« Jimmy ! » s'écria une voix douce et familière depuis l'entrée de la chambre.

Jim et Leonard se tournèrent vers la porte, dans laquelle se dessinait la fine silhouette de Joanna, suivie par celle de sa mère. Elle entra dans la pièce, se dirigeant sans aucune hésitation vers son père, qui l'attendait, bras grand ouverts. Elle s'y jeta, s'accrochant à son cou, et il la souleva dans les airs, affirmant sa prise sur sa taille.

« Comment tu vas, ma puce ? demanda-t-il près de son oreille, son nez enfoui dans ses cheveux.

— Je suis contente de vous voir, Papa ! Maman a accepté de m'emmener, tu le savais ?

— Oui, chérie, je le savais, c'est moi qui lui ai dit qu'elle pouvait venir.

— Merci, Papa ! Est-ce que Jimmy va mieux ?

— Qu'est-ce que tu penses de lui demander toi-même ? »

Le visage de la jeune fille se fendit d'un énorme sourire et se tourna vers son frère, qui lui souriait depuis son lit. Leonard s'assit sur son fauteuil attitré, posa sa fille sur ses genoux et fit signe à Jocelyn d'avancer, lui montrant la chaise posée de l'autre côté du lit. Elle ne se fit pas prier et vint prendre place, son sac à main posé à ses pieds, ses yeux sur le corps portant encore les stigmates des derniers évènements.

Joanna s'avança sur les genoux de son père, qui passa un bras autour de sa taille pour l'empêcher de tomber. Sa main se leva, hésitante, avant de se poser sur celle de son frère, qui, si elle était dépourvue de l'attelle qui l'avait restreinte plusieurs jours, portait encore des cicatrices et des bandages épais.

« Tu peux poser ta main sur la mienne, Jo', ça ne me fait pas mal.

— Mais j'ai vu… Ta main était brisée, Jimmy…

— Je sais, mais je t'assure que je ne sens rien. »

Le visage de Jim était doux, calme, il ne trahissait aucune douleur, et toutes les personnes présentes dans la pièce en furent soulagés. Il avait toujours cette tendance à dédramatiser toutes les situations, à éviter de montrer sa souffrance, mais Leonard savait que dans son état actuel, il n'aurait pas pu en faire autant. Alors son expression vide de toute tension était la plus belle chose à voir pour eux.

« Tu te sens mieux, Jim ? Papa m'a dit que tu avais souvent mal et que tu avais peur des fois.

— Jo', ne sois pas trop curieuse avec ton frère.

— Oh oui ! Pardon, Jimmy, j'ai eu tellement peur que j'en oublie que tu as subi tout ça !

— C'est rien, t'en fais pas. Il faut bien que je m'habitue, d'autres poseront des questions et je préfère encore que ce soit toi. J'ai encore mal par moments et j'ai parfois des flashs, mais c'est de mieux en mieux.

— J'espère que je pourrai t'aider à aller mieux quand tu rentreras à la maison. Quand est-ce que tu rentres, d'ailleurs ? »

Les deux enfants se tournèrent vers leur père, qui se retrouva confronté à deux regards perçants et attentifs, ce qui élicita un petit rire de la part de son ex-femme. Il glissa sa main dans un geste réconfortant dans le dos de Joanna et leur sourit, même s'il savait que la réponse ne leur plairait pas.

« Jim rentrera à la maison une fois que ses os seront suffisamment consolidés pour qu'il puisse au moins se tenir assis. Et même une fois que ce sera fait, il faudra être très prudent, et tu devras peut-être rester encore quelques temps chez Maman ou Gran' Madi' le temps que Jim se réadapte à la maison. »

Une lueur à la fois furieuse et déçue traversa les yeux de Joanna et elle se mordit la lèvre. Jim, lui, paraissait prendre cette nouvelle avec recul, puisqu'il ne fit qu'hocher lentement la tête et tourner sa main avec grande précaution pour frôler la paume de sa sœur, qui redirigea son attention sur lui.

« C'est rien, Jo', on se retrouva encore mieux après, tu verras.

— Mais je ne veux pas te laisser seul à la maison ! Je veux rentrer avec toi !

— J'aurai Papa avec moi, et puis, je ne serai pas de grande compagnie, je pense que je vais encore beaucoup dormir, non ? demanda-t-il, son regard tourné vers son père.

— Oui, tu as encore besoin de beaucoup de repos, et ton corps le sait, il se fatigue beaucoup plus vite que d'habitude.

— Tu vois, Jo', ça sert à rien que tu sois là. »

Les sourcils de la jeune fille se froncèrent et elle afficha une mine vexée, les yeux embués.

« Ça fait plaisir de savoir que je sers à rien. Sache juste que c'est moi qui ai trouvé où tu étais, parce que Papa était incapable de le voir. Sans moi, tu serais toujours en train de te faire torturer. »

Sur ce, et avant que quiconque n'ait le temps de réagir, elle s'échappa de la prise de son père puis de la pièce. Jocelyn fit un geste vague à son ex-mari, qu'il comprit comme le signe qu'elle restait avec Jim, et il suivit la trace de sa fille, se glissant à travers la porte alors qu'elle était en cours de fermeture.

Il arriva dans le couloir, regarda à droite et à gauche, et repéra la silhouette familière. Il n'eut long chemin à faire, puisque Joanna n'avait pas encore passé le bout du couloir. Il la rattrapa en quelques enjambées, la prit par le bras et l'entraîna sans ménagement dans le bureau des infirmiers du service, par chance, vide à ce moment-là. La jeune fille ruait, tirait sur son bras, allait même jusqu'à taper dans les flancs de son père, mais il ne la lâcha pas et l'assit sur la table, la maintenant en place d'une prise ferme sur ses hanches.

« Joanna, tu arrêtes tout de suite, » grogna-t-il d'une voix vibrante de colère contenue.

Mais la jeune fille continuait de se battre, de repousser son père, le frappant aussi fort que possible sur les bras, l'affligeant de coups de pieds dans les cuisses, et il sentait sa patience réduire à chaque seconde passant. Puis il sentit son calme voler en éclat quand sa fille se baissa pour mordre son poignet.

Le monde autour de lui sembla devenir rouge. Il attrapa les deux bras offenseurs d'une poigne forte, plaqua le corps de Joanna sur la table, maintint ses bras au-dessus de sa tête, coinça ses jambes entre les siennes. Il se retint de justesse de déchaîner toute sa colère et sa violence sur sa fille, arrêté par le regard terrifié qu'elle lui lançait.

Il relâcha une partie de sa force mais conserva la position, son regard ancré dans celui de Joanna.

« Tu es calme ? »

Elle hocha simplement la tête, les lèvres pincées si fort qu'elles en avaient presque disparu. Son expression blessée et torturée tordit le cœur de son père mais il résista à l'envie de la serrer contre lui jusqu'à l'étouffer.

« Bien, il était temps. La prochaine fois que tu me frappes, me mords ou quoi que ce soit, ça se terminera autrement. Tu m'obéis et tu n'essaies pas de t'échapper quand je t'emmène quelque part. On est d'accord ? »

Nouveau hochement de tête, et Leonard vit ses yeux s'emplir de larmes.

« Bien. Et maintenant, tu vas m'expliquer calmement pourquoi tu as dit ça à Jim. »

Il relâcha ses bras et elle se redressa d'un mouvement souple. Elle voulut descendre de la table, mais Leonard, bien décidé à ne pas la laisser s'échapper à nouveau, resta debout devant elle, ses jambes la restreignant efficacement. Elle baissa la tête et marmonna quelques mots que son père ne comprit pas, et il redressa son menton d'un doigt, plongeant son regard dans le sien.

« Tu me regardes quand tu parles, Joanna. »

Dans un premier temps, elle ne répondit pas, gardant ses yeux embués plantés dans ceux qui la fixaient, jouant avec ses doigts, puis elle se mordit la lèvre avant d'enfin ouvrir la bouche.

« Pardon, Papa, je ne voulais pas être méchante avec vous deux. Je ne voulais pas vous blesser.

— Ce ne sont pas des excuses que je veux, je ne veux pas savoir ce que tu ne voulais pas faire, je veux des explications. Je sais que tu t'en veux, je te connais et je connais ce regard.

— Eh bien… Je ne sais pas vraiment… Ce qu'a dit Jim m'a un peu vexée, je crois. J'ai eu peur, je me suis inquiétée, j'ai toujours peur, et il me dit que je ne sers à rien… »

Leonard soupira lourdement. Rien ne pardonnait le comportement de Joanna et les mots qu'elle avait prononcés, mais elle n'avait surtout pas compris le sens de ceux de Jim.

« Ton frère ne voulait pas dire que tu ne servais à rien. Il voulait surtout te protéger.

— Me protéger de quoi ?

— De la vision qu'il va offrir pendant plusieurs jours voire semaines. Sa reconstruction autant mentale, que physique, qu'émotionnelle va être très difficile. Il y a de forts risques qu'il tombe dans une forme de dépression et son bassin est loin d'être opérationnel. Il va être en fauteuil dans un premier temps, et après ça sera comme s'il apprenait à marcher. Et il le sait. Enfin, il ne sait pas tout, mais il sait qu'il va galérer. »

Un air de pure horreur se dessina sur le visage de Joanna, qui se dégagea de la main de son père pour plonger son visage dans les siennes. Peu après, son corps se mit à trembler, et de douloureux sanglots retentirent dans la pièce vide. Leonard se mordit la lèvre, soupira, puis encercla ses épaules et attira sa tête jusqu'à son torse.

« Ça va aller, Jo', je serai avec lui.

— J'ai été tellement horrible avec lui, sanglota-t-elle, je l'ai blessé…

— Ça ira, Chérie, Maman est restée avec lui et je lui parlerai, et je sais qu'il ne t'en veut pas. C'est tout ce qui compte.

— Mais moi, je m'en veux…

— Je sais, mais ça ne sert à rien de remuer ce qui a déjà été fait. On ne peut pas revenir en arrière, on peut seulement réparer les conséquences. »

Joanna hocha la tête contre le tissu de sa chemise, puis redressa son visage. Ses yeux étaient rouges et gonflés, échappant encore quelques larmes. Elle passa brutalement sa manche sur ses yeux d'un geste rageur, faisant râler son père.

« Joanna, non ! Je t'ai déjà dit que c'est une source de bactéries de faire ça !

— Mais je n'ai pas de mouchoirs…

— On est dans un bureau d'infirmiers, souffla-t-il, exaspéré. Tu ne crois pas qu'ils en ont en stock ? »

Son visage arborait un petit air coupable lorsqu'elle le regarda, et il soupira à nouveau. Comprenant que ça ne servait à rien de s'énerver plus que de raison, encore moins après ce qu'il venait de se passer, il se mit à fouiller les tiroirs de la pièce, jusqu'à trouver ce qu'il cherchait. Il tendit la boîte de mouchoirs à Joanna, qui en attrapa un, essuya ses larmes et moucha son nez, produisant un son bien fort qui ne manquait jamais de faire sourire son père.

Elle le jeta ensuite dans la poubelle puis se tourna vers Leonard, attendant la marche à suivre.

« On retourne voir Jim ?

— Tu es sûr qu'il ne m'en veut pas ? Et toi, tu ne m'en veux pas ?

— Jim ne t'en voudra pas, je pense même qu'il n'attend que de te voir. Moi, je suis en colère contre toi. Je t'ai autorisée à venir parce que je pensais que je pouvais te faire confiance pour ne pas rappeler de mauvais souvenirs à ton frère, et à moi. Tu m'as beaucoup déçu, Joanna. »

La jeune fille se mordit la lèvre, baissa les yeux, se tritura les mains, puis redressa son regard vers son père. Sans qu'ils n'aient de liens génétiques, il revit Jim en son expression, signe que ses enfants étaient très proches, et que Joanna, elle aussi, souffrait énormément de la situation.

« Tu souffres beaucoup ?

— Énormément.

— De l'avoir vu comme ça ?

— D'avoir été impuissant pendant si longtemps, de ne pas avoir vu qu'il était dans mon cabinet, de l'avoir vu comme ça, de l'avoir opéré, de ne pas pouvoir agir contre ces types, de voir la peur dans ses yeux… C'est un tout.

— Et moi qui me prenais pour la victime de l'histoire… C'est toi qui as le plus subi, de nous deux. »

Leonard soupira et s'assit sur une chaise autour de la table. Il passa une main dans ses cheveux, puis sur son visage, et enfin prit les doigts de sa fille entre les siens. Ils paraissaient minuscules dans ses grandes mains de chirurgien, et il ne put s'empêcher de sourire avant de reprendre son sérieux.

« Personne n'a subi plus qu'un autre, Chérie. On a subi, tous les deux, et Gran' Madi', même ta mère, on a tous subi, différemment, mais chacun le prend à sa façon. Ne te compare pas aux autres, Chérie, et ne minimise pas ta peine et ta douleur face à eux. On a tous été des observateurs passifs, aucun de nous ne pouvait agir et ça nous dévorait de l'intérieur. »

Joanna hocha la tête puis descendit de la table pour venir grimper sur les genoux de son père, l'encerclant de ses bras. Leurs têtes vinrent d'instinct se poser l'une contre l'autre, et Leonard caressa son dos, embrassant sa tempe.

« Ça va aller, Chérie, on va s'en sortir.

— Je te fais confiance. »

Et sans un mot de plus, comme par télépathie, tous deux se décidèrent à se lever et ils prirent à nouveau la direction de la chambre de Jim. Joanna avançait lentement, comme si elle appréhendait la réaction de son frère, mais la main de son père dans son dos était suffisante pour l'ancrer dans la réalité et l'aider à prendre son courage.

L'atmosphère était détendue dans la pièce. Joanna, une main accrochée à celle de Jim, lui racontait les derniers potins du collège. Tous deux semblaient apaisés et heureux de se retrouver. La jeune fille était assise sur les genoux de Leonard, qui brossait calmement ses cheveux en arrière, déposant de temps à autres un baiser sur sa tempe.

« Joanna, on va rentrer à la maison, ma puce. »

À l'entente de la voix de sa mère, l'adolescente tourna la tête vers elle, puis vers son père qui ne fit que lever les mains en signe de paix, puis vers son frère, qui la regardait de ses yeux troublés par le sommeil.

« Mais, Maman, j'aimerais encore rester un peu avec Jim.

— Ton frère est fatigué, Joanna, et tu retournes au collège demain.

— Je n'ai pas envie d'y aller, grogna-t-elle en croisant les bras.

— Jo', tu dois aller au collège, intervint son frère d'une voix fatiguée. En plus, qui me fera rattraper les cours si tu n'y vas pas ? » ajouta-t-il avec un fin sourire amusé.

Joanna avertit son regard sur Jim, puis sur son père qui hocha la tête, et finalement, elle descendit avec réluctance des genoux de Leonard.

« C'est juste pour pouvoir aider Jim.

— C'est déjà une bonne raison, Chérie. »

Elle se tourna vers Leonard et lui sourit, puis enroula ses bras autour de son cou et se pressa contre lui. Il sourit à son tour et la serra contre son torse tout en passant sa main dans ses longs cheveux. Puis elle se recula et il attrapa ses mains dans les siennes.

« Tu pourras venir demain soir si vous n'êtes pas trop fatigués, tous les deux.

— C'est vrai ? demanda-t-elle, un sourire trahissant tout son enthousiasme au visage.

— Bien sûr, Chérie, et si tu veux, je viendrai même te chercher au collège pour t'emmener ici.

— Oh merci, Papa, tu es le meilleur ! »

Sur ce, elle se jeta à nouveau au cou de son père, qui rit légèrement en la réceptionnant. Son regard tomba sur le visage de Jim, parfaitement relaxé, qui les fixait avec un fin sourire aux lèvres. Leonard lui fit un petit signe de tête qu'il lui rendit puis il reporta son attention sur Joanna qui s'écartait à nouveau de lui.

« Merci beaucoup, Papa.

— C'est normal, Joanna, je sais que je ne suis pas beaucoup là pour toi en ce moment.

— Je préfère que tu sois ici avec Jimmy qu'avec moi », sourit-elle en se tournant vers le lit.

Jim lui sourit à son tour et elle posa sa main sur la sienne tout en se penchant au-dessus du lit pour embrasser sa joue. Le garçon tenta de se redresser pour l'aider mais son effort fut vain et il retomba sur le matelas dans un minuscule gémissement. Leonard voulut l'aider, vite arrêté par son regard déterminé. Joanna, elle, ne sembla pas avoir remarqué plus que de raison.

« Tu me manques, Jimmy, j'ai hâte que tu rentres à la maison.

— Tu me manques aussi, Jojo', je te promets que dès que possible, je passerai tout mon temps avec toi. »

Joanna sourit puis rejoignit sa mère qui s'était levé et avait enfilé sa veste. Elle prit son sac et commença à sortir après avoir salué son ex-mari et son fils. Alors qu'elle s'apprêtait à passer la porte, Leonard la rattrapa d'une main posée sur son bras.

« Jo', reste avec ton frère, deux minutes, s'il te plaît, je dois parler à ta mère. »

La jeune fille ne protesta pas une seule seconde et rejoignit son frère, un grand sourire peint sur ses lèvres. Leonard emmena Jocelyn avec lui dans le couloir. Elle s'appuya contre le mur, les sourcils froncés, et il se posta devant elle, un fin sourire aux lèvres pour la détendre.

« J'aimerais te remercier, Joce', d'être restée avec Jim tout à l'heure. Et de le traiter comme le frère de Jo', aussi, pas uniquement comme mon fils. »

Un large sourire se diffusa sur le visage de son ex-femme et elle posa une main sur son épaule avant de la presser légèrement.

« C'est normal, Len'. Jim est un gamin adorable, et si Joanna le considère comme son frère, dans ce cas, il l'est. Je ne suis personne pour juger ses relations avec quelqu'un qu'elle voit si souvent. »

Une vive chaleur vint se propager en son corps à ses mots. Il avait toujours su que Jocelyn était très ouverte d'esprit et tolérante mais il n'aurait jamais cru, au moment où il avait adopté Jim, qu'elle serait aussi conciliante envers lui. Il s'était attendu à ce qu'elle demande à Joanna de ne pas parler de lui, de ne pas l'identifier comme son frère, pas à ce qu'elle accepte tout de sa fille le concernant. Il lui arrivait même de garder les deux enfants, lorsque lui-même était de garde et Madison indisponible.

« Tu es sa mère, tout de même, tu pourrais voir ça d'un mauvais œil. Enfin, peu importe, je te remercie d'être aussi gentille et prévenante envers lui. Il t'apprécie beaucoup.

— Je l'apprécie beaucoup aussi, cet enfant mérite l'univers entier, pas ce qu'il a vécu. Et si tu as besoin de la moindre aide, dis-le-moi, je le ferai.

— Merci beaucoup, Joce', ton soutien compte beaucoup pour moi. »

Elle sourit à nouveau et l'attira contre elle d'une main posée entre ses omoplates. Elle passa une caresse réconfortante dans son dos puis le relâcha lentement. Le coin des lèvres de Leonard se redressa en un sourire timide, et, sans un mot, elle fit un pas en avant, déclenchant l'ouverture de la porte. Quand elle la vit, Joanna vint la rejoindre sans attendre, serra brièvement son père contre elle puis toutes deux partirent.

De là où il se tenait, Leonard aperçut Jim, qui l'attendait, le fantôme d'un sourire aux lèvres malgré ses yeux qui se fermaient déjà. Il entra franchement dans la pièce, s'assit dans son fauteuil, prit la main de son fils, et le regarda dériver dans un profond sommeil.

« Papa, tu crois que tu aurais pu trouver un vaccin contre la peste noire ?

— Pour sûr, Boy, pour qui me prends-tu ? Je ne suis pas le héros des médecins ? »

Le rire léger des deux hommes retentit quelques secondes dans la chambre, vite coupé par le bruit de la porte qui fit sursauter Jim et Leonard. Plongés dans un documentaire sur le Moyen-Âge Terrien, ils en avaient oublié l'ensemble de leurs alentours. Tous deux tournèrent la tête vers l'infirmier qui venait d'entrer, un plateau à la main qu'il déposa sur la tablette prévue à cet effet.

« Qu'est-ce que c'est ? s'enquit le jeune homme depuis son lit.

— Ton repas de ce soir, Boy. Tu vas essayer de manger, pas grand-chose pour l'instant, mais c'est une des dernières étapes avant qu'on puisse rentrer à la maison. »

Jim eut un sourire timide qui montrait presque ses dents parfaitement blanches, ses yeux se mirent à pétiller légèrement. Leonard savait qu'il n'attendait que ça, autant de retrouver la sensation de manger que de rentrer chez eux, et voir une joie si visible sur le visage de son fils le réchauffa de l'intérieur.

Une semaine était passée depuis que Joanna était venue voir Jim pour la première fois. Depuis, elle était venue chaque soir, se délectant de voir l'état de son frère évoluer à chaque fois qu'elle le voyait.

La première de ces évolutions avait été de voir Jim redressé. Le rythme avait été progressif, mais il arrivait maintenant à se tenir assis s'il était soutenu dans le dos. Il ne pouvait garder la position bien longtemps à cause de la sollicitation de sa colonne endommagée et de son bassin encore en cours de guérison, mais c'était déjà une grande avancée.

Il avait aussi commencé la rééducation de ses bras et de ses mains. Chaque jour, Leonard l'aidait à faire des exercices, qui, s'ils étaient particulièrement douloureux, montraient une grande amélioration. Jim reprenait peu à peu sa mobilité, et depuis deux jours, il arrivait à garder un objet entre ses mains sans support. La joie contenue qui avait illuminé ses orbes bleus la première fois qu'il avait pu tenir la main de sa sœur et de son père avait été comme un rayon de soleil dans leur journée encore teintée de maussaderie.

Il faudrait encore attendre avant qu'il ne puisse reprendre la marche, mais c'était déjà grandement suffisant pour eux. Jamais Leonard n'aurait pu s'attendre à une rémission si rapide, Neavi non plus, encore moins avec le système immunitaire digne d'un nourrisson de Jim. C'était pour cette raison qu'ils avaient décidé de lui faire reprendre une alimentation normale. Ses organes endommagés avaient repris forme et fonctionnement normaux, il était prêt.

« Papa, tu peux m'aider à me redresser, s'il te plaît ? »

Leonard sursauta à la voix de Jim et pivota sur ses talons pour trouver le regard perçant de son fils posé sur lui. Il secoua vivement la tête afin de chasser ses pensées et se leva pour l'aider à s'installer en relevant la partie haute du lit. Il approcha ensuite le plateau qu'il régla à la bonne hauteur et ôta le couvercle du plat.

« On va y aller doucement, c'est du bouillon de poule, ça te va ?

— C'est très bien, Papa, je suis content de pouvoir manger.

— Je sais, Boy, mais si tu n'en veux pas, on fera en sorte que tu aies autre chose. Le plus important, c'est que tu puisses te nourrir.

— Non, vraiment, c'est parfait.

— Tant mieux, alors. »

Jim sourit à son père, l'un des sourires les plus francs qu'il ait vu sur son visage depuis plus d'une semaine. Leonard rapprocha son fauteuil pour se tenir juste à côté du lit et s'y assit, posant un regard protecteur sur son fils. Celui-ci avait un air timide, comme s'il hésitait à poser une question, et Leonard posa sa main sur son bras, l'enjoignant à parler d'une petite pression.

« Est-ce que j'ai le droit de manger seul ? finit-il par demander en se mordillant la lèvre.

— Tu peux essayer, bien sûr, je t'y encourage. C'est un très bon exercice pour ta mobilité.

— Tu restes avec moi ? Pour m'aider, si je n'y arrive pas ?

— Je reste avec toi, Boy, bien sûr, je ne te lâche pas. »

Un fin sourire timide aux lèvres, Jim baissa la tête avant de la redresser vers son père, qui lui tendait la cuillère en métal précédemment posée sur le plateau. Il l'attrapa d'une main hésitante et maladroite, et Leonard prit délicatement sa main dans la sienne pour positionner ses doigts comme il fallait. Il eut alors bien plus d'aise à garder l'objet dans sa main, et il leva un regard reconnaissant vers son père.

« Merci, Papa.

— C'est normal, Jim. »

Le garçon plongea la cuillère dans le bol, et, d'un mouvement du poignet manquant encore cruellement de souplesse, recueillit le bouillon. Il s'avança vers le plateau pour ne pas faire tomber de liquide, autant sur la tablette que sur lui-même, et Leonard vint placer une main dans son dos et une sur son torse pour le maintenir. La cuillère termina son chemin dans la bouche de Jim, sans que rien ne soit renversé. Il avala, les yeux fermés, et un large sourire prit place sur ses lèvres. Ses yeux s'illuminèrent et ses dents se frayèrent un chemin à travers l'espace laissé.

« Je suis tellement content, Papa ! Ça faisait si longtemps !

— Je suis fier de toi, Jim, je suis tellement fier de toi… Je suis plus qu'heureux que tu passes cette étape. »

Le sourire de Jim resta encore un peu sur ses lèvres puis il plongea à nouveau la cuillère dans le bol, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ne reste plus une goutte de bouillon, ce qui impressionna Leonard, qui s'attendait à devoir le nourrir à mi-chemin. Quand le bol fut vide, il leva son magnifique regard pétillant sur son père, qui, un sourire fantôme aux lèvres, le guida pour l'allonger à nouveau. Il écarta ensuite le plateau et vint prendre ses mains entre les siennes, savourant la douce chaleur qui en émanait.

« Ça, mon Jim, c'est la meilleure avancée que tu as pu faire jusqu'à maintenant.

— Vraiment ? demanda-t-il, les yeux brillants.

— Oui, lorsqu'un patient mange, c'est le signe qu'il peut rentrer chez lui. On va encore attendre un ou deux jours, voir si tu restes stable, mais après, on pourra rentrer chez nous. »

L'expression qui illumina le visage du garçon fut sûrement l'une des plus belles choses qui aient été données de voir à Leonard. Il était si beau, avec son regard pétillant, ses fossettes se frayant un chemin sur ses joues encore teintées du bleu de ses hématomes, ses cheveux flamboyants relevés en arrière. Jim avait toujours été beau, bien sûr, même si Leonard était parfaitement conscient de ne pas être objectif, mais après ces dernières semaines d'horreur, il ne pouvait rêver mieux.

« Papa, quand est-ce que je pourrai marcher à nouveau ?

— Pas tout de suite, Boy, malheureusement. Il faut encore que ton bassin se consolide, et après ça sera très difficile.

— Comment je me déplacerai, alors ?

— En fauteuil roulant, un que tu peux déplacer toi-même si tu veux. »

Jim eut un vif frisson qu'il réprima autant qu'il put et le regard qu'il posa sur son père était implorant, quand il redressa la tête.

« Tu me promets, Papa, que je ne resterai pas dedans à vie ?

— Je te le promets, Jim. Au-delà de ça, même. Si ça arrivait, je ne me le pardonnerais jamais.

— Ne dis pas ça, Papa, je sais que Neavi et toi avez fait du bon travail. Si tu me le promets, je te crois. Tu tiens toujours tes promesses. »

Leonard fut profondément touché par cette déclaration de confiance de la part de son fils. Il se pencha au-dessus du lit, et, calmement, comme il en avait pris l'habitude pour ne pas l'effrayer, vint poser ses lèvres sur son front. Jim soupira d'aise et se tendit juste un peu, juste ce qu'il fallait pour qu'il puisse rendre le baiser de son père sur sa joue. À cet instant, Leonard se sentit à sa place, parfaitement là où il devait être. C'était la meilleure sensation qu'il ait eue depuis des semaines.

Il ne manquait plus qu'ils ne rentrent chez eux, avec Joanna, dans leur cocon de calme et de douceur, pour que tout reprenne sa place, que tout redevienne normal.