Le procès d'un amour

Je faisais face aux grandes portes noires qui menaient à la salle d'audience. J'étais seule. Enfin seule, c'était bien un grand mot. Il y avait du monde autour de moi, des journalistes, des aurors, des employés ministériels curieux. Mais personne n'était là pour moi. Oh non, j'étais bien insignifiante par rapport à ce qui se passait de l'autre côté de la porte. J'aurais aimé avoir quelqu'un pour me serrer brièvement l'épaule, pour me dire que tout ceci allait vite finir. Mais non, j'étais seule. Je pouvais sentir mon cœur battre à tout rompre dans ma poitrine. Il battait si fort que je n'entendais plus que ça. Je commençais à avoir les mains moites. Je les frottais frénétiquement l'une contre l'autre. J'avais froid, j'avais chaud, j'étais en panique. Subitement, la grande porte face à moi s'ouvrit et un homme à la mine fatiguée me fit signe de venir. J'écarquillais les yeux, redoutant ce moment et je dus lutter pour avancer. J'avais l'impression de réapprendre à marcher. Un pied devant l'autre. Gauche, droite, gauche, droite... L'étroit couloir me donnait l'impression de faire des kilomètres, mon rapport au temps avait significativement changé. Tout devenait lent et long, jusqu'à ce que je rentre dans la pièce et que la porte derrière moi soit fermée. Là, tout semblait revenir à la normale, si on omettait mon stress qui venait d'augmenter d'encore un cran.

On m'intimait d'aller m'asseoir sur la chaise centrale, exposée au regard de tous. Il ne m'avait fallu que quelques pas pour y arriver, mais j'aurais aimé que ça mette plus de temps. Je ne voulais pas sentir les chaînes se refermer autour de mes chevilles ou mes poignets. En fait, je ne voulais même pas être ici. Ce n'était pas ma place. Je finis par m'asseoir. À mon grand soulagement, les chaînes ne bougèrent pas. Je balayais la salle d'audience du regard, en essayant de faire taire ma peur. Face à moi, se tenait le Ministre de la Magie, des juges, des avocats, les membres du Magenmagot. À ma gauche l'accusation, à ma droite les accusés. C'est là que mon regard croisa le sien. Je crus que j'allais m'évanouir. Il semblait si différent depuis la dernière fois que nous nous étions vus. Pourtant, c'était récent. Il y avait quelques jours, tout au plus. Il était venu chez moi, nous avions bu un café, nous avions parlé de la guerre, de l'avenir incertain, nous avions partagé nos rêves. Nous nous étions serrés l'un contre l'autre dans une étreinte passionnelle. Puis il avait dû partir.

J'eus beaucoup de mal à détourner mon regard, mais il le fallait. Je devais rester concentrée, je devais faire taire l'angoisse qui me serrait le ventre :

« Miss Abigail Camillia Fleming, née le 17 juin 1961 à l'hôpital Saint-Thomas de Londres. Est-ce bien vous ?

- Oui, monsieur. »

Je balbutiais, je tremblais, j'étais terrorisée. Qu'est-ce que je faisais là au juste ? Je ne comprenais pas. Mais visiblement, mon interlocuteur n'avait que faire de tout cela. Il parlait d'une voix sèche, froide, tranchante. J'avais l'impression d'être une enfant qui se faisait gronder pour une très grosse bêtise. J'apprendrai plus tard qu'il s'agissait de Barty Croupton Senior, le directeur du Département de la justice magique. Je n'oublierais jamais son regard glacial :

« Savez-vous pourquoi vous êtes ici Miss Fleming ?

- On m'a demandé de venir, monsieur.

- Pourquoi vous a-t-on demandé de venir ?

- Je… heu… parce que je suis la dernière personne à avoir vu Sirius Black avant le… les événements du 31 octobre. »

J'avais des difficultés à parler, comme si ma bouche refusait de formuler mes réponses. Et son regard ne m'aidait pas du tout. Je prenais sur moi pour ne pas jeter un œil à Sirius, immobilisé et dans l'incapacité de parler. Mon cœur accélérait encore, prêt à sortir de ma cage thoracique. Mon esprit s'embrumait. Qu'est-ce que je faisais ici ? Oui, je l'ai vu. Et alors ? Je commençais à m'agiter sur la chaise, mal à l'aise :

« Miss Fleming, quelle relation entretenez-vous avec Black ?

- Nous… nous sommes… heu… amis, monsieur. Bons amis.

- Oh, vraiment ? Et ça fait longtemps que vous êtes de bons amis ?

- Et bien… heu… nous nous sommes connus à Poudlard, mais ça fait quelques mois que nous nous sommes… rapprochés. »

Je deviens rouge. Je le savais, je sentais mes joues me brûler. On me lançait des regards soupçonneux, on me dévisageait. J'étais une bête de foire, exposée à leurs regards courroucés. Mais qu'avais-je fait pour mériter ça ? Bien sûr, je savais pourquoi on l'avait arrêté. Il était impossible de passer à côté de l'information : James et Lily Potter ont été tués par le mage noir le plus redoutable du vingtième siècle et Sirius Black l'avait aidé. Il avait aussi tué son autre meilleur ami, Peter Pettigrow. Mais c'était inconcevable :

« Diriez-vous que vous êtes intime avec Black, Miss Fleming ? »

Surprise par la question, je ne pipai pas un seul mot. J'avais les yeux écarquillés et, inconsciemment, j'avais ramené mes genoux contre ma poitrine, comme pour me protéger. Qu'est-ce que c'était que cette question encore ? Qu'est-ce que ça pouvait bien leur faire sérieusement ? Il me reposa la question sur un ton brutal et implacable. Dans un éclair de lucidité, je me redressai tant bien que mal :

« Et bien, je… je crois que oui, Monsieur.

- Vous croyez ou vous êtes sûre Miss Fleming ? »

Malgré la honte de devoir ainsi étaler ma vie personnelle, je me redressai totalement et je déglutis. Je me devais d'être honnête. Sinon, quel crédit pourrait-on donner à mes paroles après :

« Je suis sûre, monsieur.

- Je vois. Et donc vous avez vu Black le 31 octobre, quelques heures avant la tentative d'assassinat de Harry Potter, celui de ses parents James et Lily Potter, puis de Peter Pettigrow. Vous confirmez ?

- Oui, monsieur.

- Lorsque vous vous êtes vus, a-t-il fait allusion à ce qu'il préparait ?

- Je… non monsieur. Bien sûr que non ! James, Lily et Pet…

- Répondez à la question Miss Fleming. A-t-il laissé entendre quoi que ce soit à propos de ses agissements à venir.

- Non monsieur. Bien au contraire. Quand il est parti, il m'a dit que c'était pour les retrouver.

- Que vous a-t-il dit exactement ?

- Et bien, je n'ai plus les mots exacts, mais il me disait qu'il avait une réunion importante.

- Mais a-t-il dit que cette réunion était avec les Potter et Pettigrow ?

- Non, mais ça a toujours été comme ainsi.

- Que voulez-vous dire ? »

Je restais un instant interloquée par cet échange. Est-ce qu'il connaissait les Potter ? Peter ? Ou Sirius ? Ils sont amis depuis Poudlard. Sirius et James étaient même connus pour faire les quatre cents coups ensemble, faisant perdre bon nombre de points à leur maison. Comment aurait-il pu trahir ses amis les plus proches ? Surtout pour le Seigneur des Ténèbres. Il était de notoriété publique que Sirius Black haïssait sa famille parce qu'elle soutenait sa cause et méprisait les gens comme moi, les nés-moldus.

Face à mon silence, mon interlocuteur se pencha vers moi :

« Miss Fleming, qu'entendez-vous par « ça a toujours été comme ça » ?

- Et bien, à chaque fois que nous nous sommes vus et qu'il devait partir, c'était pour retrouver ses meilleurs amis. James, Lily, Peter, mais aussi Remus.

- Mais ce soir-là, il ne vous a pas clairement dit qu'il allait les voir.

- Non, mais…

- Et lorsqu'il allait les voir, de quoi parlaient-ils ?

- Je ne sais pas monsieur. Je… ce n'étaient pas mes affaires et il préférait que je ne sache rien. C'était pour me protéger, je crois.

- Vous protéger ? Mais pourquoi quelqu'un comme lui voudrait vous protéger ? Vous êtes une moins-que-rien pour sa famille et lui.

- Il n'est pas comme sa famille... »

J'avais dit ces derniers mots d'une voix faible. J'avais l'impression d'être dans un piège. Qu'on m'avait fait venir ici pour que je dise quelque chose en particulier, quelque chose que je ne dirai jamais parce que c'était un pur mensonge, quoi que mon interlocuteur en pense :

« Ah ! Bien entendu. Vous êtes suffisamment proches pour savoir qu'il est sans doutes et sans failles, c'est bien ça Miss Fleming ?

- Et bien, c'est connu de tous que Sirius n'a jamais été d'accord avec les idées véhiculées par sa famille.

- Bien sûr, bien sûr. Comme c'est connu de tous, c'est forcément vrai. N'est-ce pas Miss Fleming ? Vous n'êtes pas du tout aveuglée par vos sentiments envers l'accusé. N'est-ce pas Miss Fleming. »

Je savais que ça allait être un moment difficile, mais je ne m'attendais pas à une telle attaque venant de la personne chargée de juger l'affaire elle-même. Il était évident que pour tout le monde il était coupable. Quoi que je dise, ça n'y changera rien. Je finis par baisser les yeux sur mes mains que j'avais posées sur mes genoux, en signe de défaite. Quelque chose coulait le long de ma joue. Je pleurais. La pression était tellement écrasante. J'avais l'impression de ne pas pouvoir respirer. Ils allaient avoir ma peau. Il ne pouvait en être autrement. Une voix de femme, plus douce, interrompit le silence pesant :

« Miss Fleming, quels sont vos sentiments vis-à-vis de l'accusé ? Pouvez-vous nous assurer que vous reconnaîtriez son implication dans le meurtre des Potter et de Pettigrow ? »

Je relevai les yeux vers celle qui avait parlé, séchant tant bien que mal mes larmes d'un revers de main. Il était évident qu'ils ne m'écouteraient pas, qu'ils ne me croiraient pas. Je n'étais pas de leur côté, alors ils n'avaient aucune considération pour ma personne. J'essayais de rassembler le peu de dignité qui me restait :

« Je ne vois pas ce que mes sentiments ont à voir avec le tribunal actuel. Vous me demandez ce que Sirius m'a dit le 31 octobre dernier. Je vous réponds qu'il devait retrouver les Potter. Avec tout le respect que je vous dois, l'accusation de Sirius ne tient pas une seconde debout quand on le connaît comme je…

- Comme vous le connaissez Miss Fleming ? Vous êtes donc certaine de le connaître par cœur. Vous pourriez jurer qu'il est innocent parce que vous pensez le connaître ?

- MAIS IL EST INNOCENT ! »

J'avais crié ces mots malgré moi. Je n'avais pas réussi à garder mon calme, mes défenses avaient fini par s'effondrer. Et à voir le reniflement dédaigneux du juge, c'était exactement ce qu'il attendait. Il leva fièrement la tête :

« Bien. Je pense que nous en avons assez entendu. Veuillez ramener Miss Fleming à la sortie s'il vous plaît. »

Il ne m'accorda plus aucune importance, se tournant vers les membres de la cour. Je n'écoutai pas ce qu'il disait. Toute mon attention était focalisée sur Sirius. Je plongeais mon regard dans le sien pour certainement la dernière fois. J'aurais aimé le prendre dans mes bras, lui dire que je me battrai pour lui, mais c'était malheureusement impossible. Dans son regard, je pouvais voir le désespoir, la colère, la tristesse, la douleur, mais aussi une petite étincelle. Une étincelle que j'avais déjà vu briller dans son regard lorsque nous nous retrouvions tous les deux. Il était reconnaissant. Reconnaissant que je continue de le croire et de le défendre.

Je finis par sortir de la pièce, l'esprit vide, le regard triste. À peine avais-je fait quelques pas que des flashs m'aveuglèrent, ça criait sans que je ne puisse comprendre un quelconque mot. Je fis quelques pas, les mains devant les yeux pour essayer de me protéger de la lumière trop vive et pour cacher mon visage. Une main me tira doucement par l'épaule :

« Miss, quel est votre nom ?

- Pouvez-vous nous dire ce qui s'est passé à l'intérieur ?

- Miss, s'il vous plaît, racontez-nous ce qui s'est dit ? »

Je n'avais jamais été partisane des journalistes. Ils me mettent mal à l'aise avec leurs questions, leur véhémence. Et maintenant que j'étais exposée à eux, je les haïssais de tout mon cœur. Ils se fichaient bien des traces de larmes sur mes joues, ils étaient prêts à me voler le peu de force qui me restait pour nourrir leurs stupides journaux :

« Écartez-vous, laissez-la passer ! Vous voyez bien qu'elle ne veut pas vous répondre. Miss Fleming, venez s'il vous plaît. »

La main qui m'avait prise par l'épaule me tenait fermement et une voix énergique prenait ma défense. J'aurais voulu m'accrocher à mon sauveur de toutes mes forces pour ne plus jamais le lâcher. J'avais besoin de lui. Cependant, je ne pouvais m'autoriser un tel comportement. Je me laissais donc guider jusque dans une petite pièce et je découvris qui était mon interlocuteur. C'était un auror. Alastor Maugrey. Il était impossible de ne pas connaître son nom. Il était sans doute l'auror le plus réputé pour son travail acharné contre le mage noir. Mais il n'était pas seul dans la pièce. Il y avait aussi Remus Lupin. Il semblait si mal en point. Incertaine, je restais près de la porte à les regarder tour à tour. Finalement, je murmurais faiblement :

« Toutes mes condoléances, Remus. »

Il semblait si mal. Je ne l'avais jamais vu dans un tel état. Il fit un léger rictus avant de répondre d'une voix morne :

« Alors ? C'est vrai ce qu'on raconte ? Il les a trahis ?

- C'est ce qu'ils croient… mais, Remus, il a besoin de toi. Il a besoin que... »

Un éclat de l'autre côté de la porte nous fit nous figer. Alastor fit un signe de tête dans notre direction et sortit. Je me tournai de nouveau vers Remus. Il avait la tête penchée en avant et le regard dans le vide :

« Ils étaient tout ce que j'avais. Désormais, je suis seul. Comment pourrais-je aider un traître ?

- Remus, non ! Tu ne peux pas…

- Je ne peux pas quoi ? Il les a vendus au Seigneur des Ténèbres et il a tué Peter pour qu'il ne parle pas. Comment peux-tu expliquer tous les moldus tués ? Finalement, il était comme sa famille !

- Il y a une explication forcément. Il ne peut pas avoir fait ça, ça n'aurait aucun sens ! Sinon pourquoi est-ce qu'il aurait passé autant de temps avec moi ?

- Pour avoir une couverture. Sirius Black ne peut pas être du côté du Seigneur des Ténèbres s'il traîne avec une née-moldue.

- Mais, je…

- Abigail, pourquoi est-ce qu'il n'a jamais voulu que vous sortiez officiellement ensemble ?

- Pour me protéger, ou parce qu'il ne voulait pas se…

- Parce qu'il avait changé de camp. Il n'y avait que cette raison-là possible. Tout concorde, Abigail. Toi qu'il cache, moi qu'il évitait, Peter qu'il tue et James et Lily qu'il… »

Sa voix se brisa à cet instant alors que les larmes qu'il essayait de contenir coulaient à flots. Maladroitement, je m'approchais de lui pour le prendre dans mes bras. Même si je n'arrivais pas à croire que Remus puisse penser que Sirius les avait trahis, je ne pouvais le laisser ainsi. Il était seul, désormais, il venait de perdre ses plus fidèles soutiens.

Alors que j'essayais de le calmer tant bien que mal, Alastor revint avec une mine grave :

« Il est condamné à perpétuité. »

Ces mots me firent l'effet d'un coup de poing. J'avais eu beau m'y préparer depuis que j'étais sortie de la salle, je n'arrivais pas à m'y résoudre. Ça n'avait aucun sens. Le sentiment d'étouffer me reprit. Il fallait que je sorte. Il fallait que je parte loin de tout cela. Je fis donc une dernière étreinte à Remus, lui promettant de lui envoyer un hibou rapidement, puis je saluai l'auror avant de m'enfuir loin du Ministère. À ce moment-là, j'ignorais encore que j'étais enceinte.