Les portes du commissariat central s'ouvrirent sur une personne dont la colère irradiait chaque recoin de la pièce. Des officiers, dont le service était terminé depuis longtemps pour la plupart, couraient d'un bout à l'autre des couloirs, transportant des piles de padds dans leurs bras. Tous se poussèrent pour laisser passer le nouvel arrivant, qui avançait vers le bureau d'accueil, faisant fi des personnes lui coupant la route.

L'hôtesse d'accueil, en le voyant arriver, eut un mouvement de recul, mais avant qu'elle n'ait pu s'échapper, la main de l'homme s'était abattue sur le bureau et il était penché au-dessus d'elle.

« Monsieur McCoy-

— Appelez-moi votre supérieur, tout de suite, grogna-t-il d'une voix menaçante.

— Le commissaire Joshi n'est pas disponible, Monsieur.

— Rendez-le disponible, dans ce cas.

— Monsieur, je-

— Leonard ! »

Le susnommé se tourna vers l'entrée, et son regard tomba dans celui de sa mère, qui se précipitait vers lui. Madison l'attrapa par le bras et l'attira dans une étreinte écrasante, le faisant grogner et se débattre. Elle ne le lâcha pas, du moins pas avant qu'il cesse de bouger, et lorsque ce fut chose faite, elle garda une main autour de son bras et se tourna vers l'hôtesse.

« Bonsoir, officière. Si votre commissaire n'est pas disponible, serait-il possible de parler à quelqu'un d'autre ?

— Je vais voir ce que je peux faire. Asseyez-vous en salle d'attente, on vous appellera.

— Merci, c'est très aimable à vous. »

Là-dessus, Madison attira son fils jusqu'à la salle d'attente malgré ses protestations, et elle le poussa de force dans un siège. Elle s'accroupit devant lui, ignorant la douleur dans ses genoux et sa propre fatigue, et passa une main sur le visage au teint cireux de Leonard. Celui-ci redressa sa tête qu'il avait prise entre ses mains tremblantes. Ses yeux étaient rouges, et avant qu'il n'ait pu émettre de nouvelle protestation, il se retrouva enveloppé dans une seconde étreinte protectrice.

Madison passait et repassait sa main dans ses cheveux, massait la base de sa nuque, l'entourait de tout son amour de mère, et il se sentit craquer. En quelques secondes, il était à nouveau le petit garçon en grand besoin de réconfort de la part de sa maman et il se mit à pleurer.

« Shh… murmura-t-elle en le berçant. Je suis là, je ne te lâche pas… »

Et elle tint promesse. Elle le garda contre elle des minutes durant, ses lèvres posées sur son front qu'elle embrassait à intervalle régulier. Leonard se sentait terriblement vulnérable, presque pathétique. Il avait voulu cacher toute sa douleur, toute sa peine, mais il ne pouvait rien face à cette femme. Elle avait toujours été là pour lui, et elle le serait toujours. Ses larmes traîtresses brûlaient ses joues, il s'étouffait dans ses propres sanglots, mais elle ne le jugeait pas. Au lieu de cela, elle caressait son dos dans une tentative d'apaisement.

Puis un homme, grand, filiforme, entra dans la salle d'attente et, voyant la scène, vint s'asseoir de l'autre côté du père en détresse. Après avoir échangé un regard avec Madison, il posa une main attentive sur le dos de Leonard, qui sursauta violemment, prêt à attaquer le nouvel arrivant.

Le bras protecteur de sa mère l'en empêcha, et lorsqu'il reconnut le commissaire, il essuya ses larmes, respirant un grand coup. Ses yeux continuèrent d'échapper sa peine, mais il réussit à maîtriser ses sanglots, et se moucha lorsque sa mère lui tendit un morceau de tissu qu'il reconnut comme le mouchoir appartenant à son défunt père. Il releva ensuite son regard vers le commissaire Joshi, qui attendait patiemment son retour parmi eux.

« Bonsoir, Monsieur McCoy. Venez, on va aller dans mon bureau. »

Leonard le suivit sans un mot, toujours un peu perdu dans sa crise de larmes. Une douleur lancinante avait pris place dans son crâne, mais il refusa de montrer quoi que ce soit. La main de sa mère, posée dans son dos, l'ancrait dans la réalité, l'empêchait de céder à ses pulsions violentes, c'était la seule chose sur laquelle il se concentrait.

Joshi les fit entrer dans un large bureau et leur indiqua deux sièges, avant de faire le tour de sa table de travail, se laissant tomber dans son large fauteuil de cuir. Cette attitude rappela à Leonard celle qu'il arborait à chaque fois qu'il recevait un nouveau patient dans son cabinet, et un fin sourire amusé orna ses lèvres. Celui-ci retomba bien vite lorsqu'il se rappela ce que lui avait appris sa mère. Le commissaire avança son siège, s'appuya de ses deux coudes sur son bureau et se pencha vers eux.

« Monsieur McCoy, nous sommes sincèrement désolés pour ce qu'il s'est passé aujourd'hui.

— Vous m'aviez promis, cracha-t-il, son attitude agressive revenant en force. Vous m'aviez promis que vous le protégiez, vous m'aviez promis que jamais aucune image ne pourrait tomber entre les mains du grand public, vous m'aviez promis que vos meilleurs hommes étaient sur le coup !

— Leonard, calme-toi, » murmura Madison.

Soudainement, le contact de la main réconfortante de sa mère dans son dos fut trop. Il ne la supportait plus, comme si elle le brûlait de l'intérieur. Il s'arracha brusquement à ce contact, se penchant à son tour sur le bureau.

« Comment vous expliquez que mon fils soit sur toutes les holo-écrans, tous les padds du pays, à la merci de ses ravisseurs ?

— Nous n'avons pas compris ce qu'il se passait. Nous avions tout sous contrôle, toutes leurs lignes étaient bloquées, et soudainement, tout a planté et on ne pouvait plus rien contrôler.

— Mais vous vous foutez de moi ! Même Jim aurait été capable de les en empêcher, et vous êtes en train de me dire que vos spécialistes les ont juste laissés faire sans agir ?

— Non, bien sûr que non ! On a tout fait pour reprendre le contrôle, je vous promets qu'on a tout fait, mais on se faisait repousser à chaque fois. On n'a pas repris le contrôle, ils nous l'ont rendu, mais c'était trop tard.

— Je confirme, oui, c'était bien trop tard. Mon fils est à l'agonie dans un lit d'hôpital à l'heure où je vous parle, parce que vous n'avez même pas été foutus de retracer un signal ! C'est ma fille qui a su où il était, vous trouvez ça normal d'être incompétent à ce point ? »

Pour la première fois depuis qu'ils étaient entrés dans le bureau, le visage brun de Joshi se tordit en une expression colérique et il se dressa de toute sa hauteur, faisant face à Leonard qui s'était levé et faisait désormais les cent pas devant la pièce.

« Écoutez-moi bien, Monsieur McCoy. Jusqu'à maintenant, je n'ai rien dit à chaque fois que vous avez insulté mes officiers ou que vous nous avez manqué de respect, simplement par respect pour vous, parce que votre situation est difficile et que certes, nous en sommes en partie responsables. Mais je vous rappelle tout de même que vous êtes dans un commissariat et que vous parlez à un représentant de la loi. À la prochaine incartade, j'écris un rapport à votre propos et vous quittez cet endroit. Est-ce qu'on est bien clairs ? »

Leonard garda son regard fixé sur l'homme quelques secondes avant de porter une main tremblante à sa bouche. Avant que quiconque n'ait pu réagir, il s'était effondré dans sa chaise, la tête basse. Madison se précipita à ses côtés, un bras passé autour de ses épaules, et Joshi s'accroupit et posa une main compatissante sur son genou.

« Ils vont me l'enlever, » murmura-t-il d'une voix à peine audible.

Les deux autres se regardèrent quelques instants, avant que l'homme ne cherche à comprendre, les sourcils froncés.

« Qui va vous l'enlever ?

Starfleet

— Pourquoi Starfleet vous enlèverait votre fils ? »

Madison se redressa, gardant une main sur l'épaule de son fils, qui la plaida par le regard de tout expliquer.

« Jim n'est pas le fils de Leonard. C'est un pupille de Starfleet qu'il a adopté il y a six ans. Dans le contrat d'adoption, il est stipulé qu'en cas de mise en danger de l'enfant, ils pouvaient le récupérer et terminer son éducation. »

Entendre ses pensées ainsi matérialisées par la voix de sa mère ne fit que les rendre plus réelles pour Leonard, qui se sentit encore plus abattu.

« Ils ont forcément vu les images. Ils savent. Ils vont me l'enlever.

— Monsieur McCoy…

— Leonard.

— Leonard, se rattrapa Joshi, si James est un pupille de Starfleet, il a un superviseur, qui est-ce ?

— Le Capitaine Pike de l'USS Aryabhatta.

— Sans son approbation, nul ne pourra vous enlever Jim. Est-ce que vous avez eu des nouvelles de lui ?

— Pas encore.

— Alors il est probablement en mission. Tant qu'il ne sera pas de retour, ils ne pourront pas vous l'enlever. Ça lui laisse le temps de guérir, peut-être pas entièrement mais en partie, et il pourra parler, dire ce que lui en pense. Ne voyez pas trop loin dans le futur, pour l'instant, concentrez-vous sur lui, sur votre fille, sur vous, concentrez-vous sur le présent, et vous aviserez ensuite. »

Leonard médita quelques instants ces paroles puis hocha la tête. Joshi avait raison, il devait d'abord s'occuper de Jim, Starfleet viendrait plus tard dans ses priorités.

« Ça explique pourquoi Starfleet est en train de passer au-delà de nos autorisations pour faire arrêter toutes les chaînes d'information qui en parlent. On va faire en sorte de travailler avec eux, on va stopper ce désastre. »

Un nouveau hochement de tête fut la seule réponse que Leonard offrit au commissaire, qui se leva afin de rejoindre son fauteuil. Madison se rassit dans sa chaise mais ne lâcha pas l'épaule de son fils, qui cette fois, ne fit aucun geste pour se soustraire au contact.

« Je suis désolé Leonard, reprit Joshi, je sais que c'est difficile pour vous, mais pour l'enquête, je dois en savoir plus sur l'état de James. »

Deux heures après l'horaire prévu, Leonard entra dans la chambre d'hôpital de son fils. Celui-ci dormait, profondément d'après son activité cérébrale et cardiaque, et si, au premier abord, il semblait toujours aussi mal en point, son père remarqua que sa peau donnait l'impression d'une meilleure santé. Elle était moins translucide, plus proche de la teinte diaphane qu'elle arborait bien souvent, et ses joues avaient cette teinte rosée qui donnait toute sa luminosité à l'enveloppe charnelle du jeune garçon.

D'une main délicate, il ôta une poussière posée sur la joue de Jim, et son visage se renfrogna. Leonard sourit, se pencha au-dessus du lit et embrassa le front pâle et plissé. Lorsqu'il se redressa, la peau avait retrouvé sa place normale, et Jim était parfaitement détendu. Cet effet qu'il avait sur son fils le fit sourire à nouveau, et il posa enfin son regard sur le reste de la pièce

De chaque côté du lit, Damian et Neavi étaient eux aussi endormis. Le jeune secrétaire avait la tête rejetée en arrière, la bouche entrouverte de quelques centimètres, ses longues jambes étaient étendues devant lui.

Face à lui, la chirurgienne avait les jambes rabattues sur la chaise, les bras croisés, la tête penchée vers l'avant. Les courbatures qu'ils auraient au réveil seraient loin d'être agréable, et Leonard s'en voudrait de leur faire subir cela.

Alors il s'approcha de Damian, se pencha vers lui et, gentiment, secoua son épaule. En quelques secondes, il était parfaitement éveillé, les yeux grands ouverts, prêt à bondir et agir.

« James ! » cria-t-il, réveillant Neavi par la même occasion.

Lorsque les deux veilleurs reconnurent leur collègue et ami, une moue légèrement coupable vint tordre leurs traits, et ils se mirent à s'excuser de tous les moyens possibles auprès de lui. Il crut même, l'espace d'un instant, reconnaître les intonations de la langue bétazoïde dans le discours décousu de Neavi. Tout ce bruit fut bientôt insupportable pour sa tête douloureuse et il leva une main pour les arrêter, l'autre massant sa tempe.

« Stop ! Vous allez réveiller Jim, et ça m'arrangerait que vous ne le fassiez pas. Je me fiche que vous vous soyez endormis, c'est normal, je vous aurais même trouvés bizarres si vous ne l'aviez pas fait. Je suis en retard, on est tous épuisés, c'est normal. »

L'unique femme de la pièce sourit timidement à Leonard, qui lui rendit. Elle s'approcha, posa une main sur son bras, et une nouvelle vague d'apaisement vint le submerger. Ce simple transfert le détendit, et il sentit sa migraine refluer dans un coin de sa tête. Il poussa un court soupir de soulagement alors qu'il put enfin se concentrer sur autre chose, et son attention se porta sur son fils et ses constantes.

« Il n'y a eu aucun problème, intervint Neavi dans son dos, il ne s'est pas réveillé, mais ses constantes n'ont pas cessé d'évoluer.

— C'est ce que je vois. Tu n'as rien ajouté dans sa perf' ?

— J'ai simplement augmenté le flux de minéraux. Par contre, ajouta-t-elle plus bas, je dois te parler de quelque chose. Seuls. »

Leonard fronça les sourcils à ce ton. Il n'aimait jamais les implications qu'il portait, on ne l'utilisait que pour les mauvaises nouvelles. Et même s'il n'avait pas vraiment d'en savoir plus, il se tourna vers Damian, plaquant son meilleur sourire sur ses lèvres.

« Va dormir, Dam'. T'es épuisé, va rejoindre ton lit. Fais attention sur la route.

— J'habite dans la rue d'à côté, tout ira bien. Bon courage, appelez-moi au besoin.

— J'y penserai, merci. »

Après un dernier hochement de tête poli et respectueux, le jeune secrétaire quitta la chambre, emportant son long manteau de tweed et son padd, posés en équilibre précaire sur le bord de la fenêtre. Lorsque la porte fut bien fermée derrière lui, Leonard se tourna à nouveau vers Neavi, dont l'expression avait changé. Elle était plus sombre, et ça inquiéta d'autant plus son ami.

D'une main posée sur son épaule, elle le guida jusqu'à la chaise qu'elle occupait précédemment. Leonard garda son regard fixé sur elle, comme si la moindre expression pouvait lui dire ce qu'il se tramait dans cet esprit télépathique. Mais Neavi, tout comme lui, était habituée aux insistances de certains patients, et son visage ne trahit rien de ses pensées.

Quand il fut bien assis, elle s'accroupit face à lui, et il fronça les sourcils. Souriante, elle passa son pouce sur la ride au-dessus de son nez, et lorsqu'il retrouva son expression habituelle, son sourire retomba.

« Bien. Tout à l'heure, Jim s'est agité. Je ne savais pas de quoi il en retournait, donc j'ai voulu atteindre ses pensées. J'ai d'abord été violemment rejetée, ce qui m'a étonnée puisqu'il n'est pas censé avoir de capacités télépathiques mais j'ai insisté et il a fini par m'accueillir tout en me laissant juste à la lisière de son esprit. Il était très troublé, il y avait des tas d'images qui se superposaient, mais il y en avait une plus puissante que les autres, et j'ai fini par devoir quitter son esprit sous peine d'y être absorbée. »

L'inquiétude de Leonard ne cessait d'augmenter. Savoir que son fils était capable de repousser un télépathe le rassurait en un sens, il n'aurait pas à subir d'attaques qui étaient très souvent dommageables. Non, ce qui l'inquiétait, c'étaient ces images dont Neavi lui parlait. Quelles pouvaient-elles être pour qu'une Bétazoïde, une personne habituée à visiter des esprits, n'ait d'autre choix que de se retirer ?

« J'ai fait tous les tests, je ne sais pas comment on a pu passer à côté de ça, on devait être trop absorbés par le reste, mais les images ne trompaient pas. »

Elle s'arrêta, jaugeant la réaction de son ami, mais celui-ci ne fit que la regarder fixement, sans aucun signe de compréhension. L'espace d'un instant, il pensa que si elle en parlait comme tel, son expérience de médecin ou de père devrait lui dire ce qu'ils avaient manqué. Mais rien ne venait, sa tête était vide, comme si elle ne voulait pas savoir.

Neavi posa une main sur le genou de Leonard, qui, il ne s'en était pas rendu compte, s'était mis à trembler, et il se força à arrêter. Cependant, sa main ne bougea pas.

« Leonard. Jim a été violé. »

Il ne réagit pas. Il la fixa, sans aucune réaction. Toute connexion entre son cerveau et son corps venait de lâcher. Sa tête hurlait, son corps était immobile. Il n'était plus qu'un pantin dont les fils venaient d'être coupés.

« Comment… Comment on a pu le manquer ?

— Je ne sais pas, Len', je ne comprends pas moi non plus… Mais je l'ai traité en conséquence, il n'a plus aucune séquelle physique.

— Mais psychologiques... »

En voyant l'air dépité que son ami arborait, Neavi posa une main réconfortante sur son épaule. Il releva la tête vers elle, lui sourit avec une gratitude non-feinte, puis se leva, se postant tout près de la tête de Jim.

« Tu devrais rentrer chez toi. Je suis désolé de t'avoir accaparée, tu travailles demain et…

— Je l'ai fait, certes pas avec plaisir parce que je n'ai aucun plaisir à voir ton fils ainsi, mais parce que c'était important pour moi. Tu es une personne bien et tu mérites qu'on t'aide. La fatigue n'est certes pas agréable, mais je la supporterai aussi longtemps que nécessaire.

— Mais tu n'as pas besoin de la supporter plus longtemps. Je suis avec lui maintenant, tu peux aller te reposer. »

Sans répondre, la jeune femme sortit le lit de camp rangé dans une armoire, y déposa un coussin et une couverture qu'elle trouva au même endroit, et tendit le bras vers son ami, avant de le pointer vers le lit de fortune.

« Toi, tu dors là-dedans. Moi, j'allonge le fauteuil. C'est non-négociable.

— Non, Nea', rentre chez toi.

— Je n'ai rien qui m'attende chez moi autre que le sommeil. Je peux le trouver ici, et avec la possibilité de vous surveiller tous les deux. Donc tu cesses les protestations et tu vas dormir.

— Je ne vais pas dormir dans un lit et toi dans un fauteuil !

— Len', si tu crois que je n'ai pas entendu les craquements de ton dos, tu me prends vraiment pour une personne stupide. Je t'ai scanné, et je sais que tu as besoin d'une position normale pour dormir sans avoir encore plus mal. »

Sentant qu'aucune tergiversation n'était possible, Leonard prit le sac qu'il avait emmené avec lui et abandonné à l'entrée de la chambre et le posa sur une chaise. Il l'ouvrit d'un geste sûr, mais quand il plongea la main à l'intérieur, elle tremblait légèrement.

« Ça va, Len' ?

— Oui, oui ça va. J'ai juste ramené quelques objets chers à Jim, pour qu'il se sente un peu plus comme à la maison. »

Neavi hocha la tête sans répondre. Bon nombre de médecins savaient que le rappel d'un lieu familier était toujours une bonne chose pour les patients victimes de lourds traumatismes, et elle n'échappait pas à la règle. Et Jim n'était pas la seule victime, Leonard aussi avait besoin de cet ancrage pour ne pas sombrer.

Après quelques ajustements, chaque item trouva sa place. Une photographie de Jim, Joanna et leur père avait pris place sur la table de chevet, un chien en peluche brossait la joue de Jim de son oreille, emmitouflé dans une chemise, très simple, noire, mais portant distinctement l'odeur de leur maison. Une couverture tricotée à la main recouvrait le garçon Enfin, une petite lampe, branchée sur secteur, se mit à diffuser une douce lumière bleutée déposant des effets étoilés sur le visage pâle de l'enfant.

Lorsqu'il fut enfin satisfait du résultat, Leonard ôta sa chemise qu'il troqua contre un tee-shirt sombre, puis il s'assit sur une chaise, très près du lit, et laissa sa main se perdre encore une fois dans les cheveux lumineux de son fils.

Face à lui, Neavi s'était assise dans le fauteuil qu'elle avait décidé d'occuper pour la nuit, un sourire attendri aux lèvres.

« Tu es vraiment un père formidable, murmura-t-elle sur le ton de la confidence. Tous les enfants rêveraient de t'avoir comme papa.

— Je me fiche des autres enfants. Je veux juste être le père dont mes enfants ont besoin.

— Et ils sont très heureux de t'avoir, ça se voit. Mais maintenant, tu dois te reposer.

— Je ne veux pas le lâcher… »

Comprenant qu'elle n'obtiendrait rien de son ami si elle l'obligeait à dormir loin de Jim, elle se leva pour déplacer le lit de camp, qu'elle plaça juste à côté du lit. Elle attrapa ensuite la télécommande permettant de bouger le lit, et le baissa au maximum. Ainsi, il arrivait presque au niveau du lit de fortune, et lorsqu'elle releva la tête, Leonard lui souriait.

« Merci, Nea'. Sincèrement.

— Tu n'as pas à me remercier. Tout ce que je te demande c'est de dormir.

— Je vais essayer. »

Sur ces mots, il se leva de sa chaise, troqua son jean contre un pantalon de survêtement qu'il sortit du fond de son sac et se glissa sous la couverture. Sa main rejoignit à nouveau les cheveux de Jim et il regarda Neavi sortir une nouvelle couverture du placard et s'installer sur le fauteuil.

« Tu es sûre que tu ne veux pas échanger ? murmura-t-il, dérivant déjà dans le sommeil malgré lui.

— Parfaitement sûre. Dors maintenant. »

Leonard hocha la tête, posa son regard sur les constantes de Jim toujours diffusées par le moniteur et s'améliorant lentement. Puis il caressa le front de son fils, laissa retomber sa main près de lui, et les ténèbres vinrent l'engloutir avant qu'il n'ait pu y résister.

Le chuintement d'une porte coulissant dans ses gonds. Le couinement protestateur d'un fauteuil. Le froissement d'une blouse. Le souffle d'un matelas sur lequel on s'appuie. Le gargouillement léger d'un estomac trop longtemps délaissé.

Leonard ouvrit les yeux, clignant plusieurs fois des paupières pour apaiser l'irritation qui brûlait ses globes oculaires et brouillait sa vue. Pas tout à fait réveillé, il redressa la tête avant qu'elle ne retombe sur l'oreiller, bien trop lourde pour ses muscles engourdis de sommeil.

Il sentit son bras bouger sans qu'il ne fasse rien pour, et il ouvrit à nouveau les yeux, se rendant compte seulement à ce moment-là qu'il les avait refermés. Son épaule protesta contre la sollicitation, et une vive décharge descendit jusqu'à la base de sa colonne vertébrale. Un grognement de douleur lui échappa, et à travers le brouillard qu'était sa vision, il crut reconnaître la silhouette délicate et la masse de cheveux bruns de Neavi.

Il eut la confirmation de son identité lorsqu'elle s'accroupit près de lui, remonta sa couverture jusqu'à ses épaules et sa main douce et experte vint masser sa nuque.

« Shh… Repose-toi, Len', chuchota-t-elle d'une voix douce. Jim va bien, très bien, ne t'inquiète pas. Je reviendrai vous voir plus tard.

— Reste, demanda-t-il avant que son cerveau n'ait pu analyser ce qu'il s'apprêtait à dire.

— Je ne peux pas, je dois aller travailler. Dors, tout ira bien. »

Il ne se fit pas prier pour obéir, et referma les yeux. Il n'entendit même pas la sortie de Neavi, déjà profondément rendormi.

À son deuxième réveil, il se sentait bien plus reposé et le soleil était bien plus haut dans le ciel. Il entendait, au loin, le ramdam que produisaient les allées et venues des médecins et infirmiers dans le couloir. Bien plus proche de lui, la respiration profonde de Jim se faisait entendre, et il s'assit pour obtenir une meilleure vue sur son fils. Il se battit quelques instants avec les couvertures qui s'étaient emmêlées autour de ses jambes et se redressa enfin, s'appuyant sur son bras qui se plaignit quelques instants.

Mais finalement, avec un peu de persuasion, il réussit à se tenir assis sur le lit de camp, et pu enfin voir le visage de Jim. Il paraissait lui aussi reposé, son teint était plus vivant, ses joues plus rosées. Il ne manquait plus qu'il ouvre les yeux et lui offre son sourire si lumineux pour qu'il se sente complet. Mais puisqu'il n'avait pas l'air décidé à obtempérer, Leonard décida de revêtir des vêtements plus civils. Ne souhaitant pas lâcher le chevet de Jim, il resta dans la chambre. Il commanda simplement la fermeture de la porte, et, son regard toujours porté sur son fils, troqua le confort des tissus qu'il avait porté dans la nuit contre celui de son jean et de sa chemise.

Cela fait, il plia la couverture de Neavi et la sienne qu'il posa sur le lit de camp, puis déverrouilla la porte, et enfin s'installa dans le fauteuil de la chambre, une main plongée dans les cheveux de Jim, et ainsi débuta son attente. Il n'avait rien d'autre à faire, si ce n'était surveiller son padd dans l'attente de nouvelles de Joanna, ou de Joshi, ou de sa mère, ou de qui que ce soit. Attendre, toujours attendre.

Après une heure à observer chaque mouvement des constantes de Jim, chaque tour de la veilleuse qui tournait toujours, chaque passage d'oiseau par la fenêtre, son padd émit une sonnerie. Il l'attrapa, empressé, et ouvrit la notification de message de Jocelyn.

« Jo' vient tout juste de se réveiller, elle a très mal dormi. Je ne l'emmène pas au collège de la journée. J'ai vu les informations, ils ont tout retiré sur Jim. Tiens-moi au courant, si tu le veux bien, et j'en parlerais à Jo' avec ton accord. Bon courage, Len', on est là pour vous. »

Ses yeux balayèrent quelques secondes le texte, il poussa un court soupir de soulagement, puis hocha la tête et tapa une réponse.

« Merci, Joce'. Il ne s'est pas encore réveillé depuis hier, mais il n'y a pas de dégradations. On espère que ça va tenir. Tu as bien fait pour Jo', je passerai vous voir ce soir pour lui donner des nouvelles de Jim, si ça ne te dérange pas. J'essaierai de venir plus tôt qu'hier. »

Quelques minutes plus tard, Jocelyn répondait par la positive, et après lui avoir envoyé des remerciements, Leonard se retrouva dans la même situation qu'auparavant. L'attente lui pesait, mais il s'y était attendu. Il reçut, plus tard, un appel de Joshi lui annonçant que grâce à leur travail avec Starfleet, toutes les informations avaient été supprimées, même s'il était déjà trop tard. Tout le monde était déjà au courant, et il n'y avait rien à faire pour cela. Leonard le remercia tout de même pour son travail, puis il reprit sa place au chevet de son fils.

Jim bougeait de temps à autres dans son sommeil, bien que de seulement quelques centimètres. Plus, et une grimace de douleur venait déformer ses traits. Leonard était cependant soulagé d'avoir pensé à poser des restreintes autour de son corps. De cette façon, même s'il bougeait un peu trop, il finissait par reprendre sa place de sécurité. Et si son subconscient ne le faisait pas de lui-même, son père était là pour le replacer avec toute sa délicatesse et tout son amour. Il ne voulait surtout pas que sa guérison ne soit compromise.

À leur pause déjeuner, Neavi et Damian entrèrent dans la chambre, portant un repas supplémentaire et des sourires rayonnants malgré les cernes qui se dessinaient sous leurs yeux. Lâchant difficilement sa prise sur les mèches blondes de Jim, Leonard ramena la table à roulettes vers eux, et ils posèrent le contenu de leurs bras dessus. Puis Damian s'assit sur la chaise qu'il avait occupée la veille après avoir apporté son soutien en posant une main sur son épaule, et Neavi s'assit sur l'accoudoir du fauteuil, son coude brossant régulièrement le bras de son ami.

« Toujours pas de changement ? demanda-t-elle en prenant une fourchette de salade.

— Non, rien, soupira-t-il. Je sais que c'est normal dans des cas aussi graves, mais j'aimerais tellement voir ses yeux…

— Est-ce que tu m'autorises à entrer juste à la limite de son cerveau ? De cette façon, je pourrai savoir quand ce sera.

— Non, c'est très gentil de ta part, mais je préfèrerais lui demander son accord avant de rentrer dans sa tête à nouveau.

— Très bien, c'est très louable de ta part. D'autant qu'il m'a repoussée hier, et on ne connaît pas à quel point ses barrières mentales sont puissantes. Je comprends tout à fait.

— Merci, Nea'. »

Sa réponse fut accueillie par un sourire réconfortant de la part de la Bétazoïde, et il sentit une vaguelette de douceur envelopper son cerveau. Il n'était pas vraiment habitué à ces interventions télépathiques, mais il commençait à les apprécier, presque les rechercher lorsqu'il ne les recevait pas.

Quand les assiettes furent vides et qu'il fut temps pour Damian et Neavi de retourner travailler, Leonard se retrouva à nouveau seul avec Jim, seul face à son attente interminable. La journée promettait d'être longue.