TUNED

CHAPITRE 9: Kuzutetsu

Le train filait dans la plaine d'une vitesse vertigineuse.

La noirceur de la nuit hésitait à entourer ce voyage d'une douceur suave, ou d'un effroyable mystère.

Seul les étoiles immobiles étaient les joyaux auxquelles on pouvait attacher son regard.

Mais Harts assise sur le toit de ce train, les cheveux battant aux tempes, ne s'attardait nullement sur le scintillement des étoiles, bien au contraire, elle plongeait ses pensées au cœur du paysage, encre sur encre, qui se mouvait de façon indéfinissable.

Sans doute que la Tuned avait des facultés qui lui permettait de voir dans cette pénombre intense, ou encore pouvait-elle assimiler les images bien plus précisément que le cerveau humain.

Ainsi pour elle, cette noirceur filasse et glacée était des paysages défilant sous la voûte étoilée.

Sans doute même, lui étaient-ils familiers ?

Ce qui était certain pour un regard extérieur, c'est que la jeune fille, puisque ne dormant pas, était vraisemblablement plongée dans ses souvenirs.

Jun se demandait qu'elles pouvaient bien être les pensées de cette fille guerrière, libre, mais si désoeuvrée.

Misent bout à bout, Jun avait su reconstitué ce qu'avait été la vie de Harts.

Bien peu de chose.

Un clone ?

Qui pouvait bien être l'original ?

Un être exceptionnel, sans nul doute !

Une arme ?

L'arme construite par Zalem ?

Il ne l'avait jamais vu, la citée flottante... mais bientôt.... bientôt, il serait à ses pieds !

L'arme abandonnée de Zalem !

Une sœur parmi les soeurs...

Combien y en avait-il ?

Et maintenant combien en restait-t-il ?

La N6 !

C'est la N6 qui a tuée toutes les autres...sauf la N5 et Harts la N8...

Pourquoi a-t-elle fait cela ?

Tuer ses soeurs ?

Se tuer soi-même !

Pas tout à fait soi-même !

Harts et Fünf ne sont pas pareil...

Fünf est froide et n'attend rien de la vie.

Harts brûle d'une haine qui n'a pas de raison.

Elle veut vivre mais ne sais pas pourquoi, pour qui...

Tout se qu'elle peut faire c'est ne pas laissée son double de glace se laisser mourir.

Et la N6 maintenant ?

Et Zalem ?

Et pourquoi, comment l'original connaissait-elle Ido !

Les questions se bousculaient dans la tête de Jun.

Il était torse nu et nettoyait ses plaies assis sur le capot de sa vieille guimbarde, où il voyait nettement la silhouette noir de la Tuned se détacher dans la pâleur sombre de la voie lactée.

Il paracheva son pansage, se rhabilla et ni tenant plus, alla rejoindre la Tuned sur le toit.

« Harts ? »

« Mmh ? »

« J'ai une question...indiscrète...à te poser. »

« Vas-y... »

« Peux-tu me parler de Gally, de sa rencontre avec Ido, s'il te plaît ? »

« ... »

« Si ça te gênes, je comprendrais tu sais... »

« Aussi loin que je me souvienne, je ne vois que Ido. Il était son père... »

« Son père ! »

Harts hocha de la tête sans détourner son regard du paysage.

« Je ne voit que lui...avant le néant, ou presque... il l'a sortit de ce néant, lui à donné son nom, sa vie, sa seul famille. »

« Est-ce que tu sais tout de Gally, de sa vie ? »

« Je ne sais le savoir ? En tout cas, j'ai d'elle tout ce qui lui a bien pu passer par la tête ! » dit-elle étirant ses lèvres d'un sourire narquois.

Le silence tomba un instant entre eux, Jun n'osant plus la questionner sur le sujet.

Mais bientôt Harts le harcela à son tour.

Jun, fier comme un coq, lui raconta son enfance avec la bande de fripouilles va nu pied de son âge avec qui il sévissait dans son village perdu dans le désert.

Puis ce fût de nouveau à Harts de lui parler des séances d'entraînement et de mise au point sur Zalem, de tout ce qu'elle savait sur la terre et le système solaire.

Parler de choses futiles comme extraordinaires, une nuit de bruissement de voix et de vent qui file.

Le ciel commença à se pâmer à l'est quand Jun et Harts décidèrent de rentrer dans la camionnette se reposer.

Ils leur restaient bien deux jours avant d'arriver en vue de Kuzutetsu.

La locomotive, énorme cheval de fer monstrueux, filait sous le soleil naissant d'un quatrième jour.

Depuis le départ le train s'était arrêté deus autres fois aux fermes rencontrées sur sa trajectoire.

Comme à la ferme 21, une gare immense, entreposant des tonnes de marchandises emmenées là par les exploitants de la région, les attendait.

Des machines aidaient à l'embarquement des caisses immenses, et les mercenaires supervisaient la montée des voyageurs en direction du terminus.

Kuzutetsu, ou plutôt Zalem, se détachait dans le ciel, minuscule, pâleur incertaine dans les aquarelles de l'aube.

Bien qu'encore éloignée, le train avalait les kilomètres en même pas une heure. Tout était près depuis longtemps au débarquement, chacun était éveillé, même ceux qui avait fait ce trajet mainte fois, et regardaient grandir la ville flottante et son analogue terrestre et crasse, la décharge, leur destination.

Ils prenaient leur paye, enfin ils allaient pouvoir la dépenser.

Le Colisey, le Motor Ball, les paris dans les rues, les bars, les putes par centaines, pour tout les goûts, il y avait vraiment de quoi s'occuper ici plutôt qu'ailleurs et surtout si l'on était un cyborg.

Ce qui était le cas de la grande majorité des mercenaires, surtout que pour la plupart c'est ici même qu'ils avaient été engagés.

Le train fit crier les rails sous l'impulsion du freinage et s'immobilisa quelques minutes plus tard aux abords de la ville, derrière les remparts de vieilles eaux visqueuses à hautes pressions.

Les passagers et leurs bagages descendirent sous les ordres du chef des mercenaires et de la borne affiliée au train.

« Harts ! C'est à nous de descendre ! »

La Tuned se tenait sur le toi du train une dernière fois, elle contemplait derrière le mur d'eau, les tours décrépites de Kuzutetsu et au-dessus la ville flottante, Zalem.

Le soleil, maintenant plus haut, inondait de lumière l'une et l'autre.

A cette distance, on discernait tous les détails.

Kuzutetsu était comme son nom l'indiquait d'une décrépitude consternante.

Mais Zalem, l'utopie flottante semblait dans la lumière rasante du soleil levant, d'une pureté incertaine. Toutes les plaques qui la composaient, étaient parfaitement visibles. Son artère centrale semblait se désagréger en plein ciel, déversant incessamment ses déchets. Plus que tout, les fragiles câbles, véritables cordons ombilicaux qui la reliaient à la terre nourricière se détachaient dans le bleu du ciel comme des tentacules de mauvais augures.

Comment pouvait-elle garder l'admiration des Hommes de la terre !

« C'est bizarre... » se dit Harts en elle-même...

« Les deux pourrait être ma maison... »

Jun klaxonna.

« HARTS ! »

Elle bondi par l'ouverture et deux seconde plus tard elle était assise à ses côtés pendant qu'il manoeuvrait la descente du wagon.

Les mercenaires inspectèrent soigneusement tout les compartiments avant de descendre eux même.

Le train n'était plus qu'emplie des marchandises provenant des ferme 21, 20 et 19 pour Zalem et seul leur borne conductrice dirigeait le convoi...

Le train n'avait pas fini son chemin, il entra lentement sous bonne garde dans le tunnel qui le mènerait aux Kombinats, appelé ainsi par les usines, à la base des câbles nourriciers.

Ces entrepôts était interdit à tous, même aux mercenaires, dans le plus grand mystère, seul les bornes et les robots programmés par la citée volante faisaient les manoeuvres à ce stade du trajet.

Tous étaient laissés aux portes de Kuzutetsu, les mercenaires, s'ils le voulaient, avaient des baraquements, mais ceux qui avaient fait le trajet pour se rendre à la ville décharge devaient d'abord se présenter au postes de garde, il en était de même pour les mercenaires.

Dans tout les cas, les locaflingues de ceux qui devaient rester enrôlés dans la protection des convois, étaient désactivés puis retirés.

On ne pouvait les laissé se balader un peu partout dans les alentours de Kuzutetsu, l'endroit ne pouvant être plus mal famé et les locaflingues était trop important et surtout formellement interdit dans l'enceinte de la citée poubelle.

Les gardes, à l'entrée immense du secteur sud de la ville, monopolisèrent les mercenaires en permission ou démissionnaires.

Enfin des nouvelles fraîches des terres lointaines !

Néanmoins, quand Jun passa la porte, un garde, resté en faction, lui fit signe d'arrêter.

« Tes papiers, sac à bidoches. J'ai pas que ça à faire... »

Chose étrange, le soldat parlait comme si ces insultes étaient des banalités totalement platoniques.

Harts tendit les papiers à un Jun légèrement paniqué à la vue d'un contrôle.

« Alors comme ça c'est avec trois caisses de médocs et votre foutoir de ferrailles que vous comptez faire fortune ici... » reprit le garde d'un ton tout aussi monocorde.

Jun allait émettre un commentaire hésitant mais Harts se trouvant tout à coup derrière l'homme, une cyborg tout à fait banal, il se tu. Elle croisait les bras et d'un air entendu se penchait par dessus l'épaule du garde, croisant les bras et hochant de la tête.

Quand le garde l'a remarqua enfin, elle lui souri comme un loup montre ses crocs.

« Ouvrez l'arrière du véhicule... » dit-il en la regardant dans les yeux sans même relever son audace.

Harts ouvrit grand les deux battants, ainsi que quelques caisses et releva les bâches qui traînaient sur les monticules de ferrailles.

Le garde monta à l'intérieur et fouilla sommairement dans les tas épars.

Harts arrêta soudain sa main alors qu'il allait fouiller dans la caisse des médicaments qu'elle avait ouverte.

« C'est très fragile... » lui susurra-t-elle en lâchant lentement sa main.

Le garde la foudroya mollement du regard et fourragea doucement dans la caisse, prenant les boîtes et regardant leurs inscriptions.

Harts en saisi une et lui tendit en souriant comme à son habitude, d'une manière carnassière.

« Ceci vous sera très utile, cher monsieur » « plus rien ne m'étonne. » « Antidépresseur ! »

Elle lui en donna une autre.

« Et ceci, pour avoir la forme. » Elle lui fit un clin d'œil. « C'est un booster du tonnerre, tu verras... »

Le garde, retira sa main prestement, enfin une réaction. Reprenant ses esprits, il fini d'inspecter les marchandises, pendant que harts s'assit, arrogante sur une caisse en croisant les bras.

Le garde fit enfin le signe que les fouilles étaient terminées, puis s'éloignât.

Harts en claquant la porte au côté de Jun, suivit le garde du regard.

Il était perplexe, son arme posée à terre contre sa jambe, regardant les boîtes de façon circonspecte, mais quand il surprit le regard de la jeune fille qui s'éloignait, il remit aussitôt les boîtes dans les multiples poches de son uniforme et reprit son air taciturne.

La camionnette passait sous l'immense porte surmontée des inscriptions U-1111, désignant par là l'entrer de la dernière des onze usines qui alimentaient Zalem.

Quand Jun eu suffisamment éloigné son véhicule du poste de garde, il se permit de laisser s'échapper une long soupir de contentement.

« Tu faisais quoi, là-dedans, j'ai cru mourir ! » s'exclama-t-il joyeusement.

« Tu ne me fais pas confiance ! » s'écria-t-elle tout aussi en lui boxant le bras.

« EH ! C'est un homme blessé que tu agresses ! Méchante ! »

Jun qui n'avait connu que les grands espaces désertiques et les fermes agricoles, fut soudain écrasé par les hauteurs croulantes de Kuzutetsu.

Des tôles rouillées, des tuyauteries fumantes, des affiches souillées, des détritus omniprésent et des cyborgs par milliers.

Tout cela était très oppressant, Jun ressentait une vive insécurité au fur et à mesure qu'il roulait vers les profondeurs sombres et crasses de la ville décharge.

« Où va-t-on à présent, Maîtresse ? »

Harts tendit son doigt finement articulé vers un dôme qui dominait toute choses au loin.

« Là-bas, c'est le mont Zalem, on va plus vers l'intérieur de Kuzu au pied de l'usine 1111. C'est à peu près à une vingtaine de kilomètres par là... »

« Et au plus on s'enfoncera là dedans et au plus on risquera d'y perdre la vie... » dit-il en souriant mais un peu anxieux.

« Ne t'inquiète pas » répliqua-t-elle doucement. « Si tu reste avec moi, et si tu suis ce que je dis, il ne t'arrivera rien. »

« Pourquoi va-t-on là-bas, au fait ? »

« Je connais quelqu'un de très haut placé qui à ses petites habitudes dans le coin. »

« Et cette personne « très haut placé », c'est elle qui va nous fournir un corps digne de ce nom ? »

« On pourrait pas trouver mieux, je pense. » souffla-t-elle en fermant les yeux.

Les bras croisés bien enfoncée dans le siège passager, Jun se demandait comment elle pouvait être si attentive.

Les brouhahas, les cliquetis, les grincements devaient avoir une signification pour elle.

Harts le dirigeait sagement, lui faisant emprunter des grands axes où la circulation dans la fourmilière de métal n'était pas trop difficile.

Les véhicules étaient plutôt rares dans Kuzutetsu, chose étonnante.

« Tourne à gauche maintenant, doucement, y a du monde...Tu vois au fond de cette ruelle, le panneaux vert et orange ? »

En effet, il le voyais, des tubes allogènes qui clignotaient les mots « Mermaid's Hotel Bar ».

« Oui, et bien tu tournera juste après il y a un passage qui donne sur une cours intérieur où on pourra garer la camionnette. »

Jun s'effectua, en effet les immeubles ici n'étaient pas très hauts, mais ils étaient si serrés en un tas informes qu'ils avaient laissés au milieu d'eux une sorte de place qui servait de débarras.

On voyait une autre enseigne plus loin dans la pénombre des immeubles décrépits.

On y voyait plus ou moins les lettres de guingois, mais il y avait aussi une sorte de femme poisson stylisée avec des néons rose et qui semblait nager au dessus de la porte.

Harts toujours plus rapide que tout le monde lui ouvrait déjà la porte en le pressant de se dépêcher.

« C'est bon ! On n'est pas à la seconde près aussi ! » éructa-t-il en sautant à terre.

Avec une arrogance feinte, il lui passa devant et lui ouvrit la porte de l'Hotel.

« Après vous, délicate demoiselle. » dit-il effectuant en mainte courbettes.

Elle l'ignora froidement et se dirigea vers un homme à moitié cybernétisé, ce devait être un très vieux de la vieille pour avoir été aussi mal rafistolé, qui se tenait derrière son bar.

« Combien pour une chambre double ? »lâcha-t-elle en posant bourses et coudes sur le comptoir.

Le vieux cessa d'essuyer ses verres tout aussi vieux que lui, pour considérer la bourse en ruminant .

« Et bien ça dépend de l'état dans laquelle vous la voulez... »

Jun s'approcha à son tour, commanda une bière, sous l'œil exaspéré de la Tuned.

« Donne-nous ta meilleur chambre et dit à ta femme, ta fille ou ta boniche qu'on la veux niquel pour ce soir et qu'on compte y rester quelques temps. »

Le barman prit la bourse en hochant de la tête et s'éloignât donner des ordres en cuisine.

«Et maintenant ? » fit Jun en sirotant sa bière.

« Maintenant, toi tu reste ici sagement, et moi je vais m'occuper de mes petites affaires. »

Jun se renfrognât.

« Hum, ça te va très bien de partir seule, toi la grande guerrière solitaire. »

« Si je dis ça c'est parce que ça pourrait être dangereux ! Tout simplement ! »

« Oui et puis je serais plus une gêné pour toi, et de toute façon il faut bien que quelqu'un reste ici pour monter le matos en lieux sûr... »

N8 souri de toute ses dents, puis s'empara violemment d'une mèche de cheveux du jeune homme.

« Arrête de râler ! Je serais de retour très rapidement, tu verras ! »

Jun la repoussa, et elle parti, en trois bonds elle était déjà sorti. Son verre à la main, il alla sur le hall pour l'apercevoir, silhouette minuscule haut dans le ciel.

Comme il s'y attendait, elle avait préférée la voie du ciel et disparaissait dans la lumière matinal.

« Merde, je sais même pas où elle va... » se dit-il avec un pincement de stress...

« ...une personne « haut placé »... »

Il bu d'un trait son verre et rentra dans le Mermaid's Hotel Bar.

La journée allait être longue...