Leonard s'approchait lentement du lit, un sourire presque timide aux lèvres, hésitant, prenant garde à chaque réaction de son fils. Mais Jim ne bougeait pas, son sourire encore un peu faible restait en place, et son père s'autorisa à s'avancer suffisamment pour venir se tenir près de lui. Il voulut d'abord lui prendre la main, puis, se rappelant qu'il ne le pouvait, il posa sa main sur son bras nu. Jim frissonna mais ne s'échappa pas du contact.

« Tu te sens bien, Jimmy-Boy ? lança-t-il dans une amorce maladroite.

— Je me sens bien, Papa. Tu fais du très bon travail. »

Le sourire que le garçon arborait était si beau, si rayonnant, en comparaison avec tout ce qu'il avait vu de lui ces derniers jours, que Leonard se sentit atteint par une puissante vague d'émotion qui fit monter des larmes à ses yeux alors qu'il souriait toujours.

« Ne pleure pas, Papa…

— J'ai eu tellement peur, chaton, tu ne peux pas savoir…

— Papa ! Pas ce surnom ! »

Sa légère explosion, bien qu'amusée, le fit expulser une violente toux. Son visage se déforma en une profonde grimace de douleur, et avant que Leonard ne puisse réagir, Neavi était à ses côtés, utilisant tout ce qu'elle pouvait pour calmer Jim.

Finalement, la toux prit fin, mais les indicateurs de douleur du biolit restèrent à leur plus haut point, ce qui inquiéta les deux médecins.

« Tu veux qu'on augmente tes antalgiques, Jim ? Il y a encore un peu de marge.

— Non, merci, Neavi, ça ira, grimaça-t-il. Je dois bien m'habituer, je n'en suis pas tout de suite sorti.

— Ce n'est pas pour autant que tu dois avoir mal pour rien, chat.

— Non, vraiment, Papa, j'ai déjà moins mal. »

Ses lèvres se redressèrent et s'ourlèrent pour former un sourire, qui, s'il n'atteignait pas ses yeux, arrivait tout de même à rassurer Leonard. Il passa sa main sur son bras pour le calmer, et Jim ferma les yeux. Son visage trahissait à la fois son angoisse et sa confiance en son père, et celui-ci comprit pleinement l'ambivalence de ses sentiments à son égard. Ils restèrent ainsi quelques instants, avant que Leonard n'ouvre à nouveau la bouche, faisant se relever les paupières de Jim.

« Chat, Jo' aimerait venir te voir. J'aimerais savoir si ça ne te dérange pas, je ne l'emmènerai pas sans ton accord.

— J'aimerais beaucoup la voir, mais je ne veux pas qu'elle soit choquée.

— Je vais en parler avec elle aussi, lui expliquer un peu ton état. Et puis, on va descendre tes jambes d'ici deux jours sûrement, donc elle pourra venir te voir après.

— D'accord, ça m'irait très bien. Tu seras là ?

— C'est comme tu veux. Si tu ne veux pas me voir, je ne viendrai pas te voir. »

Les sourcils de Jim se froncèrent, il afficha une mine contrariée, puis il tourna le regard vers Neavi et Madison avant de le tourner à nouveau vers son père.

« Je sais que Neavi t'a dit, Papa. Malgré tout, je t'aime, et je sais que sans toi, je serais encore sous leurs mains ou même mort. Alors même si j'ai peur, je ne veux pas que tu arrêtes de venir me voir. »

Leonard se sentit stupidement ému par la déclaration de son fils. Il se sentait bien trop vulnérable depuis l'enlèvement, mais il avait toujours su que ses enfants étaient sa Némésis. Et présentement, le regard profondément déterminé de Jim, son sourire étaient ce qu'il avait vu de plus beau dans sa vie, ce qui le rendait lui-même vivant. Il promit à son fils qu'il viendrait, puis ils restèrent quelques instants ainsi, les yeux dans les yeux, se touchant uniquement par la paume du père posée sur le coude du fils, avant que Neavi ne s'approche, un sourire attendri aux lèvres.

« Je vais devoir y aller, les garçons. Vous avez besoin de vous retrouver en famille.

— Tu fais un peu partie de la famille, murmura Jim, mordillant sa gencive.

— Pas tant que ça, s'amusa-t-elle en ébouriffant ses cheveux. Et puis, j'aimerais dormir aussi, je travaille demain. Je passerai juste vous voir à mes pauses.

— On comprend, t'en fais pas, Nea'. Repose-toi, ne te préoccupe pas de nous et fais une vraie nuit.

— Aucun doute là-dessus, je ne vais même pas avoir le temps de poser ma tête sur l'oreiller avant de m'endormir ! »

Elle laissa échapper un petit rire, auquel Jim et Madison répondirent par un sourire amusé. Seul Leonard resta de marbre, grimaçant même, à l'idée qu'il était en partie responsable de cette fatigue. Même si la jeune Bétazoïde lui avait affirmé le contraire, sa nuit passée dans le fauteuil avait été désagréable pour elle. Cependant, il ne dit rien, sachant très bien qu'elle ne ferait que le rembarrer, et après quelques embrassades et autres remerciements, elle quitta la chambre.

Madison s'approcha du lit, s'asseyant dans la chaise que Damian avait occupée deux jours plus tôt. Elle posa elle aussi sa main sur le bras de son petit-fils, et la chambre plongea dans un silence à la fois réconfortant et dérangeant. Il y avait quelque chose, dans l'air, qui montrait que tout n'était pas comme avant, que quelque chose était brisé, qu'il y avait un manque. Leonard espérait simplement que ce vide se remplirait vite et qu'ils pourraient retrouver une vie normale.

Cependant, le silence ne dura pas longtemps. Après seulement quelques minutes, le padd de travail de Leonard s'alluma, affichant une demande de communication. Dès lors, Madison engagea Jim dans une conversation à propos de souvenirs d'enfance, et le médecin s'éclipsa, transférant l'appel sur son téléphone. Il s'enferma dans la petite salle de bain attenante et répondit enfin.

« Bon sang, Dam', ça a intérêt d'être urgent !

— Je suis désolé, Leonard, répondit-il, une note de culpabilité dans la voix. C'est vraiment important.

— Bon, okay, dis-moi. Mais dépêche par contre.

— J'ai un problème avec le rendez-vous du petit Vulcain. »

Leonard prit quelques instants pour reprendre ses esprits et se souvenir du patient en question. Il lui semblait que des semaines étaient passées depuis qu'il avait retrouvé Jim, alors que ça ne faisait que deux jours. Puis enfin, une ampoule s'alluma dans son esprit et il échappa un long « ah » mêlant soulagement et satisfaction.

« Oui, Spock, l'hybride. Quel problème ?

— Eh bien, vous lui aviez prévu son rendez-vous de contrôle pour demain, j'ai appelé pour l'annuler et le placer avec un autre médecin, mais il refuse.

— Attends, comment ça il refuse ? Ne lui laisse pas le choix, je ne peux pas le recevoir ! »

Il se mit à faire les cent pas dans la minuscule pièce, les sourcils froncés, les doigts pincés sur le nez. Il ne voyait pas où était le problème, il avait explicitement signalé à Damian de ne rien laisser passer.

« Je ne lui ai pas laissé le choix, mais sa mère m'a dit qu'il refusait de voir un autre médecin que vous, qu'il préférait encore ne pas être contrôlé.

— Et risquer une aggravation ? Certainement pas ! grogna-t-il. Mais, au juste, pourquoi il refuse ?

— Vous êtes le premier médecin qu'il voit sur Terre qui a fait attention à ne pas le toucher directement. »

Un grognement profond retentit dans la salle d'eau. La télépathie vulcaine était bien connue dans la Fédération, tous les peuples savaient qu'il ne fallait pas les toucher, que c'était un tabou dans leur peuple et que ça leur causait un grand manque de confort. C'était l'une des premières leçons en formation médicale, et tous les médecins étaient tenus de la respecter, comme toutes celles liées aux particularités de chaque espèce. Pourtant, certains se croyaient encore au-dessus, et ne se gênaient pas pour poser leurs sales pattes sur les Vulcains malgré leurs protestations.

« Oui, c'est juste normal, mais bon... Et pourquoi tu ne le cases pas avec Nea' ? Elle fera attention, tu sais comment elle est.

— Je l'ai proposé à sa mère mais Nea' est Bétazoïde, elle est elle aussi télépathe. Spock est jeune, il n'a pas toutes les capacités de contrôle, elle ne veut pas risquer de blesser l'esprit de l'un ou l'autre.

— En gros, il ne reste que moi, soupira Leonard.

— Je suis sincèrement désolé, j'ai retourné le problème dans tous les sens, mais je reviens toujours vers vous.

— Bon. Très bien. Tu me le cases quand ils veulent dans la journée, mais tu leur rappelles bien que c'est une exception, donc qu'ils soient pile à l'heure.

— Ce sera fait, je vous envoie l'horaire dès que je l'ai. Bon courage, Leonard.

— Merci, à toi aussi, Dam'. »

Sur ces mots, il raccrocha. Il se laissa tomber sur la cuvette de toilette, les coudes posés sur les genoux et sa tête pendant lamentablement entre ses mains. Demain, il devrait laisser Jim. Il l'avait déjà fait, bien sûr, mais il s'était promis de ne pas le quitter sous un prétexte professionnel. Il ne se sentait pas capable de soigner qui que ce soit dans son état émotionnel et physique. Mais il n'allait pas avoir le choix.

Ses esprits retrouvés, Leonard retourna dans la chambre, où le rire léger et hésitant de Jim résonnait. Il prit quelques instants pour baigner dans ce son à la fois si familier et étranger, puis reprit sa place dans le fauteuil. Ne souhaitant pas couper la conversation que son fils tenait avec sa mère, il resta silencieux, une main posée sur le lit, ses doigts effleurant le bras de Jim.

Au premier contact de la peau de son père, le garçon avait bougé imperceptiblement en frissonnant, cherchant à s'échapper de ces doigts qui lui avaient fait tant de mal, puis il s'était finalement rapproché, comme s'il cherchait ce contact réconfortant. Alors Leonard n'avait plus bougé, satisfait de ce minuscule rapprochement.

Alors que Jim glissait lentement dans le sommeil, le padd professionnel de son père émit une notification, ce qui le fit ouvrir les yeux et tourner la tête vers le fauteuil. Leonard consulta les informations inscrites sur l'écran puis sourit à son fils qui le fixait, un regard interrogateur au visage.

« J'ai un rendez-vous demain matin, Boy.

— Est-ce que je serai seul ? demanda-t-il d'une voix basse et hésitante.

— Oui, je suis désolé, je ferai au plus vite.

— Et toi, Gran' Madi' ? Tu ne veux pas rester avec moi ?

— Ce n'est pas que je ne veux pas, chéri, c'est que je ne peux pas…

— Mais je ne peux pas rester seul ! »

Ses yeux se remplirent de larmes, sa respiration s'accéléra, et bien vite, toutes sortes d'alarmes se mirent à résonner dans la chambre. Leonard les coupa d'un geste rageur, et, ne se préoccupant pas de la terreur qu'il voyait dans les yeux de son fils, il se pencha au-dessus de lui, prit son visage entre ses mains, caressa ses joues de ses pouces, et posa son front contre le sien. Leurs regards se plongèrent l'un dans l'autre.

« Shh… Calme-toi, calme-toi mon chat, respire, fais comme moi. »

Il se mit à exagérer ses inspirations et expirations, et Jim le suivit autant qu'il put, son souffle et son rythme cardiaque se stabilisant au fur et à mesure. Cependant, son père ne le lâcha pas, continuant de faire courir ses pouces sur ses joues, autant pour rassurer Jim que pour se rassurer lui-même.

« Tu peux rester seul, Jim, je te promets que rien ne t'arrivera, je vais faire très vite, et je serai de retour avant même que tu te réveilles, je te le jure solennellement, je ne laisserai plus rien t'arriver.

— Il m'arrivera rien ?

— Non, c'est promis. S'il t'arrivait quoi que ce soit je ne me le pardonnerais jamais.

— C'était pas de ta faute, Papa.

— On en parlera plus tard, mon chat, pas maintenant. Tu as besoin de repos et tu ne dois pas penser à tout cela. »

À la grimace de Jim, il se douta que ses mots étaient mal choisis. Il était très agité dans son sommeil, et Leonard avait compris de lui-même qu'il était en proie à de terribles cauchemars qui étaient probablement plus proches de souvenirs que de manipulations de son subconscient, cela sans compter son regard angoissé à chaque fois que son père s'approchait un peu trop. Lui demander de ne pas y penser était lui demander l'impossible.

Cependant, les mots étaient déjà dits, et finalement, les lèvres de Jim finirent par s'incurver de quelques millimètres, dans ce fin sourire qui avait tant illuminé son visage lors de son arrivée à Atlanta. Leonard lui sourit à son tour, ses pouces continuant de caresser ses joues, et il se réjouit du regard vide de toute peur dans lequel il était plongé.

« Je suis fatigué, Papa, est-ce que je peux dormir ?

— Ne me demande jamais si tu peux dormir, Boy. Il est tard, c'est normal que tu sois fatigué. On va dormir ici avec Gran' Madi', ça ne te dérange pas ?

— Non, ça me rassure. Est-ce que tu pourras poser ta main sur le lit comme hier, s'il te plaît ? »

Il ne se demanda pas comment Jim pouvait savoir qu'il avait posé sa main sur le lit alors qu'il ne s'était pas réveillé une seule fois. Les patients, même endormis, arrivaient souvent à ressentir les choses, notamment le toucher d'un être cher. C'était sûrement le cas ici.

« Tout ce que tu veux, Jim, tout ce que tu veux. Je peux embrasser ton front, ou c'est encore trop tôt ? »

Le fin sourire de Jim retomba un peu, puis il ferma les yeux, prit une grande inspiration et rouvrit ses paupières. Leonard fut surpris par la détermination qui s'échappait de ce regard, puis son fils sourit à nouveau, un peu crispé, et hocha lentement la tête. Essayant de toutes ses forces de supprimer toute forme de brutalité, Leonard se pencha au-dessus du lit, et, prudemment, posa ses lèvres sur le front pâle de Jim.

Sa peau, encore teintée d'enfance, était douce, presque autant que celle des pêches qu'il affectionnait tant. Sous l'odeur de désinfectant et de sang qui refusaient de le quitter, il y avait cet arrière-fond de sa senteur naturelle, douce, enivrante, cette odeur qui emplissait les narines de son père à chaque fois qu'il entrait dans sa chambre, à chaque fois qu'il le serrait contre lui. Il laissa ses lèvres glisser sur son front un peu plus longtemps que nécessaire, puis, poussant un soupir d'aise, il se redressa.

Ses yeux tombèrent sur le visage de Jim, parfaitement détendu. Ses traits étaient lisses, ses paupières étaient fermées, ses lèvres arboraient un sourire trahissant son calme et son bien-être. Et quand il ouvrit les yeux, il n'y avait aucune trace de peur, rien d'autre que de la confiance et de l'amour.

« Merci, Papa. Merci pour tout.

— Je ferais tout pour toi, mon fils, tout.

— Je veux juste que tu sois près de moi. Je sais que tu ne me feras pas de mal, je veux retrouver ma confiance en toi.

— Et je resterai près de toi tant que tu le voudras. »

Père et fils se sourirent, puis Leonard se redressa complètement, sa main reposant sur le bras de Jim, et le garçon bougea un peu, se préparant à dormir. Avant que l'un ou l'autre n'aient pu réagir, le volet extérieur se fermait, et une obscurité progressive se faisait dans la chambre. Tous deux tournèrent la tête de concert, et le sourire amusé de Madison les accueillit. Ils lui sourirent en réponse, et, avant que l'obscurité ne soit totale, Leonard alluma la veilleuse posée sur la table de chevet. Une lumière bleue, douce et délicate, vint illuminer la pièce, puis de minuscules étoiles s'y mêlèrent, et Jim parut encore plus détendu.

« Tu as une poussière d'étoile sur la joue », murmura Leonard.

Il passa son pouce sur la peau de son fils, comme il le faisait chaque soir, puis il rapprocha la peluche du visage de Jim, suffisamment proche pour que le tissu vienne caresser sa joue.

« J'ai douze ans, maintenant, Papa, je ne suis plus un enfant.

— Tu seras toujours mon enfant, peu importe ce que tu en penses. Et je sais que tu as besoin de ta veilleuse et de ta peluche, ne fais pas ton caïd devant Gran' Madi'. »

Une moue boudeuse se dessina sur le visage de Jim, ce qui fit rire les deux adultes de la pièce. Madison s'approcha du lit, posa silencieusement un baiser sur la joue de son petit-fils après avoir reçu son approbation visuelle, puis se recula dans un coin de la chambre, laissant père et fils se souhaiter bonne nuit.

Leonard posa sa main sur la joue de Jim, la caressant une fois de plus de son pouce. Il aimait sentir cette peau sous la pulpe de ses doigts, cette peau chaude, cette peau vivante. Il sentait les pulsations du sang sous l'épiderme, des battements si rassurants autant à ses oreilles qu'à son toucher.

« Repose-toi bien, Papa, murmura Jim, un sourire fatigué aux lèvres et les yeux déjà presque fermés. Bon courage pour demain matin.

— Merci, mon chat. Dors bien, je reste près de toi. »

Déjà à moitié endormi, Jim hocha la tête, et en quelques secondes, le moniteur indiqua qu'il était dans la première phase de son sommeil. Leonard sourit, admirant la persévérance de son fils face au sommeil autant qu'il la détestait, puis il se pencha à nouveau pour embrasser son front, et enfin, se tourna vers sa mère. Elle lui sourit, et il quitta le chevet de Jim quelques instants pour venir la serrer contre lui.

« Merci, Maman. »

Ces deux simples mots n'avaient pas vraiment de sens dans la situation présente, mais tous deux en connaissaient la pleine signification.

« Madame Grayson, Spock, venez, entrez. »

Le garçon et sa mère entrèrent dans le cabinet et s'installèrent dans les deux chaises destinées aux patients et aux accompagnateurs. Leonard commanda la fermeture de la porte, fit le tour du bureau, alluma son padd qui lui indiqua que rien n'avait bougé deux étages au-dessus de lui, puis, enfin, enfila sa blouse et s'assit dans le fauteuil à la fois étranger et familier.

« Excusez mon retard, j'ai eu… un léger contre-temps, disons. Alors, Spock, comment vas-tu ?

— Vous avez changé de cabinet.

— Spock !

— Aucun mal, Madame, ne vous en faites pas, assura-t-il en souriant. Oui, en effet, j'ai changé de cabinet, est-ce que ça te dérange ? Tu préfères l'autre ?

— Les Vulcains ne sont pas sensibles aux préférences que vous, humains, affectionnez tant. »

Leonard avala difficilement sa salive. Il se demandait comment des mots aussi simples et véridiques pouvaient tant sonner comme une insulte. Ce garçon avait un don pour à la fois l'irriter et l'attendrir.

« Spock, ne parle pas ainsi au Docteur, s'il te plaît. On en a parlé avant de venir.

— Il est vrai, Mère. Veuillez accepter mes excuses pour mon comportement inapproprié.

— Pas de soucis. Donc, ce cartilage ? tenta-t-il pour changer de sujet.

— Êtes-vous sujet à un Syndrome de Stress Post-Traumatique, Docteur ? Vous apparaissez fort agité. »

La respiration du médecin vint se bloquer dans sa gorge, et il crut entendre, à travers le brouillard qu'était devenu son ouïe, la voix agacée et presque colérique de Madame Grayson réprimandant son fils. Il ne voulait pas penser à cet inévitable, il savait ce dont il était victime, mais il ne voulait surtout pas poser ce diagnostic. Ce gamin avait sûrement vu les images, comme tout le pays, et voilà qu'il le provoquait sur ce terrain.

Il se força à reprendre toute sa contenance, prit une grande inspiration, fit pivoter le siège pour prendre un verre d'eau à la fontaine qu'il vida d'un trait, prit une nouvelle inspiration, puis se tourna pour faire face à son patient.

« Je suis désolée, Docteur, je lui avais dit de ne pas en parler.

— Je comprends sa curiosité, Madame, et je sais que les Vulcains ne sont pas du genre à cacher ce qu'ils pensent.

— Ils savent le faire, et Spock n'est pas qu'humain. Son comportement est plus qu'inapproprié, sans compter que vous avez pris sur votre temps pour nous recevoir alors que vous ne deviez pas. Si vous souhaitez arrêter la consultation ici, je ne vous en tiendrai pas rigueur. »

Le sourire contrit et désolé qu'elle affichait fit plier Leonard, et il lui sourit à son tour, bien plus crispé. Son regard tomba sur les yeux baissés du garçon à ses côtés, la pointe de ses oreilles finement teintée de vert, son visage tendu.

« Non, vous vous êtes déplacés, je vais l'ausculter. Je vais juste te demander, Spock, de ne pas aborder ce sujet, si tu le veux bien.

— Oui, Docteur, affirma-t-il en posant son regard scrutateur sur lui. Je remarque combien cela vous touche, et je pense le comprendre. Je m'en excuse. Je m'excuse auprès de vous également, Mère. »

Les deux adultes hochèrent la tête en sa direction. Leonard doutait de sa capacité à ne pas en parler, mais il était bien obligé de lui faire confiance s'il ne souhaitait pas que cette consultation ne tourne au fiasco, et s'il souhaitait rejoindre Jim rapidement.

« Bien, ce cartilage ?

— D'après ce qui est visible, son oreille a repris une forme normale, et il ne se plaint plus de la douleur.

— Je ne m'en suis jamais plaint, Mère. Cependant, la douleur accompagnant cette blessure n'est en effet plus présente.

— C'est plutôt une bonne nouvelle. On va passer de l'autre côté, on va vérifier tout cela. »

Sans répondre, Spock se dressa sur ses pieds d'un geste souple et délicat et partit s'asseoir sur le biolit caché derrière le paravent. Leonard se lava les mains puis le rejoignit, tout son sérieux professionnel plaqué sur son visage, et il fouilla quelques instants les tiroirs à la recherche d'un tricordeur. Il le trouva dans le troisième tiroir, et se rappela qu'il devrait tout mettre dans ses dispositions habituelles s'il voulait retrouver toute son efficience.

Avant de se tourner vers le jeune Vulcain qu'il sentait regarder au-dessus de son épaule, il régla le tricordeur aux constantes d'un membre de son espèce et de son âge. Il pivota ensuite sur ses talons, et la vision qui se présenta à lui le força à prendre une grande inspiration. Sur le biolit, un garçon du même âge, mais aux cheveux bien plus blonds et sauvages, aux oreilles rondes, battu, brisé, le fixait de son regard le suppliant d'abréger ses souffrances.

Leonard ferma les yeux et secoua violemment la tête. Jim n'était pas là. Il était profondément endormi dans sa chambre, deux étages plus haut, et il attendait son retour. Il allait bien, parce qu'il l'avait sauvé.

« Docteur ? »

Ses paupières se relevèrent immédiatement, et son regard se posa sur Spock, un sourcil haussé, le scrutant comme s'il le scannait de l'intérieur.

« Hum. Désolé, Spock. Ne bouge pas le temps que je procède au scan. »

Il leva la main pour passer le tricordeur autour de l'oreille du garçon, satisfait des résultats qui s'affichaient sur l'écran de contrôle.

« Eh bien, ça me parait très bien tout cela, encore un petit manque de cicatrisation mais ce n'est pas étonnant. Ce serait même plutôt normal.

— Merci, Docteur. »

Leonard lui sourit gentiment. Il n'en voulait pas vraiment au gamin, il savait que c'était dans la nature de son peuple que d'être aussi curieux, il ne pouvait pas l'en blâmer. Et puis, même s'il avait insisté pour avoir à faire à lui, il était normal qu'il se pose des questions quant à la santé mentale de celui qui le soignerait.

Sans un mot supplémentaire, le garçon sauta du lit et rejoignit sa mère d'un pas lent et calme. Le médecin resta encore quelques instants derrière le paravent, le temps de ranger le tricordeur et de chasser ses pensées quelque peu moroses, puis retourna à son bureau, un nouveau sourire plaqué aux lèvres. Il lissa sa blouse dans ce qu'il avait remarqué être un réflexe, puis s'assit dans son fauteuil.

« Comme je le disais à Spock, son oreille se soigne très bien. Je ne peux rien faire de plus, tout ce qu'il faut c'est éviter de trop y toucher.

— D'ici combien de temps pensez-vous que tout cela sera comme neuf ?

— Quelques jours devraient suffire, une semaine tout au plus. Il est jeune, ça se reconstitue très facilement à son âge.

— Votre fils guérira rapidement, lui aussi, dans ce cas. »

Le regard de Spock était affûté lorsqu'il se posa sur lui, comme s'il cherchait sa réponse au sein même de son cerveau, et l'espace d'un instant, Leonard se sentit complètement mis à nu par les yeux déstabilisants et terriblement profonds du garçon. Il entendit Madame Grayson reprendre son fils à nouveau, mais leva une main dans sa direction pour l'en arrêter.

« Spock, pourquoi est-ce que tu ne cesses pas de parler de Jim ? Est-ce que tu le connais personnellement ?

— Il me semblerait inapproprié de parler d'une connaissance personnelle. Son intelligence et sa tendance au risque, sans compter son passé, l'ont simplement élevé au rang de personne de notoriété publique au sein de notre école, et bon nombre de nos professeurs et camarades se sont enquis de son état de santé. »

Leonard soupira. Il aurait dû s'en douter. Jim était particulièrement apprécié à l'école, son sourire, son espièglerie et son altruisme en étaient la principale cause. Il était évident que ça finirait ainsi.

« Écoute, Spock, c'est très gentil de ta part de t'inquiéter pour lui, même si tu vas me dire que tu ne t'inquiètes pas. Disons plutôt que c'est gentil de ta part de t'enquérir de son état de santé, mais je ne veux pas en parler. Seules quelques personnes ont l'autorisation de le voir et de connaître son évolution, et même sa sœur ne sait pas tout. Tu comprends cela ? »

Les orbes marrons, presque noirs, le fixèrent quelques instants, Spock fronça les sourcils, puis il hocha lentement la tête.

« En effet, Docteur, je comprends votre raisonnement. J'en suppose donc que nous ne devons pas nous enquérir du sujet auprès de Joanna.

— Ce serait bien. Elle n'a pas besoin de cela. Est-ce que tu voudrais bien faire passer le message ?

— Je le ferai, Docteur. Je m'excuse de vous avoir causé de l'inconfort.

— Ce n'est rien, Spock, je comprends.

— Merci de votre compréhension, Docteur, intervint Madame Grayson. Je ne savais pas que Spock prévoyait de vous demander des nouvelles de votre fils.

— Je pense que c'était aussi pour cette raison qu'il refusait de voir un autre médecin, » sourit Leonard, amusé.

Le garçon baissa les yeux, et ses joues prirent une légère teinte verte. Le sourire de Leonard s'agrandit, et la seconde adulte présente échappa un petit rire.

« Que cela te serve de leçon, Spock.

— Je comprends l'enseignement à tirer de cette mésaventure, Mère. Je pense que nous devrions maintenant nous retirer afin de laisser le Docteur McCoy rejoindre James.

— Excellente déduction, Spock. Docteur, merci de nous avoir reçu.

— Il n'y a pas de mal. »

Spock et sa mère se levèrent, saluèrent Leonard d'une courte révérence et sortirent lorsque la porte s'ouvrit devant eux. Lorsqu'il se trouva à nouveau seul dans le cabinet, le médecin soupira et laissa son dos reposer dans le siège, s'étirant par la même occasion.

L'écran de son padd s'alluma, et il se redressa immédiatement, prêt à courir à l'étage de la pédiatrie. Au lieu de cela, une demande de communication vidéo entrante s'affichait. En voyant le nom de la personne, il se redressa, passa une main dans ses cheveux indisciplinés et y répondit en quelques courtes secondes.

« Capitaine Pike.

— Leonard. Nous devons parler. »

La porte menant à la chambre s'ouvrit devant Leonard, et son regard se plongea immédiatement dans celui, pas encore tout à fait réveillé, de son fils. Il lui sourit et s'avança vers le lit. Il s'assit dans le fauteuil et posa ses doigts sur l'intérieur de son bras, le laissant se réveiller dans le calme. Jim avait besoin de silence au petit matin, et il avait vite appris à respecter ce souhait de sa part.

Après quelques minutes, Jim tourna la tête vers lui, le gratifiant de son doux sourire encore enfantin. Leonard se pencha en avant et posa ses lèvres sur son front avant de se redresser, élicitant un vague grognement d'aise de la part de la forme alanguie de son fils.

« Bonjour, Papa.

— Coucou, Jimmy. Tu as vu, je t'avais promis que je serais là.

— Tu tiens toujours tes promesses, murmura-t-il de sa voix encore basse et enveloppée de sommeil.

— Je fais tout pour, en tous cas. »

Les coins des lèvres de Jim se relevèrent lentement dans un sourire groggy, et son père sourit. Un Jim tout juste réveillé était un Jim absolument adorable et attendrissant, comme il n'avait encore vu aucun enfant l'être.

« Papa, tu es tendu.

— C'est rien, mon chat.

— On s'est toujours promis de ne rien se cacher… »

Leonard soupira, s'affaissant légèrement dans son siège. Jim était beaucoup trop perspicace, beaucoup trop intelligent, beaucoup trop observateur. Il remarquait chaque petit signe physique de la moindre émotion, toujours.

« Je sais, je suis désolé.

— Est-ce que je guéris mal ?

— Non ! Non, tu guéris très bien, mieux que ce que je pensais. Je suis très fier de toi.

— Alors qu'est-ce que c'est ?

— Christopher Pike a appelé. »

Un profond et lourd silence vint s'écraser entre eux. Jim connaissait les termes du contrat qu'il avait passé avec Starfleet, il avait toujours fait attention à ce qu'il ne lui arrive jamais rien de grave pour ne jamais être séparé de son père et de sa sœur. Ses yeux s'emplirent de larmes, signe que toute sa fatigue ne s'était pas échappée, et Leonard s'avança pour caresser ses joues.

« Je vais devoir partir avec lui, c'est ça ? murmura-t-il d'une voix tremblante.

— Je ne sais pas, mon chat, je n'en sais rien… Il vient de rentrer de mission, il va venir cet après-midi après son rendez-vous avec les amiraux. Je ne sais pas ce qu'il va se passer…

— Je ne veux pas vous laisser, Papa, je vous aime, s'il m'emmène avec lui, je n'aurais plus de raison de vivre… »

Leonard sentit un morceau de lui-même se briser à ces mots. Jamais il ne tolérerait que drame arrive à Jim simplement parce qu'il était loin de lui à cause de Starfleet. Les larmes se mirent à couler sur les joues de son fils, et il se retint de justesse de laisser libre court aux siennes.

« Shh, ne dis pas ça, Jim, je t'en prie… On trouvera toujours un moyen de se voir, on se retrouvera toujours, tu te rappelles ?

— Je ne veux pas partir Papa…

— Tu n'es pas encore parti, Jim, ils ne peuvent pas t'emmener tant que tu es dans cet état, et s'ils veulent t'emmener après, je me battrai, je ne te laisserai jamais partir sans me battre…

— Je déteste Starfleet… Ils m'ont tout pris, je ne veux pas qu'ils te prennent toi…

— Je sais, Jim, je sais, ils ne t'enlèveront pas…

— Tu ne peux pas le promettre…

— Et je ne te le promettrai pas. »

Face au regard brisé de son fils, Leonard ne savait que faire. Le soigner, cela, il s'en sentait capable, c'était son métier. Le protéger d'une organisation bien plus puissante que lui et possédant plus de droits sur lui, ça lui semblait impossible.