins, ce que John Watson, médecin qui lui connaissait la citation et le personnage de Schopenhauer, pouvait conjecturer en cet instant sur l'état d'esprit de son colocataire excentrique semblant sur le point d'exploser alors que Mme Hudson et Mycroft discutaient.

Non pas que Mycroft ne soit pas intelligent, bien au contraire. Mais le rouquin était plus, selon le médecin, comme un caméléon. Il avait beau être hautain, il avait beau sans doute penser que Mme Hudson était une vieille grand-mère sotte et insupportablement normale, il demeurait le véritable gentleman en toutes circonstances, acceptant de converser sur les dernières actualités sans donner l'impression que le sujet l'agaçait, une tasse de thé en main. Mycroft savait revêtir le costume du mouton sous sa fourrure de loup féroce.

Sherlock, lui, était bien incapable de faire ce genre de choses, songea John alors qu'il vit son colocataire exploser de rage lorsque le sujet de la conversation passa du "Saviez-vous que Mme Smith a récemment…" au "Et je ne vous parle pas de la tête coupée que j'ai trouvée il y a moins d'une semaine dans le réfrigérateur !".

"Mme Hudson, si mon frère vous intéresse tellement, pourriez-vous avoir l'obligeance de le faire hors de ma vue ?! J'ai une affaire et je ne peux pas réfléchir si vous parlez et pensez constamment !" rugit-il, ses boucles brunes en pétard, ses yeux furibonds.

John but une gorgée de tasse de thé, observant l'expression peinée de Mme Hudson. Il remarqua l'exaspération brève dans les traits de Mycroft. Il remarqua le tumulte que ressentait Sherlock alors qu'il prit son violon, jetant dans sa musique agressive et douloureuse les émotions qu'il n'osait exprimer.

John observa Mycroft se rappeler soudainement d'autres affaires plus urgentes, laissant ainsi la pauvre Mme Hudson, les tasses de thés à moitié vides et le plateau de biscuits à ranger et débarrasser.

Le médecin soupira, finit sa tasse, puis se leva pour aider la grand-mère, ignorant l'air fermé de Sherlock. Il vida, puis nettoya consciencieusement les tasses, pour les sécher puis les ranger, et porta pour Mme Hudson le plateau de biscuits - elle avait mal aux doigts, ce qui à son âge était normal, et fut reconnaissante de l'aide.

Puis, offrant un sourire d'excuse au nom de Sherlock, John remonta les escaliers du 221B Baker Street, jusqu'à retourner au salon, où Sherlock avait arrêté de jouer, son violon dans une main négligemment adossée à sa hanche, son archet rabattu sur sa chemise alors que ses yeux clairs observaient la rue passante, analysant, pensant constamment dans ce cerveau en ébullition.

John soupira. Le détective allait probablement rester silencieux durant des heures, voire des jours, ressassant encore et encore la scène dans son palais mental, tout en essayant de la fuir en trouvant quelque prétexte - une nouvelle expérience, une vieille affaire non-résolue dont il était certain de pouvoir trouver la clé, un morceau de musique à composer. Mais dans un esprit si complexe que le sien, si actif que celui du détective, pouvait-il espérer fuir un sujet dans l'enceinte de son propre cerveau ?

John savait bien que non. Mais Sherlock niait en disant oui.

Le médecin s'assit dans son fauteuil habituel, reprenant son journal, n'arrivant pourtant pas à se concentrer sur l'article qu'il lisait. Ses yeux passaient constamment du papier morne en noir et blanc au dos du détective, à sa veste bleue froissée, aux expressions fugaces de son visage, à ses muscles tendus à bloc, à ses yeux troublés et pourtant bouillant de vie, d'émotions et d'énergie dans cet esprit si rationnel et dominé par la logique.

John observa son colocataire, tentant tant bien que mal de se distraire en lisant un livre, en écrivant un article sur son blog, en lisant les dernières revues de médecine, mais rien ne pouvait divertir son attention du jeune détective qui, sous le Soleil couchant illuminant les rues de Londres, demeurait immobile, son archet sur sa chemise blanche, son violon contre sa hanche, sa veste froissée et son corps crispé. John sentait ses propres sentiments bouillir face à ce mutisme du détective.

Sherlock l'avait prévenu, avant qu'ils ne soient colocataires. Mais est-ce que ça devait vraiment rester comme ça ?

Pour l'heure du dîner, Sherlock ne bougea point, ses yeux désormais rivés sur une rue déserte éclairée de lampadaires et John était trop troublé pour penser à commander quoique ce soit. Mme Hudson, elle, était probablement trop absorbée par l'une de ses émissions télévisées.

Lorsqu'à la confusion et au trouble de John se mêla la fatigue, ce dernier sut qu'il allait se coucher. Il riva ses yeux pour une dernière fois cette journée sur son colocataire, qui était resté dans la même position depuis cette après-midi. Il devait avoir mal, dans cette position. Mais il ne bougeait pas, ses doigts toujours aussi crispés sur l'archet et le manche de son violon. John prit une inspiration face à son colocataire, voyant son propre reflet dans la fenêtre que Sherlock scrutait. Il se demanda si le détective regardait son reflet aussi, en cet instant.

Portant à nouveau ses yeux sur son ami, il déclara, sa voix brisant le silence de l'appartement déjanté des deux amis, "Ils t'aiment, tu sais. Et ils savent que tu les aimes aussi."

Sherlock ne répondit rien, ne cilla pas. On aurait pu croire qu'il n'avait pas entendu. Mais John savait que ce n'était pas le cas. Soudainement gêné, fixant le parquet, John décida d'ajouter en guise de dernières paroles de sa part de la journée, "Et sache… que je t'aime. Tout en sachant que tu m'aimes aussi."

Soudainement honteux, maudissant l'audace qu'il avait eu quelques secondes auparavant, John décida de s'éclipser en voyant que le détective n'était pas d'humeur à répondre. Alors qu'il atteint la porte du salon, le médecin entendit la voix froide et cassante de son ami, "Je suis un sociopathe de haut niveau, John, je n'aime pas."

John prit une inspiration se rappelant une vieille expression anglaise : in for a penny, in for a pound. Puisqu'il avait commencé, tant qu'à faire aller jusqu'au bout, "Tu as beau être un sociopathe, Sherlock, tu es à différencier d'un psychopathe. Tu es capable de ressentir des émotions humaines."

Un silence. John pouvait entendre les battements de son cœur, ses yeux rivés sur l'escalier. Puis, le long et langoureux son du violon atteint ses oreilles.

Il n'osa pas se retourner. Mais il osa sourire, alors qu'il gravit les marches de l'escalier jusqu'à sa chambre.

Les personnes intelligentes ne recherchent pas spécialement la solitude, elles évitent juste l'agitation créée par les imbéciles.

Note de l'auteur :

Voilà, j'espère que cette courte histoire vous a plu :) N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, j'espère avoir su respecter les personnages.