Avant de partir

Tous les personnages, lieux, situations, histoires, etc. évoqués sont la création de J.R.R Tolkien

Avant de quitter la Terre du Milieu, Legolas se remémore sa (longue) vie. Son parcours peut sembler étonnant, mais s'appuie sur une "réalité" dans l'?uvre de Tolkien. Disons qu'il est très largement inventé, naturellement, mais que le point de départ n'est pas si délirant que ça.et puis, j'ai tenté de garder une certaine cohérence.inventé, mais pas surréaliste. A voir. Ceci dit, j'ai peur que la chronologie soit quelque peu bousculée.la majorité de l'histoire se déroulant en souvenirs, Legolas n'a pas à s'embarrasser d'ordre chronologique, ça risque d'être baroque. Je tenterai de faire quelque chose de compréhensible quand même. A commencer par l'commenc'ment.

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L'Ithilien guérissait. Jour après jour, elle recouvrait son ancienne beauté ; jour après jour, les terres dévastées par une guerre incessante voyaient leurs étendues embellies à nouveau, semées d'un tapis de verdure ; les arbres regagnaient leur territoire, plus puissants et somptueux qu'auparavant encore ; les animaux investissaient les lieux ; la nature reprenait ses droits, là où ils avaient si longtemps été bafoués.

Les elfes n'y étaient pas étrangers, naturellement. Peu après le couronnement du Roi Elessar, une portion du peuple de Mirkwood avait émigré sur les terres blessées de l'Ithilien, et avaient entrepris, avec tous les pouvoirs que le temps, la sagesse et à l'amour leur avaient impartis, de rendre à cette contrée désertée par la vie son ancienne beauté.

Et les résultats avaient été au delà de leurs plus vives espérances, songeait l'actuel Seigneur de l'Ithilien, au c?ur de son domaine sylvestre, étendu dans un bois verdoyant, là où, quelques années auparavant, un terrain stérile et dévasté s'était étalé, piétiné par la guerre. Le jour était clair et chaud ; la dentelle bleue et lumineuse du ciel apparaissait au-dessus de lui, à travers les cimes morcelées des arbres, sans ombre, alors qu'auparavant le pays était tapi sous l'épaisse ombre des orages de Mordor, et ses ondées dévastatrices ; l'air environnant était tiède, moelleux, en un mot délectable, libéré à présent de la menace des Orques ; les habitants de l'Ithilien appréciaient la paix et la tranquillité à nouveau, errant à plaisir dans ses paysages idylliques.

Legolas gisait à présent les yeux clos sur le sol du sous-bois ; percevant la caresse du soleil sur sa joue, la douceur de l'air, le bruissement des feuilles, le bruit omniprésent de l'eau courante, la senteur légère des fleurs des bois ; sous son dos, le moelleux de la bruyère réchauffée par le soleil. Tout ce qu'un elfe, amoureux des arbres et de la nature comme il l'avait été, pouvait rêver de plus délicieux.

Et pourtant, Legolas ne parvenait pas à trouver le repos. Toute la tendresse de la nature, penchée sur l'elfe étendu sur son sein comme une mère aimante voûtée sur le berceau d'un enfant aimé, lui semblait vaine ; la beauté des bois, ses couleurs vives et ses ombres rassurantes, ses contrastes, son calme scintillant de vie, lui semblaient ternes. Il avait pensé ne jamais s'en lasser, alors que les années s'écoulaient, que les temps changeaient, et pourtant le laissaient identique.

Jusqu'à cet instant crucial, où toutes ses certitudes avaient basculé. Où il s'était tenu, un bref moment, figé, oubliant les cris de la guerre, les circonstances tragiques, le malheur et le danger ; où le doux murmure des bois avait été balayé par le rugissement impérieux des vagues, s'élevant, monstres écumant, pour retomber avec fureur, violence, et puis se retirer, effaçant tout derrière elles.

Dès lors, tout l'attrait de ce qui avait fait jusque là son délice avait disparu, ne laissant que de vagues sentiments là où tout son c?ur le portait, l'enflammait, l'emplissant de joie ; ne laissant plus que regrets et déceptions là où il avait trouvé du plaisir. Il avait depuis retrouvé les hautes voûtes boisées de Mirkwood, ses arbres majestueux, ses sources, ses parfums, tous libérés de l'ombre oppressante de Dol Guldur, et de Mordor ; et partout l'indifférence avait terni son regard. Il avait retrouvé son père, assis sur son trône au c?ur de ses halles sylvestres, à l'image, quoique mille fois moins majestueuses, des cités antiques et à présent noyées de Doriath, et de Nargothrond des temps jadis. Il l'avait embrassé, et son c?ur s'était réjoui à nouveau ; mais avant longtemps il avait perdu sa joie, et erré sans répit, tant sous les toits de pierre que dans les futaies, la Tristesse marchant sur ses pas. Alors son père l'avait regardé, soupiré, devinant son c?ur et comprenant qu'à présent un désir plus fort même que l'amour filial le séparait, et détourné le regard.

Legolas avait ensuite entrepris de remplir sa promesse, et rassemblant ceux de son peuple qui étaient volontaires, les avait emmenés avec lui en Ithilien ; et en cela il avait été rejoint par Gimli, dont l'amitié ne s'était plus jamais démentie, qui amenait lui aussi une partie de son peuple ; tous deux avaient prêté allégeance au nouveau Roi, perpétué l'amitié qui liait à jamais les membres de la Communauté.

Ses jours dès lors avaient été remplis, et longtemps le labeur qu'il s'était choisi, dur mais gratifiant, avait su le détourner de l'appel de la Mer.

Mais à présent, le dérangeant sentiment s'insinuait dans chacun de ses moments d'oisiveté, ne lui autorisant plus aucun répit. Un désir, à la fois enivrant, doux, et violent, irrépressible, tyrannique ; pour la Mer, pour ses étendues liquides, ses plaines bleues et vertes, ses reflets gris ; pour le lointain écho de la Musique enfoui dans ses flots ; pour les terres au-delà, là où la lumière était différente, là où l'on se souvenait de temps plus anciens avant le Soleil ou la Lune.

Legolas connaissait le phénomène, naturellement, connaissait le danger qu'encourraient ceux de son peuple ; jamais il n'en avait soupçonné la vraie nature, terrible, surprenante. Il était troublé, plus qu'il ne l'avait jamais été dans sa longue vie ; car il avait vécu longtemps, des années, des décennies, des siècles ; des Âges. Il avait vu la Terre du Milieu changer, vite et lentement, sans que son amour soit jamais diminué.

Peut-être était il vieux, finalement. Il pensait ne jamais pouvoir se lasser de ces terres, et pourtant, aussi douloureux que fût l'appel de la Mer.il ne pouvait s'en défaire, sa propre volonté eut elle été suffisante. Il partirait, un jour ; à chaque seconde, sa certitude s'affirmait.

Il avait vécu, des temps tragiques comme des temps heureux.et bientôt, il quitterait à jamais la Terre du Milieu, éternel décor de sa vie. Mais il avait de la matière à souvenirs ; beaucoup de souvenirs, et les souvenirs sont pour les elfes comme les plus fidèles des miroirs, où la mémoire d'une réalité disparue demeure, claire et sans tache.