Très chères lectrices et chers lecteurs occasionnels, permettez-moi de vous souhaiter une très bonne année 2021 : je vous souhaite qu'elle soit plus douce que n'a été 2020...

Mon absence prolongée sur ce site s'explique par diverses raisons personnelles ainsi que par un blocage complet sur une de mes fics en cours. Je m'éloigne un peu du fandom de Star Trek et je suis en train de me concentrer sur deux projets d'écriture un peu différents : un roman original que j'ai terminé il y a peu de temps et que je suis en train de relire, ainsi qu'une fic parallèle à Star Trek, dont je n'avais publié ici que deux chapitres sans savoir où j'allais : "Lucy in the sky". J'en ai rédigé le plan (plus de 50 chapitres) et je suis en train de l'écrire (5 chapitres rédigés), mais pour éviter de reproduire ce que j'ai fait à maintes reprises (vous laisser en plan au beau milieu de l'histoire), je ne la publierai que lorsque je serai vraiment bien avancée dans la rédaction.


III. La lutte

Know your enemy.

JOUR 17

6h48

– Monsieur Spock, l'expérience qu'a menée l'équipe du laboratoire 6 sur les minéraux prélevés à la surface de Phosca III n'a rien donné.

Le Vulcain regarda fixement le panneau mural sans répondre au lieutenant Masters. Il fallut qu'elle l'appelle à deux reprises pour qu'il articule enfin les mots qu'elle attendait de lui :

– Vous pouvez l'interrompre l'expérience.

– Bien, commandant.

Spock coupa la communication et resta quelques instants immobile, les yeux rivés sur le mur.

Aucune de ses tentatives de fuite n'avait été couronnée de succès.

Il y en avait eu quinze. Une par jour. Elles avaient toutes été minutieusement organisées. Et toutes avaient échoué.

Il en était arrivé, en se réveillant une heure auparavant, à la conclusion démoralisante qu'il ne parviendrait jamais à éviter le trou noir de cette façon, ni en éloignant le vaisseau de la zone dangereuse, ni en essayant de protéger le capitaine.

En bon Vulcain, il avait bien évidemment déjà commencé à se documenter sur la matière noire et les incohérences temporelles qu'elle pouvait provoquer. Chacune de ses rares minutes libres avaient été dévolues à la lecture d'articles scientifiques consacrés à ce sujet et à l'écoute d'anciens journaux de bord de capitaines de divers vaisseaux qui avaient croisé la route d'un trou noir plus ou moins massif.

Il avait décidé, pour cette dix-septième journée cauchemardesque, de se plonger dans cette étude à plein temps, jusqu'à 18h42 et peut-être même au-delà, s'il parvenait à maintenir sa concentration pendant que le vaisseau plongeait dans la mort et le chaos. Sans se préoccuper de détourner l'Enterprise de quelque manière que ce soit, ni de sauver le capitaine en l'emmenant sur une planète de classe M plus ou moins éloignée. Il avait vu Jim mourir de onze façon différentes et cela lui suffisait.

Au lieu d'emprunter le couloir qui conduisait au mess des officiers, Spock se dirigea résolument vers la salle des données.

8h08

– Tout va bien, Monsieur Spock ?

Le premier officier planta, à travers l'écran, son regard dans celui du capitaine, et répondit d'une voix posée :

– Tout va très bien, capitaine.

– Puis-je savoir pour quelle raison vous… ne vous êtes pas présenté à votre poste ce matin ?

Le sous-entendu « pour la première fois depuis cinquante-neuf mois » était parfaitement audible dans la question. Il était évident que Jim était prêt à avertir l'infirmerie à la moindre alerte. De fait, Spock avait totalement négligé de prévenir son supérieur de son absence – ce qui eût été parfaitement inimaginable, même pour lui, la veille encore (la « vraie » veille, lorsque l'ordinateur de bord et, avec lui, le vaisseau tout entier, n'étaient pas encore inéluctablement coincés entre 5899.1 et 5901.4). Il se contenta d'une réponse à peu près vraie :

– J'étais plongé dans des recherches fascinantes. Avez-vous besoin de moi sur la passerelle ?

Le visage du capitaine exprima, l'espace d'un instant, une perplexité non dénuée d'une certaine inquiétude.

– Eh bien… non.

– Dans ce cas, puis-je solliciter l'autorisation de poursuivre mes recherches jusqu'à…

Il s'interrompit. Il avait failli dire « jusqu'à ce que vous ayez besoin de moi en Ingénierie ».

– … jusqu'à ce que mes services soient requis ?

– Bien sûr, Monsieur Spock. Prenez tout le temps qu'il vous faudra pour vos recherches.

Le Vulcain remercia le capitaine et coupa la communication, puis il se replongea dans le témoignage du capitaine Peter Ramowski, dont le vaisseau avait été happé par un trou noir et en était ressorti sans dégâts apparents. Malheureusement, journal de bord ne faisait pas mention d'un quelconque voyage dans le temps, ni d'une boucle temporelle.

Spock balaya l'écran du regard. Encore mille trois cent vingt-deux entrées à lire.

Il avait tout le temps.

10h56

– Le capitaine m'envoie. On peut savoir ce qui vous prend de vous cloitrer ici alors que vous seriez plus utile ailleurs ? Vous ne vous êtes pas rendu compte que le vaisseau est en mauvaise posture ?

Spock releva la tête vers l'intrus. Rien d'étonnant à ce que Jim mandate le docteur McCoy auprès de lui. Le premier officier se présentait toujours à son poste. Il pouvait compter sur les doigts d'une main les cas où une blessure ou une maladie l'avait empêché de monter sur la passerelle à l'heure dite. Spock voyait bien que le médecin le scrutait de ce regard aigu qui était le sien lorsqu'il avait basculé en mode professionnel.

– Docteur, je vous assure que je suis parfaitement fonctionnel.

McCoy hocha la tête d'un air de doute.

– Physiquement, peut-être, répondit-il. Mais je vous connais. Si vous êtes là et pas en train d'aider Jim à redresser la barre…

– Il n'y a pas de barre sur le vaisseau, fit obligeamment remarquer Spock.

– Bien tenté, mais ça ne fonctionnera pas. Vous ne pouvez plus me faire gober que vous ne comprenez pas mes métaphores. Pas après… (le médecin s'interrompit brièvement et poursuivit avec un sourire suffisant) 3,87 années passées en ma charmante et poétique compagnie.

L'idée que le docteur McCoy avait compté (aussi justement) le temps qu'il avait passé sur l'Enterprise était suffisamment déstabilisante, chez un être humain aussi peu précis, pour réduire Spock au silence.

– Donc, reprit son interlocuteur sans se départir de son petit air supérieur, si vous êtes là, c'est parce que quelque chose ne va pas. Crachez le morceau, dites-moi ce qui se passe.

Après tout…

– A 18h42, un trou noir va apparaître devant le vaisseau. Quels que soient nos efforts pour survivre, nous n'y arriverons pas. Tous les membres de l'équipage mourront. Tous sauf moi. Je cherche le moyen d'éviter cette catastrophe.

Un silence atterré suivit son petit discours, puis le médecin ordonna d'une voix blanche :

– Vous allez immédiatement venir avec moi à l'infirmerie.

Spock se contenta d'un signe de tête alors qu'il reportait son attention vers l'écran. Einstein donnait de la folie la définition suivante : répéter une même action en s'attendant à un résultat différent. Il s'agissait de sa sixième tentative pour prévenir Jim ou Leonard du destin qui attendait le vaisseau. Il savait que cela ne servait à rien. Et pourtant, il avait cru… il avait espéré…

– Négatif, docteur. J'ai à faire ici.

12h30

Spock retint un soupir. La prochaine fois, il se contenterait de fournir une explication rationnelle et relativement convaincante pour expliquer son absence. Cela lui éviterait peut-être de se faire traîner de force à l'infirmerie et examiner par un docteur McCoy visiblement inquiet. Il avait été stupide de s'imaginer pouvoir être cru. Certes, l'Enterprise s'était retrouvée par le passé dans bien des situations étranges, mais les boucles temporelles n'étaient pas un événement fréquent.

La prochaine fois.

Le Vulcain prit une profonde inspiration pour tenter de calmer les battements de son cœur qui s'était brusquement emballé. Quelle prochaine fois ? Avait-il perdu tout espoir de tirer le vaisseau de ce cauchemar ? De sauver le capitaine et son équipage ? Était-il persuadé qu'il demeurerait toute sa vie coincé dans un petit tourbillon de temps ? S'avouait-il déjà vaincu ?

Lorsque le médecin finit par le relâcher, une heure plus tard, après lui avoir fait subir tous les examens auxquels il avait pu penser, Spock avait pris une décision : il se battrait jusqu'au bout. Il trouverait le grain de sable qui faisait dérailler le vaisseau et retrouverait le flux du temps.

18h45

Le médecin, qui venait d'arriver sur la passerelle, fixa avec stupéfaction le trou noir qui était apparu trois minutes auparavant sur l'écran avant de reporter son regard vers le Vulcain.

– Spock, qu'est-ce que… Comment pouviez-vous savoir…

L'officier scientifique ne répondit rien. Lorsque l'éclair jaillit, il tourna simplement la tête pour ne pas voir.

Puis il enjamba le corps sans vie de Leonard McCoy et, sans un regard pour les cadavres qui jonchaient la passerelle, alla s'enfermer dans sa chambre pour continuer à affûter la seule et unique arme qui lui restait : la connaissance.

.

JOUR 18

9h56

L'explosion que M. Scott avait annoncée à dix-huit reprises sur la passerelle depuis le début de la boucle temporelle provenait d'un moteur auxiliaire secondaire que rien ne prédisposait à la panne. Spock, pour la première fois, assista à ladite explosion. Un prétexte quelconque lui avait permis de se trouver au bon endroit au bon moment. Puisqu'il s'agissait du premier dysfonctionnement de l'Enterprise, il y avait fort à parier qu'il y trouverait les traces du fameux grain de sable qu'il cherchait depuis dix-sept jours déjà…

12h01

La réparation rapidement effectuée par Spock, à la tête d'une petite équipe de mécaniciens motivés n'avait pas suffi à empêcher l'enchaînement d'autres dégâts, selon une chaîne de causalité que le Vulcain ne parvint pas à mettre à jour.

Il avait le temps. Il y aurait d'autres jours. D'autres occasions de comprendre.

.

JOUR 31

13h40

– Monsieur Spock, revenez ! C'est trop dangereux, revenez !

Le premier officier ne daigna pas répondre et se concentra sur la délicate réparation de la chambre de fusion matière-antimatière qu'il avait décidé d'effectuer sans demander l'aide ni l'autorisation de personne. Il connaissait par cœur cette panne pour l'avoir déjà vécue – et avoir tenté de la réparer – plus de vingt fois. Le fameux « grain de sable » qu'il guettait depuis des jours semblait s'être logé ici, à l'endroit le plus vulnérable et le plus complexe du vaisseau.

Spock entendait bien le déloger. S'il devait le payer de sa vie, qu'il en soit ainsi.

Bien évidemment, l'ingénieur en chef n'était pas d'accord.

Le Vulcain effleura délicatement de sa main non gantée (à ce stade, les radiations étaient le cadet de ses soucis) l'hypersensible oscillateur qui permettait de régler l'équilibre matière-antimatière. Il ne devait pas le faire varier d'un millimètre, mais essayer de comprendre où se situait l'anomalie. Il ferma les yeux…

… et sentit, l'espace d'un instant, un corps étranger sous les récepteurs tactiles de son annulaire. Un grain de sable, en effet. Porteur d'une énergie immense, incommensurable.

Une fraction de seconde plus tard, la sensation avait disparu. Ainsi que sa main.

Une douleur intense irradia le long de ses nerfs, monta jusqu'à son cerveau, qui fit taire efficacement l'information.

La douleur n'existe que dans mon esprit.

Le prix à payer était extrêmement faible en comparaison de cette nouvelle certitude : il avait débusqué l'ennemi.

Il s'évanouit alors que M. Scott le traînait hors du tube de Jeffries, où il venait de remporter une victoire décisive.

16h16

Au-dessus de lui, le visage de Jim. Un peu plus loin, celui du docteur McCoy. Il pouvait lire l'horreur dans leurs yeux, cette même horreur qui avait dû apparaître sur ses propres traits, à chaque fois qu'il avait dû assister à la mutilation et à la mort de ses amis.

Le Vulcain cligna des yeux, voulut se redresser sur son lit.

Il se rendit alors compte qu'il n'avait plus de bras droit.

Jusqu'au coude.

En un instant, McCoy fut à côté de lui.

– Spock, je suis désolé… J'ai dû amputer pour que les radiations ne gagnent pas…

L'angoisse et la tristesse que charriait la voix du médecin lui semblaient incompréhensible. Il avait perdu un bras, mais ce dernier repousserait durant la nuit. Et même s'il ne repoussait pas, peu importait.

Quelque chose s'était glissé à bord de l'Enterprise. Un être d'une puissance inimaginable, capable de faire fondre les chairs, les tendons, les os. Capable de ronger jusqu'au dilithium le plus dur. Capable de créer des trous noirs, de manipuler le temps.

Spock sourit. Il avait enfin une idée du danger qu'il devait affronter. Il pouvait lutter, à présent.

Jim lui parlait, mais les mots qu'il prononçait n'étaient qu'une bouillie informe. L'esprit du premier officier était tout entier tourné vers le combat qui l'attendait.

– Spock, vous m'entendez ? Spock !

Le Vulcain décida de replonger dans l'inconscience. Plus vite il serait arrivé au lendemain, plus vite il pourrait échafauder des plans de bataille.

.

JOUR 32

6h48

La sonnerie stridente du panneau de communication le tira brusquement du sommeil. Aussitôt alerte, il se leva, fit jouer l'interrupteur en s'émerveillant de la rapidité avec laquelle les cinq doigts de sa main droite lui obéissaient.

– Monsieur Spock, l'expérience qu'a menée l'équipe du laboratoire 6 sur les minéraux prélevés à la surface de Phosca III n'a rien donné.

Une pause. Le premier officier, incapable de détacher son regard de son bras intact, semblait avoir momentanément perdu la parole. Puis :

– Commandant Spock ? Vous êtes là ?

La voix de Masters rompit le charme. Spock sursauta.

– Affirmatif, lieutenant. Vous pouvez interrompre l'expérience.

Sans attendre de réponse, il raccrocha, puis se précipita à son bureau pour effectuer une nouvelle recherche dans la base de données.

9h54

L'explosion du moteur auxiliaire n'eut pas lieu. Spock était arrivé sur place bien avant, muni de lunettes grossissantes qui lui donnaient l'air d'une grosse mouche, fermement décidé, puisque l'ordinateur de bord ne lui avait fourni aucune indication sur son ennemi presque invisible, à obtenir des informations par l'observation.

9h55

L'alerte jaune retentit alors que le Vulcain s'usait les rétines sur le panneau de contrôle du moteur auxiliaire qui avait explosé la veille, et l'avant-veille, et les trente jours précédents.

– Monsieur Spock ! s'écria l'ingénieur en chef en passant devant lui en courant. Il y a une fuite dans le système de refroidissement de la chambre matière-antimatière !

Spock ôta ses lunettes et laissa un sourire fugitif éclairer son visage habituellement impassible.

L'ennemi le fuyait. Il y avait donc une chance de la vaincre.

.

JOUR 45

15h20

L'Enterprise en était à sa troisième montée de température brutale de la journée. M. Scott, Jim et le docteur McCoy débattaient de la possibilité pour un vaisseau de tomber malade.

Spock ne disait rien. Il était tout simplement fatigué. Il avait fermé les yeux et tâchait de se concentrer sur ce qu'il avait découvert deux heures auparavant, en parcourant la base de données, entre deux vaines tentatives pour débusquer leur ennemi.

Il existait bel et bien, théoriquement, des matériaux capables, même pris en infime quantité, de dégager une énergie aussi folle que celle qui s'appliquait en ce moment même à semer le trouble à bord du vaisseau. Spock avait réussi à dénicher trois témoignages, émanant de trois sources différentes, qui évoquaient la rencontre d'un humanoïde avec un de ces grains de sable aussi potentiellement explosifs qu'une centrale nucléaire du XXIème siècle. Une de ces malencontreuses rencontres s'était soldée par la perte de la jambe droite du témoin, la seconde par la mort d'un des membres de l'équipage, et la troisième faisait état d'une perturbation temporelle.

Enfin.

Le « grain de sable » avait tout d'abord fait exploser une navette de la taille du Galileo, avant de concentrer tout autour de lui une sorte de tourbillon de matière noire qui avait volé en éclats dans des circonstances défiant toute loi physique élémentaire. Les deux survivants s'étaient réveillés quelques instants plus tard… et quelques années plus tôt. Ils avaient fini leur vie sur la planète où ils s'étaient posés quelque cinquante ans plus tard, et consigné leur expérience dans un petit carnet fourni par les indigènes qui les avaient accueillis parmi eux. Un vaisseau de la Fédération avait fini par retrouver cet écrit, et le capitaine en avait photographié les pages avant de les classer comme l'élucubration de deux enseignes perturbés par la mort brutale des autres membres de l'équipe au sol.

Le premier officier avait lu attentivement la description de l'entité telle que l'avaient rédigé les deux enseignes : un grain de sable doré, d'apparence parfaitement anodine, qui s'était soudainement mis à irradier une lumière aveuglante avant de se rétracter en un abîme de noirceur.

Lui-même avait aperçu à trois reprises…

– Spock, vous dormez ?

Il faillit sursauter.

– Non, capitaine.

– Que pensez-vous de notre problème ? Vous ne vous êtes guère expliqué sur la question.

– Aujourd'hui, en effet.

Les trois hommes lui lancèrent un étrange regard. Ce n'est qu'à ce moment qu'il se rendit compte des mots qu'il venait de prononcer. Il s'était expliqué sur la question. La veille, l'avant-veille, et l'avant-avant-veille, et…

– Spock ? demanda le docteur McCoy, sourcils froncés.

– Veuillez m'excuser, messieurs, mon esprit était ailleurs. En ce qui concerne les turbines…

.

JOUR 56

6h48

Monsieur Spock, l'expérience qu'a menée l'équipe du laboratoire 6 sur les minéraux prélevés à la surface de Phosca III n'a rien donné.

Le Vulcain se contenta d'un simple coup de poing dans le panneau de communication, qui émit un « bip » timide avant de se taire complètement. Il regarda sa main droite, où avaient perlé quelques petites gouttes vertes.

Comment frapper un ennemi invisible ? Comment anticiper les mouvements d'un adversaire dont vous ne savez rien ? Les recherches qu'il effectuait depuis presque deux mois, tant sur la matière noire que sur les déferlements d'énergie brute, ne pouvaient lui être d'aucune utilité. Il lui fallait, selon l'expression humaine consacrée, « chercher une aiguille dans une botte de foin ». Une aiguille ayant la puissance d'un trou noir.

Chaque jour, il avait essayé. En vain.

Il ne lui restait plus qu'un espoir : convaincre le reste de l'équipage. Avec quatre cent-vingt-neuf personnes uniquement concentrées sur la localisation de l'anomalie, il pouvait espérer la trouver et la vaincre.

.

JOUR 63

8h07

– Et moi, tout ce que je vois, c'est que vous n'êtes pas dans votre état normal.

Jim, la mâchoire crispée, fixait son premier officier avec inquiétude. Spock avait décidé de jouer le jeu de l'honnêteté en prédisant toutes les avaries à venir sur le vaisseau, selon le planning établi par leur adversaire depuis plusieurs jours déjà. Le premier officier espérant avoir endormi sa méfiance : il avait fait profil bas, sans fouiller ni fureter dans les coins, et s'était contenté de réparer du mieux qu'il pouvait les pannes au fur et à mesure où elles se présentaient. Après une semaine à ce régime, l'ennemi devait s'être endormi dans une fausse sécurité. Spock avait d'ailleurs remarqué que l'invisible créature préférait toujours revenir à son schéma de départ.

Il lui restait à présent à convaincre le capitaine.

– Faites-moi confiance.

Cette phrase fonctionnait presque toujours sur Jim Kirk. Ce dernier eut un léger mouvement de recul, ses lèvres s'entrouvrirent, il secoua la tête avec un soupir.

– Pardonnez-moi, mais ce que vous me racontez semble… un peu dingue.

Un peu dingue. Si seulement Jim savait ce qu'il vivait depuis deux mois !

Non, depuis ce matin, corrigea la partie de lui-même qui demeurait envers et contre tout fidèle à la logique qui avait jusqu'ici régi toute sa vie.

– Attendons 9h54, capitaine. Si la première panne arrive à ce moment précis, vous commencerez peut-être à me croire.

9h54

– Rien de grave, rien de grave, une petite explosion, pas de panique !

Jim leva lentement les yeux vers son premier officier tandis que M. Scott, après la secousse qui avait ébranlé le vaisseau, tentait de se justifier. Spock, conscient de jouer tous ses atouts, prit la parole :

– Le problème provient-il du second moteur auxiliaire ?

Un silence de 3,3 secondes, à la limite du tolérable, puis :

– En effet, M. Spock. Mais comment…

Déjà, le Vulcain ne l'écoutait plus. Il se projetait tout entier dans la lutte à venir, tandis que Kirk acquiesçait, l'air déterminé.

15h26

L'équipage cherchait un grain de sable. De l'enseigne nouvellement arrivé au capitaine, tout le monde était focalisé sur la même tâche. Les instructions de Spock étaient suivies à la lettre, les mouvements des troupes coordonnées.

18h42

– Capitaine, vous devriez venir sur la passerelle. Tout de suite.

Spock échangea avec Jim un regard désolé. Il savait ce qui avait amené Sulu à appeler son supérieur.

Un trou noir de plus. Une journée de plus. L'éternel recommencement.

.

JOUR 64

18h42

– Capitaine, vous devriez venir sur la passerelle. Tout de suite.

.

JOUR 67

18h42

– Capitaine, vous devriez venir sur la passerelle. Tout de suite.

.

JOUR 70

18h42

– Capitaine, vous devriez venir sur la passerelle. Tout de suite.

.

JOUR 74

18h42

– Capitaine, vous devriez venir sur la passerelle. Tout de suite.

Spock ferma les yeux et refusa de monter avec les autres pour assister une nouvelle fois à la destruction du vaisseau et à la mort de tous les membres de l'équipage qui avaient, pour le douzième jour d'affilée, loyalement cherché à débusquer un ennemi dont ils étaient en droit de réfuter logiquement l'existence. Le grain de sable qui avait, trente-trois jours auparavant, emporté son bras droit demeurait introuvable. Le Vulcain avait, chaque jour, recommencé le pénible effort de convaincre le capitaine, puis – plus difficile – le docteur McCoy, l'ingénieur en chef, le chef de la sécurité… Et chaque jour, le grain de sable avait modifié sa technique, changé l'ordre des pannes, et poursuivi son œuvre de mort et de destruction qui culminait toujours à 18h48, moment où la console de la passerelle explosait, terrassée par l'éclair émanant du trou noir.

Il fallait accepter la défaite : pour l'Enterprise, le temps s'était arrêté et ne reprendrait plus jamais sa course.

Et lui, Spock de Vulcain, avait échoué.