« Alors ? Comment il va ? »

Leonard soupira en prenant le café que lui tendait Damian. La fatigue s'installait de plus en plus profondément en lui, mais il voulait rester éveillé jusqu'au retour de Jim parmi eux, ce qui ne tarderait pas. Il s'assit sur le bord du lit pour laisser la chaise qu'il occupait depuis plusieurs heures à son secrétaire et brossa les cheveux de son fils vers l'arrière.

« Il vivra. Douloureusement dans un premier temps, mais il vivra. J'espère juste qu'il pourra se relever.

— Seul le temps nous le dira… »

Un nouveau soupir retentit dans le silence uniquement coupé par les bruits réguliers des moniteurs de la chambre d'hôpital. Les doigts de Jim bougeaient de quelques millimètres dans leurs attelles, seul signe du réveil imminent du garçon, et son père résista à l'envie irrépressible de prendre ces doigts dans sa main. Il en rêvait depuis des jours, et voilà qu'il en était empêché par des sauvages ayant décidé de torturer son fils en brisant chaque os de sa minuscule main d'enfant.

La peau de Jim était à peine visible sous la multitude de bandages plus ou moins solides qui le recouvrait. Il avait fallu plusieurs heures à Leonard et sa collègue, Neavi Savom, pour solidifier les os de Jim et le stabiliser autant que possible. Ils avaient travaillé de concert, comme ils avaient l'habitude de faire, mais il était impossible que la Bétazoïde ait pu manquer l'air absent et blessé de Leonard.

Le bilan était loin d'être positif. Les deux clavicules avaient été fracturées en centaine de morceaux, si bien qu'après avoir procédé à la réduction, les deux médecins avaient dû lancer une ostéogenèse artificielle. Cinquante ans plus tôt, cette opération aurait été impossible et Jim aurait perdu ses bras. Les fractures de ses doigts avaient également été réduites, il conserverait les vis gardant ses os en place pendant plusieurs mois.

Le bassin avait été le plus difficile à traiter. Les multiples passages du tricordeur avaient indiqué que seuls les os iliaques étaient touchés, ce qui avait soulagé Leonard. Mais comme pour ses clavicules, les fractures étaient multiples et mettaient en danger la vie de Jim. En effet, plusieurs morceaux étaient allés se loger dans les organes abdominaux, entraînant une hémorragie interne. Aucun doute que tous les mouvements qu'il avait fait après l'arrivée de Leonard n'avaient rien arrangé à sa situation.

Ils avaient donc procédé de la même façon que pour les clavicules, commençant par une réduction des fractures puis enchaînant avec une ostéogenèse artificielle, puis ils avaient réparé les dommages faits sur les organes avant de refermer le corps de Jim, laissant une épaisse et longue cicatrice pourpre, ne pouvant être affadie par un dermo-régénérateur à cause de l'appareil passant et repassant autour du bassin afin de reconstituer les os. Ils avaient, en plus de cela, placé Jim dans un corset et relevé ses jambes pour éviter toute pression sur le bassin fragilisé.

Une fois les blessures les plus importantes traitées, ils avaient pu traiter les autres, par chance, bien moins graves. Comme l'avait remarqué Leonard dans les vidéos, les entailles jonchant chaque parcelle de peau s'étaient infectées, et malgré tous les efforts du système immunitaire de Jim, celui-ci était bien trop compromis, et ils avaient dû le placer sous antibiotiques puissants, et l'un des seuls que les allergies du garçon autorisaient.

Tel qu'il l'avait également noté, le genou gauche de Jim avait subi un choc puissant, dont il ne connaissait pas l'origine, mais qui avait été suffisant pour entièrement désaxer la rotule. Leonard avait profité de l'anesthésie pour le remettre en place, prenant garde à ce que le bassin n'ait aucune répercussion, et la jambe était désormais engoncée dans une attelle de maintien en plus d'être surélevée.

Lorsque les deux médecins avaient déplacé Jim pour traiter son dos, ils avaient tous les deux poussés un glapissement d'horreur. Sur tout le long de la colonne terriblement tordue, une profonde brûlure était visible. Leonard avait difficilement retenu la nausée qui l'avait pris à la gorge et Neavi avait posé sa main sur son épaule dans un geste de soutien. Une fois qu'il eut retrouvé sa contenance, ils purent traiter la plaie, mais durent laisser la colonne vertébrale dans son état, risquant de compromettre la guérison du bassin.

Jim reposait désormais dans un biolit de l'aile pédiatrique de l'hôpital, enroulé dans une multitude de couverture qui gardait son corps frigorifié au chaud, complètement immobile. Seule sa tête pouvait encore bouger, mais d'après la grimace qui se formait sur son visage à chaque fois qu'il la faisait pivoter, alors même qu'il était endormi, le mouvement était bien trop douloureux. Alors Leonard, terriblement peiné et touché par la souffrance que son fils endurait, avait fini par bloquer également sa tête.

Le garçon avait un teint cadavérique, et si ce n'était pour son torse qui se soulevait lentement au rythme apaisé de sa respiration, on aurait pu le croire mort. Une intraveineuse lui prodiguait antibiotiques, nutriments et hydratation. Leonard ne pouvait s'empêcher de le fixer et de passer aussi souvent que possible sa main dans ses cheveux, se rassurant de sa présence comme il le pouvait. Il ne voulait plus le quitter un seul instant.

Il fut sorti de ses pensées par une main se posant sur son épaule. Redressant la tête, il rencontra le regard inquiet de Damian, puis celui de Neavi, se tenant juste derrière son secrétaire.

« Hum ?

— Leonard, vous devriez sortir un peu, commença Damian. Allez prendre l'air, manger quelque chose, vous avez besoin de vous changer les idées.

— On va rester avec lui, personne ne pourra l'approcher.

— Personne d'autre que moi ne restera avec lui. »

Il se rendit compte trop tard de la légère agressivité perceptible dans sa voix. Il se sentait comme une mère du royaume animal, protégeant par tous les moyens son petit blessé. Il haussa mentalement les épaules, décidant que ce n'était pas si grave après tout.

« Leonard, tu es épuisé. Ces derniers jours ont été longs pour toi, je ne parle même pas de l'intervention. Tu as besoin de dormir, de manger, de te laver, d'aller voir ta fille.

— Joanna est avec sa mère, elle va bien.

— Et tu ne penses pas qu'elle veut voir son frère et son père, au moins avoir des nouvelles d'eux ? La dernière fois qu'elle en a eu, l'état de Jim était critique et tu te lançais potentiellement dans la gueule du loup. Elle a le droit de savoir. »

Leonard médita quelques secondes ces paroles. Neavi avait raison, Joanna devait être terriblement inquiète et il devait lui parler, mais il ne voulait pas laisser Jim alors qu'il pouvait se réveiller à tout moment, il aurait besoin d'une présence rassurante à ce moment-là, la présence d'une personne qu'il connaissait, qu'il aimait et qui l'aimait, et lui seul était à même d'être cette présence.

« J'irai quand il se sera réveillé. Pas avant. Et je ne veux personne d'autre que vous avec lui.

— C'est déjà mieux que rien. Dans ce cas, appelle-moi quand tu partiras, je reviendrai. »

Il hocha simplement la tête sans répondre, reportant immédiatement son attention sur Jim, dont les yeux commençaient à bouger derrière ses paupières, ne regardant même pas sa collègue et amie sortir. Il avait d'autres préoccupations à cet instant, et celles-ci reposaient dans la forme immobile de son fils. Il fit même totale abstraction de Damian, qui travaillait sur son padd afin de lui libérer les prochains jours.

Ne pouvant s'empêcher de toucher son fils, il passa ses doigts dans les cheveux désormais propres de Jim. Ils avaient lavé tout le sang qui avait séché dedans, lui donnant une allure plus saine. Du moins, pour se convaincre de cela, il ne fallait se concentrer que sur ses cheveux. Dès l'instant qu'on regardait le reste de son corps, cette impression disparaissait. Il suffisait de voir les profonds cernes noirs qui entouraient ses yeux pour remarquer qu'il avait bien trop subi.

Leonard ne pouvait s'empêcher de se demander comment on pouvait tant faire subir à un enfant. Jim était un garçon adorable, certes un peu tête en l'air et casse-cou, mais rien qui ne méritait pareil traitement. Quel monstre pourrait faire cela sans remords, sans se dire que ce qu'il commettait était la pire horreur qui soit ? Il suffisait de regarder dans les yeux de Jim pour voir toute son innocence, tout l'amour qu'il portait en lui et qui n'attendait que de pouvoir sortir. Il ne fallait pas avoir de cœur, ou être mentalement dérangé, pour faire cela. Et Leonard savait que chaque humanoïde de la Fédération avait un cœur.

Après encore une heure à maudire mentalement quiconque était responsable de cette situation, un vague grognement s'échappa du corps immobile de Jim. Leonard reporta toute son attention sur lui, continuant de caresser ses cheveux afin de calmer l'agitation qu'il commençait à montrer.

Les yeux de Jim s'ouvrirent lentement, et son père ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement en voyant cette couleur bleue si familière. Ses pupilles mirent encore quelques instants avant de se fixer, regardant Leonard droit dans les yeux, attirant un sourire de celui-ci.

« Papa… ? grogna-t-il d'une voix râpeuse.

— C'est moi, Jimmy, sourit-il en tendant une main pour attraper le verre de glace pilée que lui tendait Damian. Ne bouge pas, je vais t'aider. Tu laisses bien fondre sur ta langue, surtout. »

Il glissa quelques morceaux de glace entre ses lèvres fendues à l'aide d'une cuillère, élicitant un vague grognement de la part de Jim. Il posa ensuite le verre sur le chevet puis reprit ses caresses dans ses cheveux.

« Je suis désolé, je ne peux pas t'en donner plus. Comment tu te sens ?

— … Mal… partout.

— Je vais juste un peu augmenter ta perfusion, mais je ne pourrai pas enlever toute ta douleur. »

Leonard sentit un poids s'effondrer sur ses épaules en voyant l'air las de Jim, comme s'il était désormais habitué à la souffrance, ce qui était le cas, même si le simple fait d'y penser lui était comme un coup dans le ventre. Il ne montra rien de son trouble et tapa quelques commandes sur le panneau de contrôle pour ajuster la dose d'antalgiques. La tension dans le visage de son fils diminua juste un peu et un certain soulagement l'envahit. Il détestait voir la douleur sur lui.

« Tu m'as sauvé…

— Shh, ça n'a pas d'importance, repose-toi…

— Tu étais là… Je t'ai appelé et tu es venu…

— Je suis désolé de ne pas avoir été là plus tôt…

— Tu es là maintenant, murmura-t-il, ses yeux se fermant déjà.

— Je serai toujours là. »

Et sur ces mots, Jim glissa à nouveau dans le sommeil, le fantôme d'un sourire volant sur ses lèvres. Leonard sourit également, se baissa pour embrasser son front puis, après une dernière caresse dans ses cheveux, se leva pour partir.

« Je te le confie. Fais attention à lui.

— Je reste là, confirma Damian. »

Son chef hocha la tête puis sortit de la pièce. Il rejoignit le couloir des cabinets de consultation et entra dans le sien, où il récupéra son padd personnel abandonné sur son bureau et ses lunettes de vue. Alors qu'il s'apprêtait à sortir, son regard tomba sur le biolit encore tâché, et il s'en approcha, notant la déchirure du matelas qui n'était pas présente le matin même.

Il ne fit pas attention au son de l'ouverture de la porte, si bien qu'il sursauta lorsqu'une main se posa sur son épaule. Il se tourna immédiatement, prêt à attaquer, puis relâcha la main qu'il avait attrapée en remarquant l'air quelque peu apeuré sur le visage de Neavi. Honteux, il recula de quelques pas, s'appuyant sur le biolit, avant de s'en écarter vivement quand il se rappela ce qui avait eu lieu à cet endroit même quelques heures plus tôt.

« Désolé… Désolé, vraiment… Je ne sais pas ce qu'il m'a pris…

— Tu sais très bien ce que tu as, Leonard. Mais ce n'est rien, c'est normal après ce que tu viens de subir.

— Je n'ai rien subi, grogna-t-il. Jim a tout subi, Jim a souffert pendant cinq jours parce que je suis le pire père que la Terre ait compté !

— Len', tu n'es pas celui à blâmer. Tu es innocent dans tout cela, et tu le sais.

— Je devais aller le chercher, je ne l'ai pas fait, regarde où on en est maintenant ! Mon fils pourrait être handicapé à vie tout ça parce que je n'ai pensé qu'à mon putain de travail ! »

Neavi s'approcha de lui, posant une main sur son bras, et il sursauta une fois de plus au contact. Cependant, elle insista jusqu'à passer ses bras autour de lui, apportant son visage contre son épaule d'un geste tendre. Il se tendit quelques instants avant de se laisser aller dans le maigre réconfort que ses doigts massant délicatement les muscles raidis de sa nuque lui apportaient.

« Rien de tout cela n'arrivera parce que tu es le meilleur chirurgien de ta génération. Vous avez besoin de temps pour vous reconstruire, tous les trois, mais ça viendra.

— Et si on a fait une erreur ?

— On n'a pas fait d'erreur, Len', j'ai vérifié toutes les procédures, tout est bon. Ses bilans sanguins sont bons, il ne fait pas d'hémorragies, il ne fait pas de rejet, il ne fait pas d'allergie, tout va bien. Il s'est réveillé, n'est-ce pas ?

— Oui. J'étais tellement soulagé de voir ses yeux, il avait l'air tellement… heureux, de me voir…

— Parce qu'il t'aime, très profondément. Il sait que personne d'autre que toi n'aurait pu le sauver. »

Sans s'y attendre, Leonard ressentit une puissante vague d'affection et de réconfort déferler dans son esprit, et des larmes incontrôlées lui montèrent aux yeux. Bien sûr, il connaissait les capacités télépathiques des Bétazoïdes, il savait qu'elles étaient très utiles en médecine, mais il n'avait jamais été celui recevant ces ondes, et c'était une expérience très étrange pour lui.

Il ne put empêcher ses bras de se refermer sur Neavi, qui resserra sa prise sur lui tout en continuant son massage. Il recevait toujours quelques réminiscences de la vague télépathique, bien moins puissantes, mais elles avaient néanmoins un grand effet sur lui. Il se sentait de plus en plus calme, ses angoisses se reléguaient lentement au second plan, et il arrivait de mieux en mieux à se concentrer uniquement sur la guérison de Jim.

Après encore quelques temps ainsi, Leonard recula lentement, laissant ses bras retomber le long de son corps, bien plus détendu qu'à l'arrivée de Neavi dans son cabinet. Elle lui sourit, et il ne put empêcher ses lèvres de s'incurver de quelques millimètres.

« Merci, Neavi.

— C'est normal, Len'. Tu avais besoin d'aide, je pouvais t'en donner, autant en profiter. »

Il hocha la tête, son regard tomba sur le sol et n'osa plus se relever. La jeune femme s'approcha de lui, lui tendant un vêtement qu'il reconnut immédiatement. Il l'attrapa, ôta rapidement sa blouse et enfila sa veste de cuir.

« Tu l'avais oublié dans mon cabinet. Je me suis dit que je devrais te la ramener, c'est pour ça que je suis venue quand j'ai entendu du bruit.

— Merci, c'est très gentil de ta part.

— C'est normal, je n'allais pas la garder inutilement. Allez, file maintenant, Joanna doit t'attendre. »

Leonard la remercia à nouveau et prit la direction de la sortie, réprimant difficilement un frisson en posant son regard sur le biolit, puis sur sa blouse encore tâchée de sang. La main de Neavi se posa à nouveau sur son bras, et cette fois, il ne sursauta pas. Elle chercha quelques instants son regard, puis ses lèvres s'ourlèrent vers le haut, lui offrant un sourire réconfortant.

« Si tu le veux, on peut échanger nos cabinets. Tu es mal à l'aise dans celui-ci, je le sens.

— Je… Merci pour la proposition. Je te dirai.

— Prends ton temps, de toutes façons, tu ne vas pas reprendre tout de suite. »

Il hocha à nouveau la tête, ne sachant que répondre. Il s'était toujours très bien entendu avec Neavi, elle était ce qui se rapprochait le plus d'une amie pour lui qui ne vivait que pour ses enfants. Mais toute l'attention, toute la gentillesse qu'elle lui portait ce jour-là le mettait quelque peu mal à l'aise. Il ne se sentait pas vraiment comme celui devant les recevoir, malgré ses mots rassurants.

Il prit à nouveau la direction de la sortie, Neavi sur les talons, il verrouilla la porte puis, alors qu'ils allaient se séparer, elle partant vers l'aile pédiatrique, lui vers la sortie, il l'arrêta d'une main sur l'épaule.

« Attends, Nea' ! J'aimerais te demander une faveur, mais si ça te dérange, tu me le dis, c'est pas grave. Enfin d'ailleurs tu ne voudras pas, laisse tomber.

— Len', si tu ne me dis pas ce que tu veux, je ne pourrai pas te dire si ça me dérange, tu sais ?

— Euh… Oui. Est-ce que tu voudras bien m'aider, après, tu sais, pour l'aider à se reconstruire ?

— Bien sûr, je ne suis pas sûre qu'il ait besoin de moi, mais je pourrai. Et si tu as besoin, tu peux venir me parler. Je vais essayer d'atteindre les bordures de son esprit, ne serait-ce que pour l'apaiser, il est un peu agité de ce que j'ai vu.

— Oui, merci Nea'. C'est gentil de ta part.

— Ça fait partie de notre métier, et ça me fait plaisir de faire ça pour vous. »

Leonard, dans un élan d'affection mal contrôlé, serra brièvement Neavi contre lui avant de partir rapidement, presque honteux de son geste. Il n'avait pas vraiment l'habitude de montrer ainsi ses sentiments, il était plus du type à tout masquer sous d'épaisses couches de grognements et de sarcasme. Il mit cela sur le compte de la fatigue émotionnelle comme physique et rejoignit le parking, grimpant dans l'hovercar et partant sans attendre vers le lieu d'habitation de son ex-femme.

Celle-ci vivait aussi à l'extérieur d'Atlanta, mais complètement à l'opposé de Leonard. Elle avait gardé leur maison au Nord de la ville, alors que lui avait décidé de recommencer sa vie au Sud, plus proche de l'hôpital et de l'école de Joanna, à l'époque. La route fut donc plus longue que s'il était rentré chez lui, mais il finit par arriver devant la vieille maison traditionnelle. Il n'attendit pas avant de descendre, et rejoignit la porte à grands pas, appuyant sur la sonnette lorsqu'il s'arrêta devant.

Il n'eut que quelques secondes à attendre avant que la porte ne s'ouvre brusquement sur sa fille, qui se jeta dans ses bras. Il la rattrapa avec quelques difficultés et la hissa jusqu'à son cou, frottant son dos alors qu'elle encerclait son cou de ses bras.

« Je suis là, chérie, je suis désolé du temps que j'ai mis… »

Derrière elle arriva Jocelyn, un fin sourire compatissant ornant ses lèvres. Elle lui fit signe d'entrer et il ne se fit pas prier, entraînant Joanna avec lui puisqu'elle ne montrait aucun signe pour le lâcher. Son ex-femme lui montra le canapé, qui n'avait pas bougé depuis leur divorce, et il s'assit, gardant Joanna contre lui. Jocelyn, un sourire avenant au visage, revint de la cuisine, un grand verre d'eau à la main, qu'elle lui tendit. Il le prit avec un hochement de tête, sans le boire.

Elle s'assit à ses côtés, une main posée dans le creux de son dos, et il se revit onze ans plus tôt, avec une Joanna bien plus petite contre lui. Mais il n'avait plus dix-neuf ans, il était père célibataire, et il avait deux enfants en charge. Cependant, cette main qui lui avait été familière pendant des années lui apportait une chaleur bienvenue.

« Comment va Jimmy ? murmura Joanna après quelques minutes de silence.

— Il va guérir, chérie. Il ira bien.

— Je pourrai le voir bientôt ?

— Pas tout de suite, il doit encore rester au calme, il a besoin de beaucoup de repos. »

La jeune fille hocha la tête et resta silencieuse quelques instants avant de redresser la tête, s'écartant du torse réconfortant de son père d'une main posée dessus. Elle pencha la tête sur le côté, étudiant les traits tirés de Leonard, avant de poser une nouvelle question :

« Il a peur de toi ? »

Leonard retint une exclamation de surprise de justesse face à la perspicacité de son enfant. Joanna était bien trop intelligente pour son propre bien, tout comme son frère, et si cette qualité lui était bénéfique la majorité du temps, elle pourrait également être une source de souffrance pour elle. Cependant, il s'était promis d'être honnête avec elle, et il devait lui dire la vérité, même si ça le blessait.

« Oui. Enfin, ça dépend des moments. Mais oui, parfois. »

Joanna reposa sa tête contre son torse, et il sentit la main de Jocelyn bouger lentement dans son dos. Ce ne fut qu'à ce moment-là qu'il remarqua que la paume était en contact direct avec sa peau. Il était suffisamment distrait par ses pensées pour ne pas remarquer que son ex-femme avait passé sa main sous son haut. Il voulut lui demander de la retirer, mais lorsque son regard tomba dans le sien, il y aperçut… de la tristesse, et il ne put se résoudre à lui demander de le lâcher.

Jocelyn et lui n'étaient peut-être plus ensemble, mais ce n'était pas pour autant qu'ils se détestaient. Il devina qu'elle devait avoir de la peine pour Joanna et lui. Alors il la laissa faire, appréciant même ce contact qu'il ne se permettait qu'avec ses enfants.

« Je vais garder Joanna aussi longtemps que tu en auras besoin, Len. Et tu passes quand tu veux, si tu veux dormir ici, il y a toujours la chambre d'amis.

— Merci, Joce', mais je ne vais pas rester. Je vais retourner près de lui.

— Ne te tue pas la santé, tu as besoin de dormir.

— Je dormirai avec lui. Je ne peux pas le laisser seul.

— Je comprends, mais fais attention à toi. Ma porte te restera toujours ouverte.

— Merci, c'est gentil. »

Jocelyn lui sourit, et il ne put s'empêcher d'y répondre. Il ne s'était pas attendu à tant de gentillesse de sa part, et s'il n'avait pas ressenti le besoin inexplicable de rejoindre Jim, nul doute qu'il aurait accepté la proposition. Ce besoin se faisait d'ailleurs de plus en plus sentir, et il embrassa le front de Joanna, se préparant déjà à partir. Il but le verre d'eau offert par son ex-femme d'un trait, puis se leva, gardant sa fille contre lui.

« Je dois y aller, chérie, je dois encore passer à la maison avant de rejoindre Jimmy, et tu dois aller dormir, tu es épuisée, toi aussi.

— Oui, c'est vrai. Mais j'aimerais que tu restes encore un peu. Tu veux bien venir me border ?

— Chérie…

— Jo', Papa doit partir, mais je vais te border comme il le fait.

— Mais c'est pas pareil, » se plaignit la jeune fille.

Ses yeux se remplirent de larmes, et ses deux parents échangèrent un regard entendu. Joanna ne pleurait que très rarement, à part si sa fatigue atteignait des records. Les évènements des derniers jours, et surtout les images vues plus tôt dans la journée, suivies de la longue attente de nouvelles, avaient dû puiser dans ses dernières réserves.

« Je vais te border, chérie, mais ne pleure pas, je t'en prie. Tu ne veux pas que je pleure aussi ? » sourit Leonard, choisissant de tourner tout cela à la dérision.

La jeune fille hocha la tête, un fin sourire aux lèvres, et chassa ses larmes de ses mains avant de les replacer autour du cou de son père. Sans un mot de plus, il prit la direction de sa chambre, avant de s'arrêter au milieu du couloir.

« Attends, tu es prête à aller te coucher ?

— Oui, sourit Jocelyn. Elle a fait ses devoirs, elle a mangé et elle s'est lavée.

— Alors c'est parfait tout ça ! Au lit, Miss Joanna ! »

Joanna gloussa dans le cou de son père à ce surnom qu'il utilisait tant quand elle était petite, et Leonard reprit sa route, entrant dans la chambre décorée sobrement de sa fille, qui ressemblait beaucoup à celle qu'elle avait chez lui. Des murs gris clair et blancs, des meubles à la structure simple mais élégante, tout ce qu'était Joanna. L'une des seules parties réellement personnalisées était sa table de nuit, où trônaient plusieurs photos avec Jim et Leonard. Il sourit en les voyant et déposa son fardeau dans son lit.

Joanna se glissa sans attendre sous ses couvertures, que son père replia sous son menton, et il remarqua, dans sa main, la peluche de Jim, qui la suivait partout depuis son enlèvement. Leonard sourit et se pencha pour embrasser son front, mais il ne put se redresser comme il le faisait habituellement, les deux bras de Joanna s'étant enroulés autour de son cou.

« Merci de l'avoir sauvé, Papa, » murmura-t-elle dans son oreille.

Elle le lâcha et se rallongea, et Leonard masqua son émotion sous un grand sourire faux tout en se redressant. Joanna souriait aussi, et après une dernière caresse dans ses longs cheveux, il commença à sortir de la chambre. Une fois dos à sa fille, il s'autorisa une unique larme, et son regard tomba sur son ex-femme, qui, appuyée contre le chambranle de la porte, lui souriait, amusée. Cependant, elle ne fit aucun commentaire, posa simplement une main sur son épaule en passant à côté de lui pour aller souhaiter une bonne nuit à sa fille.

Il rejoignit le salon, récupéra ses affaires, et attendit le retour de son hôte pour la saluer et la remercier. Après quelques minutes à l'attendre dans le silence de son ancienne maison, Jocelyn sortit de la chambre, refermant la porte derrière elle, et elle émergea en quelques pas du couloir. Elle se planta devant lui, et le silence s'étira encore. Ils n'avaient plus tellement l'habitude de se retrouver seuls. Gêné, probablement le rouge aux joues, Leonard fit un geste en direction de la chambre de leur fille.

« Hum… Je dors avec elle, depuis… Elle a peur, sinon.

— Je sais, Len', elle me l'a dit. Elle veut essayer de dormir seule, mais je lui ai dit de me rejoindre au moindre problème.

— Et… Si tu es d'accord, je pense qu'on ne devrait pas l'obliger à aller au collège demain.

— J'y pensais aussi. Ces derniers jours ont été éprouvants pour elle, et tout le monde sait ce qu'il s'est passé aujourd'hui.

— Oui. Mais si elle veut vraiment y aller…

— Je l'emmènerai, Len', t'en fais pas. Va rejoindre Jim, tu en as besoin. »

Son sourire compatissant était encore présent, et Leonard décida de suivre ses directives. Elle avait raison, il se sentait comme attiré par l'hôpital, il devait être près de son fils. Alors il la serra brièvement contre lui, embrassa sa joue et quitta la maison qui l'avait vu devenir père en courant presque. Alors qu'il passait la porte, il entendit le rire léger de son ex-femme, et il se douta qu'il était ridicule. Mais elle comprenait, c'était tout ce qui comptait.

Il traversa Atlanta dans l'autre sens, évitant délibérément la rue qui lui faisait de l'œil. Il ne pourrait pas s'empêcher de s'arrêter s'il y passait, et il devait encore aller chez lui. Alors malgré ses muscles qui semblèrent se tendre comme la corde d'un arc bandé, il fila vers la sortie de la ville, regardant droit devant lui. Ne pas céder à la tentation. Ne surtout pas céder à la tentation.

Finalement, il réussit à résister, et ce fut un grand soupir de soulagement qui s'échappa de sa bouche alors qu'il se garait devant chez lui. Il se félicita quelques instants pour cet exploit, avant de réaliser qu'il était déjà parti depuis trop longtemps. Il se précipita alors à l'intérieur de la maison, manquant de peu de tomber sur le trottoir alors que son pied s'accrochait dans un caillou abandonné sur le goudron. Ce simple indice était significatif de son manque de sommeil, et il se décida à au moins essayer de dormir une fois dans la chambre de Jim.

La maison était toujours aussi silencieuse, toujours aussi sombre, toujours aussi vide de vie. Ce manque d'activité dans cet endroit habituellement si joyeux désespérait Leonard. À chaque fois qu'il pénétrait les lieux, il sentait ses membres s'alourdir, sa poitrine s'affaisser, sa respiration se couper.

Mais ce soir-là, il n'y eut que ses membres gourds de fatigue. Ils seraient bientôt à nouveau réunis en ces lieux qu'ils aimaient tant. Certes, le sourire de Jim ne reviendrait pas illuminer les murs de sitôt, mais ils seraient à nouveau ensemble, et c'était tout ce qui comptait. Ils étaient une famille, une famille était faite pour être unie et soudée.

Leonard rejoignit l'étage en quelques enjambées, ôtant déjà son haut, poussa la porte de la salle de bain qui claqua contre le mur, et quelques secondes plus tard, il était dans sa douche. Il ne laissa pas le temps à l'eau de chauffer et de détendre ses muscles raidis comme il aimait tant le faire, mais se lava sans attendre, comme sur pilote automatique. Il n'avait pas le temps de se prélasser, il devait simplement être efficient aussi vite que possible.

Sa douche ne dura que quelques minutes, et une fois propre, il ne tarda pas non plus à s'habiller de vêtements civils. Il envoya ses habits sales dans la corbeille de linge à laver, et, alors qu'il allait refermer le couvercle, son regard tomba sur une tache de sang coagulé sur son haut. Il hésita quelques secondes, puis attrapa le morceau de tissu qu'il déchira violemment et emporta avec lui.

Quand il sortit de sa chambre, son ventre émit une protestation bruyante, et il se rappela qu'il n'avait rien mangé depuis la veille, si on pouvait encore parler de manger à ce stade. Il perdrait du temps en satisfaisant son estomac, mais ne valait-il pas mieux ça plutôt que de s'effondrer ? Probablement que si. Alors il descendit à la cuisine, jetant le reste de sa chemise dans la poubelle en passant devant, et ouvrit son réfrigérateur.

Ce fut à cet instant qu'il remarqua combien sa vie avait été mise en pause ces derniers jours. Les étagères étaient vides de toute nourriture, à l'exception de deux pommes et une salade déjà bien abîmée. Leonard soupira. Il allait bien devoir faire des courses, un jour, malgré sa réticence à quitter l'hôpital. Mais il verrait cela plus tard, il n'avait pas vraiment l'envie de s'en préoccuper dans l'immédiat.

Alors il sortit la salade, en ôta les feuilles les moins comestibles, nettoya les autres qu'il jeta dans une assiette et s'assit sur le comptoir, son plat dans une main, une fourchette dans l'autre, et commença à manger, son padd diffusant les constantes de Jim en temps réel posé à côté de lui. D'après les relevés, son fils dormait toujours, et ça le rassurait. Il craignait sa réaction s'il se réveillait avec Damian ou Neavi à ses côtés. Il les connaissait, bien sûr, mais ils n'étaient pas non plus proches, du moins pas autant qu'il l'était avec son père, et pas suffisamment.

Leonard termina son assiette en quelques bouchées seulement, la posa dans l'évier avec la fourchette et attrapa une pomme dans le réfrigérateur. Il savait qu'il ne tiendrait pas bien longtemps avec une dizaine de feuilles de salade dans l'estomac. Il commença à se réinstaller sur le comptoir, avant d'en décider autrement. Gardant son fruit dans la main, il remonta à l'étage et entra dans la chambre de Jim d'un pas hésitant.

Une nouvelle bouffée d'émotions vint le heurter en pleine face alors qu'il poussait la porte. Les charnières grincèrent, et il revit Jim entrer dans sa chambre sur des jambes instables lorsqu'il était petit. Il alluma la lumière, et le sourire lumineux de son fils l'accueillit depuis son lit, comme tous les matins. Il passa le pas de la porte, et son pied rencontra le tapis qu'ils avaient choisi ensemble un soir d'hiver pluvieux.

Son regard embrassa toute la pièce, où rien ne dépassait. Jim était terriblement maniaque, il détestait que quoi que ce soit ne traîne. Chaque objet avait sa place et devait la retrouver à chaque fois qu'on s'en servait. C'était une habitude qu'il avait prise à l'orphelinat, où, s'il ne rangeait pas toutes ses affaires, il prenait le risque qu'on lui vole. Depuis, il n'avait pas abandonné ce rituel.

Leonard mordit dans sa pomme et avança jusqu'à la commode. Il posa sa main sur le bois du meuble ayant autrefois appartenu à son grand-père, parfaitement entretenu par celui qui aurait été son arrière-petit-fils et qu'il aurait aimé à coup sûr s'il avait toujours été en vie. À cet instant, Leonard réalisa qu'il n'avait toujours pas répondu aux appels de sa mère, qui devait terriblement s'inquiéter.

Il sortit alors son téléphone de sa poche, lança la communication, et son regard tomba sur le chronomètre posé sur la table de chevet de Jim. Il était tard, bien trop tard pour appeler sa mère, mais trop tard, elle avait déjà répondu.

« Leonard ! Oh mon dieu, enfin !

— Désolé, Maman, murmura-t-il, pris en faute comme dans son enfance.

— Ce n'est rien, Lenny', je comprends… Comment va Jim ? Tu as pu le soigner ? Ces images étaient insoutenables… »

Une alarme se mit à sonner dans sa tête. Comment sa mère pouvait-elle comprendre ? De quelles images parlait-elle ? Face au silence de son fils, Madison insista en l'appelant plusieurs fois par son prénom, avant que Leonard ne finisse par réagir.

« Maman… De quoi tu parles… ? »