In my dream, I was drowning my sorrows
But my sorrows, they learned to swim
Surrounding me, going down on me
Spilling over the brim
In waves of regret, waves of joy
I reached out for the one I tried to destroy
You, you said you'd wait, until the end of the world

(Until the End Of the World, U2)

Chapitre 1: Où Sirius tourne en rond

Exceptionnellement, le quartier général de l'Ordre du Phénix, basé au 12, Grimmauld Place, ne comptait que trois habitants. Les Weasley avaient décidé de passer quelques jours au Terrier, et pour une fois Hermione était partie en vacances avec ses parents. Quant aux autres membres, ils avaient fort à faire entre leur travail officiel et leurs missions. Ce soir-là, après la réunion et le dîner, Sirius et Harry avaient donc été laissés seuls avec Buckbeak dans le sombre manoir. Ils avaient rangé un peu, s'étaient occupés de l'hippogriffe, puis étaient allés se coucher. Sirius aurait pourtant voulu profiter de l'occasion pour discuter avec son filleul, mais il ne savait pas vraiment par où, ni comment, commencer. Du coup, il préférait se taire.

C'est à cela que l'ancien Maraudeur pensait, dans son lit, incapable de trouver le sommeil. A tous les reproches qu'il se faisait déjà venait de s'en ajouter un autre. C'était lui l'adulte, c'était lui qui aurait dû trouver les mots pour parler à son filleul. Mais il n'y arrivait pas… Ses sentiments envers Harry étaient si… forts, mais également si embrouillés, qu'il avait l'impression qu'il aurait d'abord dû y mettre de l'ordre avant de pouvoir exprimer ce qu'il ressentait pour le fils de son meilleur ami. Seulement, le temps qu'il lui aurait fallu pour le faire, il ne l'avait pas. Il était coincé ici, Harry devrait bientôt retourner à Poudlard, et les rares fois où ils se retrouvaient au même endroit au même moment, ils ne parvenaient jamais à être seuls. C'était donc maintenant où jamais.

Fatigué de se retourner sous ses couvertures, Sirius se leva et sortit de sa chambre. Dans le couloir, il s'arrêta. Merlin savait à quel point il détestait cette maison… Ce n'était pas celle-ci qui allait l'aider à remettre de l'ordre dans ses idées. Il soupira et se dirigea vers la chambre de Buckbeak. L'hippogriffe leva la tête en le voyant entrer, se laissa caresser un moment, puis se rendormit. Sirius s'assit alors contre le mur et replongea dans ses pensées en désordre.

Harry. C'était son filleul, le fils de son meilleur ami, ami dont il se sentait responsable de la mort, mais c'était aussi sa raison de vivre. Sans lui, jamais il n'aurait réussi à s'échapper d'Azkaban. Il y avait Wormtail, bien sûr, mais même son désir de vengeance, les Détraqueurs étaient parvenu à le lui prendre en partie. Non, c'était pour Harry qu'il s'était enfui.

Pour Harry ? Ou pour James ? Ou pour les deux ? Après tout, il n'avait connu son filleul que durant une année. Et les bébés, à l'époque, ne l'intéressaient que moyennement, il fallait le dire. Bien sûr, il avait aimé Harry. Tout le monde aimait Harry. Il était si mignon, si sage, ses yeux et son sourire étaient tellement irrésistibles… Mais bon ! Aurait-il su s'en occuper, si on lui en avait donné l'occasion et qu'on ne l'avait pas envoyé en prison ? Sirius en doutait parfois.

Douze ans plus tard, quand il l'avait revu… il avait aussi revu James. C'était peut-être ça qui l'avait aidé à poursuivre son but, d'ailleurs. Dans la Cabane hurlante, quand Harry lui avait fait face, prêt à venger ses parents, il avait encore revu James, James tel qu'il l'avait toujours vu dans ses pires cauchemars. C'est quand Harry avait commencé à le croire, mais surtout quand il l'avait empêché de tuer Peter, qu'il avait enfin compris. Et quand l'adolescent avait accepté de venir vivre avec lui, et qu'il l'avait sauvé… Merlin, ce gosse était merveilleux ! Sirius pensait souvent qu'il ne méritait pas tout ce que Harry avait fait pour lui.

En fait, c'était durant les quelques instants où il avait cru qu'il allait recevoir le baiser du Détraqueur qu'il s'était réellement attaché à son filleul. C'était là qu'il s'était enfin souvenu de lui bébé, qu'il s'était rappelé les fois où il l'avait observé à Privet Drive et à Poudlard, et qu'il s'était rendu compte de ce que sa confiance signifiait.

Il ferait tout pour ce gosse. Pas seulement parce qu'il le devait à James, mais parce que depuis ces deux ans qu'il l'avait retrouvé, Harry était devenu plus qu'un simple filleul pour Sirius. Harry l'avait cru, Harry l'avait sauvé, Harry lui faisait confiance. Harry, c'était la seule chose qui le rattachait au futur. Parce qu'après avoir été abandonné de tous et avoir passé douze ans à Azkaban, il était difficile d'en avoir encore un.

Mais en même temps, c'était cela qui effrayait Sirius. Il avait peur d'espérer, peur de construire quelque chose. S'il avait été le seul concerné, cela n'aurait pas été grave, mais pour Harry… Harry avait besoin de stabilité, il avait besoin d'une famille. Et ça, Sirius savait qu'il ne pouvait pas le lui offrir.

Il soupira une nouvelle fois et plongea la tête entre ses mains. Il n'en sortirait jamais…

D'ailleurs, il ne s'était jamais destiné à fonder une famille. C'était une notion qu'il ne connaissait pas vraiment, déjà. Ce n'était pas chez les Black qu'on entretenait les valeurs familiales. Chez les Black, on entretenait la dynastie. Et s'il s'était senti accepté par la famille de James, il ne s'était pas pour autant considéré comme en faisant partie. La seule chose qu'il connaissait vraiment, en fait, c'était l'amitié.

Sirius grogna tout haut. C'était lui qui parlait d'amitié ! Il s'était trompé sur le compte d'un de ses meilleurs amis, avait trahi le second, et avait transformé douze ans de la vie du troisième en enfer. Il se passa frénétiquement les mains dans les cheveux, et se leva brusquement. Il fallait qu'il marche, sinon il était sûr de replonger dans ses pensées d'Azkaban.

Et voici qu'il se retrouvait à nouveau dans le couloir. Il resta un moment sans bouger, indécis quant à la direction qu'il voulait prendre. Finalement, il se décida: il pouvait tout aussi bien aller faire un tour à la cuisine, et voir si Kreacher avait pensé à recharger le stock de Bièraubeurres.

Non, lui, ce qu'il voulait, c'était se battre contre tout ce que sa famille représentait. D'aussi loin qu'il s'en souvenait, il avait toujours voulu devenir Auror. Encore un rêve qu'il ne pourrait jamais réaliser… Même s'il était un jour innocenté, il serait beaucoup trop vieux pour se remettre dans le métier.

Sirius était arrivé au rez-de-chaussée. Il entra dans la cuisine, et trouva la réserve de bouteilles. Il hésita un instant à changer d'avis et à opter pour une boisson plus efficace comme du whisky, mais il se contrôla et décapsula une bouteille de Bièraubeurre avant de s'asseoir à la table.

Comment pourrait-il bien élever Harry ? Tout lui disait qu'il en était incapable: son état physique et mental, son peu d'expérience en matière d'éducation… Mais il en avait tellement envie, d'un autre côté ! Il l'aimait tellement…

Sirius reposa violemment sa bouteille vide sur la table, et se cacha la tête entre les bras.

Tellement, oui… A un point tel qu'il se demandait si c'était normal… Jamais, au grand jamais, dans sa vie d'avant Azkaban, il ne s'était retourné sur un garçon. Il était bien trop occupé à regarder les filles. Et dans sa vie d'après Azkaban, il ne s'était jamais retourné sur personne. Il avait bien d'autres préoccupations. Du coup, son obsession pour Harry lui semblait peu naturelle, étrange, sans parler de… malsaine. Il pensait à lui sans arrêt quand il n'était pas là, mais ne savait pas quoi faire quand il était là. Il ne savait pas comment se comporter avec lui… En parrain ? Ça voulait dire quoi ? En ami, en frère, en… père ? Non, ça, c'était la place de James ! Et même si James ne pourrait jamais la prendre, Sirius ne voulait pas le remplacer. Et il ne considérait Harry ni comme un ami, ni comme un frère… ni comme un fils. Non, pour Sirius, Harry était plus que ça.

Sirius se massa les tempes, espérant par le même geste arrêter et sa migraine naissante, et sa panique croissante.

Il était dingue, il était malade, il était dangereux ! Les Détraqueurs devaient l'avoir rendu fou, en fin de compte. Il trouvait les yeux de Harry fascinants, son sourire irrésistible, quant à ses cheveux en bataille… Il aurait voulu pouvoir ébouriffer ces cheveux, et voir ces yeux et ce sourire s'éclairer à cause d'une de ses blagues ou… ou d'autre chose. Il aurait tellement voulu prendre Harry dans ses bras, et ne plus jamais le lâcher. Et pourquoi pas, après tout ? C'était un geste normal pour un parent qui voulait rassurer, féliciter, ou simplement montrer à son enfant qu'il l'aimait. Enfin… c'est ce qu'il croyait. Mais comment aurait-il pu en être sûr ? Il n'avait jamais connu ça, lui.

Sirius se leva brusquement. Etre assis dans cette cuisine lui rappelait trop de souvenirs de son enfance. Toute cette maison lui en rappelait, mais il y avait des endroits pires que d'autres. Il avait meilleur temps de remonter à l'étage.

C'est vrai que Harry le faisait toujours penser à son père. Mais c'était normal, après tout. Il lui ressemblait, bien sûr, mais quand on le connaissait mieux, on remarquait vite qu'il était différent de James par de nombreux aspects. C'était plus pour le lien qui les reliait que Sirius ne pouvait s'empêcher de songer à son meilleur ami. Harry était le fils de James, c'était James qui lui avait demandé d'être son parrain, c'était à cause de lui que Harry n'avait pas eu droit à une vie de famille.

Voici qu'il en revenait au point de départ ! Et dans sa tête, et dans sa maison. Il n'avait rien résolu, et il se retrouvait de nouveau dans le couloir qui menait à sa chambre.

Est-ce qu'il voulait vraiment aider Harry, ou est-ce qu'il ne voulait pas plutôt que Harry l'aide, lui ? Qu'est-ce qu'un type qu'il ne connaissait pratiquement pas, à moitié fou après son séjour à Azkaban, immature… pouvait bien faire pour un adolescent qui avait déjà vécu plus de choses que la plupart des adultes, et qui savait très bien prendre soin de lui tout seul ? Rien, absolument rien, sauf du mal !

Sans s'en rendre compte, Sirius s'était avancé vers la chambre de Harry. Il se tenait maintenant devant cette porte, sans savoir quoi faire, la gorge serrée et les larmes aux yeux. Merlin, il aurait tellement voulu pouvoir parler à quelqu'un ! Il aurait tellement voulu qu'on le rassure… Avant Azkaban, il avait toujours fait le fier, celui qui n'avait besoin de personne. Et c'était peut-être vrai… Mais maintenant… Il hésitait parfois à se confier à Remus, mais se disait à chaque fois que le pauvre avait bien assez de problèmes de son côté.

Toujours devant la porte, Sirius avala sa salive, inspira puis expira profondément, essayant de reprendre le contrôle de ses émotions. Il se préparait à rebrousser chemin et retourner dans sa propre chambre, lorsqu'il crut entendre un bruit à l'intérieur de celle de Harry. Il hésita, se demandant s'il ne rêvait pas, mais il entendit alors distinctement des pas. Harry ne dormait pas non plus, apparemment. Soudain, Sirius se décida. Il inspira encore une fois, et posa la main sur la poignée. Il avait raté assez de choses comme ça dans sa vie. Il fallait qu'il parle à Harry, avant qu'il ne soit trop tard pour ça aussi. Et il allait lui parler maintenant. Même s'il ne savait absolument pas ce qu'il allait lui dire…