La véritable histoire

Du Petit Chaperon Rouge

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Première partie

A l'orée de l'hiver, alors que la neige étendait son blanc manteau sur ce monde, comme il en serait toujours question dans les contes de fées, le soleil tirait sa dernière révérence, bien content d'aller festoyer dans l'autre hémisphère et laissait à la lune, le soin de refroidir à souhait cette longue nuit de décembre.

Sur le chemin de la maisonnée de son ancêtre, Chaperon Rose trainait ses cuissardes fourrées et sa culotte en peau de lapin, lorsqu'elle entrevit sa terrible cousine toute de rouge vêtue. Qu'à cela ne tienne, elle s'approcha en sautillant. Têti et Têta, situés côté ouest, s'en donnèrent à cœur joie, tandis que Boobi et Booba, situés côté est, remuaient en cadence.

Toute à ses petits cris de souris, tant elle se trouvait ravie de posséder de tels atouts, elle se rapprocha de la petite fille et perçut le discours fallacieux dont Démonia abreuvait un garçonnet tout mignonnet, assis sur une souche d'arbre. L'enfant terrible, dos tourné, n'avait pas encore aperçut son aînée et couvrait sa victime de sombres prédictions :

- …alors viendra l'hiver, et il sera terrible ! Ton gentil papounet ne pourra plus rien ramasser dans votre minable champ de patates…sans ce précieux tubercule comestible, toute ta petite famille mourra de faim dans d'atroces souffrances, ce sera préférable, à commencer par toi parce qu'il faut bien montrer l'exemple, puis les autres suivront. Je vais même te dire comment tout ça commencera…vous vous affaiblirez, deviendrez des chiques molles, perdrez vos quenottes qui, de toute façon, ne vous servent pas à grand-chose, puis l'argent manquera pour payer vos impôts et vos nombreuses créances contractés au prix d'une réelle immaturité , l'on vendra votre bicoque pourrie, et ils ne vous restera plus que vos haillons tous rapiécés en guise de fortune. De là, la faim entortillera vos viscères nauséabondes, la douleur prendra le relais et sans cesse vous titillera…vous n'aurez plus assez de vos cordes vocales pour énoncer votre souffrance…

Le petit garçon se mit à pleurer à chaudes larmes, effrayé par le vilain bouquet de mots de la gamine maudite, laquelle persiflait contre l'oreille de sa victime toutes les délicatesses qu'elle entrevoyait pour lui :

- …ta gentille maman mourra…quelle dommage, mais enfin il faut bien s'en aller un jour pas vrai ? Ton paternel suivra dans la foulée, ce bon à rien, et ton affreuse grand-mère clamsera aussi…bon débarras entre nous soit dit, parce que les vieux ça sert pas à grand-chose. Tes petites sœurs…pff…les jolies petites sœurs…raides comme des passe-lacets qu'elles finiront…quant à toi, tu auras ouvert le bal en bon petit homme que tu es…

- Ouiiinnnn ! glapit l'enfant fort chagriné.

Chaperon Rose comprit combien la plaisanterie avait assez duré et interrompit le florilège de prédictions diaboliques de sa petite cousinette :

- Vas-tu enfin cesser de faire pleurer ce petit bout de mâle, mon ardente parente ?

Surprise d'avoir été interrompu, la rouquine se retourna en un mouvement rapide, faisant virevolter ses célébrissimes couettes :

- Quoi ?! Elle est pas belle mon histoire ? Je lui vends du rêve là !

- A d'autres, Chaperon Rouge !

De ses légendaires petits pas, la jeune femme s'approcha du garçonnet, prit un mouchoir dans sa poche et moucha le petit nez…fort encombré de la victime :

- Il ne faut point prêter attention aux fadaises de ma cousinette à la tête mal faite. Elle paraît impressionnante, mais au fond, elle n'est pas bien méchante…tout juste à-t-elle poussé un peu de travers…voilà, voilà, alors tu vas moucher ton joli petit nez tout crotté, cesser de faire pleurer ces jolis yeux qui, ma foi, en feront verser des larmes chez certaines lorsque sera venu le moment pour toi de penser à autre chose qu'aux patates de ton papounet, et pour finir, tu vas oublier tout ce vilain petit chagrin !

Quelques reniflements plus tard, le petit garçon, les yeux brillants, se remit de cette attaque tout en fourberie et planta son regard dans celui de Chaperon Rose :

- Vous z'êtes si bonne Madame !

- Ouh…la belle parole de mâle que voilà ! Tu as de qui tenir mon choupillon, oh et puis cesse donc de m'appeler Madame, je ne suis qu'une damoiselle toute pimpante et prête à suivre tous les enseignements dont l'on voudra bien m'emplir. Allez, pour te remercier de ta gentillesse, voici une petite sucette. Chaperon Rose adooore les sucettes ! Elle en a toujours sur elle ! Aujourd'hui Chaperon Rose va offrir l'une d'entre elles, d'une très jolie couleur rose bonbon comme sa célèbre culotte, à un gentil petit garçon qui lui aura fait la grâce de bien vouloir cesser de verser des pleurs à tous les vents. Allez zou, rentre chez toi mon choupinou et ne t'inquiètes pas pour ta famille. Personne ne mourra, vous passerez l'hiver bien au chaud, mamichou te fera de bons gâteaux, tes sœurs joueront avec toi, et tes parents se mettront à l'ouvrage pour vous offrir une nouvelle petite nichée au printemps !

Tout attentif au discours sirupeux de la jeune femme encapuchonnée de fourrure blanche, le bambin ouvrit de grands yeux et osa une question :

- C'est quoi une nichée ?

- Un résultat dans le genre de votre petite famille bancale, petit morveux ! lui répondit Chaperon Rouge en fronçant les sourcils ce qui faillit faire à nouveau le faire pleurer.

- Mais non mon petit choupi, cela ne sera qu'un petit frère ou une petite sœur…vois-tu les soirées d'hiver sont longues et il faut bien les occuper de la meilleure façon qui soit…

- Yep ! Une occupation de gens sans le sou. Un peu comme vous en somme…après tout, n'est-ce pas ce que vous êtes ? Ahahah !

- Chaperon Rouge, fait preuve d'un peu de commisération voyons ! Des personnes de belles naissances, s'adonnent, également, à cette petite tâche dont l'utilité serait, cependant, à prouver…et puis se reproduire est une question d'humanité. Il faut bien un nombre conséquent de populasse pour voler, piller, détruire et anéantir ce que Dame Nature a eu la malchance de nous confier.

- Eh ben voilà au moins une chose sur laquelle on est d'accord ma cousine et si là-dessus je crache un coup, ça deviendra presque une parole à graver dans le marbre ! Ils vont être nombreux à se retrouver devant mon paternel la peur au ventre et le mensonge aux lèvres !

- Je pense que chacun aura son ticket, en effet. Et puis tu sais, Chaperon Rouge, ce n'est pas parce que l'on énonce une vérité criante, que l'on doit obligatoirement s'en glorifier. Il faut faire preuve d'humilité et d'un peu de compassion pour ceux dont les esprits limités se bornent à ignorer les apparences.

L'enfant maudite tourna sa tête à gauche, à droite, au-dessus, sous elle avant de répliquer armé de air mauvais :

- Compassion, humilité…c'est qui ces mouflettes ? Jamais entendu parler et c'est pas près de changer !

- Ne l'écoute pas mon petit quart d'homme ! De toute manière, il n'y a pas de honte à être pauvre. Monsieur le curé vous a promis son aide si l'hiver devenait trop pénible. Et puis…j'ai offert quelques petits sous à ton gentil papounet et crois-moi, le petit papa noël ne vous oubliera pas.

- Argh…tu dégoulines de bonté ma cousine…ch'sais pas comment tu fais !

- Ce n'est pas parce que je porte des jupes courtes que mon cœur n'a pas trouvé sa place dans ce joli paysage ma cousine rouge !

Rasséréné, l'enfant rentra chez lui, et les deux cousines aussi.

Chemin faisant, elles croisèrent Le Petit Poucet, lequel se hâtait de porter une missive de grande importance au monarque qui semblait fort satisfait de ses services. Depuis que le jeune garçonnet occupait ce poste honorifique de « Facteur personnel de Sa Majesté », il ne sentait plus enfler sa gloire, aussi Chaperon Rouge se chargea de le faire redescendre de quelques barreaux sur l'échelle du pouvoir, surtout lorsqu'elle l'aperçût chevauchant sa petite ponette dont les nombreux rubans roses noués sur sa crinière par Chaperon Rose elle-même, voletaient au vent d'hiver. Bien entendu, la sale gamine ne put s'empêcher de railler le petit personnage et sa légendaire monture :

- Non mais vise-moi ça ma cousine ! Ah y sont beaux ces péquenots ! Alors ponette, pas encore débitée en steak hachés ?

Pour toute réponse, l'équidé effectua une ruade fort bien étudiée, à ceci près qu'elle ratait toujours l'enfant terrible protégée par son vent mauvais lequel l'a fit se déplacer de quelques centimètres :

- Allez, désespère pas, tu finiras bien par y arriver un d'ces jours par y arriver ! Quant à toi petit goupillon, quèque tu transportes ? Hein ? Fais-moi voir un peu !

- Jamais ! Il faudra me passer sur le corps !

- Eh ben ça devrait pas être bien difficile face au gringalet qui babille devant moi comme un crétin ! Ahahah !

- Pourquoi es-tu toujours énervée après moi ? De plus, tu t'exprimes toujours fort, au point de déranger mon ouïe et celle de bien des gens par ici.

- Non mais t'entends ça la cousine ? Mais c'est que notre petit facteur s'exprime comme les gens de la haute, quant qu'il n'atteint pas la hauteur d'une poubelle ! Alors comme ça je dérangerais l'ouïe de pas mal de monde ? Où sont-ils ces branquignoles, ces manges foins, ces rats galeux, ces poules bancales ? Allez, qu'ils osent venir me dire ça entre quatre z'yeux !

- Euh…pourquoi quatre yeux ? se demanda le Petit Poucet en se grattant la tête.

- Allez, cherche pas, tu vas faire du mal à ton ciboulot ! Et mon vent mauvais alors ? Ça vaut bien une paire en plus pour entrevoir le Mal que j'trimballe avec moi.

- Faut pas dire ces choses-là Démonia ! Après le méchant Diable viendra nous tirer par les pieds, il nous rendra aveugles, il prendra possession de nos têtes et on bavera tous comme des limaces malfaisantes !

Et le garçonnet forma deux paires de cornes avec ses doigts qu'il dirigea vers la terre en crachant sur le sol, c'était plus sûr pour contrer le mauvais sort.

- Mais quel débilos ! Tu crois que c'est ça qui l'empêchera de venir vous maudire jusqu'à la treizième génération ? Pauvre tâche ! En plus toi tu y échapperais certainement parce que ta tête elle est tellement vide qu'on entend le vente souffler dedans ! Ahahah !

Une fois de plus, Chaperon Rose intervint et apaisa les montées de colères de sa cousine rouquine :

- Taratata ma cousinette, personne ne viendra maudire personne, j'y veillerai.

Un vent malicieux souleva sa jupette en poil de chat, (il fallait bien garder au chaud le garde-manger de ces messieurs jolis), avant que le rire cristallin de la donzelle ne s'élève dans les airs :

- A toi il ne te fera jamais rien le Diable, Chaperon Rose parce que t'es trop gentille ! affirma le Petit Poucet de sa voix de crécelle.

- Oh…tu es trop mignon mon Poucinet. Allez, termine ta mission et rentre te mettre au chaud. Au fait, comment se porte tes parents ?

- Fort bien, je te remercie, Chaperon Rose. Ma mamounette attend des jumeaux pour l'été prochain.

- Encore ? S'écria la rouquine en grinçant des dents. Ton paternel est un cas pour la science, je vois pas d'autres explications !

- Papounet dit toujours qu'il possède une rivière très poissonneuse…

- Tu parles ! J'te dis pas les espèces de poisson qu'elle doit contenir sa rivière polluée ! Ahahahah !

Chaperon Rose émit un petit rire sonore. Quelquefois sa cousinette sortait quelques perles d'entre ses lèvres qu'il faisait bon entendre !

Petit Poucet haussa les épaules et s'en fut terminer sa course.

Ah…comme il faisait bon prendre des nouvelles de son voisinage dans le fabuleux pays des contes de fées ! Un doux climat de paix et de sérénité régnait offrant une harmonie sans pareille…enfin, mis à part lorsque les lecteurs délaissaient leurs beaux livres reliés de cuir vieilli, et que tous ces glorieux personnages vivaient enfin pour eux-mêmes.

Cela se produisait en catimini car, il allait de soi que personne ne se devait de connaitre les véritables personnalités peuplant ce pays merveilleux. Il était bien plus convenable de laisser penser le contraire et imaginer des mamans radieuses, des bambins sans le moindre défaut, des princes auréolés de lumière et de gentillesse et des fées parées de douces effluves à la senteur de fleur d'oranger.
C'était sans compter sur la narratrice qui s'employait, parfois au péril de sa vie, à prouver le contraire !

Mais nous n'étions plus à ces considérations, lorsque les deux Chaperons, la rose et la rouge, parvinrent non loin de leur habitation.

Déjà au loin, se profilait la silhouette massive de…la chaumière et non celle de l'Arrière-mère-grand ! Il ne fallait pousser tout de même car l'ancêtre prenait bien soin de surveiller le peu de ligne qui lui restait. Cabrioler dans les clubs libertins exigeait, tout de même, un certain entrainement, comme une mise en beauté de tous les instants. Enfin…mise en beauté…tout était relatif, mais pour son âge vénérable et vénéré, la vieille dame ne s'en sortait pas trop mal.

Mises au banc du village, l'ensemble des Chaperons et leur formidable aïeule, ne correspondaient en rien au modèle parfait des personnages lisses et polis des contes de fées. A chacun de leurs pas, se reniflait le parfum du scandale et bien mal loti aurait été celui qui aurait su en expliquer l'origine. Il était bien plus sympathique de médire à qui mieux mieux et colporter toutes sortes de ragots dont l'on ne savait plus très bien où ils avaient pris naissance. C'est que les villageois du pays merveilleux des contes de fées aimaient leurs prochains ! Enfin…à leur façon !

Cette nuit-là, dans la petite maisonnée de l'Arrière-Grand-Mémé, se tenait une discussion fort animée. Deux femmes et demie, à savoir, l'Ancêtre, Chaperon Rose, et Chaperon Rouge, menaient grand train, un discours sur le genre humain.

A leurs yeux, éliminer le féminin était comparable à un réflexe. Ne restait donc que le genre…masculin ! Et elles en avaient à dire les gredines ! Il y avait entre ces quatre murs, trois générations et demi de libertines ! La demi portion, Chaperon Rouge, peinait à entrer dans ce cercle vicieux étant donné son jeune âge et sa lente croissance, contrairement à son esprit vif bien plus habitué à dispenser la mauvaise parole comme ses perles.

Chaperon Rose, petit concentré de phéromones sur pattes, ne cessait de minauder comme à son habitude. Devant une tasse de chocolat mousseux à souhait, leurs bavardages auraient excité une mouche en plein vol tant elles ne portaient pas les gants des grands soirs pour lâcher leurs belles paroles :

- Alors ! Il se dit par ici et plutôt là…commença l'Arrière-Mère-grand.

- Non, non, non mon ancêtre jolie, l'interrompit Chaperon Rose. Tu confonds toujours le sens des paroles de notre bon libertin numéro un de sa promotion, Prince Charmant pour ne point le nommer. Sa devise est : il se dit ici et là, et plutôt là qu'ici d'ailleurs…

- Ce freluquet veut toujours paraitre exceptionnel quand il ne vaut pas les quatre fers d'un chien !

- Ah…il te cause bien des soucis on dirait ma vieille mamichette. Hum ? Je vais quand même pas t'appeler mon ancêtre jolie ! Si ? Avec ta tête, un poil tordue…faudrait pas charrier la morue avant d'l'avoir pêcher quand même !

Comme de bien entendu, un petite pitchenette atterrit sur l'arrière du crâne de cette petite fille aux manières indélicates. Il fallait dire que le vent mauvais l'accompagnant sans cesse y était pour beaucoup. Tous dans le village, la craignait et la surnommait « l'enfant du Diable », ou plus communément « El Diabolita », voire tout simplement « El Démonia » c'était bien plus fun et les gentils habitants travailleurs du village Poliavy ne se gênaient pas, de temps à autre, pour ne pas dire à chaque fois qu'ils croisaient son passage, de cracher à terre. Bien entendu, comme toutes belles personnes qui se respectaient, il fallait cracher vite et sans se faire voir. Le courage leur allait comme un gant !

Et que dire des femmes et des enfants, qui l'évitaient comme la petite vérole chez le bas clergé ! Mais, peu lui importait, car en somme, cela lui plaisait et lui offrait, sur un plateau d'argent, l'opportunité de s'amuser à ses heures, avec tous ces gens aussi bien, culs-bénits que bien-pensants :

- Et pourquoi ma cousine est toujours ta préférée et celle de tous les messieurs qui croisent sa route…hein ? questionna la rouge. Moi aussi j'veux qu'on reluque mon pétard et qu'on bave sur mes deux œufs au plat. Bon pour l'instant y'donnent pas envie sauf à des affamés peut-être, mais bientôt…avec mon opération de prévue…

- Taratata ma petite cousinette à la tête mal faite, il ne faut point toucher à ce que Dame Nature t'as offert. Lui répondit Chaperon Rose la bouche en cœur.

- C'est qui cette greluche ? J'vais m'rappeler à son bon souvenir !

- Mais tu sais, moi je n'ai rien demandé du tout. Tout m'a été offert !

- Ça…petite démone, c'est le résultat de sa petite chute dans le chaudron de la mère Gasgaroth ! intervint l'ancêtre.

- La vieille bique de sorcière qui officie à l'orée du village ? interrogea l'enfant malfaisante.

- Celle-là même, lui répondit la mémé. Il se trouve qu'un jour, il y a de cela fort longtemps lorsque Chaperon Rose n'était qu'un petit bébé rampant comme un ver de terre, Gasgaroth avait préparé un petit quelque chose dans son gros tas de chaudron en cuivre. Alors qu'elle était occupée à mettre en flacon l'essentiel de sa recette, nous toquâmes à sa porte, moi et Chaperon Rose dans mes bras…

- Vous toquâtes ? railla Chaperon Rouge.

- Nous toquâmes ne t'en déplaise enfant du Malin…Gasgaroth vint nous ouvrir et je commençai à lui soumettre la demande pour laquelle j'étais venue et dont tu ne connaitras pas la teneur…

- Ah…laisse-moi deviner l'ancêtre, l'interrompit sa petite fille…un aphrodisiaque ? Une poudre à faire lever les concombres galants ? Un breuvage pour faire dresser fièrement les petits soldats de ces messieurs ?

- Cause toujours tu m'intéresses petit gnome !

- Laquelle se trouve être la fille de ta propre fille, ma mémé !

- Cesse donc de remuer le couteau dans la plaie ! Je n'ai qu'à voir ta petite pogne pour me rappeler combien ma niaise de fille s'est laissé embobiner par un porteur de boules des plus malfaisants !

- Yep et non des moindres. Bon, où qu't'en était ? Faut pas arrêter les vieux quand y jactent c'est mauvais pour le peu d'mémoire de poisson rouge qui leurs restes !

- Maleddetta * ! C'est pour cette même raison que j'ai tenu à distendre les liens de famille et te présenter aux yeux de tous comme mon arrière-petite-fille.

Comme à l'accoutumée, la petite fille grinça des dents en se bouchant les oreilles tout en répliquant par une ignoble grossièreté qu'il ne fut pas bon de répéter par ici. Une fois calmée, l'ancêtre pu reprendre le cours de son récit :

- Pourquoi tu persistes à me parler en italien ? Je comprends pour le latin…argh…mais pour celle du pays d'la botte ?

- Le latin est amour pour moi, petit chancre, car c'est la seule qui te cloue le bec in petto ! Et pour l'italien c'est parce qu'elle est celle des serviteurs du Très-Haut, donc, l'un dans l'autre, j'arriverai toujours à te coincer, misérable mini représentation du Mal ! Enfin, quoi qu'il en soit, reprenons mon histoire. Pendant que je discutais de ma…hum…demande un brin spéciale, Chaperon Rose, grimpa sur la chaise de la sorcière, posée à côté du chaudron, heureusement refroidi. Le temps pour cette chamelle de mettre en pot le produit de son labeur, le chaudron s'était assoupi en ronflant.

- Oh…trop chou ! répliqua la jeune femme en posant son menton sur ses mains en coupe.

- Oui, si l'on veut. Il avait toujours eu une prédisposition pour piquer du nez celui-là, comme sa maîtresse un brin déglinguée. Enfin…Chaperon Rose, toute à son jeu de grimpette agrippa le bord du récipient de cuivre, se pencha et plouf…on ne la vit plus. J'ai cru mourir de peur ce jour-là…

- Oh…quel dommage que cela ne fut point le cas ma mémé adoré !

- Je remercie ta considération à l'égard de ma santé petit avorton, mais ton aïeule est encore capable de jouer du trombone à coulisse sur toute une chorale de beaux messieurs !

- Petite coquinette de Mère-Grand ! Trop choupinou ! miaula la Rose.

- Laissez-moi reprendre ma narration, crotte ! Je pensais donc qu'elle s'était noyée et réfléchissais déjà à la façon dont j'allais annoncer la terrible nouvelle à sa folle de mère, lorsque nous nous approchâmes Gasgaroth et moi et aperçûmes ce beau bébé joufflu éructer sous nos yeux et pousser un adorable « areuh ! » tout doucereux avec ses yeux rieurs et sa bouche en cœur ! Comment résister à cette petite gueule d'ange ? Il restait au fond de ce gros pot de cuivre ronfleur un petit chouilla de potion…hum…enfin de sa recette et ce bébé gazouilleur, en avait avalé une petite partie, si bien que les effets n'allaient pas tarder à se faire ressentir. En effet, dès lors que nous quittâmes …

- Que vous quittâtes ? intervint, une nouvelle fois, la petite-fille au regard malicieux.

- Que nous quittâmes, ne t'en déplaise pour la seconde fois !

- Oh, mais ça m'déplaît pas plus que ça, ma mémé. J'admire ta narration aux accents de bonne conjugaison…entre autres.

L'ancêtre zieuta sa petite-fille d'un œil noir avant de reprendre sa narration :

- Je disais donc…dès lors que nous quittâmes l'antre de cette vieille chouette déplumée de sorcière scabreuse, tous les messieurs que nous croisâmes sur la route, stoppèrent leurs marches et babillèrent avec cette enfant aux joues roses. Il fallait voir leurs yeux pétiller et leurs mains caresser la tête blonde de cette enfant.

- Ouaip ! Du pain béni pour toi tous ces gogos à porter de babines…hein l'ancêtre ?

- Basta cosi* Chaperon Rouge !

La démone plissa les yeux en émettant une grimace des plus charmantes avant que son ancêtre ravie de ce petit tour joué, ne reprenne le fil de son discours :

- Et lorsqu'il était l'heure de donner le biberon à ce bébé rose et potelé, elle n'était pas la dernière à mâchouiller goulument la tétine de son biberon. Une vorace cette enfant !

- Mmh…, j'adore toujours autant téter !

- Ça pour sûr que tu n'as pas oublié comment l'on faisait ! (L'ancêtre avala une rasade d'alcool avant de poursuivre.) Argh…ça rince bien l'conduit ! Bref…une fois terminée, cette petite poupée éructait en souriant, tout en prononçant ses célébrissimes « Areuh » à qui mieux mieux. Il n'était pas rare qu'elle ne mouille leurs pantalons malgré ses couches roses, et les messieurs, ravis, riaient à gorge déployées en faisant sautiller l'enfant prodige sur leurs genoux cagneux !

- Ah les glands ! répliqua Chaperon Rouge. Comment peut-on se montrer niais à ce point ?

- Voici une question que je me suis toujours posée, répondit sa mémé en levant les yeux aux cieux. Toujours est-il que le bébé joufflu devint une ravissante petite fille toujours aussi populaire auprès des jeunes garçons dans la cour de récréation et bien moins auprès des petites guenons fières rejetons de leurs dindes de mères !

- C'est si chou tous ces souvenirs…tu ne semblais pas tenir les mamans de ces « rejetons » en estime mon ancêtre jolie.

- Cesse donc de la gâter de jolis noms elle pourrait y croire…pas vraie ? ajouta avec un air mauvais la petite fille.

- Silencio ! Ma vieille croûte est encore capable de faire moult pirouettes de son corps perclus de rhumatismes après des décennies de libertinage et ce ne sont pas ces vieilles chouettes desséchées de femmes mariées à des maris infidèles, qui pourront me contredire ! Bien sûr qu'elles ne nous ont jamais apprécié, et pour cause, libertine de mère en fille c'est un sacré bagage à trimballer non ? Et comme nous n'avons jamais eu de porteur…enfin bref, que l'une d'entre elles ose venir me faire des reproches, et je grimpe sur son mari devant ses yeux de grenouille de bénitier.

Chaperon Rouge ouvrit de grands yeux avant d'éclater de rire en applaudissant la dame d'un certain âge ou d'un âge certain, c'était selon :

- Yep ! Ça c'est envoyé la momie !

- Tais-toi donc où je vais couper ta langue fourchue de serpent venimeux !

Il fallut toute la bonne volonté de Chaperon Rose pour remettre de l'ordre dans ce discours légèrement foireux. Comme dans tout bon conte de fée, les protagonistes finirent par se calmer :

- Enfin…devenue adolescente, notre fière Chaperon Rose continua à remuer ses dentelles et ses frous frous tout comme son croupion dodu d'ailleurs. Tous les boutonneux du village rêvaient de lui mettre la main aux fesses, mais aucun n'y parvint.

- Les crotteux ! renchérit la Rouge.

- les hommes du village, eux, savaient mieux y faire et elle n'eut jamais rien à demander tant ils lui offraient tout ce qu'elle désirait sans jamais avoir à s'allonger contrairement à ce que pensait les pots d'chambre fêlés servant de d'épouses à ces messieurs…hum…fort bien bâtis je devais le reconnaitre.

- Enfin, ma mamouchette, vint enfin le moment où je sus prendre mon envol et non des moindres ! conclut La rose avec un sourire espiègle.

- Ouaip, et t'en as profité pour en faire décoller quelques-uns avec toi la cousine !

- Si fait et les atterrissages ont été périlleux. Mais enfin…l'on parle de mes exploits, mais…j'aimerais bien ma mamoune adorée que tu nous contes l'histoire de ma cousinette à la tête mal faite, Chaperon Rouge…

L'ancêtre souleva un sourcil, posa son regard sur la demi-portion vénéneuse, laquelle lui rendit un sourire pervers, avant de reporter son attention sur la poupée blonde aux cheveux torsadées de bouclettes :

- Ma fille, l'affaire est grave, et demande une narration des plus pointilleuses. Après tout, il serait peut-être temps que cette enfant du péché ne connaisse les conditions qui lui ont valu de naître. Passe-moi donc ma flasque de gnôle je sens que je vais en avoir besoin, mets une bûche dans l'âtre et pose sur la table l'assiette de saucisses qui me fait de l'œil depuis tout à l'heure.

Un petit ricanement démoniaque s'éleva dans les hauteurs du plafond de la petite maisonnée toute en bois, construite par un bûcheron autrefois, amoureux de la vieille dame. Cela avait ses avantages d'avoir les faveurs des mâles, car elle non plus n'avait point eu à acheter grand-chose dans sa longue vie pas encore tout à fait finie.

Aussi, appréciait-elle encore aujourd'hui les petits cadeaux de ses derniers courtisans pas encore assez vieux pour se passer de leurs passe-temps favori.

Une fois le feu ravivé, la flasque de gnôle sur la table et l'assiette de saucisse posée devant l'Arrière-Mère-grand, cette dernière commença par avaler une rasade d'alcool ce qui lui fit plisser les yeux et pousser un grognement de satisfaction :

- Il n'y a pas à dire, ce vieux débris de Gasgaroth sait encore de quoi elle parle en matière de bibine ! Bon sang…ça vidange bien la tuyauterie ce tord boyaux ! Alors…voici donc comment la vie d'une innocente jeune fille, enfin, innocente, elle aurait bien fini par suivre la renommée de sa mère légendaire, MOI en l'occurrence, bascula dans l'extraordinairement malsain.

- Ah pour sûr ! Une mémé comme toi, on va pas la r'trouver sur les paquets d'gâteaux ! confessa le petite Chaperon Rouge.

- Bien sûr la punaise, car elle a toujours eu bien mieux à faire qu'à s'emmerdouiller à confectionner de la pâtisserie pour des morveuses dans ton genre ! Reprenons ! Pour commencer, par ce qu'il est nécessaire de toujours tenir un bout de l'histoire avant qu'elle ne s'échappe en route, et celle-ci aurait plutôt envie de prendre la fuite tant elle peine à être contée, je dois vous rappeler combien ma sotte de fille a toujours eu une prédisposition pour la rêverie, le sentiment, la naïveté, bref…c'était déjà une proie facile alors qu'à son âge, je chassai déjà dans la cour des garçons, mais bon…je pensai qu'à la puberté, la donzelle se dévergonderait enfin et en ferait baver à tous ces porteurs de nouilles ! Souvent, il arrivait au Petit Chaperon Blanc, surnommé Lutécia

- C'est l'nom de ma mère ? interrogea La Rouge.

- Quoi ! Et alors ? Tu trouves à redire petit asticot ?

- Avec un sobriquet pareil, elle entrait déjà dans la vie par la grande porte la mamounette !

- Stai zitta * ! Lutécia, disais-je, passait les trois quarts de son temps à rêvasser dans la forêt toute proche. Ma dinde de fille espérait y croiser le prince charmant…comme si ce genre d'escogriffe n'avait que cela à faire…ah…miséroïdes. En fait, le fils de nos vils souverains pensait plutôt à courir les gueuses des clubs libertins dans le village à l'orée de ses terres. Toujours la quenouille à sec, ce glandouillon ne cessait de faire vocaliser la gent féminine de tout son royaume. Il était connu comme le loup blanc dans les plus fameux donjons du pays.

- Qu'est-ce qu'il allait faire dans ces fossés ?

Chaperon Rose et l'ancêtre se mirent à rire en se lançant un regard complice :

- Nous ne parlons pas du même genre de donjon petite poulette jolie, mais d'un endroit où les messieurs aiment beaucoup faire joujou avec des dames harnachées comme des chevaux de traits ! lui répondit d'un air malicieux sa célébrissime cousine.

- Yep ! Il faut croire que j'ai pas encore saisi toutes les subtilités de votre monde décadent ! Harnachées comme des chevaux de traits…eh ben…y doit leurs manquer une bonne case à ces glandouillettes !

- Bon…allez-vous enfin me laisser le champ libre pour poursuivre ma narration, oui ou crotte ? s'énerva la vieille dame.

- Eh ben faut pas t'emballer comme ça l'ancêtre ! Allez, r'garde donc comme ta mignonette arrière-petite-fille va se tenir sage et t'écouter, re-li-gieu-se-ment !

Un sourire malsain s'étendit sur la face lunaire de la petite avant qu'elle ne s'asseye poliment sur une pile de coussins positionnés sur sa chaise.

L'ancêtre se servit un petit gorgeon pour la route, l'avala cul sec et frappa dans ses mains trois fois :

A suivre…

· Maleddetta : maudite.

· Basta cosi : ça suffit comme ça.

· Stai zitta : tais-toi.

· Silencio : silence.