Disclaimer : Les personnages, situations, etc. sont ceux de J.R.R Tolkien, les mots sont les miens.

Sujet : Celebrían a été sauvée des Orques par ses fils, mais elle ne trouve plus aucune joie en Terre du Milieu...Elle part donc pour Valinor. Là, elle fera une brève rencontre qui devrait l'aider à revenir parmi les siens.

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"In 2509 Celebrían wife of Elrond was journeying to Lórien when she was waylaid in the Redhorn Pass, and her escort being scattered by the sudden assault of the Orcs, she was seized and carried off. She was pursued and rescued by Elladan and Elrohir, but not before she had suffered torment and had received a poisoned wound. She was brought back to Imladris, and though healed in body by Elrond, lost all delight in Middle-earth, and the next year went to the Havens and passed over Sea."

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Ils ne comprenaient pas. Ils compatissaient, de cet amour tiède qui ne la touchait plus, ils tentaient de la ramener à eux, mais ils ne la comprenaient pas. Ils n'avaient pas vécu ce qu'elle avait vécu. Et pour cela, elle haïssait leur terne sollicitude, leurs suppliques qui sonnaient comme de pitoyables gémissements à ses oreilles, leurs mains moites sur sa peau sale.

Sa peau sale. Ils ne voyaient pas la saleté, l'épaisse couche de crasse, de poussière, de vice, de sang et de haine qui tapissait sa peau. De ses ongles, elle la grattait de toutes ses forces, jusqu'à ce que ses bras, ses jambes, sa gorge et sa poitrine soient sanglants. Eux, ils lui prenaient les mains doucement, comme à une enfant, ils les lui reposaient sur ses genoux, comme une enfant. Un jour, on lui avait coupé les ongles ras.

Parfois, elle avait envie de les gifler. Ce qui devait transparaître sur son visage, parce qu'ils palissaient, et reculaient légèrement, comme avec un dégoût mal refoulé. Envie de les gifler, de les griffer, de les mordre, de les tordre, jusqu'à ce qu'ils comprennent. De leur briser tous les os, de leur arracher leur chair tendre et tiède et douce et sucrée. De les rendre aussi laids qu'elle (ils la berçaient de paroles, ils coiffaient sa longue chevelure d'argent, ils la parfumaient, ils l'habillaient de soie et de velours, mais elle n'était pas dupe. Parfois, ils lui tendaient un miroir. Son visage n'était guère changé, sans doute, juste plus pâle, plus maigre, mais elle savait. Elle devinait, sous le masque de beauté sereine qu'on lui avait collé au visage, les traits hideux de ceux qui l'avaient torturés, elle sentait que sous la croûte de peau de porcelaine de ses joues, la chair blafarde et pourrissante se tapissait, avec ses os tordus et protubérants. Lorsqu'elle étreignait les pans de sa robe de ses longues mains roses, elles voyait des serres se convulser, de grands doigts d'os moisissant, aux griffes noires de sang séché.)

Ils avaient du faire quelque chose à ses yeux aussi. On lui répétait qu'ils allaient bien, qu'il fallait arrêter de les frotter, qu'elle allait se les irriter, mais elle était sûre qu'on les lui avait abîmés. On avait du les lui arracher, certainement, et puis les remplacer par des billes de verre, pour laisser croire qu'elle voyait encore. Mais ses yeux, ses faux yeux, étaient durs et froids.

Et ils ne voyaient pas comme les leurs. On lui montrait les bois d'Imladris et de Lórien, on s'émerveillait pour elle, on voulait lui faire voir chaque détail de la beauté sylvestre. Elle devinait, au détour de chaque fût d'argent, la bête morte et pourrissante. On la menait au bord de cascades d'argent et de cristal, du Bruinen et de la Nimrodel ; elle voyait la terre vomir, baver, saigner. La nuit, on lui faisait regarder les étoiles, comme Imin, Tata et Enel sur les bords de l'antique Cuiviénen, les étoiles, signe d'espoir pour tous les elfes, disait-on. Elle regardait les cieux, et mille yeux jaunâtres l'épiaient. Mille yeux d'orques.

On avait du changer ses oreilles aussi. Un jour, Lindir le bien nommé, qui avait été son ménestrel favori, avant, était venu chanter auprès d'elle, s'aidant de sa harpe. Quelques ballades, simples et joyeuses, avait-il dit. Elle leur avait trouvé les accents tragiques de la Noldolantë. L'insurpassable beauté du plus grand chant elfique en moins. Les cordes pincées avaient soudain sonné comme le bruit de lames crissant sur le métal, le roc ou l'os, la voix de Lindir comme les cris rauques des Orques. Ou comme ses propres hurlements.

Elle ne se souvenait guère de sa réaction. Si ce n'est de la plus belle harpe de Lindir, une harpe d'argent que lui avait offerte Elrond - il l'avait faite lui-même, comme Maglor le lui avait enseigné - , gisant tordue au sol. Les yeux du jeune ménestrel, agrandis par le choc, flottant sans visage. Un cri, haut-perché, déchirant l'air. Peut-être venant de sa propre gorge. Lindir n'était plus revenu.

Sa famille. Elle devait les aimer, n'est-ce-pas. Ses fils l'avaient sauvée. Ses fils, ses deux aînés, si semblables. Elle savait, la raison le lui ordonnait, qu'elle devait les aimer. Ils étaient nés d'elle. Mais elle ne ressentait plus rien à leur égard. Elle fixait leurs visages, sans ciller, elle tentait d'allumer une petite flamme d'émotion, une étincelle, ne serait ce que pour les apparences, elle voulait mettre un masque d'amour maternel. Elle n'y parvenait jamais. Sa chair restait de marbre, son cœur, de glace.

Sa fille. Là, la froide indifférence se muait en haine. Sa fille, si belle, reflet de Tinúviel, sous les ondulantes draperies de sa chevelure noire, et son visage sculpté comme dans l'ivoire, si délicat. Sa voix mélodieuse. Elle avait envie de l'étrangler, de la griffer jusqu'à la défigurer, pour la punir d'être si parfaite, alors qu'elle même était irrémédiablement défigurée.

Et puis son mari, tendre et attentionné. Elle haïssait le contact de ses mains sur les siennes, sa compassion, ses yeux gris qui cherchaient les siens. Elle détestait le voir si faible soudain, fragile et sentimental. Elle ne le supportait plus, à rechercher en elle des sentiments, des émotions, des sensations, alors qu'elle ne ressentait plus rien, si ce n'est mépris, haine, dégoût, en longues vagues de violence irraisonnée.

***

Un jour, il vint lui parler. Évoquant les jardins de Lórien, Irmo et Estë, et la simple douceur de Valinor ; là, elle serait en sécurité ; là, on saurait la soigner. Ses enfants, ses parents, et lui-même viendraient la rejoindre, une fois le temps venu ; pour le moment, ils devaient rester, ils n'étaient pas encore lassés de la Terre du Milieu, et il leur restait tant de combats à mener, pour que ce qui lui était arrivé à elle n'arrive pas à d'autres.

Elle avait acquiescé. Ici ou là-bas, peu lui importait. Rien ne lui importait plus. Ils avaient encore des combats à mener ? elle se moquait des autres, de ce qui pouvait bien arriver à ces "autres" qu'elle ne connaissait pas, qu'ils soient tous torturés comme elle l'avait été, si tel était leur destin, ça lui était égal...mais qu'ils restent, sa famille, qu'ils restent donc. Qu'ils s'amusent bien. Elle ne se souciait plus d'eux. Au contraire. Namárië.

***

On l'amena aux Havres Gris un matin de mauvais temps. Pas de tempête, rien qui puisse l'empêcher d'appareiller, une simple bruine, tenace et pénétrante. La pluie aurait ajouté au sinistre de son départ, si elle avait été encore en mesure de percevoir grand chose, mais de toute façon, tout avait cessé d'avoir couleurs et lumières depuis longtemps. Tout était gris.

Elle se laissa étreindre par ses parents, ses enfants, sans réaction, molle dans leurs bras qui se serraient convulsivement autour de ses épaules. Elle regardait simplement au-delà d'eux, les yeux fixes et indifférents.

Le dernier à l'embrasser fut son époux. Caressant sa joue d'une main hésitante - elle l'aurait enlevée de son visage, si seulement elle n'avait pas été aussi fatiguée -, il s'était adressé à elle, humble et triste.

_Pardonne-moi. De n'avoir pas su te soigner...Pardonne-moi d'avoir failli, de t'avoir trahi...

Pour la première fois depuis sa capture, elle avait éclaté de rire. Son rire avait du changer aussi, à en juger par leurs expressions effrayées. Un rire mécanique, métallique, violent comme une lame s'abattant brusquement sur une chair et l'inondant de sang, discordant, deux masses d'acier s'entrechoquant, le croassement féroce et désabusé d'une bête sauvage.

_Non. C'est moi qui t'ai trahi.

L'étonnement s'était peint sur le visage de son mari, mais il avait secoué la tête, dans un geste de déni.

_Si, je t'ai trahi. Tais-toi. Ne dis rien. Je t'ai trahi. Mais tu ne peux pas comprendre.

Il avait encore secoué la tête, et elle avait vu que ses yeux commençaient à briller, scintillant de larmes qui menaçaient de se répandre sur ses joues pâles.

_Tu ne comprends pas. Je t'ai trahi trahi trahi trahi.

Elle avait enfoncé chaque mot comme un coup de poignard, mauvaise. Pour le convaincre de sa culpabilité, pour se convaincre, elle, de sa propre culpabilité. Il avait tourné la tête, et cette fois-ci, elle avait vu sa joue étinceler. Et puis, sans leur jeter un autre regard, elle s'était détournée, était montée à bord du navire, et s'était enfermée dans sa cabine. Sans un regret, sans une larme, elle les avait quittés.