Six ans plus tard

« Jim, Joanna, dépêchez-vous, vous allez encore être en retard ! »

Quelques instants plus tard, deux adolescents descendirent en courant les escaliers menant au salon, se bousculant l'un et l'autre pour arriver le premier. Tous deux jetèrent leurs sacs de cours au sol avant de s'asseoir à la table de la cuisine. Leonard se tourna vers eux, deux bols dans les mains, et les posa devant eux.

« Et arrêtez de vous pousser dans ces escaliers, je n'arrête pas de vous le répéter !

— Mais c'est Jo' qui a commencé !

— Non, le crois pas, Papa ! Je te jure que c'est Jimmy !

— Je me fiche de savoir qui a commencé, tout ce que je sais, c'est que vous le faîtes. Maintenant, mangez si vous voulez que je vous dépose au collège avant d'aller travailler. »

Sans plus de protestation, les deux enfants se plongèrent dans leurs bols et Leonard put enfin souffler, pour la première fois depuis son réveil. Il avait cru qu'en grandissant, ses deux enfants deviendraient plus calmes, mais c'était plutôt l'inverse. Le répit n'était que de courte durée avec eux, et même s'il les aimait plus que tout, il ne pouvait s'empêcher d'attendre avec impatience le moment où ils allaient se coucher.

Pendant que Jim et Joanna prenaient leur petit déjeuner, Leonard s'autorisa quelques instants pour s'appuyer contre le plan de travail de la cuisine, son café dans une main et son padd diffusant son programme de la journée dans l'autre. En tant que chirurgien orthopédique, ses semaines tournaient entre des journées aux urgences, d'autres uniquement remplies de rendez-vous de contrôle, et d'autres encore d'opérations. Aujourd'hui était une journée de rendez-vous à son cabinet.

Il savait que ces jours-là n'étaient pas les plus reposants. En effet, même si une chirurgie en urgence lui demandait toujours des quantités d'énergie remarquables, les rendez-vous avec les patients n'avaient rien d'une promenade de santé. Entre ceux qui masquaient leurs douleurs et ceux qui les exagéraient, il avait dû apprendre à se situer par rapport à leurs discours, et ça lui posait encore problème par moments. Par chance, ses enfants avaient rapidement compris qu'il avait besoin de calme lorsqu'il rentrait de ses journées de travail, et ils restaient silencieux et obéissants, allant même jusqu'à s'isoler dans leurs chambres sans qu'il n'ait à leur demander.

Leonard fut sorti de ses pensées par de nouvelles chamailleries des deux adolescents, et fut contraint de relever la tête. Toujours assis à table, ils se disputaient pour la serviette en tissu qu'ils étaient censés partager. Leur père poussa un court grognement en ouvrant un tiroir à côté de lui et jeta une deuxième serviette au visage de James.

« Arrêtez de vous engueuler pour une serviette, bon sang !

— Mais c'est Joanna qui a commencé !

— Je me fiche toujours autant de qui a commencé. Bougez-vous maintenant, on va être en retard. »

Jim et Joanna baissèrent la tête simultanément en essuyant leurs mains puis se levèrent pour ranger leur vaisselle. Après cela, ils disparurent dans la salle de bain, et Leonard grogna une nouvelle fois en entendant leurs chamailleries depuis la cuisine. Ces gamins signeraient sa mort, il le savait ! Décidant de laisser passer cette énième dispute, il posa sa tasse dans l'évier et rejoignit la salle de bain lorsque ses enfants l'eurent quittée.

Une dizaine de minutes plus tard, ils étaient en route pour le collège où étudiaient Jim et Joanna. Les deux enfants avaient la chance d'être dans la même classe, ce qui leur permettait de s'entraider en permanence, même s'ils étaient tous les deux suffisamment doués pour se débrouiller. C'était aussi une façon pour eux de toujours être ensemble, ce qui les ravissait. Malgré leurs chamailleries incessantes, ils s'aimaient profondément, et ce depuis leur première rencontre. C'était peut-être dû au fait qu'ils n'avaient que quelques mois d'écart, peut-être à leurs natures attachantes, peut-être autre chose. Peu importait.

Lorsque les deux adolescents furent déposés à l'école, Leonard prit la direction de l'hôpital d'Atlanta. Il n'était pas vraiment motivé, s'avouait un peu fatigué, mais il était passionné par son métier, et il ne faisait aucun doute qu'une fois habillé de sa tenue de travail et face à ses patients, la motivation et l'énergie lui reviendraient.

Son hypothèse fut confirmée lorsqu'il vit le nom de son premier patient sur son padd, un petit garçon ayant fait une chute maladroite deux semaines plus tôt. Il lui avait diagnostiqué une fracture du poignet, qu'il avait rapidement traitée. Ne pouvant se permettre de remettre l'os en état à l'aide de l'ostéo-stimulateur par manque de moyens, il avait dû lui faire une attelle, qu'il devait ôter ce jour-là si l'os était suffisamment réparé.

Le médecin fit entrer l'enfant et sa mère dans son bureau, leur servant un grand sourire de son cru, celui qu'il réservait à ses patients. Il les guida jusqu'à son bureau, leur fit signe de s'asseoir, puis contourna la table pour s'asseoir dans son fauteuil, se penchant en avant pour s'appuyer sur le métal frais de son bureau qui fit remonter des frissons dans ses bras.

« Alors bonhomme, comment va ce bras ?

— Tu es trop fort, monsieur ! J'ai même plus mal ! fit le petit garçon à l'enthousiasme débordant.

— Et vous qui êtes objective, madame ? Il n'a vraiment plus mal ?

— Il semblerait que non, en tous cas, il ne s'en est pas plaint.

— C'est une excellente nouvelle ! On va aller vérifier ça ensemble, d'accord ? »

Le petit garçon hocha la tête et suivit Leonard de l'autre côté du paravent, où un biolit était installé. Le médecin porta l'enfant pour l'asseoir sur le lit et, tirant un tabouret sur lequel il s'assit, prit le bras entre ses mains. Il ôta délicatement l'attelle qu'il posa près de lui puis attrapa un tricordeur qu'il passa autour du poignet blessé. Lorsque le scan fut complet, un bip retentit, et il fixa quelques instants les résultats avant de laisser un sourire se dessiner sur ses lèvres.

« Eh bien, bonhomme, je suis très fier de toi ! Ton bras est comme neuf, tu vas pouvoir retourner jouer avec tes copains ! »

L'enfant poussa un cri de joie et se jeta en avant. Leonard le rattrapa de justesse alors qu'il enroulait ses minuscules bras autour de son cou, et le médecin lui rendit l'étreinte.

« Merci monsieur ! Tu es un super-héros !

— C'est toi qui as tout fait, bonhomme, sourit Leonard. Mais tu dois quand même faire attention, il ne faut pas que tu casses encore ton bras.

— Promis, monsieur ! »

Le petit garçon sauta de ses genoux et rejoignit sa mère, sautillant de joie sur le chemin. Leonard secoua la tête quelques instants, rangea son tricordeur à sa place et rejoignit son bureau, l'attelle à la main. Il reprit sa place dans son fauteuil et tendit le morceau de plastique à l'enfant, un grand sourire aux lèvres.

« Tiens, bonhomme, garde-la, ça te fera un trophée.

— Oh ! C'est trop bien ! Merci monsieur !

— Tu t'entendrais très bien avec mes enfants, toi, tu m'as tout l'air d'être un petit casse-cou.

— Oh oui, il ne se passe pas une semaine sans qu'il ne revienne avec des égratignures ! »

Leonard sourit à la maman et reporta son regard sur l'enfant, qui le fixait depuis quelques instants. Son regard était scrutateur, comme s'il cherchait une réponse en lui.

« Un problème, bonhomme ?

— Comment ils s'appellent tes enfants ? »

Le médecin sourit et attrapa une holo-photographie sur son bureau, le représentant accompagné de ses deux enfants. Il se rappelait très bien de ce jour-là, une journée d'été particulièrement chaude lors de leurs dernières vacances, qu'ils avaient passées dans l'Iowa, l'état d'origine de Jim. Les deux enfants étaient recouverts d'eau suite à un arrosage de leur père, et il se rappelait qu'ils s'étaient même frottés à lui en guise de revanche. Il tendit la photographie au petit garçon, qui la prit en souriant.

« Il y a James et Joanna, mais on les appelle Jim et Jo'.

– Ils se ressemblent pas, et lui, il est blond alors que tu es brun. Est-ce que sa maman est blonde ? Et pourquoi elle n'est pas sur l'holo ?

— Niels, ça ne nous regarde pas, ça. Fiche la paix au docteur. »

La maman fronça les sourcils en direction de son fils puis reporta un regard sincèrement désolé sur Leonard qui déplaça son poids sur son fauteuil avant de sourire à ses deux interlocuteurs.

« Non, ce n'est rien. Jim n'est pas mon fils, bonhomme. Je l'ai adopté quand il avait ton âge. Mais il est comme mon fils, tu comprends ?

— Oui, je comprends. Est-ce qu'il se casse des os, lui aussi ?

— Oh oui, très souvent. Il est très maladroit, lui aussi. Et très curieux. » ajouta-t-il en souriant.

Les joues du petit garçon prirent une légère teinte rosée, faisant sourire les deux adultes dans la pièce. Finalement, après quelques dernières recommandations pour la guérison du bras fragilisé, le premier patient de la journée de Leonard quitta le bureau. Après un vague coup d'œil à son chronomètre qui lui indiquait qu'il était parfaitement dans les temps, il sortit pour aller chercher son deuxième patient, un ancien de Starfleet qui s'était bêtement sectionné un tendon la semaine précédente en coupant du pain.

Sa matinée se déroula plutôt calmement, alternant entre des rendez-vous de contrôle et d'autres plus spontanés. Il avait réussi à rester parfaitement à l'heure pour chaque rendez-vous grâce à la marge qu'il demandait toujours.

Même au vingt-troisième siècle, il était toujours légion pour les médecins d'avoir jusqu'à une heure de retard, mais lui détestait cela. Il préférait voir moins de patients dans une journée, parfois même finir plus tard, si cela lui permettait de pouvoir parler avec eux. Il avait toujours privilégié le dialogue et les relations humaines, ce n'était pas la pression de son chef qui allait l'en détourner.

Leonard retrouva quelques-uns de ses collègues au réfectoire de l'hôpital. Il n'aimait pas spécialement déjeuner avec eux car ils ne savaient pas se sortir la tête de leur métier, mais il ne voulait pas non plus manger seul, alors il feignait simplement de ne pas entendre leurs discussions. Il ne voulait pas penser à ses patients plus que de raison, il avait rapidement compris qu'il devait réussir à se sortir la tête de son quotidien de médecin s'il voulait garder sa santé mentale. Sans cela, il se mettait à ruminer sur l'état de tel ou tel patient, ne pensait plus qu'à trouver la solution miracle pour le remettre en place, et finalement, il ne pensait plus qu'à cela. Il lui arrivait encore de souffrir de ces dérives, mais par chance, ses enfants étaient toujours là pour lui remettre les pieds sur terre.

C'est donc dans un parfait mutisme qu'il engloutit les carottes râpées au menu ce jour-là, n'intervenant que lorsqu'on lui demandait son avis. Ainsi, il termina son déjeuner bien avant ses collègues, rejoignant son bureau sitôt avoir posé son plateau dans le déchargeur. Soufflant un grand coup, il sortit son téléphone de sa poche et s'assit dans son fauteuil. Il fixa quelques instants le fond d'écran qui s'affichait devant lui, s'autorisant un sourire rêveur face à la photo de ses deux enfants avant de reprendre son expression habituelle lorsqu'on toqua à la porte.

Il se redressa rapidement tout en lissant sa blouse légèrement froissée avant d'indiquer à la personne d'entrer, laissant apparaître son secrétaire.

« Leonard, le docteur Tellarite vous demande.

— Cehg ? Qu'est-ce qui lui arrive ?

—Je ne sais pas, il ne me l'a pas précisé. Il a simplement demandé à ce que vous veniez le voir.

— Bien, dites-lui que j'arrive. À quelle heure dois-je être revenu ?

— Votre prochain rendez-vous est à treize heures quarante-cinq.

— Bien, je ferai en sorte d'être de retour. »

Le jeune homme quitta la pièce, refermant la porte derrière lui, et Leonard s'autorisa un dernier soupir avant de se lever en frottant son visage déjà fatigué. Ses yeux le brûlaient et un frappement régulier lui vrillait les tempes, mais il n'était pas temps pour lui de s'avouer vaincu. Alors il lissa à nouveau sa blouse, prit une grande gorgée de la tasse de café posée sur son bureau et sortit de son antre, traversant les couloirs pour rejoindre celle du docteur Cehg.

Il trouva l'homme dans son bureau, penché sur un padd qui éclairait vivement son visage recouvert de poils. Une barbe proéminente mangeait la moitié de sa face, contrastant avec les joues toujours parfaitement rasées de ses collègues humains, et présentement de Leonard, qui détestait lorsque sa barbe se mettait à pousser autant que Jim et Joanna.

L'humain toqua à la porte entrouverte en la poussant, faisant relever la tête du Tellarite. Cehg lui sourit vaguement, ou du moins, sa face disgracieuse se tordit en ce qui semblait être un sourire, et lui fit signe d'approcher, faisant un geste vague en direction d'un tabouret près de lui. Leonard prit place, toujours sans un mot, et l'autre lui tendit le padd.

« J'aurais besoin de votre avis sur cette chirurgie. L'un de mes disciples a effectué une régénération osseuse mais le patient ne reprend pas sa mobilité normale.

— Quelle est l'espèce de ce patient ?

— Il est Tellarite, c'est pour cette raison que j'ai demandé à un disciple d'agir.

— Quel était l'origine du traumatisme, le diagnostic ?

—Le patient a été écrasé par une plaque de métal au niveau du métatarse. Il s'est brisé en multiples débris. »

Leonard soupira et tourna le padd pour obtenir une meilleure vue, agrandissant les images et changeant de scan à de multiples reprises. Il fouilla sa mémoire à la recherche de l'état normal d'un métatarse tellarite, puis tapa sa recherche dans le padd pour obtenir confirmation.

« Je suis spécialisé dans de multiples espèces, dont les Tellarites. Votre élève n'était pas assez qualifié pour cette intervention.

— Il est Tellarite !

— Ce n'est pas parce qu'il est de la même espèce qu'il est bon. Son diagnostic est absolument faux ! Cet homme peut perdre l'usage complet de son pied s'il n'est pas opéré dans la semaine !

— Je ne vous permets pas de parler ainsi de mon élève, McCoy.

— Je ne comprends même pas pourquoi vous ne m'avez pas appelé pour cette opération, je suis le plus qualifié pour la réaliser, et vous le savez très bien. »

Un air colérique déforma les traits du Tellarite et Leonard se leva, transférant le dossier du patient sur son padd. Il quitta rapidement et en silence le bureau, laissant derrière lui un Cehg médusé. En route vers son cabinet, il s'arrêta au standard, se penchant à côté de son secrétaire pour noter le nom du patient sur son padd.

« Dam', tu m'appelles cette personne, tu me la mets quand tu veux, au moindre trou dans mon emploi du temps, je dois le voir dans les deux jours qui viennent.

— Bien Leonard, ce sera fait. Votre patient vous attend dans votre cabinet.

— Okay, merci Dam'. Tu me préviens dès que tu l'as eu.

— Je le ferai, allez-y maintenant, ne le faites pas attendre.

— Enfant ?

— Même âge que James et Joanna.

— Okay, je m'en occupe. Bon courage.

— À vous aussi. »

Après une dernière tape sur l'épaule de Damian, Leonard prit la direction de son bureau, ajustant sa blouse sur ses épaules et son expression avenante sur son visage. Il ne pouvait pas se permettre de montrer la colère qui bouillonnait au fond de lui face au comportement irresponsable de Cehg à son patient. Il devait se montrer calme, attentionné, comme n'importe quel médecin. Son professionnalisme prit le dessus, et lorsqu'il entra dans la pièce, il soupira en voyant son patient.

« Nathan… Qu'est-ce que tu as encore fait ? Je t'avais dit que je ne voulais plus te voir autre part qu'à la maison. »

Le jeune garçon se tourna vers son interlocuteur, une légère teinte rosée illuminant ses joues. Il baissa les yeux quelques instants avant de les redresser vers Leonard, qui vint s'asseoir près de lui, sur la chaise réservée aux accompagnateurs.

« Déjà, qu'est-ce que tu fais ici seul ? Pourquoi tes parents ne sont pas avec toi ?

— Je me suis blessé en cours de sport, ce matin.

— Laisse-moi deviner, Jim a piraté ma base de données pour ajouter ton rendez-vous dans mon emploi du temps ?

— Je vous jure, Leonard, que je ne voulais pas qu'il le fasse !

— Ça va, je commence à avoir l'habitude, » soupira-t-il encore une fois.

Le jeune homme eut la décence de paraître gêné et le médecin se releva pour se placer dans son fauteuil, son padd posé devant lui, son regard scrutateur sur l'ami de Jim.

« Bon. Qu'est-ce que tu as fait à ton bras ?

— Comment vous savez ? s'enquit-il, surpris.

— Ton bras est collé à ton ventre et tu le soutiens par le coude. Ne me prends pas pour un idiot, j'en vois dix comme toi par jour. »

Nathan rougit encore une fois et baissa les yeux. Malgré toute sa patience professionnelle, Leonard commençait à être agacé par le comportement du garçon, qui visiblement, faisait tout pour éviter le sujet. Pourtant, lorsqu'il le voyait habituellement, ce qui arrivait assez souvent, ça ne semblait pas poser problème au jeune homme.

« Bon, Nathan, si c'est pour rester dans ton mutisme comme ça, je te renvoie en cours.

— Non, je vais vous dire ce que j'ai fait ! » s'alarma enfin le garçon.

Len' s'installa plus confortablement dans son fauteuil, croisant les bras contre sa poitrine. Il affûta son regard sur Nathan, qui se dandinait légèrement sur sa chaise.

« Eh bien, on faisait des entraînements aux sports de combat, j'étais contre Jim et… hésita-t-il.

— Et ?

— Et il m'a retourné le bras dans le dos un peu trop fort… »

Un soupir échappa au médecin alors qu'il se frottait le visage d'une main. Jamais Jim n'apprendrait à contrôler sa force, c'était déjà la quatrième fois qu'un de ses camarades arrivait dans son bureau après avoir combattu contre lui. Leonard fit craquer sa nuque puis se redressa pour se pencher vers Nathan.

« Vu comme ton poignet est enflé, je ne pense pas qu'on puisse dire « un peu trop fort » ... Je parlerai avec lui ce soir, mais pour l'instant je dois regarder ton bras. On passe de l'autre côté ?

— Ne le disputez pas, s'il vous plaît ! Ce n'est pas de sa faute !

— Ça, c'est encore à moi d'en juger, veux-tu ? C'est moi son père, que je sache. Allez, debout, je vais t'examiner. »

Nathan se leva de sa chaise et rejoignit la salle de consultation, suivi du médecin. Il s'assit sur le biolit comme il en avait l'habitude et Leonard prit son tabouret qu'il plaça devant le jeune homme. Il attira le plus délicatement possible le bras jusqu'à lui, le tenant suffisamment fort pour qu'il ne puisse pas tomber ou être enlevé de sa prise. Après quelques manipulations, son diagnostic était déjà fait, mais il choisit de passer le tricordeur par simple sécurité. Et la sentence tomba, tel qu'il s'y attendait, le poignet avait subi une telle torsion qu'il s'était fait une entorse.

Il redressa la tête pour regarder dans les yeux quelque peu embués du jeune homme. Lui-même savait sans doute déjà ce qui l'attendait, même s'il devait espérer qu'il se trompait, mais Leonard annonça tout de même la mauvaise nouvelle.

« C'est une entorse, Nathan. Pas très grave, mais suffisante pour qu'elle soit inquiétante et qu'elle nécessite un traitement.

— Quel traitement ?

— Une attelle rigide pendant au moins deux semaines, pas de sport bien sûr, de la glace aussi.

— Mais ce sont des traitements archaïques…

— Mais c'est le plus efficace dans ton cas. Il n'y a pas de régénérateur qui fonctionne sur ce type de blessure, et je préfère éviter de te traiter avec des médicaments si ce n'est pas nécessaire. »

Le jeune garçon soupira et baissa la tête sur ses genoux, où était posé son bras enflé et bleu. Le laissant se perdre dans ses pensées, Leonard pivota sur son tabouret pour ouvrir un tiroir duquel il sortit une attelle de petite taille. Il se tourna vers le jeune garçon, qui tenait à nouveau son bras dans sa main.

Faisant appel à tout son calme et toute son attention, il posa sa main sur le genou de Nathan, qui redressa la tête vers lui. En voyant l'attelle dans sa main, il relâcha son poignet et le tendit prudemment au médecin qui lui souriait. Leonard prit la main qu'il lui tendait et la passa dans l'attelle, faisant grincer les dents du garçon. Lorsque la main fut bien sécurisée, Len' se leva et posa une main réconfortante sur l'épaule du garçon.

« C'est très bien, Nath', tu as très bien agi. Et je dois avouer que je suis plutôt content que Jim t'ait ajouté à mon emploi du temps, je ne veux pas voir les dégâts que ça aurait fait si tu avais attendu.

— Merci pour votre gentillesse, Leonard. Jim et Joanna ont de la chance de vous avoir.

— C'est mon métier, Nathan. Je ne suis pas pareil avec toi qu'avec eux.

— En tous cas, ils vous aiment beaucoup. Ils parlent souvent de vous.

— Je les aime beaucoup aussi, Nathan. Allez, je vais te passer un anti-douleur puis tu pourras retourner en cours. Je vais prévenir le collège et tes parents, d'accord ?

— D'accord, merci, Leonard. »

Le médecin sourit et prit un hypospray dans un râtelier posé à côté de lui. D'un geste fluide et doux, il le pressa sur le bras du jeune garçon qui ne réagit même pas à l'intrusion. Après quelques secondes, ses traits se relaxèrent et Leonard prit cela comme l'indice disant que la douleur était en train de refluer.

Nathan esquissa un sourire puis se leva du biolit lorsque le médecin l'y autorisa, retournant du côté du bureau. Il s'assit sur la chaise qu'il occupait précédemment, prenant son sac à dos sur ses genoux.

« File, Nath', je ne vais pas te compter pour si peu.

— Mais, l'attelle et l'hypospray…

— File, je te dis. Et dis à Jim et Jo' que je viendrai les chercher ce soir.

— D'accord, merci Leonard, sourit le jeune garçon en se levant. Bon courage pour cet après-midi.

— Merci, mon grand, à toi aussi. »

Leonard accompagna son patient jusqu'à la porte, une main posée sur son épaule, et Nathan ne traîna pas avant de partir. Damian posa un regard suspicieux sur le fuyard puis sur son chef, qui s'approchait de son bureau.

« Le suivant est arrivé ?

— Non, pas encore. Il y a eu un problème avec ce garçon ?

— Oh non, aucun, c'est un ami de Jim et Jo'.

— James s'est encore infiltré dans nos bases de données ?

— Comme toujours.

— Je savais bien que je ne vous avais pas donné de rendez-vous à cette heure-là… »

Le plus âgé des deux soupira en hochant la tête. Il allait encore devoir réprimander Jim, ce qui le rebutait d'avance. Mais il n'avait pas le choix, il ne pouvait pas le laisser impuni alors qu'il piratait les agendas de l'hôpital à chaque fois qu'il en avait besoin.

« Tout s'est bien passé à part ça ?

— Plutôt oui, une bête entorse à cause de ma brute de fils. Deux semaines de tranquillité et ça sera réglé.

— Tant mieux alors. J'ai pu joindre le patient Tellarite. Je vous l'ai rajouté ce soir sur votre planning.

— Très bien, je le recevrai.

— Puis-je être curieux au point de vous demander son problème ?

— Cehg a mis son élève sur le sujet, mauvais diagnostic, il a fait une catastrophe sur son pied. »

Le secrétaire soupira, bien trop habitué à prendre des rendez-vous suite à des erreurs du docteur Tellarite. Il n'avait jamais fait confiance à Leonard malgré toute son expérience, et il semblait qu'il n'était pas près de s'y ranger.

« Devrai-je vous prévoir une opération ?

— Oui, il me semble que je suis en salle dans deux jours, essaie de me le prévoir ce jour-là. Je dois sauver son membre au plus vite avant que les dommages soient irréparables.

— Leonard, votre emploi du temps sur ce jour-là est déjà rempli.

— Prévois-le pendant ma pause déjeuner. Je ne mangerai pas, tant pis, mais je dois l'opérer. Je te dirai le temps à prévoir quand je l'aurai vu. »

Damian hocha la tête au moment où la porte menant à l'aile orthopédique s'ouvrit. Une femme dans la force de l'âge apparut devant eux, boitant légèrement, menant les deux hommes à supposer qu'il s'agissait de la prochaine patiente. Leur supposition se confirma lorsqu'elle leur donna son nom, et Leonard put l'assister jusqu'à son cabinet.

Les rendez-vous s'enchaînèrent ainsi tout l'après-midi, et Leonard sentait de plus en plus la fatigue le tirer. Il avait enfilé ses lunettes peu après quinze heures, et il ne cessait depuis de se frotter les yeux pour tenter d'en chasser le sommeil. Une pulsation puissante avait pris place dans ses tempes, si bien qu'il avait dû s'injecter le contenu d'un hypospray entre deux consultations. La douleur avait reflué mais son cerveau semblait parfois fonctionner au ralenti, ce qui lui donnait l'impression qu'il oubliait quelque chose d'important.

Pour autant, il ne montra jamais rien à ses patients, restant le médecin calme et professionnel qu'il avait appris à être. La seule indication pour eux était la tasse de café qu'il ne cessait de vider et remplir dans l'espoir que le breuvage le réveillerait. Cette méthode avait le mérite de fonctionner, mais pas assez pour remettre toutes ses fonctions cérébrales en marche, et plus le temps passait, plus il avait l'impression qu'il lui manquait une information.

Il avait essayé d'en parler à Damian alors qu'il allait chercher un patient, mais le jeune secrétaire ne put rien lui dire de plus que ce que son emploi du temps contenait. Leonard ne lui avait donné aucune autre information sur ce qu'il devait faire dans la journée, alors le médecin resta dans le flou complet.

Enfin, son dernier rendez-vous arriva. Tel qu'il s'y attendait, le jeune Tellarite était dans l'incapacité la plus totale de poser son pied au sol, et il n'attendit pas plus de cinq minutes avant de compléter un scan. Ce qu'il y découvrit lui rappela pourquoi il détestait autant Cehg : l'homme, en plus d'une fracture mal traitée, souffrait d'une grave infection due à la mauvaise intervention de l'élève.

« Monsieur, je vais devoir vous opérer au plus vite.

— Pourquoi cela ?

— La personne qui a effectué votre traitement a fait une grave erreur de diagnostic, si je ne traite pas votre pied dans les jours qui viennent, nous allons devoir vous amputer.

— Comment a-t-il pu faire une telle erreur ? Je me rappelle très bien de lui, il était Tellarite lui aussi ! »

Leonard soupira et s'assit sur son tabouret tout en rangeant son tricordeur dans le tiroir prévu à cet effet. Il fit signe à l'homme de se redresser pour s'asseoir, ce qu'il fit après quelques soucis pour bouger sa jambe.

« Comme je l'ai dit à mon confrère lorsque nous avons discuté de votre cas, ce n'est malheureusement pas parce que l'on est de la même espèce qu'on a les bonnes capacités. Je ne suis qu'humain, je l'admets, mais j'ai traité tellement d'espèces depuis le début de ma carrière que je suis capable de traiter la majorité des habitants de la Fédération. Je connais très bien votre physiologie, je l'ai longuement étudiée parce qu'elle me passionnait lorsque je faisais mes études.

— Vous voulez dire que j'ai été traité par un incompétent ?

— Je n'irais pas jusque-là, je dirais plutôt que son supérieur n'a pas eu la présence d'esprit de vérifier son diagnostic. »

Le Tellarite soupira un grand coup, expirant tout l'air contenu dans ses poumons et faisant voleter une partie de sa barbe autour de sa bouche. Il leva ensuite un regard inquiet sur le médecin qui lui faisait face, avant de reporter son attention sur son pied.

« Vous avez confiance ? Pour cette opération, je veux dire. Vous pensez que vous pouvez sauver mon pied ?

— Une opération comporte toujours une part de risques, malheureusement ce n'est pas parce qu'on est au vingt-troisième siècle que la médecine est une science exacte. Mais j'ai déjà réalisé une telle opération, et cet homme a aujourd'hui toute sa mobilité.

— Donc je peux vous faire confiance. J'en suis persuadé. Vous paraissez tellement sûr de vous, vous transpirez la confiance.

— Merci, ça me fait très plaisir d'entendre ça, mais ne faites jamais trop confiance à un médecin. On ne sait jamais ce qu'il peut arriver.

— Je sais qu'il ne m'arrivera rien avec vous. Et je suis sincère. »

Une légère teinte rouge vint colorer les joues de Leonard sous le compliment implicite. Lui-même n'osait jamais se faire pleine confiance sur une opération, il avait à de trop nombreuses reprises vu les choses déraper de façon incontrôlable jusqu'au drame. Il ne voulait plus revivre ça, mais il savait que c'était une éventualité à prendre en compte, même pour la plus bénigne des interventions. On ne savait jamais si un régénérateur n'allait pas souffrir d'un mauvais fonctionnement au point de ruiner tout leur travail.

« Merci, mais encore une fois, n'ayez pas trop confiance. Bien, donc, si j'ai bien compris, et je l'espère, vous ne travaillez pas en ce moment ?

— Non, mon pied m'handicape trop.

— En un sens, ça m'arrange. Je vais voir avec mon secrétaire pour programmer votre intervention dans deux jours, sûrement à treize heures. Ensuite, vous resterez quelques heures avec nous, puis vous devriez pouvoir rentrer chez vous sans problème.

— Très bien, ça me convient très bien. »

Après un dernier sourire compatissant, Leonard raccompagna le jeune homme jusqu'à l'entrée, où il le confia à Damian. Lui, retourna à son bureau, où il trouva son téléphone allumé sur le dessus. À cet instant, il se rappela ce qu'il avait oublié tout l'après-midi.