« Je travaille jusqu'à dix-huit heures ce soir, donc Jocelyn viendra te chercher et restera avec toi à la maison jusqu'à ce que je rentre. »

Joanna s'arrêta, la main posée sur la poignée de la porte, son sac déjà jeté sur son dos. Elle se tourna juste un peu pour capter le regard de son père, fronçant les sourcils.

« Je peux rester seule à la maison, Papa.

— Je ne suis pas vraiment rassuré à cette idée.

— Je peux rester seule. Je m'enfermerai et tout ira bien. Je l'ai fait l'autre soir. »

Leonard soupira un grand coup, pesa le pour et le contre, puis après quelques instants, redressa la tête.

« Bon, okay, j'appellerai ta mère pour lui dire. Mais tu t'enfermes bien, et si tu as le moindre doute, tu l'appelles.

— Promis, Papa. Bon courage pour ta journée.

— À toi aussi, ma puce. File avant d'être en retard. »

La jeune fille offrit un dernier sourire crispé à son père et sortit de la voiture, rejoignant ses amis de l'autre côté du trottoir. Leonard observa sa démarche quelques instants, remarquant son pas encore un peu hésitant.

Trois jours étaient passés depuis le drame qui leur avait enlevé Jim, et Joanna avait quitté son attelle avant son départ au collège, affirmant qu'elle s'en sentait parfaitement capable. Son père avait obtempéré sans trop d'enthousiasme, connaissant la propension de ses enfants à aggraver leurs blessures à la moindre occasion. Mais Joanna était bornée, et il se savait incapable de lui résister.

Leonard finit par reprendre sa route vers l'hôpital, perdu dans ses pensées. Durant les derniers jours, ils n'avaient eu aucune nouvelle de Jim. Ou du moins, aucune nouvelle positive. Tous les jours, ses bourreaux continuaient de diffuser des images de ses séances de torture, toujours plus violentes et difficiles à regarder. Chaque jour, en rentrant du travail, il se forçait à les regarder, glissant de plus en plus difficilement dans sa peau de médecin, pour prendre connaissance de toutes ses blessures.

Sur les images de la veille, Jim était apparu nu et inconscient. Ainsi, Leonard avait pu voir l'étendue des dégâts, et rien qu'à travers l'écran, il pouvait déjà voir tout ce qui n'allait pas chez son fils. Sa peau était pâle, bien plus que d'habitude, avec des teintes jaunes et rouges au niveau de ses blessures ouvertes. Celles-ci étaient boursouflées, suintant d'un mélange de sang et de pus. Son visage était couvert d'ecchymoses et de sang, Sa jambe était tordue en une position n'ayant rien de naturel, sa tête légèrement penchée sur le côté.

Cette fois, Leonard n'avait pas pu retenir la nausée qui l'avait pris à la gorge. Et si son estomac était vide, aucune importance. Il crut même un instant que celui-ci allait finir par s'échapper de son corps, même si son expérience de médecin lui criait que c'était impossible. Son expérience de père lui avait soufflé qu'il ne perdrait jamais ses enfants, et pourtant il en était rendu à regarder des vidéos de torture de son propre fils. Alors un estomac pouvait bien ressortir par des vomissements.

Les haut-le-coeurs avaient fini par se stopper, il s'était appuyé contre le carrelage froid des murs de la salle de bain, respirant un air qui l'avait quitté depuis trop longtemps. Mais finalement, ce semblant de contenance n'avait pu rester bien longtemps. Il avait fini par réaliser que ce n'étaient que les blessures physiques qu'il voyait. Dans quel état serait Jim après tout cela, si seulement il le retrouvait ? Et même s'il arrivait à s'en relever, il ne pourrait jamais retourner à l'école. Jim portait une grande importance au regard des autres, quel serait-il après avoir vu de telles choses ?

Et face à tout cela, il était toujours impuissant. Jim souffrait, terriblement, il le savait, et lui ne pouvait rien y faire. Quelle utilité d'avoir fait autant d'années d'étude pour ne même pas être capable d'aider son fils ?

Suite aux premières publications sur les réseaux sociaux, Leonard avait finalement décidé d'aller au commissariat. Depuis, ils travaillaient d'arrache-pied pour retrouver Jim et supprimer les vidéos, mais rien n'était concluant. Ces actions semblaient même avoir eu le pire effet, puisqu'à peine était-il sorti du bâtiment que son padd avait sonné, montrant de nouvelles images plus sanglantes encore.

Depuis, il n'osait plus agir. Il voulait plus que tout retrouver Jim, c'était certain, il passait son temps à étudier les quelques indices qu'il avait, mais il n'osait plus aller chercher de renseignements sur les lieux. Il avait aussi demandé aux amis de Jim et Joanna de ne pas chercher à avoir d'autres indications. Il était terrifié à l'idée qu'il puisse être mis en danger à cause de leurs actions. Ça le rendait encore plus impuissant face à cette situation, et cette idée le rendait malade.

Leonard ne sortit de ses pensées que lorsque quelqu'un toqua à sa vitre. Il sursauta, tourna la tête et se retrouva nez à nez avec Damian, qui l'observait, les sourcils froncés. Il ne savait pas comment il était arrivé sur le parking de l'hôpital, il se rappelait à peine avoir pris la route. Ses absences étaient de plus en plus fréquentes, ce qui inquiétait son secrétaire et sa fille. C'est pourquoi il sortit rapidement de l'hovercar, plaquant un sourire de façade sur son visage.

« Vous allez bien, Leonard ?

— Mais oui, Dam', ne t'en fais pas. Juste un peu de fatigue, rien de grave.

— Vous devriez vous reposer. Je vais annuler vos rendez-vous de demain.

— Surtout pas ! paniqua-t-il avant de se rendre compte de son explosion. Non, s'il te plaît, ne fais pas ça.

— Leonard, vous m'inquiétez. Vous vous dégradez vraiment beaucoup. »

Damian n'avait pas vraiment tort. Il n'avait pas dormi plus de cinq heures en trois jours, s'endormant après des heures de réflexion et se réveillant en proie à des cauchemars violents. Il ne mangeait pas non plus, à chaque fois pris de nausées violentes. Son teint était cireux, et il ne gardait une apparence approximativement humaine que pour le travail. Il se sentait sombrer de plus en plus profondément chaque jour, la lumière disparaissait progressivement au-dessus de lui, en même temps que son espoir de retrouver Jim.

Cependant, il était bien décidé à ne pas le montrer et conserver son apparence d'homme sûr de lui, souriant toujours aussi faussement à son assistant.

« Je vais bien, Damian. Aussi bien que je peux aller dans ma situation. Donc on va rentrer dans l'hôpital, aller prendre notre service, et soigner des personnes qui en ont vraiment besoin. »

Sur ce, son cerveau ordonna à ses jambes de se mettre en action et laissa Damian devant l'hovercar. Il entra dans son cabinet, sortit son padd de son tiroir tout en enfilant sa blouse et programma la tablette pour qu'elle lui donne son emploi du temps.

C'était une journée plutôt calme, principalement des rendez-vous de contrôle suite à sa grosse journée d'opération, deux jours plus tôt. Il y avait notamment le jeune Tellarite qu'il avait pris en urgence suite à l'erreur du Docteur Cehg. L'opération avait été semblait-il un succès, mais il devait néanmoins le vérifier. Il devait le voir juste avant sa pause méridienne. Celle-ci le dérangeait plus qu'autre chose, puisqu'elle était l'occasion pour lui de se plonger dans ses pensées moroses, mais elle était obligatoire.

Ce matin-là, il n'eut pas le temps de les laisser l'assaillir, puisque tout juste cinq minutes après être entré dans son bureau, son premier patient fit son entrée. Il ne put empêcher un sourire de se dessiner sur son visage lorsqu'il vit le petit Vulcain qu'il avait rencontré quatre jours plus tôt.

Spock se tenait toujours aussi droit devant lui, encore plus raidi par la minerve que Leonard l'avait forcé à porter. Il le salua puis lui fit signe de s'asseoir, ainsi qu'à sa mère qui l'accompagnait toujours.

« Madame Grayson, Spock. Alors dis-moi, comment ça s'est passé, ces quatre jours ?

— Ces jours ont revêtu un aspect peu plaisant du fait de l'entrave que vous m'avez demandé de porter. Cependant, je ne souffre plus de douleurs dues à cette blessure.

— Ce qui signifie en langage commun que tu as détesté porter ta minerve mais que tu n'as plus mal.

— En effet, Docteur McCoy, c'est ce que j'ai dit. »

Leonard échangea une œillade amusée avec Madame Grayson. Spock était l'incarnation du parfait petit Vulcain malgré ses origines humaines. Et même s'il passait quelques années sur Terre afin de renouer avec ces origines, il redeviendrait un Vulcain modèle dès son retour sur sa planète natale, il n'en faisait aucun doute.

Il ausculta le jeune garçon avec toutes les précautions possibles, connaissant l'aversion de son peuple au toucher, puis le libéra avec ordre de faire attention et de revenir dans la semaine pour sa contusion à l'oreille. Puis il en fit de même avec ses deux patients suivants, puis enfin arriva le jeune patient Tellarite.

Celui-ci entra lorsque la porte s'ouvrit devant lui, s'appuyant sur des béquilles même s'il posait les deux pieds au sol. Leonard eut un fin sourire en voyant cela, signe que sa guérison était en bonne voie.

« Monsieur Reshligg, venez vous asseoir.

— Bonjour, docteur, sourit-il en s'asseyant.

— Alors, dites-moi comment ça avance.

— Eh bien, je retrouve des sensations dans mon pied. J'arrive à nouveau à le poser, c'est encore un peu douloureux mais c'est bien mieux qu'avant.

— Tant mieux alors, je n'étais pas tout à fait certain de ma réussite, je dois le dire. On va passer de l'autre côté, je vais y regarder. Vous pensez pouvoir y aller sans vos béquilles ?

— Avec de l'aide, peut-être.

— Je vais vous aider alors, » sourit Leonard, passé en mode médecin automatiquement.

Il se leva, lissa sa blouse sur ses cuisses, puis rejoignit l'autre côté du bureau afin d'aider l'autre homme. Celui-ci s'accrocha au dos de Leonard de ses doigts poilus, et le médecin grimaça en sentant un ongle s'enfoncer dans sa peau. Cependant, il ne le fit pas remarquer, accompagnant Reshligg jusqu'au biolit de l'autre côté du paravent.

Là, le jeune homme ôta sa chaussure pendant que Leonard fouillait ses tiroirs à la recherche de son tricordeur. En quelques minutes, le scan était effectué, et il put enfin se réjouir. Il posa son appareil sur le bord du biolit, s'assit sur son tabouret roulant puis sourit à son patient.

« Eh bien Monsieur Reshligg, j'ai le plaisir de vous dire que votre pied guérit très bien. La cicatrice est presque effacée grâce au passage du régénérateur dermique et vos os se reconstituent très bien. Ce n'est plus qu'une question de jours avant que vous ne retrouviez votre mobilité complète ! »

Un grand sourire se fit voir sous la barbe épaisse de l'extraterrestre et il tendit la main pour serrer celle de son médecin. Leonard lui donna la sienne, et l'homme la secoua vivement, un demi-rire aux lèvres.

« Merci Docteur ! Merci ! Je vous recommanderai, de cela vous pouvez être sûr !

— Merci, Monsieur Reshligg, mais je n'ai rien fait d'autre qu'appliquer ce que j'ai appris durant mes études, vous savez.

— Vous ne vous vous rendez pas compte combien c'était important pour moi ! Je ne peux pas travailler sans pied !

— Alors je suis ravi de vous avoir aidé, sourit Leonard, même s'il sentait son enthousiasme s'affadir. »

Au fond de lui, il sentait que quelque chose n'allait pas. Comme un sentiment de malaise, autant physique que mental. Son dos le lançait là où Reshligg avait enfoncé son ongle, mais ça n'avait rien à voir, il en était sûr. Ne connaissant l'origine de ce mal, il plaqua un nouveau sourire faux sur ses lèvres et lâcha la main de l'autre, se levant déjà pour rejoindre son bureau.

Il se rattrapa de justesse au biolit lorsqu'un étourdissement le prit, et il sentit la main de son patient se serrer sur son bras.

« Docteur, vous vous sentez bien ? demanda-t-il d'une voix presque inquiète.

— Oui, souffla Leonard. Juste un petit déséquilibre, tout va bien, merci.

— Vous avez l'air fatigué, vous devriez vous reposer.

— Je vais bien, je n'ai pas besoin de me reposer, » gronda-t-il en retirant son bras de l'emprise de l'autre homme.

Il ne laissa pas le temps à l'autre de répondre et rejoignit son fauteuil, dans lequel il se laissa tomber. Il eut quelques remords en voyant le Tellarite arriver sur des pieds instables, se tenant à tout ce qu'il trouvait sur sa route. Il finit cependant par s'asseoir sur la chaise face à Leonard, et son visage ne montrait aucune animosité.

« Désolé, je suis un peu sur les nerfs ces derniers temps, ça ne devrait pas transpirer sur vous.

— Ce n'est pas un problème, on a tous des jours sans. »

Leonard sourit et hocha la tête, ne souhaitant pas continuer la conversation plus loin. Au lieu de cela, il entra son compte-rendu dans son padd puis redressa la tête vers Reshligg.

« Bien, donc vous vous doutez que vous devez continuer de faire attention. Je vous recommande de voir un médecin dans la fin de la semaine prochaine, moi ou un confrère, à votre guise, et vous continuez les béquilles encore quelques jours.

— Bien, je vais tout faire pour être de retour sur pieds au plus vite.

— Et je vous le souhaite ! »

Après un dernier échange de politesse, le jeune homme reprit ses béquilles et partit en direction de la porte. Leonard déclencha l'ouverture grâce au bouton de son bureau et le regarda partir. Lorsque la porte fut refermée, il soupira et s'avachit plus encore dans son siège, passant une main sur son visage.

Une fois de plus, il avait laissé ses émotions prendre le dessus sur lui. Cet homme s'était simplement inquiété pour lui, pour sa santé, et lui l'avait rembarré. Il ne devait jamais se l'autoriser. Il s'était promis de ne jamais laisser sa vie privée prendre le pas sur sa vie professionnelle, et il avait envoyé cette promesse en l'air pour la énième fois depuis la disparition de Jim.

Soufflant un grand coup, il décida d'aller prendre l'air quelques minutes avant d'essayer de manger. Il était persuadé que la chaleur de sa ville et le ronronnement des hovercars pourrait l'aider à mettre de l'ordre dans ses idées.

Leonard se poussa hors de son fauteuil, ôta sa blouse, enfila sa veste de cuir et sortit de son cabinet. Il passa devant Damian, qui le regarda passer, une expression dubitative au visage. Il décida d'abord de laisser filer et d'aller directement dehors, mais quelque chose lui disait que son secrétaire ne le laisserait pas partir ainsi. Il fit donc demi-tour et s'appuya sur le comptoir, se penchant de quelques dizaines de centimètres.

« Je vais faire un tour dehors avant de déjeuner.

— Vous allez bien ? Votre dernier patient m'a dit que vous aviez fait un malaise.

— Rien de grave, juste un étourdissement.

— Leonard, je sais que vous ne mangez et ne dormez pas. Joanna me l'a dit. »

Leonard fronça les sourcils. Il n'était pas au courant de quelque conversation qu'il soit entre les deux, et il comptait bien le faire savoir à Damian.

« Depuis quand est-ce que vous parlez tous les deux ?

— Ça fait un moment, vous savez. Depuis qu'elle a son téléphone, en fait. On se tient au courant quand on voit que vous avez un problème. Et on fait de même avec Jim.

— Vous complotez dans mon dos ? s'indigna Leonard.

— On ne complote pas, on fait attention à vous. »

Damian avait un air légèrement agacé au visage, ce qui mena Leonard à réfléchir. Certes, il n'aimait pas vraiment l'idée que son secrétaire et ses enfants parlaient de lui dans son dos. Mais leurs intentions étaient bonnes, après tout. Il ne pouvait pas leur en vouloir de prendre soin de lui.

« Toujours est-il que vous évitez la question, reprit Damian. Vous avez eu un étourdissement.

— Comme tu l'as dit, j'ai un peu de mal à manger et à dormir, et on ne peut pas dire que ma tension soit en bon état depuis quatre jours. C'est rien de plus qu'une petite faiblesse. C'est pour ça que je vais aller dehors pour prendre un peu l'air.

— Je devrais peut-être vous accomp-

— Non ! l'arrêta le médecin. Non, je veux être tranquille, je ne vais pas faire de malaise. J'aurais dû ne rien te dire en fait. Tu es pire que mes gosses… »

Sur ce, il souffla un grand coup, s'écarta du comptoir et prit le turbolift. En quelques secondes, il était au rez-de-chaussée, puis dehors, et il put enfin respirer. Un poids dont il n'avait pas conscience s'ôta de sa poitrine, et il put prendre une grande inspiration. Il se tourna vers la porte de l'hôpital, et il se rendit compte que c'était d'être à l'intérieur qui le dérangeait tant. Il s'était pourtant toujours senti très bien dans son lieu de travail. Il s'y sentait ce jour-là terriblement oppressé, observé.

Il décida donc de rester encore un moment dehors. Plus longtemps il serait à l'extérieur, plus longtemps il se sentirait bien. Il s'assit sur un petit parapet en pierre à quelques mètres de là, observant le monde autour de lui. Il se sentait terriblement à l'écart. Le monde tournait, l'univers tournait. Les hovercars circulaient toujours, les gens travaillaient toujours, le soleil brillait toujours, le vent soufflait toujours. Et lui, au milieu de tout cela, se sentait comme le pire des parias. Il ne se sentait plus capable de rien faire dans ce monde si actif. Il se sentait seul malgré les personnes vivant autour de lui.

Alors qu'il observait un oiseau passer d'arbre en arbre à quelques mètres de lui, une notification affola son padd posé près de lui. Il le prit distraitement, son regard fixé sur l'animal libre qui semblait le narguer, jusqu'à entendre un cri déchirant. Son premier réflexe fut de regarder tout autour de lui, prêt à soigner quiconque en aurait besoin, avant de réaliser que ce son provenait de la tablette entre ses mains.

Son regard se reporta sur l'écran, et lui-même faillit hurler face à l'horreur qui se jouait devant ses yeux. Un nouveau cri perça à travers les haut-parleurs du padd, et, voyant que plusieurs personnes se retournaient sur lui, Leonard resserra sa prise sur la tablette et se déplaça derrière le parapet, à l'abri des regards et là où nul ne pourrait entendre les cris terribles. Il s'assit contre le béton, à même le sol, et fixa son regard sur l'écran malgré son envie de simplement exploser le verre de son poing.

Face à lui, Jim, attaché à ce qui semblait être un biolit, avait une intraveineuse directement reliée à sa jugulaire, d'où s'échappait un filet de sang épais. Son corps était agité de tremblements, ses yeux étaient grands ouverts et regardaient partout autour de lui, comme s'il essayait de reconnaître son environnement. Puis son regard se fixa face à lui, et Leonard en ressentit toute l'intensité comme s'il était là, juste devant lui.

Son regard se porta sur le moniteur au-dessus de la tête du lit, qui affichait les constantes de son fils. Elles battaient toutes les données qu'il ait pu voir dans sa vie. Sa tension, son niveau de douleur, ses battements cardiaques… Il n'en avait jamais vu aussi haut. Il semblait que sa vie ne tenait qu'à un minuscule fil…

Jim sembla être distrait par un bruit près de lui, et il tourna la tête. Son regard s'agrandit, et son corps cessa de se battre. Il ne subsistait que les tremblements, qui ne s'étaient pas arrêtés un seul instant. Leonard n'eut pas le temps de se demander ce qu'il avait pu voir, puisqu'en quelques secondes, un marteau entra dans le champ de la caméra. Il observa, toujours autant impuissant, la respiration coupée, l'outil s'abattre violemment sur la clavicule gauche de son fils, qui hurla de tout son soûl.

Leonard ne put empêcher ses yeux de laisser couler des larmes et un cri se bloqua dans sa gorge quand la deuxième clavicule subit le même sort que la première. Puis ce fut au tour de chacun de ses dix doigts, puis de son bassin, et une violente et incontrôlable nausée le secoua. Le déjeuner qu'il n'avait pas encore pris vint s'écraser près de ses pieds. Il essuya sa bouche sur sa manche d'un geste rageur et ne put empêcher son regard de retourner sur l'écran.

Les yeux de Jim étaient toujours fixés sur lui, plaidant son aide, l'implorant de venir le sauver, et lui était là, à vomir et à pleurer, alors qu'il ne subissait pas un centième de cette douleur. Et c'est là que lui vint la réalisation. Avec tout ce qu'il endurait, Jim devrait être inconscient depuis bien longtemps, jamais son cerveau ne pourrait en subir autant ! Ces enfoirés lui passaient de l'adrénaline par intraveineuse ! Une puissante vague de colère le prit, mais il était toujours autant dans le flou, et toujours autant incapable de retrouver Jim.

La caméra bougea au moment où Jim formait le premier mot cohérent qu'il entendait depuis des jours, son cœur se brisa un peu plus, et ses entrailles se tordirent en un nœud serré.

« Papa ! »

Ses larmes se mirent à couler sans discontinuer alors que la vidéo s'arrêtait. Jim l'avait appelé, lui, alors qu'il ne pouvait pas l'aider. Son pire cauchemar, celui qui le hantait depuis la naissance de Joanna, se réalisait devant ses yeux. Il était lié par l'ignorance. Son serment d'Hippocrate n'avait plus aucune importance : s'il les retrouvait, il tuerait les agresseurs de Jim. Sans aucune pitié.

Il fut à nouveau sorti de sa torpeur par une notification de son padd. Il était mortifié à l'idée que ce soit une nouvelle séance de torture, mais il s'agissait d'un appel entrant de Joanna. Il accepta la communication, et l'image qui s'afficha à l'écran lui souffla qu'elle aussi avait tout vu. La jeune fille était blanche, ses joues étaient rougies par le passage de larmes qui ne s'étaient pas encore arrêtées de couler.

« Joanna, dis-moi que tu n'as pas vu ça, je t'en prie !

— Ils ont piraté tous les padds, les images tournent en boucle à l'école, j'ai dû sortir du réfectoire.

— Tu es où ? Je viens te chercher tout de suite !

— Non ! Papa, c'est très important ! Ils étaient dans ton cabinet ! Le biolit, les instruments, la fenêtre, tout colle ! »

La réalisation frappa Leonard aussi fort qu'un coup en plein visage. Jim avait regardé partout autour de lui parce qu'il connaissait cet endroit, il l'avait appelé parce qu'il savait qu'il pourrait l'aider ! Ils avaient trouvé l'adrénaline dans ses tiroirs, il ne pouvait en être autrement ! Sans couper l'appel avec Joanna, Leonard se mit à courir pour rejoindre son bureau. Il ne devait pas perdre de temps, la vie de Jim était en danger !

« Je vais prendre un hoverbus pour te rejoindre, j'arrive tout de suite !

— Non ! Jo', tu appelles ta mère et tu lui demandes de venir te chercher, tu restes avec elle, je ne veux pas te savoir seule !

— Mais c'est mon frère, Papa !

— Et je ne sais pas s'ils sont encore là. Obéis, Joanna. »

Sans plus de cérémonie, il raccrocha et reprit son sprint vers son cabinet à plus grande allure encore. Pas le temps d'attendre le turbolift, il prit directement les escaliers. Ils étaient entièrement vides, et il monta les marches quatre à quatre, arrivant au troisième étage plus rapidement qu'il ne l'avait jamais fait. Il passa devant Damian sans même le regarder, ne se préoccupant aucunement de ce qu'il pourrait penser, et déclencha l'ouverture de la porte en arrivant devant celle-ci. Elle coulissa dans ses gonds lentement, bien trop lentement, et il n'attendit pas qu'elle ait atteint le mur avant de pénétrer dans son antre.

Une odeur nauséabonde lui agressa les narines mais il la repoussa dans un coin de sa tête. Il courut jusqu'au biolit, mais rien d'autre que le sang de Jim n'était visible. Sa tête bougea frénétiquement, son regard embrassant l'ensemble de son cabinet avant de tomber sur la minuscule forme recroquevillée de Jim, dans son fauteuil. Tout ce qui était visible de lui était la masse indomptée à la couleur d'or que formaient ses cheveux, tachée de sang carmin sur ses tempes.

Il accourut à ses côtés, attrapa sa blouse sur le dossier et la posa sur le corps nu, chétif, sale et tremblant. Jim sursauta et releva violemment la tête au contact du tissu avant de la laisser retomber, et lorsque Leonard voulut tendre la main vers lui, il se recula autant qu'il put, ses yeux agrandis par la terreur.

« Jim, murmura-t-il d'une voix douce, Jim, c'est moi, mon chat, c'est Papa. Tu m'as appelé, tu te rappelles ? »

Le jeune garçon hocha lentement la tête de haut en bas, mais ne fit aucun geste vers lui. Au contraire, il se recula plus encore, et Leonard sentit une aiguille s'enfoncer dans son cœur.

« Jim, je vais avoir besoin de t'ausculter. Tu veux bien que je te prenne dans mes bras ? »

Le visage apeuré se tendit plus encore et il refusa d'un signe de tête. Le médecin en son père était inquiet. Comment pouvait-il soigner un enfant autant brisé, mentalement comme physiquement ?

Un halètement angoissé s'échappa de la bouche de Jim lorsque la porte s'ouvrit, vite suivi par une exclamation de surprise de la part de Damian. Il commença à s'approcher, puis s'arrêta, stoppé par la main levée de Leonard qui avait remarqué la tension grandissante dans le corps de son fils.

« Non, reste là-bas. Est-ce que tu veux bien qu'il s'approche ? » demanda-t-il ensuite à Jim.

Tel qu'il s'y attendait, le garçon refusa, et Damian ne fit plus aucun signe montrant qu'il souhaitait venir vers eux. Cependant, Leonard avait bien conscience de l'urgence médicale, et si Jim refusait tout contact, il ne pourrait rien faire pour lui.

« Jimmy, chat, j'ai vraiment besoin de te soigner. Est-ce que tu préfèrerais que quelqu'un d'autre s'occupe de toi ? »

Nouveau refus de la part de Jim, et Leonard se vit arriver à court de solution. Puis le bras frêle se redressa de quelques millimètres, puis l'index brisé qui se tendit vers lui, avant que le membre entier ne retombe violemment, accompagné d'un geignement de douleur ne traduisant probablement qu'un millième de ce qu'il ressentait réellement.

« Tu veux que ce soit moi qui te soigne ? »

Il hocha lentement la tête, et un certain soulagement envahit Leonard. Jim avait toujours confiance en lui, et c'était sûrement la meilleure nouvelle de la journée.

« Je vais devoir te toucher, mon chat. Tu sais, je t'ai déjà ausculté, et je dois te toucher pour ça. Tu veux bien me laisser faire ? »

Le regard éteint du garçon s'illumina quelques secondes d'une terreur sans nom avant que cette lumière ne s'affadisse, et il hocha la tête, comme s'il savait que jamais son père ne lui ferait de mal.

« J'ai besoin de te porter jusqu'au biolit, Jimmy. Comment est-ce que tu veux faire ? »

Jim se redressa difficilement dans le fauteuil, et Leonard put voir les os de son bassin pointer sous sa peau couverte de toutes sortes de fluides corporels. Damian dut le voir également, puisqu'il fit un mouvement vers eux, avant de s'arrêter à nouveau face à la tension visible chez Jim et Leonard, qui leva à nouveau la main, sans quitter son fils des yeux.

« Ne bouge pas, Dam'. Jim, mon chat, ne bouge pas, je vais le faire. »

Mais l'enfant, borné, continua son mouvement. Il se fit glisser de quelques centimètres sur le cuir, plaça une jambe autour de la hanche de son père, qui s'était accroupi, l'autre, visiblement tordue, vint simplement pendre non loin. Puis il s'assit sur les genoux de Leonard, colla son buste au sien, et emmena ses bras jusqu'à sa nuque, dans un geste hésitant et visiblement douloureux. Enfin, sa tête se posa sur son épaule, et Leonard sentit une partie de la tension qui l'avait habité depuis plusieurs jours s'affadir.

« C'est comme ça que tu veux que je te porte ? »

Il sentit contre la peau de son cou la tête de Jim bouger lentement, et prit cela comme un signal. Il se redressa avec le moins de brusquerie possible, ses bras passés autour du corps bien trop maigre de son fils. Alors que Damian, le regard torturé, s'approchait silencieusement pour placer la blouse sur l'enfant, Leonard passa sa main sur sa colonne vertébrale, remarquant combien elle était tordue. Ses doigts rencontrèrent des plaies qui lui firent froncer les sourcils. Jim sursauta face aux deux contacts, et son père caressa son dos d'un geste doux afin de l'apaiser.

« Tout va bien, mon chat. Je vais t'aider, c'est promis. On va juste aller dans une autre salle. »

Damian fronça les sourcils et son chef fit un signe de tête vers le biolit. Lorsqu'il vit le sang sur le matelas, il ne mit pas longtemps à faire le lien, et il les guida vers le cabinet voisin, libéré par son propriétaire pour le temps de sa pause. À l'intérieur, Leonard ne perdit pas de temps et allongea son fils sur le biolit malgré les réticences de celui-ci, qui refusait de le lâcher.

« Jimmy, je suis là, je reste là, c'est promis. Je ne te quitte plus, c'est juré. Mais je dois regarder tes blessures. Dès que ce sera fini, tu pourras rester contre moi aussi longtemps que tu voudras. »

Jim hocha la tête et déplia ses membres jusqu'à ce qu'ils reposent sur le matelas. Les capteurs se mirent en marche et le tableau de contrôle se mit à flasher et sonner. Leonard coupa le son et lui offrit un sourire tendre tout en chassant une mèche de cheveux collée par le sang séché de son front. Il se tourna ensuite vers Damian, qui était resté planté à l'entrée du cabinet.

« Damian, j'ai besoin de tout ce qu'il y a dans le premier tiroir de ma servante, la plus proche du biolit. Tu me ramènes aussi les vêtements qui sont dans la troisième porte de l'armoire du fond. Ensuite, tu me déplaces mes rendez-vous des prochains jours, je reste avec lui. Tu préviens Neavi que je suis dans son cabinet pour qu'elle n'entre pas, et tu fais en sorte de me garder une salle d'op' dispo dans les prochaines heures, au moins aux urgences. Je ne sais pas encore si j'en aurais besoin.

— Bien, Leonard, je reviens de suite. »

Le jeune secrétaire ne perdit pas de temps avant de sortir, et Leonard se tourna en sentant une main faible s'enrouler autour de son poignet. Il sourit à nouveau à Jim, qui resserra sa prise avant de la relâcher en quelques secondes. Son père prit lentement ses doigts entre les siens et les reposa sur le biolit.

« Ne bouge pas, Jimmy, tout va bien. Je suis là, et je serai là tant que tu auras besoin de moi.

— Papa… » murmura-t-il d'une voix graveleuse et croassante.

À l'entente de cette intonation, le médecin se précipita vers le robinet derrière lui, attrapa un gobelet qu'il remplit à mi-hauteur, y logea une paille qu'il vint glisser entre les lèvres de son fils. Celui-ci prit quelques gorgées avec difficulté, puis sa tête vint reposer sur le biolit.

« 'ci… t'aime, Papa… »

Et sur ces mots, ses yeux se fermèrent et il tomba dans une inconscience visiblement attendue depuis longtemps. Leonard vérifia les battements de son cœur, qui se stabilisaient lentement, et souffla un grand coup. Ils étaient loin d'être tirés d'affaire.