Je sais, j'ai mis très (trop) longtemps avant de publier un nouveau chapitre. Le dernier ? le 31 décembre 2010. Franchement j'ai honte, même si je n'ai pas pu faire franchement autrement. J'ai eu une de mes années les plus pourries, mais au moins c'est fini (presque fini : plus que ma thèse, ce machin horrible, et me voilà docteur vétérinaire ! la classe, ouais je sais). Bref.

Ce chapitre a été coupé au bout, ce n'est pas là que je voulais m'arrêter mais si je vais jusqu'au bout de mon idée première, il fera bien le double en taille, autrement deux chapitres en un. Je me suis dit que vous aviez suffisamment attendu et que pour ne pas vous perdre tous définitivement, bah… j'allais pas être très gentille. La fin de ce chapitre est un peu brutale… vous verrez ça ! Bonne lecture ! (enfin !)

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Petit intermède : vous n'avez failli pas avoir ce chapitre, vu que je ne comprenais plus rien à fanfic, qu'il veut pas les docx et que blablabla. Poisse, quand tu t'y mets…

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Chapitre 46

Les cercles de l'Enfer

L'équipage de l'Ecumeur avait rarement travaillé aussi vite et avec autant d'efficacité. Pendant que le trois-mâts prenait de la vitesse, Ambre et Wulfran racontaient leurs aventures à leur capitaine. Lorsqu'ils eurent fini de résumer leur assassinat raté et leur fuite, le front de Roberts était plissé de nombreux plis soucieux qui le vieillissaient de dix ans. Il resta silencieux quelques secondes, silence que ni Ambre ni Wulfran ne se permirent d'interrompre.

« - Vous pouvez y aller. Ne racontez à personne ce qu'il s'est passé pour l'instant. Inutile de créer la panique dès maintenant.

- Pourquoi la panique ? demanda Wulfran.

- Il y a malheureusement toutes les chances pour que Norrington ait reconnu le navire. Et toutes les chances également pour qu'il se lance à notre poursuite, en grande pompe si tu vois ce que je veux dire. »

Wulfran grimaça.

« - Rejoignez votre groupe de quart et attendez les ordres de Korp. On aura bientôt besoin de tout le monde, je le crains. »

Le quart des deux pirates venait de prendre la relève. A peine Wulfran se fut-il perché sur la vergue du perroquet du mât d'Artimon qu'il eut un sursaut.

« - Qu'y a-t-il ? demanda Ambre, en voyant son expression inquiète.

- Regarde derrière toi. »

Ce qu'elle fit.

Son visage perdit subitement toutes couleurs.

« - Oh non. Dis-moi que c'est pas vrai ! »

Au loin sur l'horizon, ils pouvaient discerner non pas un mais cinq bâtiments.

« - Difficile de croire que ce ne sont que des navires de commerce qui partent tous en même temps et dans la même direction, hein ? » plaisanta George en grimpant à leur niveau.

Ambre le regarda dans les yeux. Aucune trace d'humour n'y brillait, ce qui n'était pas pour la rassurer. Non pas que les sombres silhouettes qui les suivaient le faisait.

« - Quelles sont les chances qu'on arrive à les semer ? murmura Ambre en posant son regard sur leurs poursuivants.

- Je ne sais pas, souffla George dans un souffle. Je ne sais vraiment pas.

- ACTIVEZ-VOUS ! leur hurla Korp. NE TRAINEZ PAS ! »

Sans un mot de plus, les pirates se remirent au travail, enchaînant des gestes mille fois répétés, avec dextérité et vitesse. Ils devaient tout faire pour que l'Ecumeur conserve son avance.

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Alors que le soleil s'inclinait doucement sur l'horizon, l'Ecumeur n'avait toujours pas distancé ses poursuivants. Pire, il avait même perdu de l'avance. Bien que rapide, avec le vent de face, il ne pouvait espérer rivaliser avec les deux navires plus petits et plus fins de l'armada de Norrington. Les autres bâtiments restaient en arrière et un était presque perdu de vue.

Epuisée, Ambre se jeta en travers sur son hamac. Wulfran se laissa tomber à côté d'elle, manquant la faire tomber par la même occasion.

« - Tu as le tien, tu sais, remarqua-t-elle.

- Celui-là était plus près. »

Ambre ne renchérit pas. Elle n'en avait même plus l'envie.

« - Ne t'inquiètes pas, lui murmura le jeune homme. Même à deux contre un, on peut s'en débarrasser.

- Si le navire est endommagé, on ne pourra pas fuir les autres…

- … je sais, » admit-il avec une pointe de regret.

Le silence prit le pas sur la conversation.

Fred et George les rejoignirent et chacun se coucha sans échanger un mot. La tension était palpable dans le dortoir, mais tous étaient résignés à ce qui allait suivre. Ils n'avaient pas le choix.

Wulfran prit une inspiration mais retint les mots qu'il avait sur les lèvres. Le courage lui manquait. Il tourna son visage vers Ambre. Elle le regardait, ses yeux de miel ne trahissant aucune de ses pensées. Il déglutit en se maudissant.

Avoir le courage de foncer tête baissée dans la bataille mais pas celui de lui avouer qu'elle me rend fou. Affligeant.

Et désespérant.

« - Tu comptes bouger de là ? demanda Ambre.

- Pas dans l'immédiat.

- Bien. »

Ambre se redressa, arrangea rapidement ses couvertures et se recoucha, la tête sur la poitrine de Wulfran, sous le regard intrigué de ce dernier.

« - Je tiens à être en forme pour tout à l'heure. Si tu veux pas bouger de là, autant que tu me serves de coussin.

- Tu me sers de bouillotte. Uniquement pour ça que je ne proteste pas. »

La jeune fille ricana et ferma les yeux, la respiration paisible. Wulfran se réinstalla plus confortablement, pour ne pas glisser hors du hamac, faisant grogner Ambre. Ses yeux croisèrent ceux de Fred, qui le regardait fixement. Il l'interrogea du regard. Les lèvres du jumeau formulèrent silencieusement un « dis-lui ». Un voile de tristesse passa alors sur les yeux d'acier du pirate. Si seulement il osait.

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Ambre n'arrivait pas à dormir. Bien que bercée par la respiration de Wulfran et le roulis du navire, elle était trop nerveuse pour espérer sombrer dans les bras de Morphée. Ses pensées filaient, filaient sans s'arrêter mais revenaient souvent, pour ne pas dire sans cesse, sur Wulfran. Elle ne voulait croire ce qu'elle voyait. Ce n'était pas possible. Pas lui. Et pourtant…

Mais quelle importance ? autant d'ici quelques heures, nous serons tous morts…

Elle ouvrit les yeux et rencontra le regard de Wulfran posé sur elle. Indéchiffrable. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres et plissa le bord de ses paupières.

« - Tu as peur ? lui murmura-t-il, perdu dans l'océan de miel devant lui.

- Qui ne serait pas terrifié ?

- Les imbéciles.

- Tu en es un…

- Ça explique pourquoi je n'ai peur de rien alors.

- Même pas de moi ?

- Même les imbéciles ont peur de toi. T'es trop flippante comme fille. »

Ambre eut un petit rire.

« - T'es con, le taquina-t-elle.

- Non. Imbécile. Suis un peu !

- Tu me manqueras tu sais ? » dit Ambre de but en blanc.

Wulfran mit quelques secondes avant de réagir.

« - Toi aussi. Mais ne t'en fais pas. Rien n'est encore joué.

- … j'espère que tu dis vrai. »

Wulfran entoura la jeune fille de ses bras.

« - T'inquiètes pas. Tout ira bien. »

Ambre eut un petit sourire.

« - Je ne sais pas comment tu peux affirmer un truc pareil.

- Parce que j'y crois.

- T'es vraiment un imbécile… »

Wulfran resserra sa prise autour d'elle et ferma les yeux.

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Le roulis devenait de plus en plus important. Une vague plus forte que les autres faillit les propulser hors de leurs lits. Le choc contre la coque de l'Ecumeur continua de les faire trembler encore quelques secondes.

Réveillée en sursaut, Ambre fut sur pied en moins d'une seconde.

« - Qu'est-ce que… commença-t-elle.

- La mer se met de la partie, lui dit sombrement Takashi, le visage fermé, impassible dans son hamac qui dansait follement en écho aux efforts de la mer pour les faire tomber.

- O joie, répondit-elle en écho.

- Fred est allé voir, commenta George. C'est pas une tempête de tapette qui s'amène. »

Wulfran haussa un sourcil. Il se releva d'un bond.

« - Je reviens. »

Il souleva Ambre en douceur et se précipita vers la porte, non sans manquer tomber alors qu'un nouvel assaut de l'océan faisait trembler le navire.

Une idée lui avait traversé l'esprit. Une idée folle, mais une idée quand même et il se devait d'en faire part à son père. Lorsqu'il apparut sur le pont, une gerbe d'écume l'accueillit. Il jura et s'essuya le visage puis se mit à courir jusqu'au gaillard arrière. Korp était à la barre et la tenait fermement. Derrière sa carrure massive, Roberts regardait alternativement l'horizon derrière eux et les voiles, témoins de la menace qui pesait sur eux.

« - Capitaine ! » le héla Wulfran.

Le terrible pirate Roberts se tourna vers son fils, le visage grave.

« - J'ai une idée.

- Toutes les idées sont les bienvenues.

- Il faut les semer dans la tempête ! rugit-il pour couvrir le vacarme des vagues.

- T'es pas fou ? t'as vu la gueule des nuages ? répliqua Korp en se dévissant le cou pour le dévisager.

- J'y ai pensé, répondit calmement Roberts. C'est du suicide. »

Wulfran tourna ses yeux d'acier vers le ciel, au-devant d'eux. Les nuages étaient noirs, gris fer, striés d'éclairs. Un ciel digne de l'Enfer.

« - Les affronter relève déjà du suicide, rétorqua le pirate.

- Mais… commença Korp avant de tomber dans le silence. Ta as raison petit, » poursuivit-il après avoir exhalé un profond soupir.

Petit ? nan mais tu te fous de ma gueule ?

« - Je ne veux pas faire plaisir à ce Norrington et finir au gibet. Ils n'auront pas non plus le plaisir de me passer leurs lames au travers du corps, dit Korp.

- Descends et essaie de convaincre les autres, nous n'avons plus rien à perdre, ordonna Roberts à son fils. Je vais calculer notre trajectoire, voir ce qu'il faudra éviter. En plus de couler évidemment…

- Oui capitaine. »

Wulfran tourna les talons et descendit aussi vite qu'il le put. Le pont était rendu glissant par les déferlantes qui s'écrasaient contre le navire. Le vent soufflait par brusques à-coups, faisant gîter l'Ecumeur.

Il tomba dans les premières marches qui descendaient aux dortoirs, ébranlé par un nouveau choc.

« - C'est de pire en pire. Quelle idée à la con est-ce que j'ai eu ! » marmonna-t-il pour lui-même.

Quand il parvint en bas des marches, tous les regards se tournèrent vers lui. Il déglutit et prit une profonde inspiration en avançant prudemment.

« - J'ai une mauvaise et une mauvaise nouvelles à vous annoncer.

- Quelle grammaire ! le taquina Arthur. On dit « deux mauvaises nouvelles ». On t'a jamais appris à parler ? »

Fred ricana et Wulfran le foudroya du regard.

« - Je disais donc, poursuivit-il en s'assurant que tout le monde l'écoutait, que nous n'arrivons pas à semer Norrington et sa clique. Et devant nous, comme vous vous en doutez, se prépare un sale grain. Nous n'avons pas beaucoup de choix. Soit on dévie de notre trajectoire et on les a toujours au cul, soit on fonce droit devant en espérant traverser et rejoindre Tortuga.

- Je ne vois pas à quoi ça nous avancera de risquer notre peau dans la tempête si on se fait cueillir de toute façon à l'arrivée, avança un pirate.

- Va voir dehors et jette un œil au ciel. Ils ne sont pas assez fous pour risquer toute leur flotte pour nous attraper. Et à Tortuga, nous aurons l'appui des autres. Ils n'ont jamais attaqué l'île et n'oseront jamais le faire. Il nous suffit d'y arriver…

- … « suffit » ? Il nous suffit juste d'y arriver qu'il dit ! la blague !

- Tu nous proposes de mourir ou de… mourir ? fit Georges.

- Grammaire, grammaire… murmura Arthur à l'adresse de sa voisine, ce qui fit glousser Ambre malgré la gravité de la situation.

- En gros… oui c'est ça, » confirma sombrement Wulfran.

Un brouhaha suivit ses paroles.

« - C'est de votre faute ! se plaignit un pirate dans le fond du dortoir.

- On était tous au courant, répliqua un autre.

- Jamais on n'aurait imaginé que ça puisse prendre ces proportions… poursuivit son voisin, d'un ton désespéré.

- C'est trop tard pour regretter, trancha Takashi. Il faut choisir, et vite !

- Rendons-nous ! on ne peut tous passez au gibet ! ils ont besoin d'esclaves en Californie… et on aura toujours une occasion de s'échapper.

- N'en crois rien, répondit sombrement Arthur.

- Tu préfères mourir et ne pas tenter ta chance ?

- Et finir sur un gibet ? »

Alors que le ton montait dangereusement et que les pirates menaçaient d'en venir aux poings, Ambre s'avança d'un pas et réclama le silence.

« - J'ai toujours voulu mourir sur son pont. Avoir l'Ecumeur comme cercueil je veux dire… je ne peux rêver mieux. Nous sommes des pirates après tout ! je vis pour la liberté que cette vie m'offre ! je refuse de mourir ou de vivre avec des chaînes et je défie quiconque qui me dira le contraire ! » finit-elle en hurlant.

Son cri fit taire tous les pirates.

Les chuchotis reprirent lentement, mais Wulfran put voir que par ce simple éclat de voix, elle en avait convaincu plus d'un. Il y avait toujours des sceptiques qui protestaient à mi-voix, tout en doutant de la marche à suivre.

« - Et puis… l'Ecumeur en a vu d'autres ! ajouta Fred. Nous aussi d'ailleurs...

- On peut s'en sortir. On va leur en montrer à ces soi-disant marins… siffla Arthur d'un air mauvais.

- SUICIDE COLLECTIF ! » rugit Takashi.

Wulfran le regarda avec des yeux ronds.

« - Es-tu sûr de ce que tu veux dire ?

- Je crois oui…

- Je ne suis pas sûre de vouloir savoir ce que tu veux dire par là, dit Ambre. Tu me déprimes plus qu'autre chose là…

- Chez nous, on dit gyokusaï. La mort pour l'honneur. C'est pas ça suicide ?

- Pas que. Mais t'as raison. Gyokusaï c'est bien.

- On va lui en montrer à ce prétentieux de Commodore ! »

Wulfran sourit. Ses yeux d'acier rencontrèrent ceux d'Ambre. Toujours aussi beaux malgré l'appréhension et la peur qu'il y lisait. Dieu qu'elle était belle !

Dieu que je l'aime…

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Wulfran remonta les quelques marches qui montaient jusqu'à la cabine de son père. Il y arriva non sans peine. La mer était de plus en plus démontée. Le ciel était d'un noir d'encre et zébré d'éclairs. Le vent sifflait dans les voiles et faisait pencher l'Ecumeur par dangereux à-coups. Il manqua tomber à plusieurs reprises et se reprit au dernier moment à la poignée de la porte de chêne. Celle-ci s'ouvrit sans qu'il ait eu le temps de demander la permission à son capitaine et il culbuta à l'intérieur sous le regard interloqué de son père.

« - Peux-tu m'expliquer ?

- Pas fait exprès, s'excusa platement Wulfran. Je venais juste te dire que j'avais parlé aux gars en bas. Ils sont d'accord pour te suivre en Enfer.

- J'ai vu les autres, ils ont voté pour également. Va dire à Korp de mettre le cap dans la tourmente.

- Tu ne devras pas plutôt tenir la barre ?

- Je vais y aller, je finis de vérifier d'abord ce qu'il nous faut éviter… si on arrive jusque-là. »

Roberts, sans en attendre davantage, se replongea sur ses cartes. Il rattrapa de justesse un pot d'encre qui menaçait de traverser la table et de se briser au sol en fin de course. Wulfran fit quelques pas en direction de la sortie avant de se raviser. Il se retourna et fixa son père profondément absorbé par ses calculs, le front barré d'une profonde ride d'inquiétude et de concentration.

« - Dis, je voulais te demander un truc… » commença-t-il.

Son père ne répondit pas, tout à sa tâche.

« - Papa, appela-t-il de nouveau.

- Quoi encore ? rugit Roberts en lâchant sa plume et frappant du poing sur la table, faisant culbuter le flacon d'encre précédemment sauvé. Tu ne vois pas que je suis occupé ? et qu'il y a sans doute plus urgent à faire ?

- … tu as raison. C'est pas le bon moment, fit Wulfran, penaud.

- Crache ce que tu as à dire maintenant que j'ai perdu le fil ou je t'étrangle !

- Tu sais qu'on ne commence pas une conversation avec des menaces de mort ?

- Je vais vraiment t'étrangler…

- Je plaisante. Non, reprit-il avec sérieux. C'est à propos d'Ambre.

- Quoi ? que lui as-tu encore fait ? ou que t'a-t-elle encore fait, ça va aussi.

- Je… non ce n'est pas ça, je… » bafouilla Wulfran, ne trouvant visiblement pas ses mots.

Roberts se radoucit.

Wulfran prit une profonde inspiration et lâcha tout d'un trac.

« - J'en suis dingue.

- Alors là ! … je mentirais si je disais que je ne m'y attendais pas !

- C'est pas le moment de rire ! gronda son fils.

- Je ne me moque pas ! se récria-t-il. Tu lui as dit ? demanda-t-il après un temps de silence.

- Non. Je ne vois pas comment faire. Et là…

- Tu te dis que c'est peut-être maintenant ou jamais, c'est ça ? »

Wulfran acquiesça.

« - Je ne sais quoi te dire mon fils. A part des phrases bateaux du style « avoue-le ou tu le regretteras toute ta vie ». Si jamais elle dure plus longtemps que cette journée, conclut-il sombrement. »

Wulfran resta silencieux, en proie à la même agitation intérieure qui faisait rage en lui depuis qu'il avait vu les navires de Norrington derrière eux.

« - Ce que je peux te dire, c'est protège-la du mieux que tu peux. S'il y a des rescapés à cette folie, fais en sorte d'en faire partie, avec elle. Maintenant file ! j'ai encore à faire avant de diriger ce rafiot vers Tortuga. »

Le cœur lourd et plein de contradictions, Wulfran quitta la cabine et redescendit aux dortoirs. Une animation folle y régnait. Les jumeaux, Vincent et Takashi avaient pris la direction des opérations. Ils devaient hurler pour couvrir le mugissement du vent dans les cordages et le fracas des vagues contre la coque mais parvenaient toutefois à se faire entendre.

Wulfran repéra rapidement la jeune fille. Elle était installée dans son hamac et aiguisait son katana, toute concentrée sur sa tâche et pour ne pas tomber : son lit tanguait dangereusement à chaque embardée du navire et menaçait de l'éjecter à l'autre bout de la cale.

L'ayant aperçu, George voulut le rejoindre. Une déferlante frappa à ce moment le navire plein fouet. Le choc fut d'une telle violence qu'il le projeta au sol, lui et une dizaine d'autres. Wulfran rencontra le panneau de bois de l'escalier assez violemment et en fut sonné pour un couple de secondes. Le jumeau se releva à grand peine et parvint jusqu'à lui, en même temps qu'un flot d'eau et d'écumes qui cascada dans l'escalier.

« - Au moins, ça va noyer les rats, ricana George.

- J'espère que ça ne sera que les rats, répliqua Wulfran.

- Soyons optimistes. On peut s'en sortir. Et c'est mieux que la pendaison, on s'est tous mis d'accord là-dessus.

- Qu'est-ce que vous avez prévu ? rugit le pirate pour couvrir le vacarme de la tempête.

- On va faire des quarts beaucoup plus courts pour pouvoir tenir en se relayant rapidement. Les armes sont prêtes, les canons sont en train d'être chargés. Si on se fait rejoindre et qu'on doit passer à l'attaque, tout sera prêt, mais pour l'instant, le plus important est de maintenir l'Ecumeur à flots et de rester à bord.

- Vous avez changé les groupes ?

- Non. Mieux faut qu'on reste à travailler avec les gens qu'on connaît. On commence dans une heure. Va te reposer. Je vais faire pareil, si j'y arrive. »

Wulfran et George attendirent qu'une nouvelle déferlante ébranle le navire avant de se précipiter sur le sol instable, en direction de leurs couchettes. Wulfran glissa sur le bois humide et traversa la moitié de la cale sur son digne postérieur, en passant sous le lit d'Ambre qui le rattrapa par le col, manquant se mettre à terre elle-aussi.

« - Je savais bien que t'avais pas le pied marin, se moqua-t-elle.

- Rira bien qui rira le dernier, » répliqua-t-il en voyant George tanguer dangereusement en fin de parcours. Une nouvelle attaque de l'océan acheva de détruire son maigre équilibre. Le jumeau tomba, se rattrapa à la première chose venue : aux cordes qui soutenaient un des hamacs. Les attaches se défirent et George finit tout de même au sol, les fesses dans deux centimètres d'eau salée.

- Mon lit ! s'écria Wulfran lorsque son hamac, désormais plus retenu que d'un côté, trempait allègrement dans l'eau et s'imbibait à la vitesse grand V.

- Désolé… » s'excusa platement George.

Ses excuses ne furent que peu de choses en regard de ce qui suivit. Une déferlante, plus puissante encore que les précédentes, accompagnée de rafales d'une rare intensité, s'écrasa sur le pont de l'Ecumeur. Le vent manqua de faire coucher le navire, à la terreur évidente des pirates. L'eau s'engouffra avec force par l'escalier, traversa le dortoir avant de finir sa course contre le mur opposé en submergeant les couchettes installées contre la paroi de bois et en en délogeant certaines de leurs attaches.

Les pirates installés dessus tombèrent à l'eau, enchevêtrés dans leurs couvertures. Des jurons à faire mourir un curé d'apoplexie éclatèrent dans tout le dortoir.

Une nouvelle vague identique à la précédente s'empressa de les faire taire.

« - Je crois que ça va pas être facile de se reposer… chuchota Ambre à Wulfran qui s'était redressé, accroché vaille que vaille au poteau qui soutenait les têtes de plusieurs hamacs.

- Non… tu me prêtes un bout du tien ? il est presque sec encore.

- Je ne sais pas si j'ai pitié de toi…

- Va falloir, répondit Fred alors que Wulfran cherchait une réplique cinglante. On peut pas dormir par terre si on ne veut pas finir noyé avant l'heure et il va vraiment falloir qu'on arrive à se reposer si on veut tenir jusqu'à ce soir. »

Voyant l'état désastreux des lits du fond et de leurs locataires, Ambre ne put refuser.

Et je préfère dormir avec Wulfran qu'avec n'importe lequel d'entre eux, les jumeaux mis à part.

Ce faisant cette réflexion, elle leur jeta un coup d'œil. Fred avait cédé son hamac à Arthur qui tentait de monter dedans entre deux assauts sauvages de l'océan et squattait celui de son frère.

Plus trop le choix désormais.

« - Allez, grimpe.

- Que de bonté. Ça te tuera.

- Si c'est pas ça, ça sera autre chose, répondit-elle.

- Ta logique me sidère, se moqua Wulfran.

- Inapte à la comprendre que tu es.

- Logique féminine. Par définition, nous sommes inaptes à comprendre.

- Imbécile.

- Tu me l'as déjà dit.

- C'était pour être sûre que tu l'imprimes. »

Wulfran ricana et attendit une seconde de calme avant de se caler à côté d'elle.

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L'aube n'était plus très loin.

Les pirates étaient épuisés. La tempête n'avait cessé de gagner en intensité, les mettant à rudes épreuves. Roberts, Korp et Trévor se relayaient à la barre. Leurs traits étaient tirés. Eux aussi semblaient prêts à craquer. Les hommes de quart s'étaient finalement mis d'accord pour faire de plus petits groupes mais qui venaient se relever plus souvent.

Ambre était trempée de la tête au pied, elle avait les bras gourds et tous les muscles endoloris. De longues mèches de cheveux blancs lui collaient au visage. Elle avait cessé de se battre avec : chaque nouvel assaut de la mer s'obstinait à lui cacher la vue.

Vivement la relève, j'en peux plus.

Cela faisait un moment qu'ils avaient perdu de vue les vaisseaux de Norrington, mais dans la nuit noire, malgré le fait que Roberts avait donné l'ordre de réduire encore la voilure pour diminuer les risques qu'ils couraient, elle n'aurait pas juré qu'ils ne les avaient pas suivis. Les courants étaient assez forts pour qu'ils avancent à une allure raisonnable, la question était de savoir vers où. Il était difficile de garder un cap précis et avec l'absence d'étoiles visibles, ils pouvaient tout aussi bien aller plein nord voir des pingouins que foncer toujours sur l'île de la Tortue. La priorité était de sortir vivants de cette tempête. Il serait grand temps alors de s'inquiéter de la direction à suivre. Et de voir s'ils étaient toujours suivis.

L'Ecumeur plongea dans un creux de douze mètres. La vague en face de lui s'abattit de toute sa hauteur sur le navire. Ambre s'accrocha de toutes ses forces et attendit que ça passe. Ça ne faisait que… que la x-ième qu'elle se prenait sur le coin du crâne. Elle avait arrêté de compter depuis longtemps. Le danger immédiat disparu, elle se concentra de nouveau sur sa tâche. La jeune fille avait les doigts gelés. Elle en aurait pleuré de fatigue.

« - Combien de temps encore ? s'entendit-elle crier à Fred.

- Je ne sais pas… » gémit-il, épuisé lui aussi.

Elle poussa un profond soupir et releva les yeux.

Les ténèbres les cernaient de toutes parts. Elle avait l'impression d'être enfermée dans une succursale de l'Enfer et s'attendait à tout moment à voir surgir de petits démons aux longues dents pointues qui la tireraient par les cheveux pour la faire tomber et disparaître dans les eaux sombres. Ou le Léviathan, ce qui ne changerait guère le résultat.

Seuls les éclairs leur procuraient un peu de lumière. Aussi fut-elle surprise de discerner au loin, était-ce possible, une île ? Ambre fronça les sourcils, concentrée sur l'horizon, attendant un nouvel accès de colère du ciel.

« - Qu'est-ce qu'y a ? lui hurla Fred pour se faire entendre par-dessus les rugissements du vent dans les cordages.

- Je crois…

- TERRE EN VUE ! » beugla Takashi, sur le mât de misaine, devant eux.

La lumière disparut aussi rapidement qu'elle était venue.

« - Tu as vu ? demanda Ambre. Je parierais que c'est l'île de la Tortue, j'ai cru reconnaître la dent du Chat.

- Je n'ai pas eu le temps de voir, mais j'aimerais que tu ais raison.

- Je l'espère de tout cœur aussi.

- Bordel, elle en est où la relève ? j'en peux plus…

- Courage, on n'est plus très loin.

- J'espère que c'est bien la dent du Chat, y'a pas de récifs de ce côté-là si mes souvenirs sont exacts.

- Je crois bien aussi.

- Attention ! » la prévint Fred en s'accrochant vivement de toutes ses forces aux cordages.

Une vague les trempa à nouveau de la tête aux pieds. Cette fois-ci, Ambre aurait presque juré que ses démons imaginaires lui avaient tiré sur les pieds pour l'emmener avec eux et la noyer.

L'Ecumeur monta à l'assaut d'un nouveau mur liquide. Un nouvel éclair déchira le ciel noir de nuages, révélant effectivement une île, de plus en plus proche. Le pic de la dent du Chat se dessina, à leur plus grande joie.

« - HOURRA ! » hurla Fred.

Son cri fut reprit par son frère et Wulfran, qui se tenait accroché sous la vergue au-dessus de Takashi.

« - On n'en a plus pour longtemps, dit Fred à la jeune fille. Y'a une crique dans laquelle on pourra s'échouer… »

Une nouvelle vague les secoua durement, avalant la fin de phrase. Ambre n'en avait cure, elle connaissait cette île par cœur et savait pertinemment qu'ils étaient sauvés, ou peu s'en fallait. Un abord sans récifs et une large plage les attendaient dans la tourmente, avec la douce promesse d'un peu de repos et de sécurité.

« - ATTENTION ! »

Le cri de Takashi la ramena brutalement à la réalité. Une déferlante, plus monstrueuse encore que les précédentes frappa l'Ecumeur avec une force dévastatrice. Elle vit le pirate japonais disparaître sous l'eau noire, ainsi que George et Wulfran, puis entendit un craquement épouvantable qui ébranla tout le navire, avant de subir à son tour la morsure glaciale de l'océan. Lorsque la mer se fut retirée, elle étouffa un cri étranglé. Devant elle ne subsistait que le cadavre du mât de misaine, cassé en milles échardes acérées, presqu'à la base du pont. Le mât ne tenait plus que par quelques brins de bois et sa partie supérieure plongeait dans l'eau noire, ses voiles heureusement ferlées contre les vergues.

La peur au ventre, Ambre chercha des yeux ses compagnons. Elle repéra rapidement Takashi, accroché au grand hunier, dans l'eau à plusieurs mètres du navire et se hissant pour remonter sur la vergue et de là, regagner la sécurité relative du pont. Quant à George et Wulfran, ils n'étaient visibles nulle part. Elle chercha des yeux leurs cordes de sécurité qui les maintenaient attachés au mât. Elle vit George qui se hissait péniblement à bord et soupira de soulagement, mais Wulfran manquait toujours à l'appel. Des dortoirs montaient des cris et les premiers arrivants se ruèrent sur le pont pour estimer les dégâts.

« - Où est Wulfran ?! » hurla Ambre à Fred, paniquée.

Le geste de dénégation qu'il lui fit en réponse ne fit qu'empirer la débauche de battements de son cœur.

Le drame se poursuivit lorsqu'une nouvelle vague s'aventura sur le navire et faucha les quelques aventureux et les renversa brutalement contre le bastingage. Le mât rompu entravait le pont, sa pointe enfoncée dans les eaux sombres. Ambre se retourna vers son capitaine, toujours à la barre, qui luttait désespérément pour garder le contrôle de son navire. La force des flots en furie ruinait tous ses efforts à néant et l'Ecumeur commençait à gîter. Ambre reporta son attention sur le pont, toujours à la recherche de Wulfran. Elle fut la seule à voir les attaches d'une des voiles du mât brisé se rompre et la toile se déployer sous l'eau mais tous sentir le brusque mouvement du navire, appelé avec violence par les abysses de l'océan.

La panique gagna les membres d'équipage.

« - On descend ! ordonna Fred.

- Mais… commença Ambre.

- Ne discute pas ! »

Ravalant ses pleurs, la panique ayant raison d'elle, Ambre suivit son frère et entama la périlleuse descente. Les doigts gourds et les muscles tétanisés, elle assurait difficilement ses prises. Ses pensées étaient tournées vers Wulfran. Elle avait vu George et Takashi remonter à bord, mais lui ? avait-il été jeté par-dessus bord ?

Fred l'attrapa rudement par le bras et la plaqua contre le mât lorsqu'une nouvelle vague assaillit le navire, aggravant encore dangereusement l'angle qu'il formait avec la surface de l'eau.

« - AUX CANOTS ! hurla quelqu'un derrière elle.

- Non, ce ne… ce n'est pas possible, » bégaya-t-elle, terrorisée, frappée de plein fouet par la gravité de la situation.

Les grincements de l'Ecumeur couvraient presque le vacarme de la tempête. Les pirates essayaient tant bien que mal de dégager les trois canots et de les mettre à la mer. Des cordages se rompirent sous la tension et l'extrémité d'une des vergues qu'ils maintenaient vint frapper de plein fouet un des pirates qui n'avait pas eu le réflexe de l'éviter. Il y eu un craquement horrible et son corps désarticulés et sanguinolent fut rejeté à la mer.

Un flot de bile monta à la gorge de la jeune fille.

« - Viens ! » lui cria Fred en la saisissant par le bras et la poussant en avant, vers les canots.

Des larmes coulaient le long de ses joues. Ou la pluie. Elle n'aurait su dire. Elle suivait Fred passivement, l'esprit gelé.

Ce n'est pas possible, tout ceci ne peut être qu'un cauchemar !

Elle aida du mieux qu'elle put à descendre le premier canot, lourd de son chargement humain, dans sa périlleuse descente le long du côté où l'Ecumeur gîtait. De l'autre côté du pont, le deuxième aussi s'était mis en branle sous l'assaut des vagues. Une déferlante balaya de nouveau le pont. Fred la plaqua contre le sol et la tint fermement, agrippé de toutes ses forces au bastingage. La vague emporta deux pirates qui disparurent dans les ténèbres en hurlant. Ambre se releva en tremblant, crachant et toussant pour chasser l'eau de mer.

« - On va tous mourir ! cria un pirate à côté d'elle.

- Ta gueule ! ordonna Korp, surgissant de l'escalier. On ne va pas mourir, la côte est juste à côté.

- Ambre ! tu es sauve ! » s'écria Grégoire en contournant le second. Il jeta un coup d'œil aux personnes présentes. George les avait péniblement rejoints et attendait que le canot puisse être mis à l'eau. « Où est Wulfran ? » demanda-t-il.

- Il est…

- Ici. »

L'Ecumeur gémit douloureusement sous leurs pieds et une nouvelle vague s'écrasa sur le pont. Ambre se retourna d'un bloc dès qu'elle en eut l'occasion. Elle n'avait pas rêvé, Wulfran était bien derrière elle et Fred, accroché au bord du canot.

« - Tu… commença-t-elle.

- Non, je ne suis pas mort, navré de te décevoir.

- Mais on le sera bientôt si on ne se magne pas ! rugit Korp. Allez ! »

La mise en place du canot fut plus difficile que prévu. Le navire penchait tellement qu'ils devaient soulever le canot pour le faire passer par-dessus la rambarde.

« - Où est mon père ? demanda Wulfran entre deux ahanements.

- Il reste. Trévor aussi, » répondit sombrement Korp.

La mine de Wulfran s'assombrit mais il ne dit rien. Ambre se retourna et regarda son capitaine, toujours à la barre, fouetté par les vents et la pluie. Elle s'apprêtait à tenter de le faire changer d'avis mais la main de George sur son épaule la dissuada.

« - C'est sa décision. Ne risque pas ta vie pour lui. Il t'en voudrait. »

Les larmes aux yeux, Ambre sut qu'il avait raison.

Au prix de nombreux efforts, ils réussirent à passer le canot de l'autre côté de la coque. Ils s'activèrent alors au plus vite à monter dedans. Wulfran ne laissa pas le loisir à Ambre de proposer son aide pour descendre le canot. Il la souleva et la déposa dans l'embarcation et la suivit à son tour. Seuls Vincent et Korp restèrent pour manipuler les cordages. La barque était à peine descendue de deux mètres qu'une nouvelle vague s'écrasa sur le pont et vint les inonder. Les pirates furent en chute libre pendant une demi-seconde avant de s'arrêter brusquement.

« - Je vais vomir, murmura Grégoire.

- Tu auras tout le temps de te saouler la gueule quand on sera sur la terre ferme, répliqua George.

- Pour fêter la fin de notre voyage ? Tu me remontes le moral là. Si au moins on pouvait lui faire nos adieux à coups de canons… L'Ecumeur mérite au moins ça. »

Ambre releva d'un coup les yeux vers Grégoire, les pupilles élargies jusqu'à faire pratiquement disparaitre ses iris dorés.

« - … coups de canon ? »

Grégoire la regarda sans comprendre, inquiet par l'expression de la jeune fille.

« - Les canons ! » s'écria-t-elle en se relevant. Vive comme l'éclair, elle bondit sur les cordes qui maintenaient l'avant du canot.

« - NON ! » hurlèrent Wulfran et Fred de concert.

Mais déjà Ambre remontait le long du cordage comme un lézard. Wulfran se leva à son tour, déterminé à la suivre mais ses amis l'attrapèrent par les épaules et le rassirent sans douceur. Fred était pâle comme la mort.

« - Laisse-la. Il est trop tard.

- Comment peux-tu dire ça ! » s'exclama Wulfran, désespéré.

Il tourna son regard vers celui du jumeau et lut la même souffrance qu'il éprouvait. La dure réalité lui fit l'effet d'un coup de poignard en plein ventre.

Il l'avait perdue. Ils l'avaient tous perdue.

-o-O-o-O-o-

Désespérément accrochée à un espoir fou, Ambre remontait vers le pont de son navire bien-aimé comme portée par des ailes. Jamais elle n'avait grimpé aussi vite. Elle surgit comme une ombre sur le bastingage et sauta sur le pont avant même que Korp ou Vincent n'aient pu faire un seul mouvement. A peine réceptionnée, elle se mit à courir vers l'escalier qui menait à l'intérieur du navire. Elle glissa sur le bois humide et chuta tête la première dans les marches lorsqu'une fois de plus la mer frappa le navire. Un peu choquée, ses coudes et son épaule gauche la lançaient douloureusement. Elle se releva rapidement et poursuivit sa route alors que George hurlait son nom. La douleur qu'elle perçut dans son appel lui fit presque regretter sa décision. L'Ecumeur était son foyer : si elle devait mourir, cela devait être sur son pont en faisant son possible pour le sauver.

Toujours à fond de train, elle bifurqua au niveau du pont de l'artillerie. Les canons étaient toujours là, noirs et luisants. Menaçants. Elle adressa une brève prière pour que les gueules d'acier soient toujours chargées. Roberts avait donné l'ordre de se tenir prêts si jamais Norrington parvenait à les rattraper. Une nouvelle attaque de la mer contre le navire la projeta violemment contre le mur. Un peu sonnée, elle s'agrippa à un canon et vérifia fébrilement si le boulet de canon était toujours en place.

« - Maintenant, du feu, » se murmura-t-elle à elle-même.

Il faisait sombre et elle eut du mal à trouver le pot dans lequel se trouvaient les briquets. Elle fouilla rapidement et ne trouva que le vide.

« - Si vous me dites que vous n'avez pas de briquet, c'est décidé, j'me barre, » grinça-t-elle entre ses dents.

Définitivement sûre que le pot était vide, Ambre sentit le désespoir la gagner.

« - Merde, merde, merde… bordel ! gémit-elle en regardant autour d'elle. Ah ! là !»

La pirate se jeta presque à terre lorsqu'elle repéra le morceau de métal au milieu de quelques morceaux de silex. Elle valsa ensuite de l'autre côté du pont alors qu'un tremblement faisait grincer l'Ecumeur jusqu'à ses fondements et qu'un torrent d'eau dévalait l'escalier. Elle se releva sur un coude et cracha de l'eau de mer. Elle se releva péniblement et prit une profonde inspiration. Elle devait faire vite.

Elle attrapa la première prise venue et attendit la vague. Celle-ci fut plus violente encore et l'expulsa malgré tout contre le mur. L'Ecumeur gita dangereusement mais se releva avec vaillance.

Tiens bon !

Ambre se rua sur le premier canon à peine le navire fut-il stabilisé. Elle actionna son briquet, mis le feu aux poudres et se précipita sur le canon suivant. Elle eut le temps d'en actionner trois avant que le premier ne se décide à propulser son boulet avec toute la violence destructrice qu'il était capable de réunir. Le projectile frappa les flots dans une gerbe de flammes mais ce fut le recul monstrueux de l'arme qui eut l'effet le plus important. L'Ecumeur gémit dans toutes ses membrures et cordages mais l'angle qu'il faisait avec la surface mouvante de la mer diminua sensiblement. Encouragée, Ambre poursuivit sa mission, rendue plus difficile par la succession des rugissements des canons et la violence de leur recul.

De dehors, elle crut entendre des cris des pirates mais ne put percevoir si c'était de la joie ou quoique ce soit d'autre. Elle verrait cela plus tard.

Si jamais elle s'en sortait.

Il ne lui restait que deux canons et déjà il lui semblait que le pont sous ses pieds était plus horizontal. Enfin, autant qu'il pouvait l'être en pleine tempête et avec un mât rompu.

Mue par un indicible espoir, elle se jeta sur le canon suivant et alluma la mèche qui s'alluma rapidement. D'un bond, elle fut sur le dernier. La détonation de l'avant-dernière pièce d'artillerie qu'elle avait allumée la propulsa sur la gueule de métal. La force du choc lui coupa le souffle. Ambre se redressa avec une grimace et poursuivit sa mission. Une vague d'une force effroyable vint percuter le navire et envoya la jeune fille rouler sur le sol. Son briquet lui échappa des mains et fila se glisser entre les tonneaux de poudre.

« - Oh non… »

Mais le pire était encore à venir : elle était à peine relevée sur les genoux que le canon qu'elle avait allumé rugit. Le monstre de fer recula bruyamment et avec toute la puissance destructrice qu'il avait emmagasinée. Ambre devint livide : la force du recul qu'elle avait cherché à exploiter pour remettre l'Ecumeur à flots allait désormais lui être fatale. D'un réflexe désespéré, la pirate essaya d'esquiver le canon. Elle extirpa son corps de sa trajectoire mais ne put éviter le choc. Sa tête percuta violemment le métal et ce fut le trou noir.

-o-O-o-O-o-

Maintenu en position assise par Fred, Wulfran regarda Ambre disparaître derrière le bastingage, avec l'impression qu'un trou béant avait pris la place de son cœur. Il n'avait qu'une envie : sauter de cette embarcation et la rejoindre. Il devait aller la chercher. En même temps, sa raison, l'évidence même de cette cause perdue, la main de Fred sur son épaule l'en empêchaient. S'il ne s'était senti aussi vide, il en aurait pleuré.

Partie. Perdue.

Perdue pour lui, lui qui n'avait jamais su lui dire à quel point elle comptait, à quel point il l'aimait.

« - AAAAAaaaaambre ! » hurla George.

La main de Fred se resserra douloureusement sur son épaule, dans une étreinte désespérée.

« - Il faut y aller, cria Korp en descendant les rejoindre sur la barque.

- On ne peut pas la laisser… supplia George.

- Elle a fait son choix, la tempête nous tuera tous si on n'y va pas. »

George baissa la tête et se rassit. Il avait l'air hagard, air encore plus accentué par les éclairs qui déchiraient le ciel et la mer qui tentait de les engloutir.

Wulfran détourna le regard. Il ne supportait de voir ses propres sentiments se refléter sur le visage du pirate. Il leva la tête, dans un fol espoir de la voir réapparaître. Au lieu de ça, retentit un grondement infernal, suivi d'un autre et d'un autre encore. Sous ses yeux écarquillés, il vit la coque de l'Ecumeur se redresser.

« - Non de Dieu… commença George.

- Cette fille est géniale ! s'écria son frère en se relevant brusquement.

- Attention, tu vas nous faire chavirer ! » le prévint un pirate installé dans le fond de l'embarcation.

Un autre coup de canon se fit entendre et l'Ecumeur acheva de se redresser avec force grincements et protestations. Les cordages cinglèrent l'air en sifflant et l'un d'eux atteignit dans le dos un pirate placé au fond du canot. Le choc le propulsa en avant, du sang coulant de sa bouche.

Korp jura.

« - Mort, » déclara son voisin, livide.

Fred bondit sur l'échelle et entreprit de regrimper.

« - Mais que fait-il ?

- Il remonte et il a raison, dit Korp en prenant la suite. Attachez la barque et remontez ! Nous serons plus en sécurité sur le pont de l'Ecumeur tant qu'il reste à flots que sur cette barge pour bébés. »

Une nouvelle secousse ébranla le navire alors qu'un canon tonnait de nouveau. Le vacarme tira Wulfran de sa stupeur. Il se précipita sur les poulies et rattacha la poupe de la barque au système de mise à l'eau. Cela fait, il s'apprêta à bondir rejoindre Korp et Fred, qui avaient été suivis par deux autres pirates.

« - Attention ! » le prévint George

Le pirate eu tout juste le temps de se raccrocher avant qu'une vague ne vienne s'écraser sur leurs têtes et ne propulse la barque contre la coque de l'Ecumeur. Le choc ne fut pas d'une extrême violence, comparée aux déferlantes qu'ils avaient essuyées mais le canot était dangereusement instable. La mer réussit à décrocher un des pirates et à l'emmener, hurlant, dans les profondeurs de ses eaux noires.

« - Jimmy…

- Il est trop tard, fit George. Fais vite. »

Un pirate grimpa à l'échelle, suivi immédiatement de Wulfran, trop pressée de retrouver Ambre. Une fois en haut, il fut interpellé par l'immense second.

« - Va rejoindre Fred : il faut se débarrasser du mât ou il nous entraînera par le fond.

- Mais Ambre ! protesta-t-il.

- Le navire avant tout ou tout ce qu'elle a fait n'aura servi à rien.

- Mais…

- Elle va arriver nous aider, elle n'a pas besoin de toi maintenant. L'Ecumeur si. Au boulot, » conclut-il en poussant Wulfran vers le mât de misaine rompu.

Le pirate alla rejoindre Fred. Uniquement munis de leurs couteaux de marin, ils s'attaquèrent à la partie du mât qui le maintenait encore solidaire au reste du navire. Du coin de l'œil, ils virent que les pirates de leur embarcation étaient tous remontés et commençaient à reprendre l'Ecumeur en main. Wulfran distingua même avec soulagement son père qui se tenait à la roue et hurlait des ordres. La tempête continuait à faire rage autour d'eux, mais les vagues et les déferlantes, qui les trempaient néanmoins jusqu'aux os à chaque passage, se faisait moins hautes que ce qu'elles avaient été.

Korp les rejoignit bientôt, portant une hache dans chaque main. Il les leur passa avant de repartir aussi vite qu'il était venu en les enjoignant à abattre le mât le plus vite possible. Fred et Wulfran abattirent leurs lames avec force, en cadence. Dès qu'une lame se préparait à passer au-dessus du navire, ils s'accrochaient de toutes leurs forces aux cordages à portée de main et repartaient à l'ouvrage aussitôt que la mer ne risquait plus de les emmener avec elle.

Le mât s'écroula bientôt sur le pont, y creusant une profonde marque et roula avec la déferlante suivante. Korp fut immédiatement auprès d'eux.

« - Il faut le faire tomber à l'eau. Coupez les cordages et on pousse. »

Les deux jeunes pirates eurent tôt fait d'obéir et se virent s'arc-bouter contre l'immense tronc pour le diriger vers le bastingage à moitié rendu inexistant par sa rencontre avec le mât de misaine. Aidés par les vagues qui le poussaient vers le bord, le mât fut bientôt au bord du gouffre.

« - Attention ! » rugit Fred alors qu'une nouvelle vague menaçait de les emmener tous avec elle.

Il saisit Wulfran par la ceinture alors que les jambes de celui-ci étaient fauchées par la puissance dévastatrice de la déferlante.

Crachant et vomissant de l'eau de mer, Wulfran se remit péniblement sur ses jambes.

« - Merci, » parvint-il à dire malgré sa gorge en feu.

D'un regard circulaire, il vit que Korp était sain et sauf. Ce dernier prenait compte du changement opéré chez le navire : au moment où le mât avait été rejeté loin du navire, l'Ecumeur s'était redressé dans toute sa splendeur, malgré son mât brisé, ses cordages arrachés et ses voiles détrempées et claquant au vent. Un vent d'espoir parcourut son pont.

Sans attendre les ordres suivants, Wulfran s'élança vers l'escalier menant aux ponts inférieurs. Il savait qu'il aurait dû aller aider les autres, alors qu'ils étaient déjà si peu nombreux pour manœuvrer le navire, mais ses pensées n'étaient tournées que vers elle. Il n'avait cessé de la guetter, mais elle n'était toujours pas réapparue. Intimement persuadé qu'il lui était arrivé quelque chose, il savait qu'il ne pourrait se concentrer sur autre chose tant qu'il ne saura pas quoi.

Il perdit l'équilibre alors qu'une autre vague frappait le navire mais il n'arrêta pas sa course pour autant. Enfin arrivé au pont d'artillerie, il l'appela d'une voix rendue éraillée par l'eau de mer qu'il avait ingurgitée. Aucune réponse ne lui parvint.

« - Ambre ! » appela-t-il de nouveau en se jetant à corps perdu à sa recherche entre les canons.

Ses appels déchirants restaient sans réponse et la panique commença à le gagner. Elle n'avait pas pu passer par-dessus bord, c'était impossible.

Un sabord peut-être ? Elle était si fine, si menue…

« - Ambre ! »

L'Ecumeur trembla et il chuta sur un des canons. Il essaya de s'y raccrocher mais la surface lisse n'offrait aucune prise et il tomba à terre. C'est alors qu'il la vit. Elle était allongée à terre, la tête de côté, une joue posée au sol, les yeux clos. Un filet de sang coulait de son front. Ses cheveux en étaient imbibés. Dans la semi-pénombre, entre les éclairs, elle aurait presque paru rousse. Elle était si pâle…

De l'eau venait lui baigner le visage, la faisait se mouvoir doucement, au rythme des oscillations du navire, comme une marionnette. Comme une poupée désarticulée, sans vie.

« - Non… non… NON ! »

Wulfran se précipita sur elle moitié courant, moitié rampant. Des larmes avaient commencé à couler sur ses joues. Il se jeta à genoux auprès d'elle et prit son corps inanimé entre ses bras.

« - Ambre ! Ambre, non ne me fais pas ça, Ambre… Ambre… »

Il lui caressa le visage, passa sa main dans ses cheveux d'habitude si soyeux et brillants, continuant à l'appeler. Bientôt sa main fut poisseuse de son sang. Il regarda cette partie de lui, bougea ses doigts couverts de ce liquide vermeil. Il serra le poing et l'abattit sur le sol avant de s'effondrer en pleurs sur le corps de la jeune fille.

« - Nan… ce n'est pas vrai. Ça ne peut pas être vrai, ça ne peut pas… Ambre… »

Seuls les rugissements de la tempête lui répondirent.

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Alors, ça valait le coup d'attendre ? N'hésitez pas à commenter, comme toujours, je lis toutes les reviews et je réponds quand c'est possible !

Et merci à toutes celles qui ont continué à persévérer à me demander la suite, ça m'a aidé à m'y remettre et à ne pas abandonner au profit d'autres choses tout aussi chronophages ! bisous à toutes

A bientôt !