Entre Lune et Étoile

C'est un univers alternatif : Et si Remus avait trouvé un sens à sa vie en élevant Harry. Et si sa présence 'responsable' avait pesé sur les agissements des autres adultes de l'histoire ?

Entre Lune et Etoile était ma première fanfiction. Elle a maintenant trois suites pour elle toute seule : In Stellis Memoriam, L'inné et l'acquis et Un supplément d'âme. La version que vous lisez aujourd'hui n'est pas la version originale mais une version revue en mars 2009 sous l'influence de l'expérience acquise et des ces trois développements. Elle n'aurait jamais vu le jour sans l'aide de Thalys et de Dina.

1. L'Ombre qui pleure.

Il pleuvait.

Il pleuvait sur Londres et sur Remus Lupin, qui remonta un peu plus le col de son imperméable moldu en sortant du métro. Depuis quatre automnes, il s'était noyé dans cette ville, ses flux et ses reflux, son humidité et son anonymat. Il n'aurait pu vivre nulle part ailleurs, lui semblait-il. Le calme de la campagne l'angoissait au-delà du supportable. Le monde magique lui semblait trop hostile maintenant – s'il en avait jamais été autrement. Une grande ville moldue était la seule solution.

Qu'aurait pu lui offrir le monde magique ? Les seuls sorciers et sorcières qui avaient compté un jour dans sa vie étaient tous morts ou… pire que morts – Azkaban était pire que la mort, Remus en était certain, et ce n'était pas une consolation. Quatre ans auparavant, aux côtés de James, de Sirius et de Peter, il s'était cru assez fort pour pouvoir faire face au dégoût des autres sorciers envers sa condition de loup-garou, pour faire face à Voldemort, pour avoir une place. Dans le sourire de Lily, il croyait exister, être comme les autres. Et le petit bébé que James et Lily avaient ajouté à leur petit groupe semblait assurer que l'avenir ne pourrait être que meilleur. Et puis leur ami, son ami, Sirius, avait tout… gâché. Y avait-il un mot qui traduirait les dégâts engendrés par le choix de Sirius ? Non seulement il avait trahi James, Lily et Harry, mais il avait détruit leurs vies, celle de Peter et de Remus. Parfois, les jours de fièvre, Remus arrivait à la conclusion que Sirius était pire que Voldemort.

« Qui aurait pu croire ça ? », se répéta-t-il, comme chaque soir en arrivant devant la porte de l'immeuble où il habitait.

Par habitude, il ouvrit sa boîte à lettres. Pas de courrier. Qui lui aurait écrit de toute façon ? Il monta lentement les cinq étages car il n'avait aucune hâte d'arriver dans un endroit où il serait irrémédiablement seul avec ses pensées. Pourtant son petit studio sous les toits n'était pas le pire endroit où il ait vécu. Il avait même de la fenêtre une vue assez imprenable sur d'autres toits. Avec un peu d'imagination, on pouvait totalement y oublier la ville et ses rumeurs. Sauf que ce que Remus aurait bien aimé oublier n'était ni le bruit, ni la pollution urbaine. Il aurait bien préféré perdre ses souvenirs et oublier qui il était. Il aurait aimé avoir le courage de lâcher prise, de cesser de se battre et de trouver le repos dans une bienheureuse folie. Mais aucune de ces fuites ne s'était offerte à lui.

Arrivé chez lui, Remus résista à la tentation de se coucher directement et de s'endormir. Il savait que s'il faisait cela, il serait debout à une heure du matin sans pouvoir retrouver le sommeil. Il se concentra sur des tâches ménagères : faire du thé, ranger quelques provisions dans le minuscule frigo. Depuis quatre ans, il a renoncé à la magie. Totalement. Ou presque. Avant chaque nuit de pleine lune, avant de se transformer et de devenir cette bête immonde et indomptable, il sortait sa baguette de sa cachette – une latte disjointe du plancher de sa salle de bain. Il jetait alors un charme de silence sur son studio pour protéger le sommeil de ses voisins. Il rendait ses rares meubles résistants aux assauts qu'il allait leur faire subir et bloquait solidement les portes des placards. Ce n'était pas qu'il tenait tant que cela à ses dernières possessions terrestres mais c'était plus rapide que de les remplacer ou de les réparer. Enfin et surtout, il apposait une série de sortilèges puissants sur la porte pour la rendre inouvrable de l'intérieur comme de l'extérieur. Si l'immeuble prenait feu cette nuit-là, il ne pourrait rien faire… mais les incendies étaient plus rares qu'on ne les espérait !

Le reste de son temps, sa baguette restait bien cachée sous sa latte. Il n'en avait pas besoin pour travailler comme bibliothécaire dans une institution pour enfants moldus inadaptés - un travail solitaire la plupart du temps et mal payé, mais qui lui convenait. Il avait toujours aimé les livres et les enfants. Et puis, pour qui et pour quoi lui aurait-il fallu de l'argent ? Ce qu'il gagnait suffisait à le garder en vie.

Les week-ends, il se levait aux aurores et parcourait la ville à pied méthodiquement jusqu'à la tombée du jour. Un rituel immuable, qui ne souffrait d'exception que les jours de pleine lune. Cette routine l'avait maintenu en vie, il le savait. Elle lui pesait parfois, mais la plupart du temps, elle lui offrait un rempart solide contre le désespoir.

« Et James ne l'aurait pas accepté », se surprit-il à murmurer au milieu de son salon. Il sourit en confirmant pour lui même : « Ça non. Jamais !»

Non. Son ami James Potter n'avait pas été quelqu'un porté au désespoir. Il n'avait pas renoncé à Lily qui refusait de le regarder. Il n'avait pas renoncé à Sirius alors que ce dernier était encore l'héritier désigné d'une famille de sangs-purs parmi les plus radicaux. Il n'avait pas plus renoncé à Remus malgré sa condition de loup-garou, ni même à Peter malgré sa médiocrité. Il avait été capable de leur faire croire à tous qu'ils étaient exceptionnels, qu'ils réussiraient tout ce qu'ils entreprendraient, qu'il y avait des solutions quand on était des Maraudeurs. Il n'avait même pas fui quand Voldemort avait fait de sa famille ses ennemis.

Et alors ?, demanda une vilaine petite voix dans un recoin de sa tête. Est-ce que ça a sauvé Lily ? Est-ce que ça a empêché Sirius – Doux Merlin, Sirius ! – de le trahir pour… Pour quoi ? Depuis quatre ans, chaque jour, chaque heure, chaque minute, le cerveau de Remus s'était posé cette question : qu'est-ce qui a pu pousser Sirius à les trahir ? Qu'est-ce qui avait pu le faire abandonner la voie certes étroite et douloureuse qu'il avait choisie, ses choix radicaux, ses amis, ce à quoi il avait jusqu'alors sacrifié son nom, sa fortune, sa famille et sa réputation ? Tout ça n'avait aucun sens. Ou alors cela disait seulement l'inanité du monde et le peu d'attentes qu'on pouvait en avoir.

A ce point de ces pensées circulaires, Remus avait dîné, lavé sa tasse et son assiette et rangé la cuisine. Comme chaque soir, il décida de marcher un peu avant de se coucher. Il remit son long pardessus gris et sortit. Dans la rue, la pluie s'était arrêtée de tomber. Les flaques brillaient dans la lumière des réverbères. Remus leva le nez pour observer le ciel qui restait nuageux. Puis il marcha sans but dans ces rues qu'il connaissait par cœur au point de remarquer chaque nouvelle marque sur le sol.

Les enfants étaient bizarrement nombreux ce soir dans la rue, nota Remus. Sortant un peu de son monde intérieur, il les observa allant de porte en porte, poussant soudain des cris de joie, se poursuivant joyeusement, jetant des confettis et des bonbons dans les airs. Ils étaient déguisés. Remus reconnut beaucoup des personnages qui représentent ce que les moldus imaginent être le monde des sorciers, des vampires et des revenants.

« Halloween », comprit-il soudain, « c'est Halloween ! »

Et cette pensée, impitoyablement, le ramena quatre ans en arrière… Halloween, était le jour choisi par Voldemort pour assassiner ses meilleurs amis… La trahison de Sirius avait été révélée quelques heures après. Sa vie de sorcier, ses derniers espoirs avaient été anéantis.

Inconsciemment, Remus s'arrêta au coin d'une rue, incapable d'aller de l'avant ni de faire demi-tour. Un groupe d'enfants s'approcha de lui, hurlants et rieurs, inconscients de son profond désarroi. La gigantesque baguette rose fluo agitée sous son nez par une minuscule petite fée blonde le fit pourtant sourire – franchement, comment croire que la magie puisse venir de quelque chose d'aussi ridicule !?

« Treat or trick » lui cria-t-elle, se forçant visiblement pour avoir l'air menaçante. N'ayant aucun bonbon sur lui, il se mit à chercher des pièces de monnaie dans ses poches.

« Anna ! » La sœur aînée sans doute, déguisée en vampire bien trop sanguinolant pour être réaliste – comment se serait-il approché de ses victimes ? - , revient alors sur ses pas. « Anna, ne reste pas en arrière toute seule ! Maman a dit que tu dois rester avec moi ! »

« Le Monsieur Ombre va me donner quelque chose », se justifia la petite Anna. Maintenant qu'il les voyait l'une à côté de l'autre, il lui semblait les connaître.

« Le monsieur Qui ? », questionna Remus pour les retenir un instant.

La grande sœur tira Anna en arrière :

« Elle est petite, Monsieur, elle ne sait pas… », commença-t-elle, visiblement gênée de la sortie de sa cadette.

« Si, je sais », protesta Anna, « Tout le monde l'appelle l'Ombre ! Moi, j'ai dit 'Monsieur' Ombre ! »

Remus rit franchement à la révélation :

« Vous m'appelez comme ça ? Vous me connaissez ? »

La plus grande opina doucement.

« Vous venez acheter du pain dans la boutique de mon père », commença l'aînée, et instantanément Remus les revit derrière le comptoir.

« Tu as l'air seul et triste », ajouta la petite Anna. « Et tu as toujours dans ce vieux manteau gris ! »

Remus sourit plus doucement. Gris, seul et triste, comme ils avaient raison ! Il sortit un billet de cinq livres de son porte-monnaie et leur tendit :

« Tenez, achetez-vous beaucoup de bonbons avec ça. J'aime bien mon surnom », ajouta-t-il avec sincérité. Après un instant d'hésitation, la sœur d'Anna finit par prendre le billet en remerciant et fit mine de tirer Anna vers le groupe des enfants, qui s'était éloigné. Mais Anna résista :

« Tu as des enfants ?», demanda-t-elle.

« Non », répondit Remus avant que la sœur n'intervienne. Est-il utile de dire que j'en ai pas le droit ? commenta-t-il, sombrement, pour lui même.

« Des neveux ? »

« Anna ! », protesta encore l'aînée.

Le premier mouvement de Remus aurait été de dire non, mais une idée étrange lui passa par la tête.

« Il y a un petit garçon de cinq ans qui est presque comme mon neveu », commença-t-il, presque à son insu.

« Il s'appelle comment ? », interrogea encore la petite fée rose, la mine très intéressée. Peut-être s'attendait-elle à le connaître.

« Harry… Harry Potter », souffla Remus. Et le nom sonna étrangement à ses oreilles, à la fois familier et inconnu, comme une musique oubliée.

« Tu le vois souvent ? »

« Non. »

« Pourquoi ? »

« Anna, maintenant ça suffit ! », gronda alors la grande sœur, l'air visiblement excédée maintenant. « On ne pose pas des questions comme ça aux gens ! Et on doit y aller ! Les autres sont devant !»

« Ce n'est pas grave », intervint Remus un peu mécaniquement. Oui, hein, pourquoi ? demanda la petite voix insupportable de son esprit, que seules de longues randonnées dans la ville faisaient taire. Pourquoi penses-tu si souvent à lui sans même lui rendre une visite ? Tu n'es même pas sûr que tu le reconnaîtrais dans la rue si tu le croisais !

« Merci encore, Monsieur, pour les sous », ajouta la sœur, en s'éloignant maintenant en tirant fermement sa cadette avec elle. « Et bonne fête de Halloween ! »

« Au revoir ! Dis bonjour à Harry pour moi ! Il a de la chance d'avoir un si gentil tonton ! », cria l'enfant en se retournant dans un envol de tulle rose.

« Je n'y manquerais pas… », finit par répondre Remus, trop tard pour qu'elle ne l'entende.

Version du 23 mars 2009