(Encore un chapitre à venir...)

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Ce ne fut pas moins que le Roi des Noldor en Aman qui vint l'accueillir lorsqu'elle accosta à Valinor, son grand-père Finarfin, noble Finwë aux cheveux d'or, sa grand-mère Eärwen qui avait les mêmes cheveux argent qu'elle même. Elle laissa ces nobles inconnus l'embrasser, et, encore une fois, elle regarda par-dessus leurs épaules. Elle savait qu'elle aurait du se montrer polie, aimable, face à ses grands-parents déjà aimants, mais elle ne répondit que par monosyllabes à leurs myriades de questions attentionnés.

On vint leur parler peu après, leur expliquer ; et elle vit - elle en aurait ressenti du regret, si elle avait su ressentir quoique ce soit - à nouveau se peindre sur leurs regards pitié et désir de protection. Ils l'accueillirent donc, dans leur palais, au cœur de Tirion sur Tuna. Beauté, paix...On lui fit rencontrer encore plus de parents, plus ou moins éloignés ; son arrière-grand-mère Indis, et son arrière-grand-père Olwë ; ses grand- tantes Findis et Faniel ; et nombre de cousins éloignés et ravis de rencontrer la noble Celebrían, de lui parler, de lui poser mille questions...

Apparemment, ils se découragèrent vite, et rapidement, aucun ne vint plus discuter avec la statue de marbre, glace, et acier qu'était la fille de Galadriel et Celeborn. Ses grands-parents se sentaient responsables d'elles, elle le sentait, et ils redoublèrent d'affections, mais dans son dos, on murmurait que les tortures qu'elle avait subies avaient en effet jeté une ombre sur son cœur, une ombre trop épaisse pour que même la douceur du soleil de Valinor la dissipe...

Ils n'avaient pas entièrement raison. Elle faillit se laisser gagner par le bonheur qui baignait Valinor. Peu à peu, elle se remit à parler ; d'abord peu, puis de plus en plus. Elle se surprit à sourire. Tout était si différent, ici. Rien ne demeurait pour lui rappeler ce qu'elle avait subi...Elle se mit à guérir, lentement, sans s'en apercevoir tout d'abord.

Et puis, une nuit, elle s'éveilla avec un cri. Se souvenant brusquement de sa trahison. Quoi, elle goûterait à nouveau le bonheur, ici, alors qu'elle avait trahi ? A nouveau, elle se vit telle qu'elle était. Un monstre. Jamais, même alors qu'elle reprenait un tant soit peu goût à la vie, n'avait elle osé parler de son crime. Elle se sentait trop honteuse. Personne, personne, elle le savait, n'avait jamais pu atteindre un tel degré...de perversion ? jamais un tel crime...Elle ne pouvait s'autoriser le bonheur. Pas tant que cette ombre demeurait sur son esprit. Jamais.

Dès lors, son état empira à nouveau. Elle devint quasiment muette, un fantôme hantant le palais de Finarfin ; elle ne se permit plus aucun repos ; comme pour expier son crime, elle laissa des lames caresser ses bras, ses jambes ; comme un enfant qui aurait copié des lignes, elle traçait des lignes sanglantes sur les cahiers ouverts de sa peau. Elle passait parfois des jours entiers recluse, à ressasser dans l'obscurité ses sombres pensées, sans qu'on ose la déranger.

Parfois, au contraire, elle prenait une monture dans les écuries du palais, et chevauchait sans fin jusqu'aux confins de Valinor, cherchant à s'étourdir par la vitesse et l'effort physique, jusqu'à ce que le monde fuse en sifflant autour d'elle, que toutes les couleurs se mêlent, et qu'elle se laisse tomber au sol, à bout de souffle, à demi-évanouie, et que la douleur cesse pour un temps.

Elle allait ainsi jusqu'aux plages désertes ; au Sud, jusqu'à l'Avathar, aux pieds des Pelori, chaos sombre de rochers où Ungoliant avait tissé ses toiles obscures aux temps anciens.

Ou bien au contraire elle se dirigeait vers le Nord ; souvent, elle allait à Alqualondë, mais son imagination malade lui faisait trop fréquemment voir l'onde pure qui baignait les navires se teinter de rouge, le pourpre écœurant du sang des marins Teleri et des Noldor en fuite. Elle fermait les yeux, mais les cris et les malédictions l'atteignaient toujours, la clameur d'une bataille entre frères, qui n'aurait jamais du avoir lieu, et qui, pourtant, s'était déroulée, des siècles plus tôt. Alors, elle poursuivait ses errances, toujours plus au Nord, jusqu'en Araman, là où, des Âges auparavant, sa propre mère s'était vue abandonnée à un effroi gelé.

Parfois aussi, sans jamais se soucier de l'inquiétude qu'elle suscitait auprès de ses grands-parents, qui la faisaient parfois rechercher pendant des jours et des jours, lorsqu'elle quittait sans prévenir Tirion, elle se dirigeait vers l'Ouest ; une fois, elle s'approcha ainsi du sombre palais de Nienna, et, sachant qu'elle s'approchait dangereusement des limites du monde, elle fit demi-tour.

Une fois, enfin, se sentant d'humeur sinistre, elle prit l'ancienne route de Formenos. Une route qui n'avait pas été empruntée depuis longtemps, de toute évidence ; un fouillis d'herbes folles la recouvrait presque entièrement, ne laissant apparaître ça et là que quelques anciennes pierres, polies par la lente érosion. De même, l'ancienne citadelle du plus fier des Noldor n'était plus que ruines, désertée et maudite depuis longtemps. Elle se plut à presque à errer parmi les vieilles pierres, taillées avec tout l'art des Gnomes à l'apogée de leur talent, et pourtant dévorées par le temps. Marchant en silence, elle s'imaginait ceux qui y avaient vécu, jeunes encore, innocents et joyeux, comme elle l'avait longtemps été elle-même. Et puis les mêmes, guerriers corrompus par le crime, le sang, le chagrin et un serment qui les avait broyés. Corrompus...rouillés, détruits, en poussière. Empoisonnés, mauvais, criminels.

Et puis, au détour d'un couloir à demi effondré, béant sans toit, elle aperçut une autre femme, au visage aussi émacié que le sien, quoique pour d'autres raisons, sous une lourde chevelure de cuivre, aux yeux gris et vides, errant comme elle, quoique avec d'autres souvenirs, caressant les murs crevés par le temps qu'elle avait connu s'élevant fiers dans la lumière des Arbres. Et puis murmurant, dans une douce et incessante psalmodie, huit noms que nul autre ne prononçait, huit noms qui pour tout autre n'évoquaient plus que haine et malédiction.

Les deux femmes se croisèrent du regard ; se sourirent, d'un sourire brisé, sans joie ; ébréchant la porcelaine de leurs visages ; se prouvant l'une l'autre, que chacun n'était pas la seule à ne pas ressentir de joie au pays béni. Celebrían éclata de rire, à nouveau de ce rire métallique, lourd de violence. La femme lui répondit, du même rire, en écho, un rire où couvait le feu et des cris, des sanglots et des hurlements, et puis des flammes, des flammes surtout, à tout dévorer, consumer, jusqu'à ne plus rien laisser que des cendres des cendres jusqu'à tout étouffer, noir et gris à en obscurcir le ciel.

Elles rirent longtemps ensemble, d'une plaisanterie sinistre qu'elles seules pouvaient comprendre, si tant est qu'elles la comprennent.

Et puis brusquement, elles se détournèrent, en même temps, se séparèrent, fuirent à toute vitesse, dans des directions opposées, le plus loin possible de ce lieu maudit et oublié.

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