Notes

Suggestions musicales :

Dans les bureaux de la sécurité :
- Eye to Eye - John Williams, Jurassic Park (jusqu'à 04:15).

Nos personnages découvrent qu'on a laissé le Pegomastax s'échapper :
- The Radio Tower of Power - Michael Giacchino, Jurassic World: Fallen Kingdom.
- Containment failure -
Jeremiah Pena, Jurassic World: Evolution.
- Indominus Wrecks - Michael Giacchino, Jurassic World (de 01:43 à 02:12, et de 02:24 à 3:15).

L'attaque de Blue :
- Double Cross to Bear - Michael Giacchino, Jurassic World: Fallen Kingdom (Jusqu'à 00:49).
- A broken promise - James Horner, Mighty Joe Young (Jusqu'à 02:24).


-o-


Le calme revint sur la route entre la gare et la Ferme, et au même moment, Owen et quelques autres arrivèrent enfin à faire rentrer Blue dans sa cage de transport et celle-ci fut hissée sur la remorque d'un camion. Mais alors que dernier s'apprêtait à partir pour la gare avec Owen, debout sur la remorque près de la cage, un des gardes du domaine vint quérir le soigneur.

— Owen. Madame Dearing veut vous voir, l'informa-il. Elle a dit que c'était urgent.

Qu'est-ce qu'elle a ? Et pourquoi n'est-elle pas venue elle-même ? Se demanda l'ex-responsable du programme IBRIS, circonspect.

Après avoir émis un soupir, il donna un coup contre la paroi de la cabine du camion pour attirer l'attention du chauffeur.

— Attendez mon retour s'il vous plaît, lui demanda-il.

Il sauta ensuite de la remorque mais à peine eut-il parcouru quelques mètres qu'il se retourna vers le chauffeur.

— Vous ne partez pas sans moi. Compris ?

— Oui oui, répondit le chauffeur d'un air absent.

Il grogna et laissa le Camp des Prédateurs derrière lui alors qu'il se dirigeait vers le secteur de la vieille ferme, où elle était partie plus tôt. Il trouva son équipe bien assez tôt, au niveau des enclos juste au nord de l'Arche, et Owen vit cette dernière en train de mettre les Mussaurus dans leur container de transport mais il fut surpris de ne pas trouver sa concubine parmi elle. Il demanda alors à Pasqual où elle était et il lui répondit qu'elle était partie prêter main forte à l'équipe d'Horatio et de Vinny. Il chercha la dite équipe pendant un temps avant d'en retrouver une partie à l'étable de la Plaine Asiatique. Horatio et quelques autres, dont Claire, étaient attroupés autour de la remorque d'un camion de transport, sur laquelle reposait un container où un Sinocératops venait d'entrer. La porte arrière du container fut abaissée, on la verrouilla et peu après, Horatio fit signe au chauffeur qu'il pouvait partir.

— Beau boulot les gens ! Plus qu'à finir le Marais et nous irons ensuite aider Nala et Judd avec les tricératops et les derniers animaux de la Plaine Crétacé, dit-il à son équipe. Mais avant, allons manger, ajouta-il après avoir regardé sa montre.

Alors qu'Horatio en informait Vinny par talkie-walkie, Claire remarqua la présence de son concubin.

— Hé…, dit-elle.

— Tu voulais me voir ?

Elle haussa les sourcils.

— Je comptais allais te prévenir qu'on allait manger mais c'est bien, tu es déjà là, répondit-elle.

— On m'avait dit que c'était urgent, ajouta-il d'un ton légèrement ennuyé.

— Urgent ? Mais il n'y a rien de particulièrement urgent de mon côté. Qui t'as dit ça ?

— Un des gardes. Il a débarqué au Camp des Prédateurs et m'a dit que tu voulais me voir pour une urgence.

— Mais je n'ai demandé à personne de venir te chercher.

Owen écarquilla soudain les yeux.

— Merde ! Jura-il avant de tourner les talons et de partir au pas de course.

— Owen ?

Inquiétée, Claire le suivit en direction du Camp des Prédateurs.

— Putain mais il où ?! S'écria Owen énervé peu après, en remarquant que le camion transportant la cage de Blue n'était plus là. Je lui ai dit de ne pas partir sans moi !

— C'est Austin qui lui a ordonné de partir, répondit Allison. Il leur a dit qu'on ne pouvait pas se permettre de t'attendre.

— Et il y a quelqu'un avec le chauffeur ? Lui demanda Owen.

— Non, répondit la soigneuse d'une voix faible, intimidée par son ex-collègue même si elle savait qu'il n'était pas en colère contre elle.

Owen donna un coup de pied dans l'herbe.

— Il vaut mieux pour lui que le trajet se passe bien, dit-il. Sinon je le défonce. Qu'on me prévienne dès qu'elle arrive à la gare.

— Allons chercher à bouffer, lui suggéra Claire en lui touchant doucement le bras. Tu pourras aller voir si elle va bien plus tard.

Owen acquiesça faiblement et le couple se rendit à la tente-cantine pour y aller chercher leur déjeuner. Mais alors qu'ils mangeaient et que Claire lui racontait sa confrontation avec les journalistes de plus tôt, Meyers, la soldate de l'UCA, accourut à eux. Ils relevèrent la tête pour la regarder.

— Owen. Blue s'est échappée, le prévint-elle.

— Quoi ?!


— Comment ça s'est produit ?! Demanda Owen sèchement à Austin.

— Lorsque le camion s'est dirigé vers la route de San Ramón au lieu d'aller au nord, les gardes barrant la sortie l'ont arrêté. Lorsqu'ils ont découvert qu'il était un agent infiltré et comptait emmener Blue loin d'ici, probablement sur San José, il a fait demi-tour et a pris la fuite. Ils ont poursuivi le camion sur plus d'un mile mais acculé, le chauffeur est sorti de la cabine et a ouvert la porte de la cage. L'Achillobator a bondit au-dehors et a disparu dans la jungle avant que les gardes ne puissent faire quoi que ce soit.

— Et ça s'est passé quand ? L'interrogea Claire.

— Il y a plus d'une demi-heure.

— Meyers nous a dit qu'il n'y avait personne au poste quand elle a vu que Blue n'était pas sur la route de la gare, lui apprit Owen.

— Pourquoi on n'a pas été prévenu tout de suite et qu'on a su qu'au travers d'elle ? Ajouta sa concubine.

— Vous vouliez que l'on crée des mouvements de panique dans et en-dehors du site ? C'est fort de café que vous me reprochiez cette décision, Claire, quand on connaît la manière avec laquelle vous avez géré l'évasion de l'Indominus…

Claire ne répondit rien et se contenta de lui adresser un regard mauvais. Owen fixait deux grands écrans situés au-dessus du bureau à côté d'eux.

Sur l'écran de droite, une carte satellite de Burgo Nuevo et de ses environs était affichée. Claire étudia la carte avec attention.

Le Site D, Burgo Nuevo, les villages les plus proches ainsi que les reliefs les plus notables y apparaissaient, et certains lieux étaient même clairement indiqués. A l'ouest, elle vit la rivière Celeste ainsi qu'un trait qu'elle devina être la voie ferrée. La suivant vers le nord-ouest, elle arriva jusqu'à une grande concentration de points rouges à quatre kilomètres de Burgo Nuevo, au niveau de la gare minière. Entre celle-ci et le Site D, quelques autres points rouges se déplaçaient le long de la route qui contournait la ville par l'ouest, franchissait un pont au milieu des bois à un peu moins d'un kilomètre de la maison abandonnée, et contournait le Site D par l'ouest puis le sud, pour rejoindre la route de San Ramón. Au sein du Site D, il y avait encore une concentration notable de points et Claire remarqua la présence d'un point solitaire en mouvement dans la jungle au sud du Site D, point qu'Owen suivait intensément.

Dans un coin de l'écran, les caractères VISHNU étaient visibles. Sans ce satellite de Masrani Global, ils auraient été incapables de suivre les animaux sur un territoire relativement vaste tel que le canton de Burgo Nuevo.

Quant à l'écran de gauche, il affichait une carte du Site D en noir et bleu. Les bâtiments et les enclos y étaient délimités par des traits épais et les positions des différents animaux renseignées par des points.

— Où est le chauffeur ? J'aimerais parler un instant avec ce fils de pute, ajouta le soigneur.

— Je crains que ce ne soit pas possible, monsieur Grady, répondit Edward Torres. J'ai ordonné à ce qu'il soit emmené à Alajuela pour qu'il y soit interrogé. Il est déjà partit.

Le couple se retourna et vit le directeur d'InGen Security s'avancer en compagnie de Jocelyn et de Wheatley dans les bureaux de l'UCA et de la sécurité, situé au niveau de la « proue » de l'Arche.

— J'aurais besoin d'un véhicule. Je vais la chercher et l'UCA ferait bien de me suivre, déclara Owen. Personne ici ne veut que Blue tombe sur des civils.

— Mes hommes sont débordés par la contention et le transport des animaux ! Répondit Austin. On verra quand je pourrais les envoyer.

— C'est une urgence, bon sang ! S'énerva le soigneur. J'irais tout seul s'il le faut !

— Vous ne pouvez pas faire ça, c'est trop dangereux ! Lui fit remarquer Jocelyn.

— Allez la chercher tout seul si ça vous chante, monsieur Grady, dit Torres. On ne vous retient pas.

— Il ne sera pas seul. Je vais avec lui, l'informa Wheatley, qui se tenait en retrait vis-à-vis des cadres d'InGen.

— Monsieur Wheatley, commença Torres d'un ton ennuyé, j'ai besoin de vous et de vos hommes pour assurer la sécurité des convois.

— Je ne prendrais avec moi qu'une petite équipe, répondit le mercenaire. Si vous besoin du reste pour des tâches particulières, adressez-vous à Mickey, mon second.

— Je viens aussi. Blue pourrait être blessée, déclara soudainement Zia alors qu'elle et Franklin les rejoignaient près du bureau.

Wheatley interpella la vétérinaire du GPD :

— Mademoiselle, les choses pourraient virer au vinaigre là-dehors.

Zia se retourna, s'avança vers lui et saisit l'une des fléchettes de sa cartouchière. Elle la mit devant le visage du mercenaire alors qu'il la regardait de haut.

— Ceux-ci sont de puissants sédatifs. Un de trop et elle pourrait avoir une insuffisance respiratoire.

Elle remit la fléchette dans la cartouchière.

— De plus, je ne suis pas aussi faible et stupide que vous ne le croyiez.

Wheatley ne dit rien et sortit son portable pour rassembler une escouade.

Ne voulant pas rester les bras croisés alors que d'autres aidaient son concubin, Claire saisit une oreillette et une petite tablette posée sur une étagère non loin.

— Owen. Je vais rester ici et de te guider par radio, d'ac ? Proposa-elle en les lui tendant.

— D'ac, répondit-il en les saisissants.

— Vous ne l'accompagnez pas ? Demanda Torres à la directrice déchue. Étonnant.

— Il préférera me savoir en sureté ici, surtout que Blue ne m'aime pas trop, répondit-elle. Vous savez, les filles et les belles-mères… Et je pense que je serais plus utile entre les murs du Site D.

— Soit, dit le directeur d'InGen Security d'un ton étrange, ressemblant presque à de la déception aux oreilles de Claire.

Alors que son visage faisait la moue, Jocelyn balaya du regard les bureaux de la sécurité. En dehors d'eux, il n'y avait personne d'autre, Austin ayant envoyé Meyers aider ses camarades dehors tandis que les gardes étaient tous occupés ailleurs.

— On ne peut pas vous laisser sans surveillance dans cette pièce, Claire, dit la directrice du Site D. Je vais rester avec vous.

— Mais vous ne savez pas comment fonctionne le système, Jocelyn, lui fit remarquer le commandant de l'UCA.

Celui-ci se tourna vers Franklin.

— Monsieur Webb, vous sauriez vous débrouiller avec ça ?

L'informaticien du GPD s'approcha du bureau, étudia les écrans du regard et commença à pianoter sur le clavier sous l'œil attentif du commandant.

— Ouais, ça devrait le faire…, répondit-il d'un ton légèrement hésitant alors qu'il cherchait à se familiariser avec le système.

— Vous pouvez isoler le raptor ? Lui demanda Wheatley.

Franklin trouva rapidement le menu où se trouvait la liste des animaux mais lorsqu'il cliqua sur « Achillobator » et voulut n'avoir que le point associé à Blue affiché à l'écran, une requête apparut, lui demandant d'entrer un code. Ne connaissait pas les codes associés à chacune des espèces, il regarda Austin.

A-9, dit celui-ci.

Franklin entra le code et tous les points sauf celui de Blue disparurent de l'écran de droite.

— Vous semblez pouvoir vous débrouiller, constata le commandant de l'UCA avec satisfaction.

— Très bien, je reste pour jouer les chaperons, soupira Jocelyn.

L'ignorant, Austin pointa un cahier à reliure noire posé dans un coin du bureau.

— Le cahier des codes se trouve juste là si besoin.

— Vous n'avez plus besoin de moi ? Leur demanda Torres d'un ton impatient. Je dois vous laisser, j'ai d'autres chats à fouetter. Joel, pourriez-vous venir un instant ?

Austin suivit son supérieur jusqu'à la sortie de la pièce.

— Accompagnez-les dans leur traque, ordonna le directeur d'InGen Security au commandant de l'UCA à voix basse. J'aimerais avoir quelqu'un de confiance tel que vous en leur compagnie. Miller devrait être capable de gérer votre unité en attendant.

— A vos ordres, Monsieur, répondit Austin d'un ton neutre. Iger sait-il au sujet de cette évasion ?

— Non. Et ne le préoccupons pas avec ça. Il doit bientôt partir pour Puntarenas. Gardez-moi informé au sujet de l'évolution de cette… situation.

Torres quitta ensuite la pièce et le commandant se retourna vers le groupe massé près du bureau. Il remarqua que Wheatley regardait dans sa direction d'un air méfiant.

Le chef mercenaire se tourna ensuite vers le bureau et les écrans.

— Il y a des habitations près d'où elle est ? Demanda-il.

Franklin zooma au niveau de la zone où se trouvait Blue. Vu que celle-ci se dirigeait vers le sud, descendant un versant, Franklin se déplaça aussi dans cette direction et ils notèrent que peu après le bas du versant, la jungle cédait la place à des zones plus clairsemées de taille variable et séparées les unes des autres par des corridors d'arbres plus ou moins épais et droits. Des clairières, peut-être même des pâtures. La seule infrastructure qu'ils virent était une route reliant le village de Zapotal à l'ouest et celui de San Antonio au sud-est, non loin de l'embranchement qu'ils avaient pris le jour de leur arrivée pour monter à Burgo Nuevo. En chemin, la route sinuait tantôt au milieu des pâtures, tantôt parmi les bosquets et traversait même la jungle à un moment.

— Je vois un village à l'ouest et un autre au sud-est mais il semble n'y avoir que de la jungle et des champs entre.

— Bien, dit Wheatley.

— Je crois qu'il n'y a que des fermes dans ces parages, ajouta Jocelyn. Et j'ai entendu dire que plusieurs étaient abandonnées…

A mi-chemin entre les deux villages, distants l'un de l'autre d'environ quatre kilomètres, la route traversait une bande forestière qui serpentait vers le sud en partant de la jungle au pied des pentes. Owen reconnut là une forêt galerie et sut qu'il devait y avoir un ruisseau sous celle-ci, ruisseau dont la source devait se situer quelque part au milieu de la zone de jungle actuellement traversée par Blue.

— Si on peut l'intercepter avant qu'elle ne les atteigne…, marmonna-il.

Entendant quelqu'un accourir vers la porte de la pièce, il tourna la tête et vit que le soigneur intérimaire qu'il avait abordé en chemin quelques minutes plus tôt était arrivé avec une petite boîte plastique, qui contenait les morceaux de viande.

— Ah, vous voilà.

Owen vint lui prendre la boite, le remercia puis le renvoya. Il se tourna vers les autres.

— Venez, on a assez perdu de temps.

Avant qu'il ne quitte la pièce, Claire l'interpella :

— Owen.

Il s'arrêta et la regarda.

— Bonne chance, lui souhaita-elle d'une voix un peu inquiète.

Il revint sur ses pas et lui prit la main.

— Ça va aller…, lui dit-il.

— Allons-y Musclor ! Lança Zia par-dessus son épaule.

Claire hocha de la tête et il alla rejoindre la vétérinaire du GPD, le commandant de l'UCA et le mercenaire.

— Pourquoi vous m'aidez ? Demanda Owen à ce dernier. Je sais bien que vous ne faîtes pas ça par bonté de cœur.

— En effet. J'avais envie de faire un tour et visiter un peu les environs. Et moins je vois Torres, mieux je me porte.

— Je comprends ce sentiment.

Empruntant un escalier, ils descendirent de deux niveaux jusqu'au garage de l'UCA, devant lequel un des blindés transporteur de troupes d'InGen Security les attendait avec une escouade de six mercenaires, composée entre-autres de Theo, Fanny et Danny. Un chauffeur remplaçant convoqué à la hâte les y rejoignit l'instant d'après, ils montèrent dans le véhicule et partirent, quittant le domaine par la porte ouest située non loin avant de tourner à gauche.

Ils arrivèrent bien assez tôt en vue du camion de transport immobilisé au milieu de la piste et après avoir traversés un ruisseau, effrayant au passage un groupe de coatis venus se désaltérer, ils se garèrent sur le côté, près du camion et de sa cage à la porte grande ouverte. Là où le chauffeur alla fermer la porte de la cage avant de s'installer dans la cabine, Owen, Zia, Austin et les mercenaires se regroupèrent sur le côté.

— Ayez l'air en vie, restez en vie, dit Wheatley à ses hommes. On assure vos arrières l'ami, ajouta-il à l'encontre d'Owen.

— Ouais ouais, répondit ce dernier sans conviction.

Laissant le transporteur blindé derrière eux, le groupe de traque s'enfonça dans la végétation dense, se frayant un chemin à travers fougères et feuillages. Rapidement, leurs vêtements commencèrent à leur coller à la peau à cause de l'humidité ambiante et la chaleur de l'après-midi n'arrangeait pas les choses. Alors qu'il tenait dans une main la petite tablette que Claire lui avait passée plutôt, jetant de temps à autre un coup d'œil à l'écran où la direction de Blue était indiquée, Owen remarqua que Wheatley regardait l'appareil avec mépris. Owen n'aimait pas non plus dépendre de la technologie mais là c'était une urgence. S'ils tardaient trop, Blue pourrait faire une mauvaise rencontre avec un chasseur ou un fermier déterminé à défendre farouchement ses terres et son bétail, qu'importe si l'animal qui lui ferait face était un dinosaure et non un jaguar, un puma ou un chien errant.

— Si on ne devait pas dépendre de ces trucs, je ne les utiliserais pas, déclara le chef mercenaire. Ça enlève un peu le plaisir dans tout ça.

Owen regarda Wheatley d'un air sérieux, sachant qu'il devait faire allusion à la chasse.

— Je ne retire aucun plaisir de ce genre de choses.

— La traque d'animaux est le plus vieux sport du monde. Non mais c'est vrai, c'est dans notre ADN. Viser, courir, travailler en équipe. Pratiquement tout ce que quiconque aime faire dehors a un lien avec notre instinct originel de chasseur.

Zia regarda le chef mercenaire avec agacement.

— Vous réalisez que l'on n'est pas en train de chasser cet animal, n'est-ce pas ? Lui demanda-elle.

— Chasser. Traquer. C'est du pareil au même.

Peu après, une trouée dans le feuillage leur fit face et leur offrit un panorama de choix sur les environs. Sur leur gauche, il n'y avait rien d'autre que des pentes recouvertes par la jungle, mais le reste du paysage était beaucoup plus intéressant pour eux. Ils remarquèrent que le sol s'inclinait relativement doucement en direction du sud-ouest, vers une vallée dans laquelle s'écoulait le ruisseau qu'Owen avait entrevu sur la carte. A deux kilomètres dans cette direction, la jungle commençait à céder la place à des pâturages, verdoyants en cette saison humide, et de l'autre côté de la vallée, à plus de quatre kilomètres de leur position, le sol s'élevait à nouveau de façon spectaculaire et ils savaient que les gorges de la Celeste se trouvaient juste derrière. En regardant plein sud, ils pouvaient voir la plaine littorale à l'horizon et ils étaient suffisamment hauts en altitude pour voir jusqu'à l'océan Pacifique, distant d'une trentaine de kilomètres à vol d'oiseau.

Dans l'un des prés en bordure de la jungle, ils virent plusieurs points sombres et les observant au travers d'une paire de jumelles, Owen remarqua qu'il s'agissait d'ovins.

— Il y a des moutons dans ce pâturage, décrivit-il.

— Vous pensez qu'il y a un risque qu'elle s'attaque à eux ? S'enquit Danny.

— Elle est un animal née en captivité et habituée à l'Homme. Si elle a faim, elle s'en prendra aux proies les plus faciles. Sur l'île, notre cheptel d'animaux de ferme a été décimé par les carnivores affamés dans les jours ayant suivi la chute du parc.

Ils entendirent alors un grondement au loin et réalisèrent bien assez tôt qu'il s'agissait de celui d'un hélicoptère. Regardant en direction des gorges de la Celeste, il vit un hélicoptère blanc à bandes bleues voler vers le sud, vers Puntarenas.

Iger, devina Austin.

— Je sais bien que vous n'en avez rien à foutre des problèmes d'InGen et que tout ce qui compte pour vous c'est d'être bien payé, ajouta le commandant de l'UCA, mais si l'ancienne protégée de Monsieur Grady fait un carton dans le troupeau, on risque tous d'avoir des emmerdes.

— Elle progresse dans cette direction en tout cas, dit Owen après avoir regardé la tablette.

Le soigneur se tourna vers Wheatley.

— Je vous suggère de prendre vos gars, de retourner aux véhicules, de descendre par la route de Zapotal et de vous déployer à l'orée de la jungle. Je continue à pied.

— Vous êtes sur ? Je pense que de l'aide ne serait pas de refus.

— C'est trop dangereux. J'ai besoin de l'approcher selon un certain angle pour éviter qu'elle détecte mon odeur. Si je suis accompagné, elle risque de s'enfuir avant même que je ne l'atteigne.

Wheatley hocha légèrement de la tête.

— Si vous le dîtes, répondit le mercenaire avec une pointe de réticence.

Il regarda Austin qui répondit avec un haussement d'épaules et n'émit aucune objection.

Le commandant de l'UCA, les mercenaires et Zia firent ainsi demi-tour et alors qu'Owen commençait à descendre la pente, se dirigeant vers le ruisseau qu'il avait entrevu sur la carte.


Claire. Je vais la traquer seul. Les autres sont retournés aux véhicules pour attendre à l'orée de la jungle, à peu près à mi-chemin entre les deux villages, près du ruisseau le plus à l'ouest. J'ai besoin que tu sois mes yeux. Bien reçu ?

— Bien reçu.

Claire reposa la radio sur le bureau et ramena ses yeux sur la carte satellite, suivant avec Franklin les mouvements de Blue ainsi que ceux des animaux en train d'être acheminés à la gare.

Un peu plus tard, une radio posée sur une des étagères de la pièce se mit à crachoter. Croyant au début qu'on allait leur donner des nouvelles de la traque, Claire et Jocelyn s'approchèrent de la radio mais la première remarqua que la fréquence affichée n'était pas celle utilisée par l'équipe de traque mais celle utilisée d'ordinaire par les soigneurs et d'autres employés du Site D.

Oh les gens, on a un gros problème ! Fit la voix d'Alex, l'un des deux soigneurs responsables des animaux hébergés dans l'Arche. Il y a un abruti qui a laissé ouvert la porte de la cage de Caerbannog ainsi que celle du chenil. Et ce saligaud n'y est plus !

— Un animal s'est échappé ? Réalisa la directrice d'une voix mêlant agacement et stress.

Jocelyn voulut en demander davantage à Alex et prit la radio. Mais elle eut essayé de communiquer avec Alex, il lui répondit pas alors que d'autres soigneurs parlaient à leur collègue.

— Alex, me recevez-vous ? Alex, me recevez-vous ?! Répéta-elle.

Claire, qui venait de lever les yeux au ciel, lui prit alors la radio des mains, appuya sur un bouton puis parla dedans :

— Ici Claire. Vous dîtes que Caerbannog s'est enfui ?

Affirmatif, répondit Alex.

— Caerbannog ? C'est quoi comme bestiole encore ? Demanda Jocelyn après avoir soupiré d'irritation.

— Caerbannog ? Comme dans Sacré Graal. Le lapin…, réfléchit Franklin à voix haute. Mais c'est le Pegomachintruc !

— Cherchez son code dans le cahier, Lowery, l'enjoignit Claire.

Franklin saisit le cahier, l'ouvrit et chercha le dit code.

— Lowery ? Répéta-il avec circonspection.

— Oh pardon Franklin, se reprit-elle. De vieilles habitudes… Il était technicien en chef de la salle de contrôle au parc…

Fort heureusement, les animaux étaient classés par ordre alphabétique et Franklin trouva assez rapidement celui associé au Pegomastax. Il l'entra sur l'ordinateur et un autre point apparut en surbrillance sur les deux cartes, à l'intérieur de l'enceinte du Site D et plus précisément sur l'Arche elle-même. L'informaticien du GPD pianota un instant sur le clavier et un plan du bâtiment s'afficha sur un des écrans, avec un point rouge se déplaçant lentement en son centre.

Jocelyn prit la radio de la main de Claire et renseigna la localisation de l'animal aux soigneurs.

— Il est encore dans l'Arche. Au cœur du bâtiment

Quel niveau ? Demanda Alex.

Quel niveau ? Répéta la directrice dans sa tête tout en regardant le plan de l'Arche.

— Vous pouvez essayer de savoir à quel niveau il est ? Demanda-elle à Franklin.

Il se retourna vers elle et dit :

— Je crains que ce ne soit pas possible. Le satellite ne peut nous donner que la longitude et la latitude, pas l'altitude.

Franklin appuya ensuite sur une touche pour afficher les plans des quatre niveaux de l'Arche.

— Le Pegomastax était au deuxième niveau du chenil, dit-il en pointant une partie du chenil sur le plan du Niveau 2. La logique voudrait qu'il ne soit pas loin. On est au même étage, j'espère que la porte est bien fermée…

— Si il s'est fait la malle il y a genre vingt minutes, il a très bien pu monter ou descendre d'un niveau déjà, supposa Claire.

Jocelyn ? Demanda Alex.

— On… On ne sait pas…, bafouilla la directrice.

Il y eut un silence puis le soigneur dit :

J'ai commencé à fouiller le Niveau 2. J'ai demandé à ce qu'on fouille les autres. Benito va arriver dans un instant pour vérifier les images de surveillance. Celui qui a laissé Caerbannog s'échapper va entendre de mes nouvelles !

— Bien reçu, Alex.

Jocelyn reposa la radio et massa son front suant.

Benito arriva peu après aux bureaux de la sécurité et prit la direction d'une petite pièce voisine de celle où se trouvait le poste de suivi des animaux de l'UCA. A l'intérieur de celle-ci, on trouvait un bureau avec toute une série d'écrans où étaient retransmises en temps réel les images des caméras de surveillance du Site D. Jocelyn suivit l'agent de sécurité, tout comme Claire qui demanda à Franklin de surveiller les mouvements de Blue, et les deux femmes vinrent se positionner derrière l'agent de sécurité au bureau et cherchant les images des caméras du chenil. Lorsqu'il vit qu'une de ces dernières n'affichait plus rien, il fronça les sourcils et vérifia la localisation de la caméra sur un autre écran, où elle était indiquée sur un plan avec un code. La caméra en question était située dans la moitié ouest du chenil, à son deuxième niveau, là où le Pegomastax était enfermé. Se demandant si celui qui l'avait libéré avait touché à la caméra, Benito rembobina jusqu'au moment où quelque chose était soudainement venu se coller sur l'objectif.

— Qu'est-ce que c'est ? S'interrogea Jocelyn. De la peinture ?

Oh non, pas encore…, pensa Claire.

La mention de la peinture lui avait ramené un mauvais souvenir de la Chute, celui de la trahison et de la mort de Zara Young, son assistante. Durant la Longue Nuit, ils avaient découvert qu'elle était entrée par effraction dans le bureau de Wu pour subtiliser des données sensibles sur son ordinateur, données qu'elle aurait envoyées à un des rivaux d'InGen si un Harpactognathus ne l'avait pas fait chuter dans un escalier sur le chemin du retour. Pour éviter d'être détectée par les caméras, Zara avait utilisé un fusil de paint-ball et tiré sur les objectifs.

— Merde, jura Benito.

Il avait beau eu rembobiné encore un peu, il ne voyait pas le saboteur entier sur les images de cette caméra. Tout ce qu'il vit était une silhouette vague ainsi qu'une jambe, un bras et bout de torse. Il chercha alors parmi les images de celles des couloirs les plus proches.

— Bingo ! S'exclama-il quelques instants plus tard. Je t'ai, sale bâtard !

Claire et Jocelyn regardèrent alors l'écran qu'il fixait, où le saboteur, un jeune homme avec des cheveux courts, au physique ascétique et typé caucasien, apparaissait relativement clairement.

— C'est qui celui-là ? Se demanda Jocelyn, ne reconnaissant pas ce qui était un des vétérinaires intérimaires, un taciturne nommé Connor.

— Il me semble l'avoir croisé hier dans le camp, dit Claire.

— Ce n'est pas un des employés d'ici en tout cas, ajouta Benito.

— Probablement un des intérimaires. Il faut que j'en parle à Stella, déclara la directrice en sortant son téléphone pour chercher le numéro de la coordinatrice des intérimaires. S'il est un saboteur, se pourrait-il qu'il y en ait d'autres parmi eux ? Ajouta-elle peu après, alors que sa voix devenait de plus en plus en stressée. Qu'ils soient des agents infiltrés envoyés par Biosyn, Grendel, Mantah ou Dieu sait qui ? Ou même des écoterroristes ? Seigneur…

— Et pas que chez les intérimaires. Je vous recommanderais de vous méfier aussi de ceux qui travaillent ici depuis des mois voir bien plus…, lui suggéra Benito d'un air sombre.

— En bâclant sa campagne de recrutement pour le relancement de l'opération, InGen a invité les loups dans la bergerie…, constata Claire.

Pour elle, ça ne faisait aucun doute. Si elle était à la tête d'une organisation ennemie d'InGen et que son objectif était de saboter l'opération Royaume Déchu par le biais d'agents infiltrés au Site D, elle aurait ordonné à un ou des agents de répondre à l'offre partagée sur internet et de falsifier leurs CV si nécessaire pour maximiser leurs chances de recrutement. Dans leur hâte, le service des ressources humaines d'InGen n'avait pas dû prendre le temps de vérifier l'expérience des candidats et de s'assurer qu'ils avaient de bonnes intentions. Encore une fois, la négligence d'InGen menaçait sa propre survie et des innocents allaient payer les pots cassés…


Pendant ce temps, Owen cheminait toujours à travers la jungle. Tout en suivant le signal de l'implant de Blue sur l'écran de la tablette, il regardait fréquemment au sol, d'une part pour y chercher des indices du passage de l'Achillobator et d'autres part pour éviter de marcher un serpent ou de bêtement trébucher sur un obstacle. Il était loin de la route et s'il lui arrivait quelque chose, il n'était pas sûr que les autres le retrouvent à temps. Ses yeux balayaient aussi les environs du regard, bien que la végétation fût trop dense pour distinguer quoi que ce soit au-delà d'un ou deux jets de pierre, et il tendait l'oreille au moindre bruit significatif. A un moment, il entendit des battements d'ailes et regardant au-dessus de lui, il vit des perroquets le survoler. Cela faisait déjà une bonne demi-heure qu'il avait trouvé le ruisseau et le longeait vers l'aval.

Continuant tout droit tandis qu'il semblait se rapprocher de Blue d'après l'écran de la tablette, il posa bientôt le pied dans le ruisseau et marcha dedans, avançant lentement pour éviter de faire trop de bruit et d'effrayer le raptor. Il perçut soudain des bêlements, probablement ceux des moutons qu'ils avaient repérés plus tôt. Il était proche de l'orée et des pâturages.

Au niveau d'une courbe du ruisseau, il le quitta, le signal l'éloignant de celui-ci et l'impression qu'il avait eu se confirma lorsqu'il remarqua que les arbres se faisaient un peu plus épars et que la luminosité augmentait. Cela lui permit de repérer une empreinte sur le sol, une empreinte didactyle aussi grande que sa main, si ce n'est plus. Il sortit sa radio.

— Austin, Wheatley. J'ai trouvé une empreinte fraîche, les informa-il. Quelle est votre situation ?

Nous sommes entrés dans les pâturages, répondit Austin. Nous serons bientôt à l'orée au niveau de sa position.

— Ok. Attendez mon signal.

Il continua et un peu plus d'une heure après qu'il se soit séparé du reste du groupe en amont du ruisseau, il déboucha dans une petite clairière où il eut la surprise de trouver la carcasse retournée et rouillée d'une vieille voiture. Celle-ci ressemblant à certaines qu'on pouvait voir dans les films dont l'intrigue se déroulait pendant les années trente ou quarante, ou encore à une Citroën 2 CV, Owen pensa que ça devait faire des décennies que cette voiture pourrissait là et qu'elle devait peut-être dater de l'époque de la guerre civile. Droit devant lui, il nota que la lumière du jour pénétrait davantage dans le bois entre les arbres et sut que l'orée était toute proche, tout comme Blue. D'après la tablette, elle était à moins de cent mètres de lui et sachant qu'elle devait être cachée dans les fourrés alentours, il s'avança. Il entendit un bruissement au niveau des buissons derrière la voiture et s'arrêta un instant avant de se remettre à avancer.

— Te voici, dit-il calmement à voix basse.

Soudain, un opossum surgit du véhicule, courant vers Owen. Alors qu'il le regardait le dépasser et disparaître derrière lui, il sursauta soudain en entendant la carcasse de la voiture grincer. Un sifflement bien familier se fit entendre dans la seconde qui suivit et tournant la tête, Owen vit que Blue avait bondit hors de la végétation et se tenait sur la voiture.

— Hé ma belle. Tu as aimé ta balade ?

L'Achillobator sauta du véhicule et s'approcha de lui. Elle bomba son poitrail blanc tacheté de noir et écarta ses bras.

— Doucement. Hé ! Hé.

Elle grogna et il sortit un morceau de viande d'une des poches de la veste en cuir sans manches qu'il portait par-dessus son T-shirt.

— Je t'ai apporté quelque chose.

Blue siffla alors que son soigneur lui tendait le morceau mais montra un semblant d'intérêt envers ce dernier.

— Voilà. C'est ça.

Il lui jeta le morceau mais celui-ci ne fit qu'aller s'écraser sur le museau d'Achillobator avant de retomber au sol. Elle grogna et sur sa tête, une crête de plumes noires fort semblable à celle de l'Aigle couronné (1) se hérissa, formant une sorte de petite couronne. C'était là un signe d'irritation et Owen le savait bien.

— Ok.

Tendant sa tête en avant, Blue avança de quelque pas alors qu'Owen lui présentait la paume ouverte de sa main. Dans l'autre, il tenait un cliqueur et son pouce appuyait dessus, produisant des cliquetis qui la firent hisser.

— Regarde-moi.

L'Achillobator ramena sa tête en arrière alors qu'elle regardait son soigneur. Elle se rapprocha, adoptant une attitude plus calme que précédemment.

— Oui, c'est ça…

Alors que la main d'Owen caressait presque le dessus du museau de l'Achillobator, les narines de cette dernière se dilatèrent et son corps se tendit. Elle avait capté une nouvelle odeur, une d'un arrivant potentiellement hostile. Il se tendit également.

Ne me dis pas que Wheatley…

Soudain, une détonation retentit et Owen entendit l'écorce d'un tronc sur sa gauche se fissurer, craqueler et des éclats être projetés. Quelqu'un venait de tirer dans leur direction.

Tout autant surprise que lui, Blue laissa échapper un cri perçant et pivota pour faire face à la menace mais en faisant cela, elle fit tomber Owen lorsque sa queue frappa ses jambes.

— Bordel ! Rugit-il avec fureur, pensant que Wheatley les avait trahit et décidé que Blue ferait une cible de choix.

Il se redressa aussitôt et chercha activement le tireur du regard tandis que Blue grondait. Ils entendirent la végétation dense en haut d'un talus sur leur droite bruisser, le tireur en sortit et Owen écarquilla les yeux de surprise mais aussi de crainte car il ne craignait pas le tireur lui-même, mais craignait pour la vie de celui-ci. Ce n'était pas Wheatley, ni un de ses hommes, mais un frêle vieillard aux vêtements tout tachés, braquant un simple fusil de chasse en direction de Blue. Owen présuma qu'il devait s'agir du fermier auquel appartenait les moutons dans les pâturages et que sentant que ses bêtes étaient en danger, il s'était aventuré dans le bois pour chercher la menace et l'éliminer. Malgré la peur qui l'habitait, le fermier osait braver le regard de Blue et semblait déterminé à en découdre.

— Ne vous approchez-pas d'elle ! L'avertit Owen, parlant en espagnol.

Tout en tremblotant, le fermier bredouilla alors des propos inintelligibles pour Owen, qui se demanda s'il ne s'exprimait pas dans une sorte de dialecte local. Cependant il reconnut le mot Cordero, qui signifiait agneau, et balayant rapidement les lieux du regard, il vit plus loin un petit corps étendu, à moitié dissimulé sous un buisson. Un petit corps délicat dont le pelage était maculé de sang : L'agneau dont parlait le fermier. Owen remarqua que sa gorge avait été mordue et qu'une partie du ventre avait été arrachée, exposant la chair et les viscères au-dessus desquelles les moucherons volaient déjà.

Blue, qu'as-tu fait ?

— Reculez, lui dit-il doucement. Je ne pourrais pas l'arrêter si elle décide d'attaquer.

Le vieillard regarda alors Owen et lui parla sur un ton agressif, accusateur même. Croyait-il que Blue était un animal dressé et qu'il le lui avait ordonné de s'en prendre au troupeau de moutons ? Quoiqu'il en soit, comment espérait-il ressortir vivant d'une confrontation avec un prédateur de six mètres de long et aussi haut qu'un homme adulte, plus grand que la majorité des carnivores terrestres modernes, un animal dont il ne savait rien ou presque ? S'il ratait son tir, Blue ne lui laisserait aucune chance et celle-ci, déjà provoquée et sur les nerfs suite au premier tir, sentit son agressivité à l'égard d'Owen et s'énerva encore plus, sifflant bruyamment et faisant hérisser à nouveau les plumes de sa nuque. Le fermier le constata et son index pressa doucement sur la détente du fusil.

— Non, ne tirez pas ! Le pria Owen.

Mais n'ayant aucune arme sur lui et ne pouvant contrôler Blue d'aucune manière, le soigneur ne put qu'assister avec impuissance à la scène qui se déroula sous ses yeux.

Blue s'écarta promptement de la ligne de tir et la balle ne fit que lui érafler le dos, lui soulevant un cri strident, et alla se perdre dans le bois. Alors que le vieillard réalisait qu'il avait encore raté son tir, elle disparut dans les fourrés les plus proches et il entendit le son de ses foulées sur le sol forestier, un son qui se rapprochait, et rapidement. Au lieu de charger en ligne droite, elle allait le flanquer.

Sachant qu'il n'aurait pas le temps de recharger son fusil et que sa position actuelle si près de la végétation dense était précaire, il abandonna le haut de talus et commença à le dévaler, en direction d'un tronc couché. Connaissant bien les lieux, il savait qu'il était creux et suffisamment gros pour qu'il s'y abrite le temps de recharger son arme et de faire feu sur l'animal qui tenterait à coup sûr de le déloger. L'instant d'après, Blue ressurgit de la végétation toutes griffes dehors, bondissant dans sa direction et il poussa un petit cri apeuré alors que ses jambes menaçaient de trébucher.

Ayant mal calculé son bond, Blue n'atterrit que quelques mètres de lui et le temps qu'elle se réceptionne sur le talus, le fermier en atteignit le bas et se jeta avec son arme à l'intérieur du tronc, commençant à ramper vers l'extrémité opposée alors qu'une odeur de bois pourri lui remontait dans les narines et que son cœur battait la chamade.

— Blue ! Arrête ! Cria Owen.

Atteignant le milieu du tronc, le fermier cessa de ramper et s'allongea sur le dos tandis que le dinosaure grognait dehors. Fébrilement, il fouilla ses poches à la recherche de sa dernière balle, parvint à la trouver mais alors qu'il l'insérait dans le chargeur de son fusil, quelque chose atterrit au sommet du tronc, quelque chose de lourd, et l'instant d'après, tout un pan de l'écorce s'effondra sur le bas de son corps et les pieds griffus du prédateur atterrirent sur ses jambes. Instinctivement, le fermier essaya de reculer mais le poids même de l'animal, équivalent à celui d'un tapir ou d'un zèbre, le clouait contre le sol. Il sentit ses muscles et ses os être mis à rude épreuve et il commença à avoir mal mais cette douleur ne fut rien comparé à celle qu'il ressentit ensuite, lorsque les griffes en forme de faucille caractéristiques de cette famille de dinosaures prédateurs s'enfoncèrent dans sa chair tel des crochets de boucher dans une carcasse, lui arrachant un hurlement de douleur.

— Arrête ! Répétait Owen.

Blue rétracta ses griffes et recula de quelques pas. Au début, le fermier crut qu'elle avait enfin obéit à l'homme aux cheveux longs avec qui il l'avait vue mais cet espoir fut de courte durée car ses mâchoires se refermèrent sur son mollet et elle commença à le traîner hors de son fragile refuge. Il voulut lui donner des coups avec son pied libre mais il arrivait à peine à fléchir la jambe, comme si toutes les forces qu'elle avait se réduisaient à peau de chagrin après les blessures infligées. Conscient qu'il serait bientôt à découvert, il serra son fusil contre lui avec ses deux bras et attendit une opportunité de tir. Ironiquement, celle-ci se présenta aussitôt qu'il n'y eut plus d'écorce au-dessus de son torse pour le gêner. Il releva alors son torse, braqua le canon de son fusil vers le poitrail duveteux de son attaquante, une soudaine douleur à la poitrine le déconcentra, le faisant bouger le canon du fusil vers la droite. Alors que Blue s'apprêtait à fondre sur sa gorge pour la lui arracher et le tuer, les doigts du fermier pressèrent la détente et l'arme fit feu.

Sous le regard atterré de son soigneur, Blue poussa un cri, tituba sur le côté, sortant du tronc éventré, et s'effondra au sol, touchée au flanc. Le fermier se releva péniblement, boita hors du tronc, regarda ses jambes ensanglantées, puis le dinosaure à terre et enfin Owen. Mais soudain, il posa une main sur sa poitrine en gémissant et s'effondra lui aussi, victime d'une crise cardiaque.

Avec des yeux paniqués, Owen regarda le fermier agonisant puis sa protégée grièvement blessée.

— Merde… Merde. Merde !

Il se précipita vers le fermier, passa ses bras autour sa taille et l'éloigna de Blue. Une fois à distance respectable de cette dernière, il l'allongea sur le dos pour commencer à lui faire un massage cardiaque. Il eut beau enchaîner les séries de compressions thoraciques, il n'obtint aucune réaction positive de la part du vieillard.

— Allez !

Alors qu'Owen tentait de sauver la vie du vieillard, Zia, Austin et les mercenaires, alertés par les coups de feu, accoururent sur les lieux et la vétérinaire du GPD fut choquée en voyant l'Achillobator étendue sur le sol, grondant de douleur, et son soigneur agenouillé auprès du fermier, dos à elle. Blue étant sa priorité, Zia se rapprocha prudemment d'elle pour étudier sa blessure tandis que les hommes de Wheatley dressaient un périmètre de sécurité.

Lorsqu'elle vit Owen frapper le sol avec son poing en signe de défaite, le fermier venant de rendre l'âme, Fanny Oven murmura :

— Merde… Bavure…

Elle remarqua que Theo, alors à quelques pas, l'avait entendue et lui adressait un regard morne.

— Désolée Theo, s'excusa-elle. J'ai tendance à oublier que je devrais éviter de dire le mot en B en ta présence…

— Je ne pense pas que bavure soit le mot idéal pour qualifier cette situation, dit-il.

Supervisant le tout, Austin se retourna vers l'orée, où ils avaient laissé leurs véhicules.

— Rapprochez l'UVM (2) ! Ordonna Austin au chauffeur par radio.

Le commandant de l'UCA alla ensuite rejoindre Wheatley et Owen près du corps du fermier. Ne pouvant plus rien faire à son égard, Owen retourna auprès de Blue, laissant Austin regarder la victime en silence un instant. Celui-ci sortit ensuite son téléphone et appela Torres :

— C'est moi. On a retrouvé l'Achillobator. Elle est blessée et il y a eu une victime civile. Un vieux fermier.

Il l'a tué ?

— Non. Elle l'a blessé mais je crois plutôt qu'il a été emporté par une crise cardiaque.

Mettez-moi en haut-parleur, dit le directeur d'InGen Security.

Alors que le camion finissait de reculer et que l'on préparait le transport de Blue, Austin fit signe à tout le monde de se taire puis appuya sur le bouton du haut-parleur.

Ecoutez-moi tous ! Ce qui vient d'arriver est une tragédie et toutes mes pensées se dirigent vers les proches de la victime…, commença Torres.

— Mais bien sûr, grogna Whealtey avec incrédulité.

— Lol, on y croit, glissa Fanny à voix basse.

Cependant, reprit Torres, je vous demande à tous de taire cet incident pour le moment. Si vous informez les autorités, celles-ci voudront lancer une enquête. Or qui dit enquête, dit retard. Qui dit retard, dit complications fâcheuses et à la fin, nous serons tous perdants.

— Que faisons-nous alors ? Demanda Owen, alors en train d'aider Zia à tranquilliser Blue et à lui administrer les premiers soins.

L'actif doit être ramené au Site D pour y être soigné. Il serait hautement regrettable de laisser mourir un tel spécimen. Au lieu de prendre le train et l'Arcadia comme initialement prévu, il sera envoyé aux USA par avion. Monsieur Wheatley, je vous charge vous et vous hommes d'assurer son escorte jusqu'au site avec Joel.

— Et à propos de la victime ? S'enquit le chef mercenaire d'un ton neutre.

Il est mort à cause de l'animal de Monsieur Grady, non ? Il revient donc à lui de se débarrasser du corps.

— Comment ? Demanda le concerné d'une voix serrée.

Démerdez-vous tout seul, répondit Torres.

— Mais c'est un crime ! Protesta Owen.

— C'est quoi ce délire ?! S'exclama Zia, sidérée.

— On appelle ça un mardi dans le métier, lui dit Fanny.

Vous avez peur qu'on vous accuse, Monsieur Grady ? Voyons, le fermier était âgé. La même chose se serait produite s'il était tombé sur un jaguar féroce ou un voleur de moutons particulièrement intimidant. Le jour où les autorités découvriront que vous étiez là au moment de sa mort, vous serez loin d'ici. Croyez-moi…

— Je refuse de faire ça. Allez au Diable !

Monsieur Grady ! Si jamais vous nous la mettez à l'envers, je vous promets de vous faire passer comme le responsable de ce merdier ! Et inutile d'essayer de persuader Monsieur Wheatley de se ranger de votre côté. Je le paye, pas vous !

— Je suis désolé mais il marque un point, glissa le chef mercenaire à Owen.

Nous nous sommes compris ? Demanda le directeur d'InGen Security.

Owen soupira de défaite.

— Compris…, répondit-il faiblement.

Bien. Je vous laisse. Vous avez à faire…

De l'autre côté du fil, Torres raccrocha et Austin remit son téléphone dans sa poche.

— Quel connard ce type ! Pesta Zia à voix haute.

— Je ne vous le fais pas dire, lui dit Wheatley.

— Vous l'avez entendu ? Alors activez-vous ! Les pressa le commandant de l'UCA. Il faut que l'on parte au plus vite !

Il se tourna ensuite vers Owen, qui était toujours auprès de Blue.

— Monsieur Grady, l'interpella-il. Mademoiselle Rodriguez saura se débrouiller. Allez plutôt cacher le corps quelque part dans ce bois. Faîtes-en sorte de le protéger des charognards. Mieux vous le cacherez, moins vous aurez de chances d'avoir des problèmes. Nous partons bientôt. On repassera vous prendre après plus tard.

Révulsé par ce que l'on lui demandait de faire, Owen mit les mains sur ses genoux et soupira.

— Hé, lui dit doucement Zia. Je m'occupe d'elle. Elle va s'en sortir, je te le promets.

— Merci Zia.

Il se releva et alla prendre le corps du fermier, le mettant au travers de son épaule. Wheatley le regarda le transporter dans la direction opposée à celle de l'orée puis héla un de ses hommes :

— Stan.

— Oui, Monsieur ? Répondit un bel homme avec des cheveux bruns clairs et un visage avenant.

— Allez l'aider. On vous récupérera en même temps que lui.

— Compris.

Gardant ses armes, Stan alla rattraper Owen plus profondément dans le bois.


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Notes

(1) Aigle couronné : Un rapace africain dont le nom scientifique est Stephanoaetus coronatus.

(2) UVM : Unité Vétérinaire Mobile, nom donné aux ambulances utilisées par les services vétérinaires d'InGen.