La Chute des Anges :

Auteur haineu(neu) : Caliméra

Rating et avertissement : T, pour présence de scènes et descriptions légèrement macabres. Possibilité éventuelle de passage au M par la suite.

Disclaimer : L'univers de Harry Potter appartient à J.K. Rowling, et l'histoire est très librement inspirée du roman Lune Sanglante de James Ellroy. Rendons à César ce qui appartient à César.

Cette fic est dédiée à mon cousin préféré Juju, et à son fils Abel. Je remercie mon amie Andromède pour sa relecture à chaud de ce texte avant sa publication.

Bonne lecture à vous tous.

Prologue :

Il faisait nuit et froid quand je rentrai à la maison, après avoir passé la soirée à suer sur un rapport. Il s'agissait d'une affaire de vol. Un dénommé Francis Christiansen dérobait des ingrédients dans trois boutiques de potions, et les revendait sous forme de mélanges illicites. Plusieurs cas d'overdoses de potions hallucinogènes avaient été repérés dans un quartier huppé de Londres, près des deux principales boîtes de nuits sorcières. Nous avions mis un mois à mettre la main sur le coupable, et j'avais été chargé ce soir-là de rédiger la conclusion de l'enquête.

Je préférais nettement être sur le terrain plutôt que de me farcir de la paperasse. J'avais réussi un certain nombre de fois à éviter les rapports, mais sur ce coup-là, mon coéquipier était resté de marbre devant mes pleurnicheries: "Potter, arrête ta comédie, m'avait-il dit. Tu vas me rédiger ce putain de compte-rendu, que ça te plaise ou non." J'avais obéi en soupirant à fendre l'âme, et cette connerie m'avait coûté ma soirée. Du fait, bien entendu, comme je rentrais à pas d'heure pour ne pas changer, Ginny allait encore me remonter les bretelles.

Je soupirai en accrochant ma cape dans l'entrée. Heureusement que c'était les vacances de Noël, j'allais pouvoir un peu discuter avec Alice avant de me faire engueuler par sa mère. Ma fille était une perle rare. Un vrai petit génie. Elle avait douze ans, mais se montrait aussi mûre que si elle en avait quinze. Elle s'intéressait à mon travail plus que Ginny ne l'avait jamais fait. Elle comprenait avec une finesse peu commune pour une gamine mes faiblesses et mes frustrations, du moins sur le plan professionnel. Elle saisissait parfaitement ma passion pour la chasse aux mages noirs. Et elle se passionnait pour mes enquêtes, au grand dam de sa mère.

En effet, Ginny ne supportait pas que je m'entretienne de mon travail avec Alice. Elle me serinait sans arrêt des mais Harry, ce n'est qu'une petite fille, pourquoi tu lui racontes sans arrêt des histoires pareilles?, sans comprendre ma motivation profonde. Contrairement à ce qu'elle pensait, je ne voulais pas mettre en pièces l'innocence de ma fille. Je voulais simplement qu'elle sache. C'était mon obsession. Je le lui disais souvent, d'ailleurs, Alice, ma chérie, le monde est bien plus cruel que l'univers en rose et bleu que te dépeint ta mère. Elle me regardait alors dans les yeux — les siens étaient semblables aux miens ­—, et elle répondait je sais, Papa. Raconte-moi une autre de tes enquêtes, et je lui faisais le récit des affaires que j'avais à traiter, comme des contes de fées cruels et brutaux.

Je grimpai à pas de loup les escaliers. La porte de la chambre que je partageais avec Ginny était entrouverte. Une lumière orangée s'en dégageait. Je compris aussitôt le message: ma femme variait les couleurs des bougies avec son humeur. Une lueur bleue pressentait une Ginny câline et attentionnée, et une lueur orange sous-entendait qu'une scène de ménage se pointait à l'horizon. Je supputai ce soir-là que mon épouse devait se retourner dans notre lit, imaginant différents moyens de me culpabiliser parce que je la délaissais. D'ailleurs, quand je passai devant la chambre sans y entrer, j'entendis un soupir aussi discret qu'une rafale de Mistral. Ça allait encore chauffer.

Mettant mes problèmes de couple de côté, j'allai gratter à la porte d'Alice:

— Poussin? Tu dors?

Elle m'ouvrit deux secondes plus tard. Elle portait un pyjama en pilou rose avec des fraises (cadeau de Noël de sa mère), et ses cheveux étaient aussi ébouriffés que les miens.

— Salut Papa, dit-elle. C'est à cette heure-là que tu rentres?

— Allons, dis-je, il n'est que 23 heures, après tout…

— Ouais, mais M'man m'a envoyée au lit à 21 heures… Tu te rends compte? Merde, je vais avoir treize ans en février, et on m'envoie me coucher comme les bébés, bordel!

— Alice, ne parle pas si fort, et ne dis pas autant de gros mots.

— Ouais, mais bon…

Je fis quelques pas dans la chambre de ma fille. L'été précédent, elle avait délaissé les fanfreluches roses qu'elle affectionnait enfant pour redécorer sa chambre de bleu et de blanc cassé. Ginny et moi avions un peu haussé les sourcils quand elle nous avait dit: "Je suis à Serdaigle, il me faut du bleu partout. De toute façon, le rose, c'est tarte." Alice me fit une place sur le rebord de son lit, puis elle posa la question qu'elle me posait tous les soirs quand elle était à la maison:

— Alors, Papa, c'était quoi, ton enquête du jour?

— Toujours la même. Mais on l'a terminée. On a attrapé Christiansen ce matin.

— Chouette! Raconte!

Et je me lançai alors dans le récit de la capture de ce petit voleur et trafiquant minable, utilisant des termes beaucoup plus vivants que ceux dont j'avais usé pour mon rapport plus tôt dans la soirée. Alice, qui se passionnait pour les potions, me demanda toutes sortes de choses sur les mélanges hallucinogènes vendus par Christiansen. Je lui donnai donc, pour l'amuser, quelques recettes. Ça ne me paraissait pas dangereux. Ma fille n'était pas du genre à fabriquer des potions en douce, et ça m'aurait étonné que certains ingrédients utilisés par le trafiquant se trouvent dans le placard de Rogue. Mais alors que nous discutions, en rigolant comme des bossus, des effets de ces drogues sur leurs utilisateurs, une Ginny en furie débarqua dans la chambre en hurlant:

— Harry, ça suffit! Tu n'as pas honte de raconter des choses pareilles devant la petite?

— Mais Maman, fit Alice d'une toute petite voix.

— Toi, tu te tais! Si je t'ai envoyée au lit, c'est pour que tu dormes, pas pour que tu restes les yeux ouverts à attendre que ton père vienne te raconter ses salades immondes!

Alice ouvrit la bouche pour répliquer, mais le regard que lui lança Ginny la dissuada de parler. Cette dernière s'en alla d'ailleurs au pas de charge, après m'avoir signifié des yeux que si je ne la rejoignais pas dans les cinq minutes, j'aurais droit à une scène dont je me souviendrais longtemps.

À regret, je me penchai sur ma fille pour l'embrasser. Et je fus triste et inquiet de voir des larmes dans ses yeux:

— Alice, mon poussin, pourquoi tu pleures?

— J'aime pas quand Maman vient crier comme ça, renifla-t-elle. Et pis j'aime pas quand vous vous disputez à cause de moi.

— Ce n'est pas ta faute, ma chérie. C'est juste que ta mère a son caractère, et comme nous ne sommes pas toujours d'accord, des fois, on se dispute. Tu sais, ça arrive dans toutes les familles.

— Ouais mais… Papa, tu aimes Maman, pas vrai?

— Mais bien sûr, répondis-je. C'est juste qu'on se dispute de temps en temps.

— De plus en plus souvent, je trouve.

— Ne t'inquiète pas. Je vais en discuter avec elle, et je te promets qu'on fera des efforts, d'accord?

Elle hocha la tête en reniflant. Je la serrai très fort dans mes bras, et l'embrassai pour lui souhaiter bonne nuit. Au moment où j'allais sortir, elle me rappela:

— Papa, même si Maman ne veut plus que tu me parles de ton travail… Le jour où tu tomberas sur la Grande Enquête, tu me préviendras?

J'eus un sourire triste.

— Promis. Dors, maintenant.

Je refermai la porte derrière moi, et allai retrouver Ginny pour une petite séquence de torture mentale. Comme j'étais furieux après elle — après tout, c'était elle qui avait fait pleurer Alice —, les reproches allaient pleuvoir des deux côtés, et ça risquait d'être sanglant.

oOØOo

Ginny m'attendait dans notre chambre, debout devant le lit. Poings sur les hanches et pieds écartés, elle avait la posture archétypale de toute maîtresse femme qui se respecte. Sauf que ça ne m'impressionnait pas. À trente-quatre ans, mon épouse était encore une femme ravissante, mais son horrible peignoir jaune bouton d'or jurait horriblement avec sa chevelure rousse, et la rougeur de la colère sur sa peau pâle lui donnait un air presque comique.

Par égard pour Alice, qui avait été choquée par l'affrontement qui avait eu lieu devant elle, je décidai de ne pas élever la voix.

— J'espère que tu es fière de toi, dis-je.

— Fière de moi? Et pourquoi ça? Parce que je t'ai empêché d'expliquer à Alice comment on fabrique de la drogue?

— Non, pas pour ça. Parce que tu es venue m'engueuler devant elle. Elle en a pleuré, je te signale juste ça comme ça.

— Doux Merlin!

Le remords se lut immédiatement sur le visage de ma femme.

— Je vais la voir immédiatement.

— Non, tu n'y vas pas, répliquai-je en la prenant par le bras. D'une part, laisse-la dormir. Et d'autre part, je lui ai déjà parlé.

— Ah oui. Et tu lui as dit quoi? Que je suis une affreuse mégère qui t'empêche de vider ta bile sur elle?

— Ginny, tu es ridicule.

Elle fit la moue. Une moue enfantine, comme si elle allait pleurer.

— Harry, essaie un peu de comprendre. Alice n'est qu'une enfant, une petite fille. Elle n'a que douze ans. Je sais que tu as besoin de parler de ton travail à quelqu'un. Je suis tout à fait prête à admettre que je ne suis pas la bonne personne pour ça. Mais pourquoi faut-il que tu lui en parles à elle? Pourquoi faut-il que tu passes des nuits entières à lui raconter tout ça, que tu lui envoies tous ces hiboux quand elle est à Poudlard? Tu pourrais plutôt en parler à mon frère, non? Ou à Luna, puisque tu t'entends si bien avec elle. Mais pas à notre fille, elle est trop jeune. J'ai fait naître cette enfant pour qu'elle vive dans un monde propre et paisible, pas pour que tu lui parles des poussières cachées sous les tapis.

— Il faut bien qu'elle sache qu'elles existent, ces poussières. Je te l'ai déjà dit, Ginny. Il faut qu'elle sache. Sinon, elle mourra. Quant à vider mon sac auprès d'autres… je n'en ai pas tant besoin que ça. J'en parle à Luna, c'est vrai. Quant à Ron, depuis qu'il a épousé Hermione, c'est un mou du genou. Elle le mène par le bout du nez.

Ma femme ne releva pas la vacherie que j'avais dite sur son frère. Vacherie totalement justifiée, qui plus est. Elle se contenta de me tourner le dos en marmonnant:

— Nous n'avons décidément pas la même notion de l'éducation qu'il faut donner à notre fille.

Enfin un point sur lequel nous étions d'accord. Nous gardâmes un moment le silence. Seul le tic tac de l'horloge se faisait entendre. Finalement, Ginny se tourna à nouveau vers moi:

— Je suis fatiguée, Harry. Je voudrais dormir. Mais ne crois pas que nous en avons fini avec cette conversation.

— Si tu parles de la façon d'élever Alice, cette discussion dure depuis près de deux ans. Ça peut bien continuer encore un peu.

— Je t'en prie…

Elle me refit sa tête triste de gamine qui va fondre en larmes, mais j'étais trop épuisé pour me laisser émouvoir. J'avais besoin de calme. Et Ginny le sentit parfaitement.

— Il vaut sans doute mieux que nous ne dormions pas ensemble cette nuit.

Je soupirai. Ginny se coula contre moi:

— Je t'aime, Harry, dit-elle. Je suis tellement désolée qu'on se dispute. Je voudrais tellement qu'on arrive à se mettre d'accord…

Je lui tapotai le dos machinalement, en pensant que son je voudrais tellement qu'on se mette d'accord signifiait je voudrais tellement que tu te ranges à mon opinion. Mais elle pouvait toujours courir. Alice devait connaître la brutalité du monde réel si elle voulait survivre.

Je relâchai Ginny au bout d'un petit moment.

— Quand tu te réveilleras, je serai sans doute parti, dis-je. J'ai un rapport à terminer de bonne heure demain matin.

— Très bien. Ne rentre pas trop tard demain. Nous dînons chez Ron et Hermione. Il ne faudrait pas que nous soyons trop en retard.

— D'accord. Bonne nuit.

Je quittai mon épouse avec moins de tendresse que quand j'avais souhaité bonne nuit à ma fille. Et avec plus de culpabilité, aussi. Parce que le coup du rapport à finir, c'était un mensonge. J'avais simplement l'intention d'attendre que Ginny se soit endormie pour filer à la française, comme on dit.

oOØOo

J'attendis une heure, assis sur le canapé du salon, au rez-de-chaussée de la maison, pour être sûr de pouvoir transplaner sans me faire remarquer. Et pendant tout ce temps-là, je ruminai des idées noires tournant autour de ma vie de couple.

J'étais marié avec Ginny depuis quinze ans. J'étais sorti avec elle à Poudlard alors que j'avais seize ans, puis j'avais rompu lorsque Dumbledore avait été assassiné. Je l'aimais sincèrement, à l'époque, et je voulais la protéger en me tenant loin d'elle. Mais après la dernière bataille, celle où Voldemort avait été vaincu et à laquelle je refusais encore de penser, nous avions repris les choses là où elles s'étaient arrêtées. Nous nous étions mariés, et puis trois ans après naissait Alice. J'étais devenu Auror entre-temps, et j'avais essayé de me forger une réputation qui n'était pas celle du Survivant. Je voulais simplement être un bon chasseur de mages noirs. Mais les mages noirs, depuis la chute de Lord Voldemort, ne couraient plus les rues. Mon travail ne consistait qu'en des enquêtes minables, sur des vols, et quelques agressions quand la chance nous souriait. Je déchantai donc un peu, et c'est à ce moment-là que le couple que je formais avec Ginny commença à chanceler. Nous étions aussi coupables l'un que l'autre. La frustration mêlée à l'amour de mon travail me rendait irascible, et de ce fait je négligeais ma femme. Et elle, de son côté, ressemblait de plus en plus à sa mère, ce qui m'agaçait prodigieusement. Et puis, Alice grandissant, je m'étais mis en tête de la préparer à la cruauté du monde extérieur, ce qui devint rapidement la principale source de conflit avec Ginny.

Et les choses empiraient petit à petit, à tel point que je me demandais, parfois, si je l'aimais encore. J'aimais le souvenir de ma petite amie d'antan, j'aimais mon épouse des débuts, j'aimais aussi le souvenir de la femme qui avait porté mon enfant. Mais la Ginny de trente-quatre ans, mondaine, charmante et parfaite en public, et obtuse à la limite de l'incompréhension en privé, m'était de plus en plus exécrable. Le divorce nous était cependant proscrit. Rompre un mariage sorcier n'est pas une affaire très facile et, depuis que j'avais épousé Ginny, j'avais réussi à tenir les tabloïds à distance de moi. À leurs yeux, le Vainqueur du monde sorcier avait une vie respectable dont il n'y avait rien à dire. Si je divorçais, les gazettes se rueraient une fois de plus sur moi, c'en serait fini de ma tranquillité… et sans doute aussi de mon petit secret.

oOØOo

Il était presque minuit et demi lorsque je transplanai. Je me retrouvai au cœur de Londres, à l'endroit où j'avais une chance de trouver la personne que je cherchais. Elle stationnait toujours par là, à attendre d'éventuels clients qui se faisaient rares à cette heure de la nuit et en cette période de l'année.

Elle s'appelait Fatality Lake. Ce nom tragique venait du fait qu'à sa naissance, les guérisseurs s'étaient rendus compte d'une anomalie dans sa magie qui ferait d'elle une Cracmol. Elle avait certes quelques pouvoirs, mais ils étaient si limités qu'elle n'avait jamais été admise à Poudlard. Ses parents, qui comme tout couple sorcier auraient voulu avoir pour enfant un mage puissant, avaient accepté ce coup du sort comme une fatalité, et ils l'avaient donc affublée de ce prénom. Mais elle s'en contentait très bien, louvoyant discrètement entre le monde sorcier et le monde moldu. Elle était chauffeur de taxi. Elle avait vingt-sept ans. Et depuis dix-huit mois, elle était ma maîtresse.

C'était là mon petit secret. Je l'avais rencontrée par hasard dans un bar, un soir où je devais dîner avec Luna et qu'elle m'avait posé un lapin. On avait discuté. Je pensais au départ qu'on ne serait rien d'autre que des amis. Mais lorsque nous nous étions revus pour la troisième fois, Fatality avait eu l'idée de me promener dans son taxi. Elle conduisait comme une folle, si bien que cela me rappela l'aventure en voiture volante, quand j'étais en deuxième année à Poudlard. Nous avions roulé à toute vitesse dans les rues de la ville, et l'autoradio de Fatality diffusait très fort les chansons d'un groupe de hard rock à tendance satanique trop consternante. Et à la fin de cette escapade, je l'avais embrassée, et nous avions fait l'amour dans le taxi comme, à ce qu'il paraît, le font parfois les gamins moldus.

Je n'avais jamais compris mon attirance pour Fatality. Elle était petite, blonde, avec un visage tout rond et un corps maigrichon. Peut-être était-ce parce qu'elle était une fille simple qui se foutait de tout, y compris du fait que je sois le Survivant. Nous avions évoqué une fois la question, et nous en avions bien ri. De surcroît, Fatality était une amante douce et sincère, qui ne s'embarrassait pas d'à priori, et qui ne se refusait jamais à certaines pratiques érotiques qui écœuraient Ginny. Je vivais avec elle une liaison agréable et frivole, qui donnait un peu de couleur à mon quotidien, et qui finirait sans doute comme elle avait commencé: sur un coup de tête et une franche rigolade.

J'attendais depuis dix bonnes minutes, transi de froid, lorsqu'elle surgit devant moi, à bord de son taxi boueux et douteux. Je vis son sourire, et j'entendis sa voix gouailleuse claironner:

— Salut, beau gosse, où j'te dépose?

— Chez toi, Fatality.

— Ta femme t'a foutu dehors?

— Pour cette nuit seulement, et je ne nie pas y être pour quelque chose.

— T'es incorrigible, Harry. Allez, monte.

oOØOo

Nous nous retrouvâmes l'instant d'après dans son petit appartement cracra de banlieue. Nos vêtements abandonnés depuis l'entrée faisaient un chemin balisé jusqu'au lit, où je bousculai rapidement ma maîtresse, au milieu d'un tas impressionnant d'animaux en peluche. On se coula rapidement sous les draps. Fatality avait les pieds gelés, et je frissonnai quand elle commença à me chatouiller l'arrière des genoux avec ses orteils.

— Qu'est-ce qui s'est encore passé avec ta femme?

— Bôf, rien de plus que d'habitude… Je suis rentrée tard, et elle a fait une scène à cause de la petite.

— Encore?

— Ouais…

Elle rigola doucement dans la pénombre.

— Imagine la couv' des paparazzi, Harry. Discorde dans le couple Potter. Le Survivant se console dans les bras de sa maîtresse Cracmol.

­— Tu vas te taire, ouais, dis-je en lui pinçant le bout du nez, qu'elle avait long et pointu.

— D'accord, d'accord, je me tais. Est-ce que par hasard, le Survivant aurait envie d'une gâterie?

Le sous-entendu, ainsi que le regard glouton de Fatality m'enflamma les reins. Je n'eus même pas le temps de répondre: elle descendit le long de moi pour câliner une certaine partie de mon anatomie qui en avait bien besoin.

oOØOo

Je quittai ma maîtresse le lendemain, en début de matinée. Elle me raccompagna à la porte, vêtue d'un kimono noir bien plus seyant que l'horrible peignoir jaune de Ginny.

— On se revoit quand, demanda-t-elle.

— Je ne sais pas. Pas ce soir, en tout cas. Supplice du dîner trop mortel chez mon beau-frère et sa femme.

— Lesquels?

— Ron et Hermione, laissai-je tomber dans un soupir.

— Je croyais que tu t'entendais bien avec eux.

— Quand on était gamins, oui. On était inséparables. Mais depuis que ces deux-là se sont mariés, on a plus grand-chose en commun. Ils ont une petite vie plan-plan ennuyeuse à mort dont ils se contentent très bien, et ils ne font rien que de me faire la morale sans arrêt.

— Pauvre chéri, dit Fatality en m'embrassant.

Je la tins serrée un moment. Ma maîtresse était une des trois personnes qui me comprenaient le mieux. Avec mon coéquipier, et Luna.

— Tu sais, reprit-elle au bout d'un moment, ta femme a tort de se conduire comme ça avec toi. Je serais nettement plus patiente qu'elle, si j'étais ta femme.

— Je ne suis pas un mari idéal, Fatality. Ginny manque de patience, c'est vrai, mais elle souhaite ce qu'il y a de mieux pour notre famille, à sa façon. Le problème, c'est que nous n'avons pas les mêmes principes, et que nous n'arrivons pas à nous mettre d'accord.

Elle m'embrassa encore avant de me laisser partir:

— Passe bientôt me voir, Harry. Et si tu n'as pas le temps, envoie-moi un hibou doux.

— Je n'y manquerai pas, souris-je.

Je quittai l'appartement, et transplanai directement au Ministère.

oOØOo

Je retrouvai mon coéquipier au Quartier Général des Aurors. Il était assis à son bureau, et il mâchonnait rêveusement sa plume en lisant la Gazette du Sorcier.

— Potter, tu m'expliques pourquoi tu as les mêmes fringues qu'hier? Ta femme n'a pas fait le repassage?

— Ta gueule, espèce de bouffeur de grenouilles taré.

Olivier Leroy, dit le Français, était mon coéquipier depuis quatre ans. Il était un peu plus jeune que moi, mais c'était un puissant sorcier au caractère ironique et teigneux. Je l'appréciais beaucoup. Au début, nous nous étions un peu regardés en chiens de faïence, parce qu'en temps que natif de l'autre côté de la Manche, il n'aimait pas beaucoup les Anglais ("et leur bouffe dégueulasse", disait-il), mais avec le temps, nous étions devenus une sacrée équipe et deux bons copains.

Je me laissai tomber à mon bureau, et me fis apparaître une tasse de café serré.

— Quel est le programme, aujourd'hui, demandai-je.

— On attend, répondit Olivier d'un ton serein. On attend notre prochaine enquête minable. Tu paries sur quoi ? Vol ? Recel ?

— Fait chier…

— Eh bé, Potter… Elle t'a pas assez consolé, cette nuit, la douce Fatality ?

Je fronçai les sourcils à l'évocation du nom :

— Qui t'a dit que je l'avais vue cette nuit ?

— Tes fringues, claironna mon coéquipier, à moitié mort de rire. T'as les mêmes qu'hier soir, patate !

— Grrrrrrrrrrr… Oliver, y a un bouffon minable à Tucson, USA, qui t'a pas entendu, tu peux pas répéter plus fort ?

Il rigola encore plus fort. Je lui avais parlé de Fatality un soir, à une de ces innombrables périodes de conflit avec Ginny. J'avais un sacré bourdon et, le whisky Pur Feu aidant, j'avais déballé ma liaison extraconjugale. Il m'avait promis de ne le répéter à personne, mais ça n'empêchait pas hélas ce fait : la discrétion ne faisait pas partie de ses qualités.

Quand il se rendit compte que je n'étais pas d'humeur à rigoler, il se calma un peu, et se replongea dans son canard pendant que je buvais mon café. J'étais en train de gratter le sucre fondu au fond de ma tasse avec ma cuiller quand une pincée de notes de services apparurent entre moi et Olivier. Il reposa son journal et se jeta dessus.

— Y en a deux pour toi, me dit-il en me tendant deux des petits avions en papier. Et trois pour moi.

— Tu crois que c'est Seraphina Marlowe qui t'envoie une lettre d'amour, demandai-je d'un ton sarcastique.

— Ta gueule…

J'ouvris mes notes de services. La première m'indiquait qu'un hibou m'attendait en salle de courrier. L'autre note était un ordre de mission. J'étais convoqué chez le chef de brigade à 11 heures. Je jetai un coup d'œil à ma montre. Il était 10 h 50.

— Toi aussi, t'as un ordre de mission, me demanda Olivier en levant le nez d'un de ses petits avions déplié.

— 11 heures, bureau du patron.

— Pareil. On y va ensemble ?

— J'ai du courrier à aller chercher. On a qu'à se retrouver dans dix minutes devant le bureau ?

— Si tu veux, mais t'as intérêt à te grouiller.

Je me levai, et me précipitai à la volière qui accueillait le courrier destiné aux employés du ministère. La chouette blanche d'Alice, si semblable à ma vieille Hedwige, se posa sur mon épaule. Elle m'apportait un petit mot de sa maîtresse : "Cher Papa, je sais pas à quelle heure tu es parti ce matin, mais j'espère que ce n'était pas à cause de moi ou de Maman. Je te souhaite une bonne journée, et j'espère que la Grande Enquête, ce sera pour aujourd'hui. Je t'aime. Bisous. Alice le poussin".

— Moi aussi, j'espère que ce sera pour aujourd'hui, pensai-je.

Ce que j'appelais la "Grande Enquête", c'était une affaire bien plus complexe et passionnante que toutes les petites histoires minables de vol, de recel, etc dont je devais m'occuper d'habitude. La Grande Enquête était en quelque sorte un idéal à atteindre en tant qu'Auror. Une affaire qui me permettrait de m'accomplir dans mon travail et de me sentir vraiment utile. Pour de vrai.

Je caressai la tête de la chouette, et je lui dis :

— Attends-moi ici. J'ai un rendez-vous. Je reviens dès que possible te porter une réponse pour ta maîtresse.

Le volatile hulula doucement, et alla se percher devant une mangeoire. Je quittai la volière au pas de charge, et me précipitai au bureau de mon chef. Olivier m'y attendait déjà. J'étais pile à l'heure.

Nous fûmes accueillis par un Kingsley Shakelbolt vieillissant. Il nous regarda d'un air grave.

— Vous avez achevé une enquête hier, je crois, nous dit-il.

— Exact, dis-je. L'affaire Christiansen est terminée. Le Département de la Justice magique a pris le relais.

— Bien. J'ai une nouvelle affaire pour vous, mais c'est autrement différent de tout ce que vous avez eu à faire ces derniers temps. C'est du brutal.

Olivier et moi nous regardâmes, tout excités. Le moment était-il enfin arrivé ? Kinglsey surprit notre échange muet.

— Harry, dit-il en me regardant, je sais que depuis longtemps, tu attends ta Grande Enquête. Je crois que là, vous allez être servis.

— Qu'est-ce qu'on doit faire, demanda Olivier, qui ne tenait déjà plus en place.

— Vous partez pour Pré-au-Lard dans trente minutes au plus tard.

— Et c'est quel genre d'affaire, demandai-je, coupant court au suspens maintenu par mon patron.

Il garda le silence avant de répondre :

— Meurtre.

(à suivre…)