Un petit noël

Dans la Comté...

Il n'y a pas si longtemps, les arbres de la Comté perdaient encore leurs parures ocre. L'automne a tiré sa révérence depuis des jours, et l'hiver s'invite en catimini. Il instaure son règne et son envie de gouverner en maître. Les branches nues retiennent à grands peines, quelques flocons paresseux. Une neige tardive en plein mois de décembre, cela ne s'était jamais vu au pays de Monsieur Bilbon.

Quelle allure offrir à un bonhomme de neige dont l'embonpoint paraît si léger ? Il le faut dodu, et bien repu…mais aussi rond, cela est de bon ton.

Emmitouflés dans leurs lainages, les enfants du pays, se mettent à l'ouvrage, s'invectivant pour se donner du courage et cueillir la plus belle neige, se riant de leurs savantes cascades, comme de leurs nombreux atterrissages sur leurs fonds de culottes.

De sa petite fenêtre ornée de rideaux de dentelles, Monsieur Sacquet laisse son âme glisser vers de lointains souvenirs…

Lui aussi a bravé autrefois les éléments pour honorer son travail de bâtisseur de créature enneigé, lui aussi en a mangé du flocon...qu'en est-il , aujourd'hui, de sa jeunesse, des jours heureux, et des noëls en famille ?

Faut-il que le temps se charge de lui faire cruellement comprendre ce que l'évidence s'acharne à lui mettre sous les yeux ?

Rien n'indispose plus le semi-homme, qu'une évidence présentée en bonne et due forme. A celle-ci, l'on ne peut lui claquer la porte au nez !

Eh bien oui, le temps s'est écoulé sous le pont de sa vie, sans qu'il n'ait la moindre envie de le freiner un peu, mais il a encore bon pied, bon œil et assez de ferveur pour botter en touche ce malheur de n'avoir jamais trouvé femme à son coeur, ni perpétué son nom...un nom que n'aurait pas glorifié le hobbit, selon les dires d'un magicien de grand renom.

Gandalf, lui-même, lui fit reproche de son peu de témérité en regard des Touque, estimés, téméraires et courageux.

Fariboles que cela, pensait le petit homme alors. Depuis un aller et retour aux accents de dangers, l'on se plie en deux à son passage et le respect l'a rattrapé.

Le magicien gris l'avait bien compris, car plus jamais il ne fit cas de ses petits tracas de Hobbit, ses petites manies insignifiantes, comme ses tracasseries mal ordonnées, lorsque l'occasion de se rencontrer, lui était donnée.

L'aventurier a gagné ses lettres de noblesses et sa prestance auprès d'un mage dont le chapeau pointu ne contient pas de superflu.

C'est seul, dans sa salle à manger, que l'ancien aventurier réfléchit. Un hobbit pense... il pense même beaucoup, c'est un fait, et plutôt trois fois qu'une tant il y a de questions à se poser, mais à l'orée du réveillon de noël qui approche à grands pas, le dilemme de le fêter ou pas, taraude son esprit attristé.

Pour qui ces chants retenus prisonniers au fond de sa gorge ? Pourquoi préparer un souper de choix ? A qui souhaiter un joyeux noël, quand son regard ne rencontre que chaises vides et fauteuils désertés ?

Et si cela était pour lui ? Si les fantômes d'un lointain passé souhaitent s'inviter à sa table, il n'en serait pas moins le maître de cérémonie !

Partis depuis trop longtemps , Belladona Touque et Burgon Sacquet, ses parents, ne lui ont jamais autant manqué qu'en cet instant.

Bilbon se revoit petit , frêle et transi par un froid, autrefois, plus hardi. Le doux regard de Belladona posé sur ses joues rougies...le sourire bienveillant d'une mère manque à n'importe quel âge, pense-t-il soudain mélancolique.

Mais il ne sera pas dit qu'en cette nuit, son esprit tourmenté, s'en laissera conter.

Et le voilà qu'il frappe ses mains en un geste théâtral.

Que l'on me donne un temps, une étoile et un peu de bonne volonté, et je vais montrer combien un Sacquet peut être en mesure de relever un défi , surtout s'il ne s'agit pas d'un Sacquet de Besace !

Il n'y a pas si longtemps, le cœur de Monsieur Bilbon s'était ralenti, mais en cet instant, le voici raffermi, bien logé et paré d'un amour infini !

De casseroles en poêles en fonte, de couverts argentés, en verres de cristal, le repas s'improvise, et la table se pare de splendeur.

Mettre les petits plats dans les grands...cela il sait faire, tout autant que peler, éplucher, cuisiner, pétrir, agencer, poularde et confit, légumes dorés et fromages affinés, avant que ne s'annonce en grande pompe les desserts

imaginés par ce petit pâtissier.

Manger est un art chez un hobbit. L'on ne laisse rien au hasard lorsqu'il s'agit de contenter son appétit, il le sait bien notre ami !

Rien ne l'agace plus qu'un horaire contrarié par un souci inopiné. Une heure pour se sustenter, est une heure sacrée !

Du fond de sa cuisine, le cambrioleur l'affirme haut et fort, l'on ne saurait déranger un appétit bien né, car d'une telle naissance s'en suivra une dégustation de bon aloi.

Et il touille, remue, dispose, dresse et observe le résultat.

Un bien bel effort que celui-ci, pense-t-il, et soudain, il danse, il danse Monsieur Sacquet... il danse au beau milieu de son salon, pour se féliciter d'avoir, une fois de plus, honoré une mission de premier ordre.

Puis son regard se porte sur la vaisselle de porcelaine de Belladonna. Les reflets irisés du cristal renvoie mille images où la mélancolie vient d'élire domicile.

Les bougies exhalent une senteur de cire d'abeille...les plis de la serviette prouve combien l'on ne dîne plus souvent en compagnie ces temps-ci par ici.

Dehors, la nuit tombe. La noirceur invite les dernières petites gens à retrouver la chaleur de leurs logis.

Les bonhommes de neiges montent la garde, leurs carottes plantés au beau milieu d'un visage souriant. La peine n'atteint pas les personnes de glace, pas en cette veillée de noël.

D'un soupir, il s'éloigne de la fenêtre, alimente le feu dans l'âtre et observe sa table en fête.

Son estomac se rappelle à son bon souvenir. Eh bien, l'on n'abandonne point un ami sur le bord de la route, se dit-il en retrouvant le sourire. Alors qu'il pense, enfin, pouvoir profiter de son repas, trois coups et pas un de plus, font trembler le bois de la porte.

Qui ose le déranger ? Ne sont-ils pas tous attablés auprès de leurs cheminées ?

Il offrira bien volontiers l'hospitalité au voyageur de passage, comme cela fut le cas bien des années, avant que sa vie ne soit bouleversée par une aventure extraordinaire, sauf s'il s'agit d'un Sacquet de Besace !

Ces gens-là n'entre plus dans ses considérations et pourtant elles se montrent d'une belle largesse.

A nouveau, trois coups résonnent.

C'en est trop. Sa curiosité se mêle à sa contrariété.

Il tempête déjà, avant même d'avoir tourné sa clef dans la serrure :

- Que vous soyez pourvus des meilleures intentions ne fera pas forcément de vous le bienvenu chez Bilbon Sacquet, aussi je vous invite à réfléchir à deux fois avant de vous présenter à moi !

Son ton se veut rude, mais l'on ne trahit pas une nature généreuse en montant sa voix d'une tonalité, et lorsqu'il ouvre sa porte, il entrevoit un pan de son passé, un bout de son histoire à travers les traits d'un personnage toujours aussi curieux, quoique plus familier... Gandalf le Gris !

- Et partager un repas de réveillon, entre-t-il dans les bonnes grâces de celui qui le confectionna ?

Au vu de la brillance des yeux lui faisant face, l'istari* comprends qu'il vient de faire mouche et son sourire s'étire. Le petit cambrioleur se jette dans ses bras :

- Gandalf ! Il y aura toujours une assiette polie, posée et dûment remplie pour un ami de longue date.

La moue amusée du mage réjouit le petit homme. Comme le destin fait bien les choses parfois...le destin ou le désir de retrouver un ami cher, et voici que l'on s'étreint, que l'on sourit et que l'on chasse une petite larme, mais celle-ci contient le bonheur de se savoir en très belle compagnie.

Il n'y a pas si longtemps, Monsieur Bilbon Sacquet était seul, mais plus maintenant...c'est aussi cela la magie de noël.

Mais...l'on ne saurait faire languir des papilles impatientes, et sous le feu sacré de l'amitié, se vit enfin, un moment sacré.

Au dessus du logis brille de mille feux, une étoile...elle ne pâlira pas avant la venue du jour.

Elle éclaire le monde de sa bienveillance comme les petites gens le font de leurs amitiés.

Arakïell

Je souhaite à tous les lecteurs de passage, un noël enchanté. Que la magie perdure...

Istari : les Istari, littéralement, « Les Sages », sont un ordre de magiciens auquel appartiennent notamment Gandalf et Saroumane. Ils sont également appelés, Ithryn.