Bonne lecture.


Chapitre 8

Les jours se transformèrent en semaines.

L'animosité de Bella retomba progressivement, approvisionnée par les innombrables attentions des Cullen à son égard et par l'effet du temps lui-même. Mais Bella avait toujours du mal à réaliser qu'elle avait été kidnappé par une bande de créatures surnaturelles aux capacités hors normes. Le comportement chaleureux et amical qu'ils entretenaient à son égard la déconcertait. Bella aurait presque pu croire que tout était normal si ses longues promenades autour du chalet ne lui rappelaient pas qu'elle avait l'interdiction d'aller plus loin.

« Ne bouge pas la tête, ma chérie ».

Bella retint un roulement d'yeux et resta aussi immobile que possible, le menton levé. Ses doigts pianotaient nerveusement contre ses cuisses.

En face d'elle, Esmée était assisse derrière son chevalet, un pinceau coloré à la main. Elle affichait une expression d'extrême concentration. Ses coups de pinceaux étaient si vifs et si précis que Bella peinait à les suivre des yeux.

« J'ai une requête » annonça-t-elle brusquement.

Esmée lui jeta un bref regard, s'efforçant de paraître nonchalante.

« Je t'écoute, ma chérie ».

« J'aimerais envoyer une lettre ».

« Une lettre ? » répéta Esmée en levant un sourcil.

« Oui, pour mon père » précisa Bella, le cœur battant à tout rompre.

Esmée se figea pendant quelques secondes, le pinceau suspendu au-dessus de son tableau. Elle le reposa soigneusement sur le chevalet avant de lui répondre :

« Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée ».

Le visage de Bella se décomposa.

« Pourquoi pas ? ».

Esmée plissa les yeux.

« C'est un shérif. Il risque de réussir à remonter jusqu'à notre piste. Je ne peux pas prendre un tel risque. C'est trop dangereux ».

Bella se releva brusquement. Sa chaise grinça violemment contre le parquet ciré de la pièce, comme outré par autant de rudesse.

« Ce serait juste une stupide lettre ! Mon père est doué dans son travail mais pas au point de deviner une adresse rien qu'en examinant la qualité et la provenance d'un papier » protesta-t-elle avec force.

Esmée fronça les sourcils.

« Inutile d'insister. Je ne changerais pas d'avis. De plus, il serait d'autant plus cruel de lui faire espérer quelque chose qu'il n- ».

« J'accepterais notre lien si vous me laissez lui dire adieu » l'interrompit-elle brusquement. Esmée écarquilla les yeux. Bella avala difficilement sa salive et reprit d'un air suppliant : « Je veux juste lui éviter de gâcher les années qu'il lui reste. Il a déjà trop souffert. Je veux juste le libérer ».

Le regard d'Esmée vacilla. Elle ferma les yeux, prit une profonde respiration et les rouvrit finalement.

« D'accord ».


Bella mit trois jours à rédiger la lettre, repoussant à plusieurs reprises les derniers adieux qu'elle adresserait à son père. Elle n'avait jamais été douée pour les adieux – mais qui l'était ?

A l'adresse de Charlie Swan, Shérif de la ville de Forks.

Je suis en vie. On me traite bien. Mais c'est probablement la dernière fois que tu entendras parler de moi. Je voulais juste te dire au revoir et m'assurer que tu ne prendrais pas le blâme de ce qui est arrivé. Rien de tout cela n'est de ta faute.

Je sais que ce que je vais te demander est cruel mais ne me cherche pas. Ne m'attends pas non plus. Ce serait gâcher ton temps et tu mérites mieux que d'attendre un fantôme.

Ça aurait pu être pire.

Je t'aime.

Ta fille, Bella.

Bella tendit la lettre cachetonnée à Esmée, les yeux emplis de larmes. Cette dernière s'en empara avec délicatesse comme s'il s'agissait d'un objet extrêmement précieux.

« Elle sera envoyée dès ce soir » lui promit-elle doucement.

Bella hocha de la tête avant de la détourner, souhaitant être seule à présent. Esmée comprit son souhait et quitta la pièce. Bella s'accouda à la fenêtre de sa chambre et observa la cour du chalet. Quelques secondes plus tard, elle vit Esmée et Edward descendre les marches du perron pour s'engouffrer dans l'une des voitures. La voiture démarra et quitta la cour dans un nuage de poussière de terre.

Bella se détourna et s'écroula au pied du mur. Elle remonta ses genoux jusqu'à sa poitrine et éclata en sanglots.


Pour tenter de lui remonter le morale, Emmett et Alice l'invitèrent à aller chercher du bois dans la forêt qui bordait le chalet.

Emmett poussa un cri de guerre avant d'abattre violemment sa hache sur l'arbre. Ce dernier lâcha un craquement sourd aussi fort qu'un coup de tonnerre. L'arbre chancela dangereusement avant de s'arracher à son tronc et de s'affaisser sur le sol.

Bella poussa un soupir tremblant, le cœur battant à tout rompre. Les Cullen avaient cessé de se retenir autour de Bella. A présent, certains comme Emmett n'hésitait pas à montrer leur force. Ce dernier balança la hache sur son épaule et se retourna vers elle pour lui adresser un sourire narquois.

« Plutôt impressionnant, hein ? ».

Bella déglutit avec difficulté.

« Arrête d'essayer de lui faire peur si tu veux garder ta tête intacte. Rosalie risque de la déchiqueter si elle apprend que tu as terrorisé sa copine, musclor » l'avertit Alice, assise sur une haute branche d'un arbre, les jambes se balançant au-dessus du vide.

Bella rougit furieusement.

« Arrête de m'appeler comme ça. Je ne suis la copine de personne ».

Alice et Emmett s'échangèrent un regard moqueur. Alice pencha la tête sur le coté et lui lança un regard malicieux.

« Je pensais que nous n'avions pas le droit de mentir ? ».

Bella fronça les sourcils.

« Je rentre » décréta-t-elle en faisant demi-tour.

Emmett émit un grognement contrariée derrière-elle.

« Bravo Alice ! Tu as réussi à la vexer ! ».

Alice leva les yeux en l'air avant de sauter de son perchoir. Elle retomba agilement sur le sol, quelques mètres plus bas et se releva gracieusement. Elle se matérialisa devant Bella avant que celle-ci n'ait eut le temps de faire un pas supplémentaire. Bella chancela et lui jeta un regard surpris.

« Comment- ».

« Je t'apprendrais quand tu seras enfin comme nous » lui promit-elle avec un clin d'œil.

« Je ne serais jamais comme vous » répondit-elle aussitôt, plus par automatisme que par réelle conviction.

Les deux Cullen ne s'en offusquèrent pas, habitués à l'entendre répéter cette même phrase. Emmett recourba son bras et contracta fermement son biceps. Son muscle impressionnant menaça de déchirer la chemise à carreaux qu'il portait. Un sourire carnassier se dessina sur ses lèvres.

« Et moi je t'apprendrais à être presque aussi forte que moi. Je t'apprendrais à tous les battre au bras de fer. Je ferais de toi ma championne ! ».

Alice s'empara vivement de la main de Bella et la leva au-dessus de sa tête avant de lui donner une inflexion pour la faire tournoyer. Bella chancela et tourna un peu trop vite sur elle-même sous les rires enjoués d'Alice et d'Emmett. Ses pieds virevoltèrent confusément sur le sol. Les arbres devinrent flous autour d'elle.

Mais la main d'Alice ne la lâcha pas.

« Et tu seras ma poupée ! Ma meilleure amie ! La petite sœur que j'ai toujours rêvé d'avoir ! »

Et Bella ne lâcha pas la main d'Alice.


« Tu as l'air épuisé ».

« Ton frère et ta sœur m'ont épuisés » rétorqua Bella dans un marmonnement presque inintelligible.

Elle était allongée sur son lit, le visage à moitié enfoui dans son oreiller. Un plaid épais couvrait la moitié de son corps. Elle ne se releva pas à l'arrivée de Rosalie, habituée à ce qu'elle déboule à tout instant dans sa chambre et qu'elle ne reparte presque aussitôt, comme pour s'assurer qu'elle était toujours en vie. Bella eut presque un sourire désabusé à cette pensée.

Pourtant, ces moments éphémères étaient parmi ceux qu'elle appréciait le plus. Rosalie était une bouffée d'air frais dans cet environnement souvent étouffant et saturé d'attentions qui lui donnait soit la nausée, soit l'envie de déguerpir au plus vite. Rosalie était franche et acérée. Elle n'avait jamais peur de dire le fond de sa pensée, et ce même au risque de s'attirer les foudres de tout le monde. Et aux yeux de Bella, cela la rendait d'autant plus complexe et attirante.

Rosalie grimaça.

« Ils ne sont pas mes- ».

« Ne mens pas. Vous vous comportez comme des frères et sœurs. Tu ne les détestes pas vraiment. Tu les aimes » la coupa Bella en la fixant sévèrement du coin de l'œil.

L'expression de Rosalie se renfrogna et elle croisa les bras sur son torse. Bella ne put s'empêcher de s'attarder sur son apparence. Elle portait une robe sombre en soie qui lui cintrait la taille. Ses cheveux étaient attachés en une queue de cheval entrelacée de tresses fines.

Rosalie détourna la tête.

« Je ne suis pas sûre que nous soyons en capacité d'aimer qui que ce soit. Nous sommes des monstres si tu avais fait l'erreur de l'oublier, Bella. Et les monstres ne méritent pas d'aimer et encore moins d'être aimés » lui fit-elle remarquer, la voix amère.

Bella se crispa.

Les souvenirs du soir d'Halloween lui revinrent en mémoire déjà fugaces et confus. Mais elle se souviendrait toujours du hurlement de terreur de Jessica. Parfois, elle avait presque l'impression de pouvoir l'entendre au détour d'un couloir. Il la hantait.

Bella se demanda brusquement si le fantôme de Jessica la hantait, furieuse qu'elle n'ait rien fait pour la sauver furieuse de la voir sympathiser avec ses meurtriers.

Bella ferma brusquement les yeux, prise de nausée. L'horreur de la situation la frappa d'un coup de fouet. Elle avait véritablement sympathisé avec eux. Alors qu'elle s'était jurée de ne jamais devenir comme eux, elle était en train de devenir quelqu'un d'encore plus horrible.

« Je suppose que je n'aurais pas dû sous-estimer le pouvoir du syndrome de Stockholm » finit-elle par répondre, un triste sourire aux lèvres.

Maintenant, elle se détestait elle-même.

Rosalie la fixa longuement, le regard indéchiffrable.

« Ne fais jamais confiance à nos apparences. Nous sommes aussi beaux à l'extérieur que pourris à l'intérieur. Nous n'avons même plus de cœur, ce n'est plus qu'un bloc de pierre aussi froid que de la glace. Rien n'est vrai ».

« Rien n'est vrai » répéta-t-elle en hochant de la tête, la gorge nouée.