Leonard resta longtemps ainsi. Les mains couvrant son visage, les épaules basses, le dos courbé. Il n'avait plus rien. Cette fois, ils ne lui rendraient pas Jim.

Mais alors, quelle était cette voix ? Ou plutôt, ces voix, réalisa-t-il après y avoir porté attention. Féminines, masculines. Il ne savait pas ce qu'ils disaient.

Ils venaient le chercher lui, sûrement. Tant mieux. Il n'avait plus rien. Qu'il arrête ici, ça lui éviterait des années de souffrance.

Joanna comprendrait. Elle comprenait toujours. Madison aussi. Neavi aurait peut-être l'occasion de lire ses pensées une dernière fois. Elle comprendrait aussi.

Des mains se posèrent sur ses épaules et le tirèrent en arrière. Il ne se débattit pas. À quoi bon ?

Son visage fut pris dans un étau et relevé en arrière. Il ne voyait rien à travers le brouillard de sa vision.

Sa bouche fut couverte et il réalisa qu'il hurlait toujours. Il se tut. Il voulut s'excuser auprès de ses agresseurs. Mais à quoi cela servirait ? On ne l'entendrait même pas.

Il fut tiré vers le haut et posé sur ses pieds. Malgré ses genoux instables, il se força à rester debout. Il pouvait bien un peu leur faciliter la tâche.

Il n'avait aucune idée d'où ils l'emmenaient. Il ne voyait rien et ne voulait rien voir. Il se laissait juste faire.

Ils le firent entrer dans un endroit plus frais. Pas compliqué, à Atlanta. Puis ses jambes rencontrèrent ce qui semblait être un divan et il fut guidé pour s'asseoir dessus.

Quel genre d'agresseur tuait ses victimes sur un divan ? Peu importait. Qu'ils fassent vite, c'était la seule chose qui comptait.

Puis les mains sur ses épaules le poussèrent pour l'allonger. Bonne idée, ils pourraient sûrement faire passer cela pour une mort naturelle ou un suicide s'ils étaient suffisamment agiles.

Ce qui l'étonnait, c'était toute la douceur qu'il sentait dans chacun de leurs gestes. Il fronça les sourcils puis finalement haussa les épaules intérieurement. Il s'en fichait. Qu'ils en finissent.

Des mains se posèrent sur ses joues et ouvrirent ses yeux qu'il avait fermés sans s'en rendre compte. Une lumière aveuglante agressa sa rétine et il se dit qu'ils avaient décidé de le torturer.

Son visage fut attiré contre ce qu'il présuma être une poitrine d'après la chaleur qui s'en dégageait. Il sentit une pression contre son cou. Une piqûre. Puis plus rien.

Lorsque Leonard se réveilla, il n'avait aucune idée d'où il se trouvait. Il ne se rappelait de rien après avoir réveillé Jim de son cauchemar.

Puis l'horreur lui arriva en pleine face, et il se redressa bien trop vite, les yeux grands ouverts. Un étourdissement le prit et il ferma les yeux quelques instants pour le faire passer, une main posée sur son front.

Il sentit soudainement de l'eau froide lui couler dans le dos, puis sur le visage, et il ouvrit les yeux pour tomber sur une masse de cheveux qu'il reconnut facilement.

« Neavi ? »

Sa voix n'était qu'un murmure croassant, si faible, si pitoyable. Il se racla la gorge mais s'arrêta bien vite face à la douleur rampante qu'il sentit se former.

Un sourire entra dans son champ de vision, puis un regard brun, et enfin, le visage de Neavi se montra. Elle passa gentiment une main sur sa joue humide et repoussa ses cheveux en arrière.

« Salut, Leo'.

— Qu'est-ce que tu fais là ? »

Neavi fronça un sourcil, amusé par la façon dont elle était accueillie, puis attrapa la main de Leonard dans la sienne.

« Jim m'a appelée tout à l'heure.

— Jim ? Mais Jim n'est pas là, il a disparu !

— Jim est ici, Leo'. Il est dans la cuisine.

— Tu mens ! »

Il sentit une nouvelle rage se former en lui, bouillonnant, menaçant de surgir à tout moment. Neavi se leva et disparut avant de revenir quelques secondes plus tard, poussant le fauteuil d'un Jim visiblement en bonne santé.

Leonard n'y croyait pas. Il n'osait pas y croire. Ce n'était pas réel, ça ne pouvait pas l'être. Mais quand Neavi poussa le fauteuil jusqu'à lui et que Jim prit ses mains entre les siennes, il sentit une chaleur bien réelle s'en propager, réchauffant ses membres et son intérieur glacés.

« J-Jim ? » bredouilla-t-il sans comprendre.

Jim se jeta dans ses bras et s'accrocha à lui comme s'il n'y avait pas de lendemain. Leonard hésita quelques instants puis passa ses bras autour de la taille de Jim, comme pour se rassurer de sa présence et de la réalité de la situation. Puis après un long moment, Jim se recula et se rassit dans son fauteuil avec l'aide de Neavi.

« Je-je ne comprends pas…

— J'étais parti au fond du jardin parce qu'il y avait le chat du voisin quand j'ai entendu un grand bruit et tu as hurlé, expliqua Jim. J'ai eu peur alors je suis revenu, et je t'ai trouvé prostré sur la terrasse. J'ai voulu te faire réagir mais ça ne fonctionnait pas alors j'ai appelé Jocelyn, qui m'a dit qu'elle arrivait mais d'appeler Neavi. »

Leonard fronça les sourcils. Comment autant de choses avaient pu se passer sans qu'il ne s'en rende compte ?

« Combien de personnes sont à la maison ?

— Jocelyn, Jo', Gran' Madi' et Neavi, affirma Jim avec un grand sourire. On prépare à manger pour ce soir !

— J'ai dormi combien de temps ?

— Hum, ça c'est peut-être de mon ressort, sourit Neavi en levant une main. J'ai un peu trop chargé le relaxant, tu as dormi trois heures. Tu en avais besoin. »

Leonard se passa les deux mains sur le visage, essayant de se remettre les idées en place. Alors Jim avait toujours été là et il avait paniqué pour rien ? Impossible, il avait bien senti les agresseurs le déplacer !

« Je dois retourner en cuisine, Papa ! Et surtout, tu ne viens pas, on te fait une surprise ! »

Jim partit sur les chapeaux de roues vers la cuisine, où l'opacité de la vitre avait été augmentée pour qu'il ne puisse pas voir de l'autre côté.

Neavi s'assit près de Leonard, une main passée dans son dos et l'autre tenant le bras de son ami. Elle la fit glisser jusqu'à ce qu'elle ne tienne que les doigts et Leonard tourna la tête vers elle. Son regard était inquiet et tendre.

« Et si tu me racontais maintenant ?

— Tu sais déjà tout, ne me dis pas que tu n'as pas lu dans ma tête.

— J'ai voulu. Tout ce que j'ai réussi à capter c'était ta douleur et des pulsions suicidaires. Je veux savoir ce qui t'a mené à penser à ça. »

Il soupira puis prit une grande inspiration.

« Je suis arrivé dehors et je n'ai pas vu Jim. J'ai paniqué. C'est tout.

— Non, Leonard, grogna Neavi d'une voix dure qu'il ne lui connaissait pas. Tu n'as pas paniqué. Tu es devenu fou. Fou de douleur. Je n'ai jamais vu personne dans cet état, j'ai senti ce que tu ressentais depuis chez moi. »

Il ne put s'empêcher de piquer un fard, honteux de s'être ainsi fait remarquer. Si d'autres télépathes étaient dans le coin, ils avaient forcément eux aussi capté ses émotions. Et il savait que ce n'était jamais agréable pour eux.

« Je suis désolé de t'avoir fait vivre ça.

— Leo', ce qu'il s'est passé cet après-midi, je peux le comprendre. Tu as vécu un traumatisme, c'est normal que tu aies peur. Mais ça n'aurait pas dû prendre de telles proportions, et tu le sais. Tu n'avais littéralement aucune réponse, tu te laissais faire, tu n'avais plus aucune résistance. Ton corps et ton esprit étaient totalement détachés. Je veux comprendre, je veux t'aider. »

Leonard soupira en se passant encore une fois la main sur le visage. Neavi passait et repassait ses doigts sur les siens, envoyant des frissons à travers son corps.

« J'ai totalement vrillé. J'ai cru que Jim avait encore été enlevé alors… Je me suis dit que ce serait plus simple si je disparaissais. Je ne veux pas souffrir pendant des années parce que mon fils n'est plus à mes côtés.

— Et Joanna ? Et ta maman ?

— Elles auraient compris. »

Neavi soupira et l'attira contre elle. Elle posa sa tête sur ses genoux et passa sa main dans ses cheveux, les démêlant de ses doigts.

« Leo', il faut que tu prennes conscience de ce que tu subis.

— J'en ai conscience.

— Alors dis-le. »

Un long silence s'étira entre eux. Leonard avait les yeux fermés, son cœur battait à tout rompre. Il ne voulait pas le dire.

« Leonard.

— Hum ?

— Tu es en état de stress post-traumatique. Tu as besoin d'aide. »

Il se redressa immédiatement et s'éloigna autant que possible de son amie, s'asseyant à l'opposée d'elle sur le canapé.

« Je n'ai pas besoin d'aide.

— Combien d'heures as-tu dormi depuis que vous êtes rentrés avec Jim ?

— Ça ne te regarde pas !

— Si ! s'énerva soudain Neavi. Si ça me regarde, Leonard ! Je suis ton amie et je suis médecin, je m'inquiète pour toi ! Je ne t'ai jamais vu aussi maigre, aussi pâle et aussi creusé ! Tu m'avais promis de ne pas laisser la situation se détériorer !

— Je ne t'ai rien promis. »

Un grognement sourd retentit à l'arrière de la gorge de Neavi et elle s'approcha jusqu'à le clouer au sofa de ses bras.

« Tu vas arrêter tes conneries, Leo', parce que si tu crois être utile à Jim dans cet état, tu te trompes. Tu ne manges pas, tu ne dors pas, tu paniques au moindre bruit, c'est pas comme ça que vous avancerez.

— Ça ne te regarde pas.

— Ça me regarde, en tant qu'amie et en tant que médecin. Parce que si tu ne connais pas la procédure, quand on observe de tels signes chez une personne, on la surveille et sans amélioration, on l'hospitalise. »

Leonard connaissait la procédure, bien sûr, il l'avait déjà mise à profit chez plusieurs patients. Mais les médecins étaient toujours les pires patients.

« Joanna m'a proposé de me prêter sa chambre tant qu'elle n'est pas là. J'ai accepté. Je ne te laisse pas le choix. Je vais te surveiller. Si à la fin de la semaine, je vois que tu t'améliores, je rentre chez moi. Sinon, tu vas venir passer un petit séjour au quatrième étage. Compris ? »

Il voulut protester, il était assez grand pour se gérer, tout de même ! Mais le regard que lui lançait Neavi l'empêcha de le faire. Elle ne lui laissait vraiment pas le choix, et il ne se sentait pas de se battre. Alors il hocha la tête en se mordant la lèvre et elle sourit, fière d'elle, en se redressant.

Elle lui tendit une main à laquelle il s'accrocha pour se lever, elle le stabilisa quelques instants en le voyant tanguer dangereusement, puis elle sautilla jusqu'à la cuisine.

« Alors ? Comment ça se profile ici ? demanda-t-elle de sa voix pleine d'entrain.

— C'est presque prêt ! retentit la voix de Joanna. Tu veux bien mettre la table s'il te plaît ?

— Je me mets tout de suite au travail Miss Jojo ! »

Une ou deux minutes plus tard, une Neavi toujours aussi joyeuse émergea de la cuisine, une pile d'assiette dans les mains qu'elle vint secouer sous le nez de Leonard en dansant au rythme de la musique émanant de la cuisine.

Et il sourit.

Après des retrouvailles chaleureuses avec Joanna et Madison et un repas délicieux dont la préparation avait sans nul doute été menée par Jocelyn et Madison, Leonard se retrouva à nouveau dans le sofa, une Joanna à demi-endormie sur les genoux et un Jim dans un état similaire blotti contre lui.

Il se plaisait à passer et repasser ses mains dans leurs cheveux, dans leur dos, savourant cet instant où ses deux enfants étaient collés à lui pour la première fois depuis bien trop longtemps. Mais le temps passait, les conversations trainaient, et Jim et Joanna s'endormaient vraiment.

Jocelyn aussi semblait l'avoir remarqué, puisqu'elle vint s'asseoir près de lui et caressa la joue de Joanna.

« Chérie, on va rentrer à la maison. »

La jeune fille leva des yeux embrumés de sommeil vers sa mère et hocha la tête avant de la reposer sur l'épaule de son père. Leonard sourit et reprit ses attentions dans ses cheveux tout en lui parlant calmement.

« Il faut que tu ailles dans l'hovercar de Maman, chérie. Tu veux que je t'y emmène ? »

Joanna laissa un petit sourire se dessiner sur ses lèvres et murmura un petit « oui » que Neavi et Madison, depuis l'autre côté de la table de salon, n'entendirent probablement pas. Leonard enroula ses deux bras autour de sa fille tout en se levant, prenant garde de ne pas faire basculer Jim. Neavi se précipita à ses côtés pour venir se placer de la même façon qu'il l'était.

Leonard lui sourit en remerciement puis raccompagna son ex-femme et sa fille à leur véhicule. Dehors, il prit le temps de vérifier les alentours puis avança enfin. Jocelyn avait déjà ouvert la porte lorsqu'il arriva face à elle et il déposa son fardeau dans son siège, embrassa son front et se redressa.

Il se tourna vers Jocelyn, qui avait les bras croisés sur sa poitrine et il ferma la porte, dans l'attente du sermon qui ne tarderait pas à arriver.

« Je ne t'avais pas dit de m'appeler au moindre problème ?

— Écoute, Joce', je t'adore, mais je n'ai pas envie de me faire engueuler une deuxième fois. Neavi l'a fait, ma mère le fera sûrement aussi… Vraiment, s'il te plaît.

— Okay, je te fiche la paix. Mais je réitère, si ça ne va pas, tu m'appelles. Et je suis très contente que Neavi reste avec toi, c'est une personne bien. »

Leonard fronça les sourcils. Jocelyn avait toujours été très jalouse des femmes qui s'approchaient de lui, même après leur divorce. Pourtant, il savait que ça n'avait rien à voir avec un reste d'amour. Ils avaient déterminé très tôt que leur amour s'était terminé avant leur divorce. Neavi avait elle aussi été la cible de cette jalousie.

Il avait déjà remarqué que son amie et son ex-femme avaient beaucoup parlé durant le dîner et dans un calme dans lequel il ne s'était pas attendu. Ce revirement d'avis impliquait qu'elle n'allait pas au bout de sa pensée.

« Qu'est-ce que tu veux dire, Joce' ?

— Je veux dire que ça fait huit ans qu'on est divorcés et que tu n'as jamais eu de vraie relation depuis. Tes enfants et ton travail te comblent, je le sais bien, mais tu as aussi besoin de refaire ta vie. Et Neavi est une femme formidable, vous iriez très bien ensemble. »

L'air renfrogné de Leonard se renforça. Il était franchement tenté de la rembarrer.

« Qui te dit qu'elle m'attire ?

— Ta tête quand vous parlez ensemble. Tu me la faisais au lycée.

— Écoute Joce', je t'aime beaucoup, tu es mon amie, mais ma vie sentimentale ne te regarde pas. Du moins, elle ne te regarde plus. C'est gentil de t'en préoccuper mais je sais m'occuper de moi. J'aimerais qu'on n'en reparle pas, s'il te plaît. »

Visiblement un peu étonnée de la réaction de son ex-mari, Jocelyn hocha la tête et déposa un baiser sur sa joue en faisant le tour de l'hovercar.

« Bonne nuit, Len', prenez soin de vous. »

Leonard hocha la tête et la regarda partir quelques instants avant d'entrer à nouveau dans la maison. Il ferma la porte à clé comme il avait pris l'habitude de le faire près d'un mois plus tôt et retourna au salon.

Là, il tomba sur une vision qui le fit fondre immédiatement. Jim, blotti contre sa grand-mère, était tendrement bercé dans une étreinte protectrice. Ses yeux étaient fermés mais s'ouvraient de temps à autre, comme s'il ne voulait pas s'endormir. Pour compléter le tableau, Neavi faisait glisser deux doigts de sa joue à sa tempe en une caresse légère.

Leonard vint s'asseoir près de Madison et passa un bras autour de ses épaules pour laisser sa main reposer dans les cheveux de Jim. Celui-ci releva légèrement la tête, les yeux à peine ouverts, avant de la reposer comme avant.

« Je vais y aller, Lenny', murmura Madison. Tu veux de l'aide pour le monter ?

— Ça ira, Maman, ne t'en fais pas, lui sourit-il avant de s'adresser à Jim. Boy, tu viens dans mes bras ? Gran' Madi doit partir. »

Les yeux de Jim se levèrent à nouveau vers lui et il hocha lentement la tête en se détachant de sa grand-mère. Madison et Neavi l'aidèrent à se déplacer et il s'installa confortablement contre son père, s'endormant à nouveau.

Madison laissa un sourire radieux se dessiner sur ses lèvres en se penchant sur son petit-fils pour l'embrasser sur le front puis elle en fit de même avec Leonard. Elle se redressa ensuite, récupéra son gilet de laine posé sur une chaise ainsi que son sac, puis Neavi la raccompagna jusqu'à son hovercar.

Leonard, lui, continua de bercer Jim, qu'il sentait sombrer de plus en plus profondément. Quand Neavi revint au salon après avoir fermé la porte, elle reprit sa place près de Jim et reprit ses caresses douces sur sa joue. Cette fois, il n'eut d'autre réaction qu'un léger froncement du nez qui les amusa tous les deux.

« Je crois qu'on devrait le monter, murmura Neavi pour ne pas réveiller le garçon.

— Je vais le faire, ne t'en fais pas. Va te coucher si tu veux.

— Pas sûre que ton dos le supporte bien. Je vais le porter, léger comme il est, ça ne sera pas compliqué.

— Merci, Nea', » la remercia-t-il avec un signe de tête empli de gratitude.

Elle lui sourit, se leva, puis attrapa Jim. Elle plaça ses jambes de sorte à ce qu'il n'ait pas de mal puis posa sa tête dodelinante sur son épaule. Tout ce temps, jamais Jim n'ouvrit un œil. Sa respiration était calme et profonde. Peut-être passerait-il une nuit complète...

Leonard prit le fauteuil de Jim et passa devant dans les escaliers pour guider Neavi. Sans aucune hésitation, il l'emmena dans sa chambre, et la jeune femme fronça les sourcils en voyant la pièce.

« C'est sa chambre ?

— Hum… Non, murmura Leonard en se tordant les mains. C'est la mienne.

— Vous avez besoin de vous séparer et de vous reposer tous les deux dans de bonnes dispositions, soupira Neavi en s'appuyant sur le chambranle de la porte. Où est sa chambre ? »

Leonard secoua la tête en se mordant la lèvre, le regard empli de souffrance et de supplications.

« Non… Non, s'il te plaît, Nea', j'ai besoin d'être avec lui… Et imagine s'il se réveille tout seul… S'il te plaît, Nea', je t'en supplie… »

Face au ton implorant de son ami, Neavi finit par plier. Elle s'approcha du lit, déposa délicatement Jim dessus et s'assit près de lui.

« C'est d'accord, mais on en reparlera demain. Il a un pyjama, une tenue de nuit, quelque chose ?

— Merci, Nea'. Je vais chercher ça. »

Elle hocha la tête et Leonard fila de la pièce pour rejoindre la chambre de Jim. Il y récupéra son pyjama ainsi que sa veilleuse et sa peluche, mais ses sourcils se froncèrent alors qu'il regardait partout autour de lui. La couverture de Madison n'était pas en vue.

Il embarqua tout de même ses possessions, tendit les vêtements à Neavi qui s'occupait déjà de déshabiller Jim et installa la veilleuse avant de se tourner vers son amie.

« Dis, Nea', t'aurais pas vu une couverture tricotée à la main ? C'est celle de Jim, il est descendu avec après sa sieste mais je ne l'ai pas vue ce soir.

— La bleu nuit que tu lui avais mise dans sa chambre ?

— Oui, il ne la lâche jamais normalement.

— C'est vrai que je ne l'ai pas vue depuis que je suis arrivée. Il l'a peut-être laissée dehors.

— Je vais aller voir, appelle-moi si tu as besoin d'aide. »

Neavi sourit gentiment et hocha la tête en se remettant au travail. Leonard, lui, descendit les escaliers au pas de course pour remonter quelques minutes plus tard, la couverture entre les mains. Il la brandit fièrement en entrant dans la chambre, faisant rire son amie qui était occupée à glisser Jim sous les draps.

Leonard monta sur le lit, à la gauche de son fils, et aida Neavi à l'installer. Il prit délicatement ses jambes pour bien les placer, posa sa tête sur l'oreiller comme il l'aimait, puis le bascula sur le côté. Neavi positionna les traversins autour de lui, Leonard le couvrit du tricot de Madison, puis de la couette, posa sa peluche juste devant lui et alluma la veilleuse qui ne tarda pas à diffuser sa lumière bleutée et ses minuscules étoiles.

Cela fait, Leonard et Neavi se levèrent et il l'accompagna jusqu'à la chambre de Joanna. Il alluma la lumière et ferma les volets puis se tourna vers son amie, qui le regardait depuis l'entrée de la chambre. Il se balança quelques instants sur ses talons puis lui sourit, un peu gêné.

« Hum… Je suis désolé, ce n'est pas grand-chose mais c'est toujours un lit.

— Leo', il faut que ça s'arrête. Ce n'est pas sain, pour aucun de vous deux. »

Il soupira et se dirigea vers la sortie. Il passa près d'elle en l'évitant, puis, arrivé à la porte, pivota sur ses talons pour se retrouver face à Neavi qui le fixait d'un regard accusateur.

« Je n'ai pas envie de me battre avec toi. Je suis fatigué, et j'ai besoin de mon fils pour dormir. Aie des enfants, qu'ils se fassent enlever et torturer sous tes yeux sans que tu ne puisses rien y faire, et on en reparlera. Bonne nuit, Neavi. »

Et il partit en fermant la porte, laissant son amie le regarder partir, totalement clouée sur place.

Il se précipita dans sa chambre, où Jim n'avait pas bougé d'un pouce, plongé dans un profond sommeil. Il ne put retenir le soupir de soulagement qui n'attendait que de s'échapper lorsqu'il le vit ainsi, aussi calme et détendu.

Leonard ôta son pantalon, sa chemise, enfila un tee-shirt puis s'effondra dans son lit, un bras passé autour de la taille si fine de Jim. La main du garçon bougea dans son sommeil pour venir agripper la sienne, et Leonard relâcha enfin le souffle qu'il retenait depuis qu'ils étaient partis au commissariat le matin même.

Il ne s'endormit pas, trop perturbé par la lumière émanant de la lampe de son fils. Du moins, c'était l'excuse qu'il se donnait. La vérité, c'était qu'il ne voulait pas dormir pour s'assurer de la présence de Jim et éviter les cauchemars qui venaient le hanter. Mais ça, il le gardait pour lui. Il s'autorisa cependant à se relaxer, baigné dans la chaleur émanant de la main de son fils emprisonnée dans la sienne.

À un moment de la nuit, Leonard avait dû finir par s'endormir, puisqu'il se fit réveiller par les plaintes de Jim dans son sommeil. Le garçon, s'il ne pouvait pas vraiment bouger, arrivait tout de même à remuer et envoyait ses jambes dans tous les sens, geignant, criant, pleurant, suppliant.

Il ne lui fallut que quelques secondes pour être pleinement réveillé et il ôta rapidement les traversins bloquant son fils pour le serrer contre lui. Il assit Jim sur ses genoux et s'enroula presque autour de lui pour le protéger du monde extérieur.

Mais dans l'immédiat, les monstres n'étaient pas à l'extérieur mais à l'intérieur, alors il se mit à le bercer, à caresser ses cheveux, à frotter son dos, à lui murmurer des paroles rassurantes à l'oreille. Mais Jim continuait de paniquer et Leonard sentait son sang battre rapidement dans ses veines. Il paniquait à son tour.

Le bruit de la porte qui s'ouvrait ne fut pas suffisante pour les sortir de leur cocon, pas plus que le matelas s'affaissant sous le poids de Neavi qui s'approchait rapidement d'eux.

Elle passa une main sous le menton de Leonard pour le redresser malgré sa résistance, et, avant qu'il ne se penche à nouveau sur Jim, il eut le temps de voir l'inquiétude dans ses yeux. Mais il ne pouvait pas s'en préoccuper, il devait réussir à calmer son fils.

Une puissante vague déferla dans sa tête et il se sentit se détacher de Jim sans qu'il n'en ait réellement envie. Entre ses bras, le garçon était retombé dans un sommeil profond. Les seules réminiscences de son cauchemar étaient les traces de larmes sur ses joues.

Leonard redressa la tête pour tomber sur le visage de Neavi, qui était visiblement essoufflée et fatiguée.

« Qu'est-ce que tu as fait ? gronda-t-il.

— J'ai simplement diffusé des pensées positives dans la tête de Jim pour l'apaiser et je t'ai détaché de lui. »

Elle s'approcha plus encore jusqu'à ce que leurs genoux se frôlent et passa une main tendre sur sa joue, apaisant sa peau tendue autour de ses muscles noués.

« Viens le mettre dans son lit, Leo'. Vous ne pouvez pas rester comme ça.

— Laisse-moi avec mon fils, » grogna-t-il en resserrant sa prise autour de Jim.

Le garçon poussa une plainte dans son sommeil à être ainsi serré et Neavi posa une main sur le bras de son ami, faisant glisser son pouce de haut en bas dessus.

« Doucement, Leo', tu vas le blesser, murmura-t-elle d'une voix douce. Tu dois le lâcher, laisse-le dormir dans son lit. »

Leonard secoua la tête et se pencha jusqu'à être complètement enroulé autour de Jim, imposant une barrière entre son corps et le monde extérieur. Mais Neavi en avait apparemment décidé autrement, puisqu'elle le redressa et prit Jim contre elle. Il voulut protester, il essaya de reprendre son fils dans ses bras, mais il sentait sa motivation s'effacer de seconde en seconde.

« Qu'est-ce que tu me fais ? se plaignit-il, les yeux embués. Nea', s'il te plaît…

— Non, Leo', vous devez dormir séparément. Viens avec moi, on va aller le coucher. »

Elle se leva, souleva Jim entre ses bras puis tendit une main vers Leonard qui la regarda quelques instants avant de la prendre et de se lever à son tour. Il prit les possessions de Jim puis la suivit jusqu'à la chambre d'en face. Elle allongea le garçon pendant qu'il installait tout, puis, après avoir déposé un baiser sur son front, elle laissa Leonard avec son fils.

Il s'accroupit près du lit et passa et repassa sa main dans ses cheveux. Jim ne réagissait pas, mais lui se sentait brisé de l'intérieur. Il ne voulait pas l'abandonner ici. Il ne voulait pas. Mais il savait qu'il n'avait pas le choix. Neavi ne le laisserait pas faire.

Alors il embrassa le front de Jim, passa une dernière fois sa main sur sa joue, et, tout en s'excusant silencieusement, sortit de la pièce, le cœur lourd. Neavi le réceptionna entre ses bras lorsqu'il eut fermé la porte à moitié et le guida jusqu'à sa chambre.

Il s'allongea sur le côté, tourné vers la place où Jim dormait. Elle le couvrit de la couverture puis fit le tour du lit pour s'allonger face à lui. Elle passa sa main sur sa joue et il se sentit s'endormir sans vraiment le vouloir.

« Fichus télépathes », pensa-t-il en sombrant.

Par trois fois dans la nuit, Leonard se réveilla en sursaut. Il accourut le plus silencieusement possible aux côtés de Jim, s'assit sur ses genoux au pied du lit, la tête posée sur le bord du matelas et la main de son fils emprisonnée dans la sienne.

Par trois fois, Neavi se leva à sa suite pour le ramener dans le lit.

La quatrième fois qu'il se réveilla, le jour perçait les volets. Ne voulant réveiller personne, il descendit sur la pointe des pieds à la cuisine et ne tarda pas à se faire couler son premier café. Sa nuit avait été affreuse, il n'avait pu dormir plus de trente minutes de suite, et sa dose de caféine ne serait pas suffisante pour tenir toute la journée.

Alors il s'installa sur le bord de la terrasse, son café dans une main et son padd dans l'autre. Il essayait de ne pas penser à Jim, qui dormait encore à l'étage, et à tout ce qui pourrait lui arriver tant qu'il était seul. Alors il essaya de se plonger dans les actualités, mais il revenait inlassablement sur son fils.

Le soupir qu'il poussa fut coupé par un petit coup sur la baie vitrée derrière lui. Il sursauta et se leva, prêt à attaquer, uniquement pour se rendre compte que c'était en fait Neavi, armée elle aussi d'un café et de son meilleur sourire.

Elle s'approcha silencieusement et vint s'asseoir à côté de lui. Il reprit sa place et elle se pencha vers lui pour embrasser sa joue avant de passer un bras autour de sa taille, la laissant reposer au niveau de ses côtes.

Elle se rapprocha et posa sa tête sur son épaule, savourant son café en silence. Leonard, gêné, se racla la gorge.

« Je suis désolé pour hier soir, murmura-t-il, les joues rouges.

— Je ne t'en veux pas. Mais reste calme, ce n'est pas encore le début de la journée. »

Sa voix était douce, basse, encore enrouée de sommeil, comme si elle se levait au même rythme que le Soleil qui commençait tout juste son ascension dans le ciel. Leonard se tut, se repentant dans cette impression de sérénité et de douceur qu'elle entraînait partout avec elle.

À un point, il ne savait pas quand exactement, il avait laissé son bras se glisser autour de ses épaules et ses doigts se perdre dans les pointes de ses cheveux bruns. Et il se sentait bien, il y avait comme une familiarité, comme une envie d'en faire un rituel matinal. Il se sentait à sa place, en paix avec lui-même, plus calme qu'il ne l'avait jamais été.

Cette impression se renforça quand un bâillement se fit entendre derrière eux. Ils se retournèrent de concert et virent Jim approcher dans son fauteuil, les yeux encore à demi fermés. Il roula jusqu'à arriver près d'eux et s'installa à côté de son père.

Et Leonard se surprit à penser qu'il ne manquait plus que Joanna pour qu'ils soient une vraie famille.