Bonjour, bonsoir à tous ! Bienvenue dans le premier one-shot de ce recueil, qui sera alimenté sporadiquement :)
Ici, une scène qui date de 2016, qui a été réécrite en 2019 et jamais publiée jusque-là, qui monte ma version de la déclaration d'amour entre Esteban et Zia. C'est un de mes rares textes joyeux, voire un peu guimauve, donc dégustez-le bien !

Bonne lecture !


Notre récit commence en cette journée du vingt-quatre Décembre, année 1537. Le Grand Condor survolait les Amériques depuis des heures déjà, la quête des cités d'or s'étant achevée depuis bien longtemps. A son bord, Esteban était aux commandes de l'appareil, Zia ayant déjà eu l'occasion de le faire bien plus tôt et ayant besoin de repos en cette fin de mois. Elle somnolait à l'arrière du poste de pilotage, tandis que Tao s'était réfugié à l'intérieur du ventre de l'oiseau pour continuer quelques expérimentations. Les trois jeunes amis étaient heureux, ça ils ne pourraient le contredire, malgré la routine qui s'installait de temps en temps. Le voyage était leur quotidien, et malgré toutes les personnes qu'ils connaissaient dans le monde, la nouveauté commençait à s'essouffler après autant de temps. Ils avaient, heureusement, bien des occasions de se distraire pour ne pas y penser.

Regardant le soleil, Esteban décida qu'il fallait se poser. Durant quelques minutes il chercha un endroit libre, et repéra une petite clairière avec un endroit plane où l'appareil pouvait se poser. Après un atterrissage parfait, Esteban lança un regard à la jeune femme endormie. Son visage encore jeune était reluisant de candeur et de beauté. Elle venait d'enchaîner les journées intenses de vol autour du monde pour trouver un remède à une maladie qu'Esteban avait contracté soudainement, nul ne savait comment. Bien évidemment, elle s'en était sortie comme personne, et après les quelques jours de repos nécessaires pour le jeune homme, ce dernier avait tenu à ce que son amie se repose autant que possible. Il rejoignit Tao, laissant Zia assoupie, et les deux décidèrent de dormir à la belle étoile. En une ou deux heures, alors que le Soleil trainait visiblement la patte pour aller dormir, le campement provisoire était monté avec feu allumé et chasse terminée. Ils firent un repas pour deux, Zia étant toujours assoupie et cette dernière n'aimant pas gâcher de la nourriture, et rirent autour de quelques échecs d'expérimentations du jeune nacal. Alors que le jeune atlante sortait à peine sa part du feu, Tao, qui avait déjà mangé, se leva en faisant craquer son dos.

— Bon, c'est pas que je t'aime pas, vieux frère, mais j'ai des choses à faire ! Tu restes là ?

— Ouais. Je préfère ne pas laisser Zia seule, si elle se réveille.

— Je ne dors pas, tu sais ? dit soudainement une voix féminine derrière eux.

Les deux jeunes (bientôt) adultes se tournèrent vers Zia, toujours pendue aux ficelles du bout des doigts de Morphée, souriante. Ses cheveux longs étaient un peu en pagaille, causant un éclat de rire parmi les deux garçons. Zia mit sa part à cuire, toujours un peu dans les vapes, tandis que Tao saluait les deux amis d'un signe de la main. Il s'endormira bien d'heures plus tard, sur sa table d'expériences, les mains remplies d'outils. Le Soleil avait les pieds dans ses draps de nuit, bien caché derrière les arbres au loin. Zia sortit sa part du feu, alla s'asseoir aux côtés d'Esteban, et les deux se mirent à manger tranquillement. Ils se contentaient de regarder le paysage, d'écouter le vent et de savourer leur viande. Rares sont les personnes avec qui le silence était aussi parlant que le regard, se disait un Esteban conscient de sa chance. Et pourtant, Zia fut la première à le rompre, observant l'air pensif de son ami.

— Eh bien, tu en fais, une drôle de tête !

Esteban, revenant sur Terre, pouffa de rire.

— J'ai l'air si fatigué que cela ? demanda-t-il avec un sourire au coin des lèvres.

— On dirait que tu as volé toute la journée, répondit la jeune femme en lui pinçant le bout du nez.

— Eh, arrête ça ! feignit-il de se plaindre. Et puis, techniquement, c'est ce que j'ai fait !

Un franc rire s'échappa de la jeune Zia, à la fois attendrie et amusée. Penchant sa tête, elle esquissa un sourire.

— Comme tu veux, Esteban. Mais, fais attention, tu ne pourras pas tenir ainsi toute la nuit !

— Au moins je m'endormirai en bonne compagnie, s'amusa le jeune atlante.

— Oh ! Veux-tu donc dire que Tao n'est pas d'assez bonne compagnie pour toi ? Je suis outrée !

Zia tourna soudainement le dos à Esteban avec une grimace colérique, bien évidemment exagérée. Esteban leva les yeux au ciel, et glissa sa tête dans le creux du cou de son amie. Ses bras s'enroulèrent autour de la taille de la jeune nacale, qui fit rejoindre leurs mains. Ils s'échangèrent quelques regards complices et explosèrent de rire sans même savoir pourquoi.

— Tu dis rien à Tao, hein ?

— Hum, et pourquoi pas ? Je pourrais, après-tout lançait-elle avec un sourire amusé et faussement vicieux.

Passons l'enchaînement des « S'teu plaît ! » et des « Non ! », et revenons au silence. Les deux s'étaient étouffés à force de rire, et leur repas était devenu froid. Le Soleil était toujours récalcitrant à aller dormir, préférant déverser son être sur les corps animés ou non de la nature. La verdure se mélangeait à l'orangé, et du violacé apparaissait en dégradé dans le ciel presque plus du tout bleuté. Les deux amis laissaient leurs émotions les guider dans une étrange harmonie, à écouter le chant du vent et à admirer le ballet des bois qui s'étendaient à perte de vue. La respiration calme et le rythme cardiaque apaisé, le jeune duo laissait leurs mains glisser les unes contre les autres sans se soucier de rien. Savourer le temps qui passe était un peu dans leurs habitudes, mais une part de la nature était trop mystique pour rendre ces instants obsolètes. Au fond d'eux, en regardant le Soleil se coucher, ils avaient l'impression de sentir le futur venir se glisser entre leurs corps et embrasser leurs consciences.

— On pourrait rester là, hein ? Profiter de cet instant éternellement…

— Pour très longtemps…mais ça ne serait plus un instant.

— Sans doute. Dis, tu aimes toujours autant voyager, Esteban ?

— Quelle question ! dit-il d'un air surpris. Toi, tu n'aimes plus ?

— Si, si ! Bien sûr ! C'est juste que…tu sais, ça m'arrive de penser à tout un tas de choses.

— En ce moment, on dirait même que tu as la tête ailleurs.

— Peut-être, répondit-elle en haussant des épaules. J'ai juste cette impression assez étrange au fond de moi. Comme s'il me manquait quelque chose.

— Comment ça ?

— Je ne sais même pas si tu peux voir de quoi je parle. Quand j'étais petite, ma vie avait basculé du jour au lendemain alors que j'avais un équilibre. Et j'ai beau vous adorer, toi et Tao, ainsi que nos voyages…ça m'arrive, parfois, de ressentir ce manque. Comme si une partie de moi voulait un équilibre, au moins un temps, loin de tout. C'est à ça que me fait penser cet instant, Esteban, juste la tranquillité, la beauté, et...

Elle finit sur un soupir, trouvant sans doute sa phrase trop idiote. C'en était trop pour la curiosité d'Esteban, bien piquée à vif à ce moment-là. Zia semblait pensive, propulsée dans un autre monde aux traits similaires mais si flous. Il quitta le cou de la jeune (presque) femme. Les deux ne parlèrent pas durant une poignée de secondes, dans un silence un peu plus lourd que le précédent.

— J'y ai pensé aussi, tu sais ? Parfois, je pensais à ce qu'on deviendrait sans le voyage. J'y pense encore, même. Le vol, les paysages, les instants, les rencontres tout ça c'est un bonheur, mais j'ai l'impression de tourner en rond, ces derniers temps.

— Tu penses qu'on a tout fait ?

— Non, non ! Mais il n'y a rien qui, vraiment, m'anime pour voyager. Peut-être ai-je envie de simplement plus. Je me suis demandé, une fois, si notre Condor pouvait percer le ciel, nous emmener vers les étoiles. J'avais volé plus haut que d'habitude, ce jour-là, et une sensation bizarre de frustration était venue me prendre. Comme si j'avais tous mes désirs du bout des doigts, que je pouvais les caresser, mais sans pouvoir aller jusqu'au bout.

Cette même sensation qu'il ressentait, parfois, en regardant Zia. Ce n'étaient ni la couardise, ni l'hésitation qui ne lui faisaient sauter le fameux pas de Vénus. Cela ne venait juste pas, étrangement. Zia ne pouvait que regarder Esteban par compassion, face à cette sensation familière qui parfois l'exaspérait. Le vent commençait à se rafraîchir, le Soleil était cette fois à moitié couché.

— Il nous manque peut-être, juste…quelque chose ?

— Comment ça ?

— Je ne sais pas comment dire. J'ai, hum, cette impression. On manque peut-être de nouveauté.

Le jeune atlante ne répondit pas, aucune réponse ne venait à son esprit. Une stimulation ? De la nouveauté ? Pendant quelques instants, il pensa que Zia voulait amener le sujet vers quelque chose d'autre. Quelque chose de plus…intime ? Soudainement, Esteban pouffa de rire.

— Tu vas bien ?

— Oui, ça va, t'en fais pas. Juste…j'étais en train de me dire qu'on parlait de ça sans penser à Tao. Le pauvre !

Zia la joignit dans le rire. Néanmoins, Esteban soulevait une vraie question : qu'en penserait Tao ? Zia se dit qu'il serait outré, que les voyages étaient dans leur sang comme la sève dans les arbres, et que rester à un même endroit tout le temps serait un enfer pur et dur. Elle ne s'était même pas surprise à penser à une telle théorie sans penser à lui. C'était son frère, quand même ! Il ne valait pas moins qu'Esteban ! Ils étaient inséparables, mais Zia savait, au fond d'elle, que rien n'était semblable entre ses sentiments envers le nacal et envers l'atlante.

— C'est vrai ! On l'a souvent mis à part, notre nacal préféré.

Le jeune homme eut envie de répondre que c'était elle, sa nacale favorite, mais se retint. Il connaissait ses maladresses, et l'idée de la mettre en colère maintenant ne lui plaisait que peu. Se contentant de rire, il abrogea ainsi la digression autour de Tao. Par pur instinct, les deux amis se prirent dans leurs bras, encore une fois sans raison. Esteban eut une nouvelle fois cette sensation d'envol, et de caresse des impossibles. L'humain était une espèce fascinante, quand même : la plus avancée, certes, mais surtout celle qui n'osait juste pas, parfois. Il observa le paysage encore une fois, et remarqua quelque chose. Un papillon, assez grand, aux ailes dorées, se posa à quelques centimètres d'eux. C'était quasiment insignifiant. Quasiment rien et anecdotique, et pourtant il eut l'impression que le papillon ne bougerait pas de sitôt. Ses antennes gigotèrent, et ses ailes firent un ou deux battements. Il hésita un instant, et chuchota :

— Zia, regarde-moi.

Esteban recula sa tête, et mit tendrement la main sur la joue de Zia. Son visage était décoré d'un sourire incroyablement tendre et ravissant, agrémenté des rayons du couchant. Ils restaient silencieux. La nuit en était à son aube, le Soleil lui-même jugeant que sa présence était de trop. Il intima à la Lune de ne pas venir, mais quelques étoiles venaient déjà être témoins du moment. Toujours enlacés, les deux amants se lancèrent des regards chargés de tout. Leurs doutes, leur surprise, leur compréhension et leur connexion. Ils souriaient, un peu bêtement, un peu aveuglément. Leurs têtes se rapprochèrent, et tout naturellement, leurs lèvres se collèrent entre elles. Un soupçon de timidité traversait leur esprit, avant que leur cœur ne guide le mouvement. C'était une première sans concession, sans grand discours ni artifices, aux lumières des mille soleils constellant le ciel d'ardoise. Ils n'avaient pas besoin de dire la phrase évidente, pas maintenant, ils pourraient se le dire encore des centaines de fois dès maintenant.

Le baiser se rompît par la faute de l'oxygène, qui venait à manquer dans le poumon du tout nouveau couple. Cette fois, il eut l'impression de percer le ciel à la force de ses quatre bras. Les heures suivantes, les questions étaient mises de côté, les spectateurs du ciel étaient venus simplement assister à cette belle romance qui débutait, et le couple embrassait ses sentiments. Le papillon, à défaut de pouvoir boire l'eau de rose qui se profilait devant lui, s'envola dans la clarté mouchetée de la nuit. Le jour se levait sur le corps enlacé de cette belle jeunesse, qui n'avait qu'un regard empli d'espoir à se dire.

Et ce regard tendre, rempli de joie et d'espoir disait : tant que le Soleil guidera leurs pas, jamais leur lumière ne s'éteindra.