« Après ça, reprit Jim après une grande inspiration, ils ont repris leurs coupures… Enfin, j'avais plus l'impression qu'ils me taillaient comme un morceau de viande tellement c'était profond. Je baignais dans un mélange de liquides tous plus répugnants les uns que les autres… Et même si je n'avais plus rien à vomir parce que ça faisait longtemps que je n'avais pas mangé, je continuais de me vider… À ce point-là, je n'avais plus une partie du corps qui n'était pas douloureuse. »

Jim se mordit la lèvre en soupirant, puis il continua, les yeux fixés dans le vide :

« Entre la honte, la fatigue, la douleur… tout… J'ai fini par être dans un monde d'obscurité. Si c'était possible d'être plus dans l'obscurité, du moins. Et pendant que j'étais inconscient, je sentais leurs regards sur moi, je ne sais pas comment… Et quand je me suis réveillé ensuite, ils riaient… Je devais donner un bien piètre spectacle… »

Il échappa un rire sans humour et sans chaleur. Son ton était monotone, comme s'il était détaché de la réalité.

« Tout le temps où j'ai été conscient après ça, ils m'ont fait revivre exactement la même chose. D'abord Cehg, puis George Samuel, puis… puis Papa… Et les trois… Ils me répétaient toujours les mêmes mots… Que je l'avais mérité et que c'était de ma faute... »

Sa voix n'était plus qu'un murmure et il se coupait régulièrement pour étouffer de violents haut-le-coeurs.

« Puis le couteau, partout… Puis le bâton… Et j'ai senti que c'était pire… J'ai senti que c'était plus grave… Et que si je sortais vivant, tout ne serait pas réglé… Et j'avais raison… Puis ils m'ont encore laissé traîner dans mes fluides… Je me sentais tellement sale… Mais je ne pouvais rien faire… Et je n'étais plus tellement sûr de le vouloir... »

« C'était à moi de faire quelque chose », pensa Leonard sans un mot. Il aurait dû être là depuis le début.

« Puis ils m'ont attaché à la chaise… Et… Et… »

Jim remua quelques instants sur les genoux de son père, le visage tordu en une grimace de douleur, et il se gratta les bras, comme en souvenir de la douleur qu'il avait endurée.

« Et j'avais mal… Tellement mal… Je mourais de l'intérieur… Et j'étais persuadé que je ne reverrais jamais Papa… Jamais le vrai… Et je voulais m'excuser… Je voulais tellement m'excuser d'être entré dans sa vie… Parce que si je ne m'étais pas attaché il n'aurait pas souffert… Et je savais qu'il était détruit, j'avais peur pour lui, j'avais peur qu'il fasse… Et je ne voulais pas qu'il disparaisse à cause de moi comme mon géniteur… »

Leonard fut surpris et ému par les mots de Jim. Il n'aurait jamais cru que dans un tel moment, le garçon pourrait penser à lui d'une telle façon, encore moins après ce qu'il venait de vivre avec ce qu'il avait pris pour son père.

« Et j'avais mal dans le dos, aussi… Parce que ma colonne vertébrale avait bougé… Et ils avaient déplacé mon genou quand… quand ils tenaient mes jambes pour… pour… »

Jim semblait incapable d'oraliser son agression sexuelle et Joshi lui fit signe de continuer avec un hochement de tête compréhensif.

« Puis ils m'ont encore frappé… Partout… Je n'étais plus qu'un amas d'hématomes… Mais je m'en fichais… Je n'avais plus rien en moi pour me battre… Alors j'ai abandonné. »

Leonard resserra sa prise autour de Jim. Il avait besoin de se rassurer de sa présence, après tout ce qu'il venait d'entendre. Mais il savait que ce n'était pas terminé. Lui, avait suivi le compte des jours en fonction des images qu'avaient diffusées les agresseurs, et il savait que la prochaine étape était celle dans son cabinet.

Seulement Jim ne semblait pas prêt à reprendre. Son visage était baissé, comme s'il considérait que l'histoire était terminée, qu'il allait pouvoir rentrer chez lui et tenter de reprendre sa vie comme avant.

« Jim, murmura Joshi d'une voix calme, ce n'est pas terminé, n'est-ce pas ?

— Non…

— Tu veux bien nous raconter ?

— Non…

— C'est trop difficile ? »

Jim releva lentement la tête. Ses lèvres tremblaient et il les mordit violemment, faisant perler une goutte de sang. Il l'essuya d'un geste rageur et se tourna vers son père avant de reposer son regard sur le commissaire.

« Papa a des cauchemars de ce jour-là. Je ne veux pas qu'il souffre. »

Les deux adultes poussèrent une petite exclamation de surprise. Alors là, si Leonard s'était attendu à ça… Il savait Jim altruiste, il savait qu'il ne ferait jamais rien qui puisse le blesser, mais à ce point… Jamais il n'aurait cru.

« Boy, c'est important. Tu le dis toi-même que tu as besoin de le faire. Ne pense pas à moi, fais-le.

— Mais, Papa-

— Tu en as besoin. »

Jim hocha lentement la tête en se mordillant la lèvre inférieure. Son père passa doucement son pouce dessus pour le faire lâcher, mais Jim ne fit que mordre plus fort.

« Jim, murmura Leonard, je sais que tu ne veux pas me blesser, et je t'en suis éternellement reconnaissant. Mais ce qu'il s'est passé ce jour-là, on sait bien, toi et moi, que c'était terrible. Tu dois le raconter.

— Mais tout le monde sait déjà, tout le monde a vu…

— On a vu les images, mais on ne l'a pas vécu de l'intérieur. Au-delà de l'aspect judiciaire, j'ai besoin de savoir comment tu te sens par rapport à ça. Pour ne pas te faire de mal sans le vouloir, tu comprends ? »

La seule réponse qu'il reçut fut un hochement de tête. Il passa tendrement une main dans les cheveux de Jim dans l'espoir de calmer l'angoisse grandissante qu'il sentait en lui, mais ça sembla n'avoir aucun effet.

« Et puis, tu sais, il faut aussi qu'on sache comment ils sont entrés et comment ils sont sortis. Et qui a fait ça.

— Mais on les voyait…

— Ils étaient masqués, chéri, il n'y a que toi qui le saches. »

Nouveau hochement de tête de la part de Jim qui se blottit contre son père, les mains repliées entre leur deux torses. Leonard le serra contre lui et caressa son dos, souriant quand il sentit une part de tension s'apaiser.

« Tu es très courageux, Jim. Et ça, c'est la dernière étape. Après, on rentre à la maison et je te laisse tranquille aussi longtemps que tu veux. Il faut juste que tu racontes ça.

— D'accord, Papa, déclara-t-il d'une voix sûre. Je vais le faire. »

Jim se recula lentement et embrassa la joue de son père avant de se positionner comme avant. Son dos reposait sur le bras de Leonard, lui-même posé sur l'accoudoir de la chaise, et il était aussi collé que possible à la chaleur rassurante qu'offrait le torse puissant de son père.

« Quand je me suis réveillé, la fois d'après, j'étais à nouveau dans l'hovercar. L'espace d'un instant, j'ai cru que ce n'était qu'un cauchemar et que j'étais dans celle de Papa. Puis j'ai vu mon état. J'étais nu, recouvert d'hématomes et de blessures suintantes, je baignais toujours dans mes fluides parce que… parce que je n'avais toujours pas de contrôle dessus. Mais je n'avais aucun moyen de savoir où on allait. J'étais complètement désorienté, comme si on m'avait fait tourner sur moi-même pendant longtemps. »

Leonard fronça les sourcils. Après tout ce que venait de raconter Jim, il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'ils l'aient vraiment fait tourner sur lui-même.

« Puis ils se sont arrêtés dans un endroit très sombre. Ils m'ont sorti de la voiture et m'ont forcé à marcher. J'avais mal partout, je ne sentais plus mes jambes… J'étais un pantin entre leurs mains. Ils ont ouvert le coffre et à travers le brouillard de ma vision j'ai vu un sac mortuaire… J'ai voulu m'échapper, mais je n'avais pas assez de force alors qu'eux oui. Alors ils m'ont jeté dedans. Et j'ai cru que je mourrais là. »

Jim déglutit difficilement, de concert avec les deux autres personnes présentes dans la pièce. Comment vouliez-vous vous reconstruire après ça ?

« Je ne sais pas ce qu'il s'est passé après. Je n'avais pas assez d'air, j'ai perdu connaissance. Mais quand je me suis réveillé, j'étais attaché à une surface, toujours nu, une caméra face à moi, avec une douleur lancinante dans le cou et comme l'impression qu'un liquide passait dans mes veines. J'essayais de m'échapper mais en même temps... Je ne voulais plus rien ressentir, je voulais juste mourir… Mais j'étais bloqué, je n'arrivais plus à tomber dans l'inconscience… Mais je ne voulais que ça… »

« Enfoirés », pensa Leonard. L'adrénaline avait failli tuer Jim par intoxication mais avait aussi nié ses besoins et envies les plus basiques avant ça.

« J'ai regardé tout autour de moi, pour trouver où j'étais. L'endroit me rappelait quelque chose, je savais que j'y étais déjà venu, peut-être des dizaines de fois, mais je ne trouvais pas… Et puis quelque chose a capté mon regard. C'était dans le contre-jour de la fenêtre, mais je savais que ça n'augurait rien de bon. »

Jim et Leonard fermèrent les yeux simultanément, se préparant à ce qui arrivait.

« Puis le marteau s'est abattu sur mon épaule… Et… Et j'avais tellement mal… Plus que jamais… Je suffoquais… Je hurlais… Mais il a continué sur l'autre épaule… Et j'étais complètement paralysé par la douleur… Et ils riaient…

— Qui ? Qui riait, Jim ?

— Papa et George Samuel…

— Et qui te frappait ?

— Papa... »

Les larmes revinrent de plus belle sur les joues de Jim qui se serra plus près de son père, qui lui-même se forçait à retenir ses larmes. Jim avait été violé et détruit par son père… Et il se pressait encore contre lui à la recherche de sa chaleur et de son amour… Ce garçon était incroyable.

« Puis il a continué… Avec mes doigts… Et j'avais tellement mal mais en même temps… Ils étaient comme détachés de mon corps… Je ne les sentais plus… Mais je hurlais… Et j'avais tellement mal à la gorge… Tellement… Mais je continuais… Parce que peut-être quelqu'un entendrait et viendrait me sauver… »

Leonard déglutit difficilement. Il était là. Juste en bas du bâtiment. Il voyait sa fenêtre depuis sa place. Il aurait dû l'entendre. Mais il était tellement focalisé sur les images qu'il n'avait rien pu faire jusqu'à ce qu'il soit trop tard.

« Mais personne n'est venu… Mais à ce moment-là j'ai su. J'ai su pourquoi je reconnaissais. Papa est maniaque, je sais comment il range ses affaires. Et il ne les range pas pareil que ses collègues. Et sous l'odeur putride… Il y avait cette légère fragrance… Ça ne pouvait pas être autrement. Mais juste au moment où j'ai reconnu… J'ai vu le marteau… Mais la douleur était déjà là… Et je savais que mon bassin était détruit. »

Jim posa une main distraite sur le corset qui retenait toujours ses os brisés, vite recouverte par celle de Leonard. Il leva les yeux et croisa le regard de son père, à la fois torturé et tendre, comme à chaque instant qu'il les fixait depuis qu'il l'avait retrouvé.

Il posa sa tête contre le torse de son père, et Leonard laissa son menton reposer dans ses cheveux, humant une fois de plus l'odeur qui s'en dégageait. Il se sentit immédiatement apaisé.

« Puis j'ai vu qu'il bougeait la caméra… Et j'ai su que c'était ma seule chance… Alors j'ai appelé Papa. À m'en briser la voix. Mais ça ne leur a pas plu, alors ils m'ont encore frappé. Puis ils m'ont forcé à marcher. Et j'avais mal… J'avais tellement mal… Je sentais mes os bouger… Et j'avais encore envie de vomir, mais rien ne venait. »

Jim reprit son souffle en une inspiration tremblante. Leonard soupira en embrassant le haut de son crâne et passa une main sur le flanc de son fils, ce qui sembla le détendre ne serait-ce qu'un peu.

« Puis ils m'ont jeté dans le fauteuil de Papa. Je me suis recroquevillé sur moi-même, même si j'avais très mal. Je sentais les os de mon bassin s'enfoncer dans mes organes. Mais je voulais rester éveillé, pour voir Papa, pour m'excuser… »

« Tu n'as rien à t'excuser, pensait Leonard, c'est à moi de m'excuser. Pardon d'être le pire père au monde. » Mais il ne dit rien, il laissait simplement sa main glisser contre les côtes de son fils dans une tentative d'apaisement. Mais en son for intérieur, une tempête faisait rage et menaçait de tout balayer sur son passage.

« Et puis je l'ai vu. Il est arrivé. Et j'étais tellement heureux de le voir. Mais j'avais tellement peur. Je ne savais pas si c'était bien lui. Mais il était tellement calme. Il m'a couvert de sa blouse alors qu'elle allait être souillée. Et il me parlait tellement gentiment… Si j'avais encore eu des larmes, j'aurais pleuré de l'attention qu'il me portait. »

« Ne pleure pas… Je te porterai toujours de l'attention, je me fiche d'une blouse », le coupa Leonard dans sa tête.

« Et il me protégeait de tout, je le voyais. Alors je l'ai laissé me porter pour qu'il me soigne. J'étais collé à lui et il était recouvert de tout ce qui me recouvrait déjà. Mais égoïstement, je ne voulais pas qu'il me lâche… Plus jamais… »

Jim s'avança de lui-même vers le bureau et coupa l'enregistrement d'un geste sûr puis se repositionna. Il leva la tête vers Leonard, qui lui souriait avec tant d'affection, et essuya une larme qui s'échappait de son œil.

« Je suis là maintenant, Papa, » murmura-t-il en souriant lui aussi.

Leonard embrassa tendrement son front puis releva la tête vers Joshi qui déglutit difficilement, les yeux brillants.

« Sache, Jim, que j'aurais aimé réussir à agir plus tôt pour t'empêcher de vivre tout ça. Je m'excuse de ne pas avoir été plus réactif.

— Ils voulaient en arriver là, ils auraient réussi peu importe ce que vous auriez fait. Ils voulaient me détruire.

— Tu as beaucoup de maturité, Jim, tu m'impressionnes. Je n'ai jamais rencontré un enfant de ton âge avec le même état d'esprit que le tien. »

Jim haussa les épaules, visiblement gêné, puis prit une gorgée d'eau. Joshi récupéra le padd et s'apprêtait à le ranger lorsqu'il changea d'avis et le reposa devant lui.

« En fait, Jim, j'ai bien reçu le rapport médical de ton père et de sa collègue, mais il faudrait que tu me racontes comment tu te sens maintenant. Ce que tu as ressenti pendant ton hospitalisation, les conséquences de tout ça, que tu m'en dises le maximum en fait. »

Jim hocha la tête et se pencha pour reprendre le padd. Il le posa à nouveau devant lui et relança l'enregistrement.

« Au début, pendant plusieurs jours, j'ai eu peur de Papa. Au point que je faisais des crises de panique dès que je le voyais. C'était un enfer pour nous deux. Puis j'ai repris confiance mais j'ai encore des réminiscences de cette peur. »

Sans qu'il ne le dise, Leonard savait que Jim parlait de l'épisode de la veille. Mais il ne dit rien et laissa Jim s'exprimer.

« J'ai peur en permanence. La moindre ombre, le moindre geste trop brusque, le moindre cri, ça me terrifie. J'ai peur du regard des gens sur mon corps. J'ai peur d'être seul. J'ai peur de l'hôpital. J'ai peur de tout. Tout le temps. »

Jim se mordit la lèvre et la molesta quelques instants avant de la relâcher avec un regard vers son père.

« Je ne dors pas. Presque pas, du moins. Je suis sans cesse à l'affût du moindre bruit et réveillé par des cauchemars. Je ne dors que quand je suis complètement épuisé. Je n'arrive pas à dormir seul malgré le poids que je suis pour Papa, qui lui non plus ne dort pas. »

Ce fut au tour de Leonard de se mordre la lèvre en se rendant compte que Jim l'avait percé à jour.

« Mes doigts et mes épaules ont vite été réparés grâce à la chirurgie mais j'ai encore mal dès que je bouge. Ma colonne vertébrale est déplacée et va me demander des années de thérapie. Mon bassin doit encore rester en corset pendant plusieurs semaines ce qui m'empêche de marcher avec l'entorse que j'ai au genou et qui n'a pas pu être traité à cause de mes autres blessures. Ce sont des douleurs permanentes que rien n'arrive à pleinement calmer. »

Comme pour le prouver, une grimace déforma ses traits quand il s'appuya plus fort sur Leonard qui le serra contre lui dans une étreinte protectrice.

« Des tas d'aménagements ont dû être fait dans la maison pour que je puisse avoir un semblant de vie normale mais je sais que ça ne sera pas pour maintenant. Je ne pourrai plus jamais redevenir comme avant. »

Ses traits étaient durs, son ton tranchant, toute sa colère à l'égard de ses agresseurs suintait de son discours.

« Mes plaies suintent encore par moment pour les plus grosses. Je garderai des cicatrices sur le corps entier. J'ai des séquelles graves dans les intestins qui ne pourront jamais être rattrapées. Je n'ai toujours pas retrouvé le contrôle complet de mes sphincters, il m'arrive encore de me faire dessus sans m'en rendre compte. »

Leonard fronça les sourcils, surpris que Jim ose parler de cela alors que ça le gênait tant. Peut-être l'idée que ce n'était qu'oral, qu'il n'y avait aucune preuve de ce qu'il avançait.

« Ils m'ont détruit de l'intérieur et de l'extérieur et ont fait en sorte que jamais je ne retrouve une vie normale. Ils méritent de subir la même chose, pour qu'ils comprennent ce que c'est que la torture. »

Sur ce, il se pencha à nouveau, coupa l'enregistrement et tendit le padd à Joshi.

« Je ne peux rien dire de plus. Il n'y a rien d'autre à dire. »

Le commissaire hocha simplement la tête et rangea le padd dans un tiroir. Jim prit une nouvelle gorgée d'eau puis se blottit contre Leonard, comme quand il était petit.

« Vous n'avez plus besoin de nous ? demanda le père à Joshi.

— Non, je ne vais pas vous en demander plus, c'est déjà énorme. Ton témoignage, Jim, va beaucoup nous aider. »

Le garçon haussa les épaules sans bouger et sans répondre. Aucun doute qu'il se fichait de ce qu'ils en faisaient tant qu'il était tranquille et en sécurité chez lui.

« Je dois le transmettre à Starfleet, Jim, hésita Joshi. Ils en ont besoin pour déterminer l'implication de ton père dans cette histoire et savoir si tu dois rester avec lui.

— Papa n'a rien fait ! s'écria-t-il soudainement. Papa n'a rien fait, c'est une victime lui aussi ! Ils n'ont pas le droit de me l'enlever !

— Ils ont tous les droits, Boy, murmura Leonard sans entrain. S'ils décident de t'emmener, on n'aura pas le choix. »

Jim leva son regard sur son père, qui avait une allure misérable. Il serait détruit s'ils étaient séparés. Le garçon renifla discrètement et reposa sa tête contre son épaule.

« Rentrez chez vous, vous avez besoin de vous reposer et de vous retrouver. Je m'occupe de tout, et je vous promets que je vous défendrai si on me demande mon avis. Vous êtes faits pour vivre ensemble. »

Leonard lui offrit un signe de tête et un sourire reconnaissant puis voulut redresser Jim pour le remettre dans son fauteuil, mais le garçon ne fit que s'accrocher un peu plus.

« Je dois te remettre dans ton fauteuil pour rentrer à la maison, Jim.

— Non. Ne me lâche pas. S'il te plaît. »

Un bref soupir échappa au père de famille qui se résigna à porter son fils jusqu'à l'hovercar. Il ôta le coussin reposant dans le dos de Jim, le posa dans le fauteuil, puis se leva avec grande précaution, après avoir déplacé délicatement les jambes du garçon autour de sa taille. Jim s'agrippa à son cou de toutes ses forces et il put poser le deuxième coussin avec son camarade.

Il se leva ensuite pleinement et, un bras passé sous les fesses de Jim, prit la poignée du fauteuil de l'autre main. Sans qu'il s'y attende, Joshi bondit à ses côtés et attrapa le fauteuil.

« Je vais vous raccompagner, je pense qu'il est mieux de le porter à deux bras.

— Merci, c'est très aimable à vous. »

Joshi lui sourit pour seule réponse et Leonard plaça son deuxième bras autour du dos de Jim. Ainsi, il était parfaitement sécurisé dans ses bras, sa tête posée sur son épaule.

Les trois hommes sortirent ainsi du bureau puis du poste de police. Leonard guida Joshi jusqu'à son véhicule garé dans un recoin du parking et lâcha Jim d'un bras suffisamment longtemps pour sortir ses clés et ouvrir la portière de l'hovercar.

Joshi suivit les instructions de Leonard pour placer le fauteuil à l'intérieur puis le père de famille s'assit sur le sol du véhicule pour installer Jim, qui s'endormait lentement, sa tête se tenant de moins en moins. Il commença par positionner les coussins puis déposa délicatement son fardeau dans le fauteuil et mit les sécurités en place.

Cela fait, il se redressa et se tint près de l'hovercar, une main posée sur la portière de Jim.

« C'est beau, tout ce que vous faîtes pour lui.

— C'est essentiel. Il en a besoin, plus que jamais. Et j'ai besoin moi aussi de lui faciliter la vie, de me dire que je fais quelque chose.

— Vous faites beaucoup, même sans cela. Vous êtes là pour lui, vous le protégez, vous l'aimez. »

Leonard se mordit la lèvre en levant la tête pour observer le ciel puis reporta son attention sur Joshi.

« Croyez-moi, après ce qu'il vient de raconter, ça ne sera pas suffisant.

— Vous trouverez la solution ensemble, je le sais.

— Ouais… Si on est ensemble… Mais je crois que ça sera trop demander à Starfleet. »

Le commissaire lui offrit un sourire et un regard sincèrement désolé, ce à quoi Leonard répondit par un simple haussement d'épaules.

« Ne vous en faîtes pas, vous trouverez. Bon courage, Leonard.

— Merci. Bon courage à vous aussi, les bureaucrates de Starfleet sont des plaies. »

Un bref rire échappa aux deux hommes puis ils se serrèrent la main et Leonard fit le tour de la voiture pour rejoindre le volant après avoir fermé la portière de Jim.

Une fois arrivé dans l'allée de la maison, Leonard sortit un Jim profondément endormi de l'hovercar. Les émotions induites par son témoignage avaient sans nul doute lessivé ses forces déjà maigres. Alors son père le mena à l'intérieur, une main posée sur sa nuque pour la stabiliser et l'empêcher de finir avec des courbatures au réveil. Il n'en avait pas besoin.

À l'intérieur, il l'emmena à l'étage, puis dans sa chambre. Il le porta jusqu'au lit avec toute sa délicatesse, le posa dessus, puis fit glisser son pantalon le long de ses jambes pour plus de confort. Il attrapa la couverture tricotée par Madison, la déplia et la posa sur lui. Jim poussa un petit soupir d'aise et l'agrippa d'une main en se tournant sur le côté avec une grimace.

Puis Leonard plaça des traversins autour de lui pour l'empêcher de bouger et de se blesser, plaça l'oreiller sous sa tête et la couette sur lui. Il posa enfin une peluche près du visage de Jim, qui le prit dans une main, et un nouveau soupir d'aise lui échappa.

Les volets roulants furent baissés pour ne laisser qu'une faible entrée de lumière rassurante, un tendre baiser fut déposé sur le front de Jim, puis Leonard quitta la pièce en laissant la porte entrouverte.

Des geignements étouffés et des bruits de draps froissés sortirent Leonard du travail de bureau dans lequel il était plongé. Il éteignit rapidement l'écran de son terminal et se précipita à l'étage, entrant sans attendre dans l'obscurité de la chambre de Jim.

Dans le lit, le garçon essayait de se tourner, le visage renfrogné et des larmes coulant sur ses joues. Ses jambes semblaient essayer de repousser quelque chose et ses mains agrippaient les draps à s'en blanchir les jointures.

Leonard fut à ses côtés en quelques secondes, se stoppant juste assez longtemps pour ouvrir le volet roulant. Il prit Jim contre lui, le serra contre son torse tout en caressant ses cheveux et murmura des mots rassurants à son oreille.

Mais Jim, prit dans son cauchemar, repoussait ses mains, continuait de battre des jambes pour se libérer, si bien que son père dut les attraper pour éviter qu'il ne se blesse.

« Shh… Calme-toi, Jim… Je ne te ferai pas de mal… »

Les yeux de Jim s'ouvrirent soudainement, son regard embrassa l'ensemble de la pièce, se posa sur les mains le retenant, et il se laissa tomber dans l'étreinte rassurante que représentaient les bras de Leonard. Un douloureux sanglot retentit dans la pièce et Jim se colla pleinement à son père.

« Pardon, Papa…

— Ce n'est rien, Boy, tout va bien. »

Jim reprit lentement son souffle, bercé par Leonard qui ne le lâchait pas, continuant d'embrasser ses tempes à intervalle régulier.

Puis après un long moment, le garçon se redressa, les yeux hagards, les cheveux en désordre et les joues rougies par les larmes. Il enroula ses bras autour du cou de son père et posa sa tête sur son épaule sans rien dire. Leonard fronça les sourcils mais referma ses bras autour de sa taille, frottant doucement son dos.

« Qu'est-ce qu'il t'arrive, Jim ?

— Je suis encore fatigué.

— Alors je vais te laisser dormir, dans ce cas. »

Leonard commença à se détacher de l'étreinte mais Jim ne fit que s'accrocher plus étroitement à lui, allant même jusqu'à passer une jambe autour de sa taille pour la crocheter, le talon posé dans le bas de son dos.

« Non ! Ne me lâche pas, Papa !

— Tu es fatigué, Boy, je vais te laisser dormir.

— Non, je ne veux pas. Je veux rester avec toi.

— Je peux rester le temps que tu t'endormes, si tu veux. »

Jim leva des yeux brumeux vers Leonard, signe qu'il n'était pas vraiment réveillé mais surtout épuisé. Une larme traîtresse alla même jusqu'à glisser sur sa joue, tombant sur la chemise de son père.

« Je ne veux pas dormir, Papa… Je ne veux pas.

— D'accord, alors tu ne dors pas. Tu veux faire quoi, à la place ?

— Je ne sais pas… »

Leonard poussa un court soupir qu'il espéra discret tout en cherchant ce qu'ils pourraient bien faire. En temps normal, il aurait proposé à Jim qu'ils aillent se promener, mais allez emmener un enfant dans l'état psychologique de son fils dehors…

« Je ne sais pas non plus, Boy. Tu veux aller faire un tour dans le jardin ?

— Il n'y a rien à faire pour moi…

— Tu pourrais dessiner ou lire. »

Jim haussa les épaules et souffla un petit « oui » sans grand entrain. Leonard soupira et voulut le séparer pour aller chercher le fauteuil, mais le garçon resta accroché à lui comme une moule à son rocher.

« Jim, je ne peux pas t'emmener si tu ne me lâches pas.

— Je ne veux pas te lâcher. »

Leonard soupira encore et ferma les yeux quelques instants avant de les rouvrir.

« Jim, je ne peux pas te porter tout le temps. Ça comporte des risques pour ta guérison, ça ne t'aidera pas à retrouver ta mobilité et mon dos ne le supportera pas longtemps. »

Ce fut au tour de Jim de pousser un soupir un peu colérique et il se décala enfin de son père, se laissant glisser sur les couvertures. Il se déplaça ainsi jusqu'au pied du lit, où il attira le fauteuil roulant vers lui. Il s'y fit glisser, attrapa la couverture de Madison qu'il posa sur ses genoux, puis il roula jusqu'à la commode d'où il sortit son padd et ses affaires de dessin qu'il posa par-dessus la couverture. Puis, les sourcils froncés et une moue boudeuse au visage, il sortit de la chambre et disparut de l'angle de vue de Leonard.

Celui-ci n'avait pas bougé un seul instant, étonné et cloué sur place par l'attitude de son fils. Il ne s'attendait pas à ce qu'un simple refus entraîne une telle réaction. Que Jim tente de négocier, ça, il en était pratiquement sûr, mais qu'il parte ainsi, ça, jamais il n'y aurait cru.

Mais il se ressaisit bien vite en réalisant que Jim était parti seul dans les escaliers dans son état de fatigue. Bien sûr, il y avait la plateforme, mais un accident était si vite arrivé…

Et la peur revint bien vite lui vriller les entrailles quand il arriva au rez-de-chaussée. La plateforme de l'escalier était en bas, la baie vitrée était ouverte, les affaires de Jim étaient sur la table du jardin, le montage lui permettant d'être à hauteur était installé, mais Jim n'était pas en vue.

Immédiatement, la culpabilité et l'angoisse revinrent s'écraser sur lui avec une puissance folle. Il savait qu'il n'aurait jamais dû le quitter des yeux une seconde ! Et si George Samuel avait encore des complices à l'extérieur ? Et s'ils étaient revenus chercher Jim ?

Il s'écroula sur ses genoux, la tête entre les mains, et un cri de rage retentit.

Il avait encore échoué.