Prologue

La première chose que le Comte de Rochefort remarqua fut le carrosse qui stationnait dans la cour du Palais-Cardinal. Si les chevaux étaient fringants et l'attelage élégant, la couche de poussière qui entachait les roues révélaient de longues heures passées sur les routes. Qui était donc ce visiteur ? Son Éminence l'avait expressément mandé ce jourd'hui. Il escomptait donc le lui présenter. Tout à sa réflexion, il ne prit pas garde aux monceaux de gypse que les ouvriers chargés d'agrandir le Palais-Cardinal avaient laissé traîner. Il évita de peu une mortifiante cabriole et poussa un juron en découvrant ses bottes et même le bas de ses chausses recouvert de cette poudre blanchâtre. La peste soit de ces interminables travaux ! Le maître des lieux ne cessait de vouloir embellir l'hôtel particulier dont il avait fait l'acquisition huit ans plus tôt, avec pour conséquence de vivre dans le plâtre et la poussière en permanence ! Certes, il comprenait le désir de Richelieu d'avoir une demeure à la hauteur de sa grandeur, mais c'était vraiment pénible !

- Son Éminence vous attend, déclara un des larbins du Cardinal.

Il était donc de fort mauvaise humeur quand on l'introduisit dans le bureau de son maître.

- Enfin, Rochefort ! J'ai failli attendre !

Il était trop rompu à ce type de réflexion pour la relever et, tout en traversant la pièce, considéra avec attention la femme qui faisait face au Cardinal. Elle était grande et mince, bien qu'il fût difficile de jauger sa silhouette enveloppée dans un long manteau de velours sombre. Elle avait rabattu la capuche sur ses épaules révélant une chevelure d'un noir d'encre qui retombait en boucles soigneusement ordonnées sur ses épaules… Il avait vu assez de femmes au saut du lit pour savoir qu'une coiffure pareille nécessitait un soin extrême. Puis, la visiteuse se tourna légèrement vers lui et un étrange frisson le parcourut. Alors qu'il saluait respectueusement, il ne parvenait pas à se départir de l'indéfinissable malaise qui l'avait saisi quand ces yeux azur avaient plongé dans son œil unique. Il baisa la main gantée qu'elle lui présentait avec raideur.

- Je voulais vous présenter la comtesse de Carlisle qui arrive tout droit de Bruxelles. C'est un de mes meilleurs agents.

Rochefort se crispa davantage. Ventrebleu, il aurait cru que Son Éminence aurait perdu le goût des espionnes ! Il ne manquerait plus que cette brune fût anglaise et il aurait l'explication du sentiment de déjà vu qui ne le quittait pas.

- Mais comme malheureusement pour l'heure nous ne pouvons pas faire grand-chose contre l'avancée des Espagnols, les talents de la comtesse me seront plus utiles à Paris. Je désire donc que vous vous chargiez d'elle…

Plaît-il ? Pardieu, cela faisait des années qu'il ne jouait plus les chaperons des donzelles auxquelles s'attachait Richelieu. Après l'abominable Anglaise, il avait dû éduquer une petite péronnelle blonde qu'ils espéraient jeter dans les bras du roi et qui avait disparu du jour au lendemain. D'ailleurs, depuis, Sa Majesté s'était éprise de la jeune demoiselle de Hautefort, qui était des plus hostiles au Cardinal. Que diable allait-il faire de cette comtesse ?

- Souhaitez-vous qu'elle détrône la Hautefort dans la faveur du roi ?

Il regretta aussitôt ses paroles. C'était assurément absurde ! Cette fille n'était pas vilaine, mais elle n'avait clairement pas l'allure de pucelle ingénue qui plaisait au si catholique roi de France. Il lui était difficile de dire précisément ce qui se dégageait de l'espionne du cardinal. Elle n'avait pas la sensualité vénéneuse de celle qui l'avait précédée… Au contraire, il y avait comme une barrière invisible autour de cette femme. Ce n'était pas le voile pudibond qu'on ressentait en présence d'une prude jeune vierge mais une sorte d'armure qui semblait promettre une mort lente et douloureuse à qui aurait l'audace de s'approcher d'elle. Sans parler de ces prunelles aussi acérées que poignards glacés… Pourquoi lui semblaient-elles familières ? Il n'aurait pas pu oublier cette femme, il en était convaincu !

- Je ne gâcherai pas les talents de la comtesse dans les entreprises aussi futiles, répliqua le Cardinal avec dédain. Je compte sur vous pour l'introduire au Louvre et lui apprendre tout ce qu'elle devra savoir.

Ainsi, c'était entendu ! Il allait devoir jouer les chaperons !

- Ne craignez-vous pas qu'on devine que madame est à votre service si c'est moi qui l'accompagne ? objecta-t-il avec sa déférence habituelle.

- C'est possible, mais tout au plus imaginera-t-on que j'essaie juste de placer une courtisane dans l'entourage de Sa Majesté. On ne se méfie jamais assez des femmes, et nous utiliserons cela à notre avantage. Je vous suggère donc d'aller sans tarder faire préparer des appartements pour la comtesse à l'hôtel de Rochefort.

- Bien, Éminence, répondit-il sans enthousiasme.


La jeune femme était tournée vers la fenêtre d'où elle apercevait le cheval du comte de Rochefort s'engageant dans les rues parisiennes.

- Vous voyez bien qu'il ne vous a pas reconnue, déclara le ministre.

- D'autres pourraient le faire.

- Cela fait cinq ans, Renée.

Même après toutes ces années, il était toujours étrange de l'entendre l'appeler par son nom de baptême. Mais son autre nom était bien trop tabou, même pour l'homme le plus puissant de France.

La plupart de vos amis ne sont plus à Paris, continuait-il. Et même si d'aventures, un de vos anciens compagnons vous reconnaissait, jamais il n'osera le révéler. Vous n'avez plus rien à craindre. Vous êtes sous ma protection.

Sa protection… Était-ce vraiment ainsi qu'il qualifiait l'emprise qu'il avait sur elle ?

- Je pense toujours que c'est une très mauvaise idée, Éminence. Il se passe beaucoup de choses dans le Brandebourg ou en Saxe. Ne vous serai-je pas plus utile là-bas ?

Elle était si mal à l'aise qu'il avait presque envie d'accéder à sa requête… Il songea au jour où il l'avait sortie du cul-de-basse-fosse où elle avait été jetée. À l'époque, il n'avait vu en elle qu'une arme efficace. Il n'avait pas oublié ses déconvenues avec sa précédente espionne mais aussi tout le parti qu'il pouvait tirer d'une femme qui n'avait rien à perdre. Il s'était dit qu'il suffirait d'être plus vigilant et de ne pas hésiter à l'éliminer si elle montrait le moindre signe de duplicité… Il n'avait pas escompté qu'il en viendrait à s'attacher à elle… Allons bon ! Ce genre de mièvrerie n'était pas son genre ! Néanmoins, il avait appris à la respecter. Elle était menteuse et rusée – et ça en faisait une espionne hors pair. Mais elle avait une forme de droiture et de loyauté qui… C'était d'ailleurs pour cela qu'elle avait accepté de devenir sa créature.

- C'est ici que j'ai besoin de vous, répondit-il d'un ton sans appel.

- Fort bien.

Si sa voix était toujours respectueuse, ses poings étaient étroitement serrés.

- Mais quand j'apparaîtrai au Louvre au côté de Rochefort, tout le monde devinera immédiatement que je suis à votre service.

- Votre crainte n'était-elle pas qu'on vous reconnût ? railla le prélat. En mettant Rochefort à vos côtés, j'évite justement que quiconque ne fasse le lien avec la personne que vous étiez autrefois.

- Pour cela, il n'était pas nécessaire de me faire loger chez lui.

Elle n'en dit pas plus. Elle comprenait pourquoi Richelieu lui imposait cette cohabitation au lieu de l'installer dans n'importe quelle autre demeure parisienne. Dans cette ville où elle avait vécu jadis, il allait veiller à ce qu'elle soit toujours sous bonne garde. Il lui avait épargné l'opprobre d'un procès, le déshonneur d'un pilon ou d'un échafaud et la déchéance de ceux qu'elle aimait, mais il ne lui avait pas rendu sa liberté et ne le ferait sans doute jamais. Tout confortable qu'il fût, l'hôtel de Rochefort ne serait qu'une nouvelle prison.