Disclaimer l'univers de Pirates des Caraïbes appartient à Disney, ainsi que ses personnages (je peux pas emprunter le Commodore ? Bon, tant pis…)

Rating : tout public

Les Maîtres d'Armes

Chapitre 1

Les cours du soir de Mr Obadiah Gilmore

« Petit ! »

Will Turner leva les yeux des outils qu'il était en train de nettoyer et vit Mr Brown, son employeur, se diriger vers lui, une boite parallélépipèdique sous le bras.

« Voici l'épée commandée par Obadiah Gilmore, si tu pouvais la lui amener, grogna Brown en lui remettant le paquet. Dépêche-toi, j'aurais déjà dû la lui livrer ce matin. »

Will se saisit du colis, et un instant plus tard il était dans la rue, se dirigeant vers la maison de Mr Gilmore, qui dominait Port-Royal.

« J'aurais déjà dû la lui livrer ce matin… Tu parles, pensa le garçon de treize ans en marchant d'un bon pas. Il aurait dû la lui terminer il y a au moins une semaine… S'il ne buvait pas tant… »

Depuis un an qu'il était arrivé à la Jamaïque, Will Turner avait travaillé comme apprenti à la forge, et vu peu à peu Mr Brown sombrer dans l'alcool. Le voisinage disait qu'il n'était plus le même depuis la mort de sa femme, mais Will ne l'ayant jamais connu avant ne pouvait en juger. Néanmoins, Mr Brown était un bon maître. Will espérait seulement qu'il ait le temps de lui apprendre correctement le métier, et surtout à forger des épées dignes de ce nom avant de devenir définitivement bon à rien.

Will avait vu l'épée qu'il portait un peu plus tôt dans l'après-midi, et c'était à son avis l'un des plus beaux objets qu'il ait jamais vu. S'il pouvait embrocher un pirate avec une arme pareille… Mr Gilmore serait forcément content.

Le jeune garçon ne put retenir un sursaut d'excitation en pensant à Mr Gilmore. Celui-ci était un maître d'armes qui s'était installé il y avait de cela une dizaine d'années à Port-Royal, où sa réputation de bretteur l'avait précédée. Il donnait des cours d'escrime à un prix prohibitif aux jeunes fils de planteur et à certains officiers de Fort-Charles. Will espérait qu'en arrivant chez Mr Gilmore, celui-ci soit en train de faire la leçon. Bien sûr, il ne pourrait jamais se payer un cours, mais peut-être que si ce Gilmore lui permettait de rester comme simple spectateur, il apprendrait des choses utiles ? Il suffisait de demander…

La maison de Mr Gilmore, même si elle ne pouvait rivaliser avec le manoir du Gouverneur Swann, était assez cossue. Le portail était ouvert et Will remonta l'allée, guidé par des éclats de voix. La porte de la maison était également ouverte et donnait sur un hall brillamment éclairé, où une dizaine de personnes discutaient bruyamment. Will n'osa pas faire un pas de plus et resta dans l'encadrement de la porte, à observer trois hommes en particulier.

Au centre du groupe se tenait Mr Gilmore lui-même, un homme d'assez grande taille, au visage bronzé et rude, qui parlait d'un air assuré de Will ne savait quel maître d'armes italien qui « les dépassait tous ».

Le second personnage était un beau jeune homme somptueusement vêtu que Will connaissait de vue. Il s'agissait d'un certain Eustace Bellamont, le fils d'un des plus riches propriétaires de l'île qui jouissait dans la région d'une réputation exécrable de duelliste et de coureur de jupons. Il écoutait Mr Gilmore avec un sourire supérieur, la main sur la garde de son épée dans une pose qui paraissait savamment étudiée pour impressionner la galerie.

Le troisième était une vieille connaissance de Will, même si cela faisait plusieurs mois que le jeune garçon ne l'avait pas vu. James Norrington, récemment promu capitaine de l'Intrépide, avait passé plusieurs mois en mer à la chasse aux pirates et en était revenu couvert de lauriers. Will tenait ses informations de nulle autre que Miss Elizabeth Swann.

Quelques jours auparavant, Will profitait d'une de ses rares matinées de congés en se baladant sur la plage, lorsqu'il avait vu, un peu plus loin, Miss Swann et sa gouvernante qui se promenaient également sur la jetée. À son grand étonnement et plaisir, Elizabeth lui avait fait un grand signe de la main auquel il avait répondu timidement, avant de continuer sa marche. Alors qu'il pensait encore à elle avec un pincement au cœur, il avait senti qu'on le tirait par la manche. Se retournant il vit avec stupéfaction Elizabeth qui lui souriait. Elle avait visiblement trouvé le moyen d'échapper à sa gouvernante, et ils marchèrent ensemble un moment sur la plage en devisant agréablement. En fait, c'était surtout Miss Swann qui parlait, Will ayant trop peur de commettre un impair.

Elle lui avait alors raconté que la veille au soir son père avait invité le Capitaine Norrington à dîner, et qu'elle ne s'était jamais aussi ennuyée de sa vie. Les deux hommes avaient passé le repas à parler de gens qu'elle ne connaissait pas et dont elle se moquait éperdument, de problèmes de ravitaillement et de matériel, et quand enfin, le Capitaine Norrington avait fait mine d'aborder un sujet un peu plus enthousiasmant, à savoir les pirates, son père s'était tourné vers elle et lui avait déclaré que l'heure était venue pour elle d'aller se coucher.

« Père n'arrête pas de parler de lui, depuis qu'il a été promu, avait grogné Elizabeth. Eh bien, il s'est entiché de Norrington dès qu'il l'a rencontré sur l'Intrépide, à notre départ d'Angleterre, mais à présent, cela dépasse le sens commun : James Norrington par-ci, James Norrington par-là. Si Père devait se remarier, je sais déjà à qui il ferait sa demande… »

L'éclat de rire de Will fut interrompu par les glapissements de la gouvernante, qui courait tant bien que mal sur la plage.

« Miss Swann, comment pouvez-vous… Revenez immédiatement avant que je me fâche, vous avez mis du sable sur votre robe et qui est ce garçon ? »

Avec un profond soupir, Elizabeth avait dit au revoir à Will et s'était dirigé d'un pas traînant vers son chaperon.

À présent, le favori du gouverneur écoutait attentivement Gilmore qui pérorait, les mains croisées derrière le dos, un air d'intérêt poli sur le visage. Will ne savait pas vraiment quoi penser de Norrington.

D'un côté, il ne pouvait s'empêcher de le considérer comme un modèle. S'il y avait à Port-Royal quelqu'un qui détestait les forbans autant que Will, sinon, plus, c'était bien Norrington, et son efficacité à leur égard n'était plus à démontrer. Norrington était un très bon escrimeur, un très bon officier, savait aussi bien se comporter face à des matelots de base qu'à des dames de la haute société. Et il avait oublié d'être moche, devait reconnaître Will, avec ses traits fins, sa silhouette élancée toujours revêtue d'un uniforme impeccable… En résumé, le capitaine James Norrington semblait avoir le mot « perfection » inscrit sur son front. Will aurait donné n'importe quoi pour lui ressembler.

Mais il savait que c'était impossible, et il ne pouvait s'empêcher d'en vouloir à Norrington pour cela. Lui n'était qu'un pauvre orphelin qui ne pourrait jamais se payer une commission sur un vaisseau et devenir aspirant, puis officier comme Norrington l'avait fait. Il ne serait bon qu'à forger les épées qui tueraient les pirates sans en tirer la satisfaction de les faire passer de vie à trépas lui-même. Et il ne serait jamais un beau parti comme Norrington. Will n'était pas dupe. Si le gouverneur Swann n'avait que le nom de Norrington à la bouche, c'est qu'il prévoyait un beau mariage dans quelques années, même si ce n'était pas exactement celui auquel Elizabeth avait fait allusion en plaisantant. Sans doute que Miss Swann n'en avait pas conscience, pas plus que Norrington qui ne devait voir en elle, pour l'instant, qu'une gamine insolente, mais comment Swann ne pouvait pas considérer Norrington comme le gendre idéal ?

« Eh, toi, tu cherches quelque chose ? »

Will sursauta et remarqua un laquais en livrée qui le toisait.

« Euh… Je suis l'apprenti de Mr Brown, j'apporte l'épée pour Mr Gilmore, » balbutia Will, conscient que tous les regards étaient à présent dirigés sur sa personne.

Gilmore et ses élèves se rassemblèrent autour de lui. Norrington eut un petit signe de tête à l'adresse de Will.

« Eh bien, fais-moi donc voir, » lança Gilmore avec quelque impatience.

Il y eut quelques ricanements et Will, les joues empourprées, tendit la boite au maître d'armes.

Celui-ci la posa sur une table, l'ouvrit et en sortit l'épée, qu'il tira de son fourreau pour en examiner la lame. Un jeune homme au teint sombre en uniforme d'aspirant laissa échapper un sifflement d'admiration, et Will nota que la plupart des autres spectateurs étaient aussi admiratifs. Seul Norrington restait impassible. Et Gilmore fronçait légèrement les sourcils. Il fit quelques passes dans le vide, les lèvres pincées.

« Correcte, fit-il enfin. Il semblerait qu'elle ne vaille pas celle que m'avait forgée Brown il y a quelques années. Enfin, aucune de ces épées ne vaudront jamais une bonne lame venue d'Europe. Hélas, ce n'est pas en dispensant quelques cours d'escrime que je pourrais en faire venir une spécialement du Vieux Monde. Je me demande si je ne devrais pas faire augmenter mes tarifs. Qu'en pensez-vous, capitaine ? »

Norrington eut un léger tremblement des lèvres qui pouvait passer pour un sourire.

« Que vous devrez alors vous passer de quelques-uns de vos élèves. Savez-vous quelle part de ma solde passe dans vos leçons ? Et je ne parle même pas de celles de messieurs Groves et Gillette… »

Il fit un geste de la tête en direction du jeune homme bronzé qui avait sifflé en voyant l'épée et d'un autre aspirant au visage rond et pâle qui affichait un sourire en coin.

« Abandonneriez-vous vos meilleurs éléments contre un joli morceau de métal quand un autre fait parfaitement l'affaire… » poursuivit Norrington.

Gilmore se mordit la lèvre pour ne pas rire.

« Oh, il suffit, capitaine Norrington, vous allez me faire pleurer. Mes meilleurs éléments, peu… Certes, votre style n'est pas trop catastrophique… »

Eustace Bellamont laissa échapper un rire mauvais :

« Je crois vraiment que vous devriez appliquer votre projet. Cela vous permettrait d'être plus… Sélectif et de ne plus avoir à souffrir de la compagnie de petits officiers sans le sou. »

Un profond silence tomba sur l'assemblée. Le sourire en coin de Gillette avait disparu et Groves avait pali sous son hâle. Will tourna les yeux vers Norrington. Celui-ci était resté impassible, mais le jeune apprenti forgeron distingua une lueur de colère dans ses yeux verts.

« Vraiment ? » déclara-t-il froidement.

Bellamont le contemplait toujours avec un sourire méprisant.

« J'en pense chaque mot. »

Gilmore s'interposa, l'air furieux.

« Messieurs ! Vous êtes tous les deux ici pour apprendre l'escrime, mais aussi pour faire bon usage de mes enseignements. Nous avons assez perdu de temps comme cela, si vous voulez bien me suivre dans la salle d'armes. »

Bellamont et Norrington continuaient de se toiser par-dessus sa tête, puis finalement le jeune hobereau haussa les épaules. La tension sembla retomber, et Will prit alors son courage à deux mains. S'il ne demandait pas maintenant, l'occasion ne se présenterait jamais.

« Excusez-moi, Mr Gilmore, mais est-ce que je pourrais assister à la leçon ? »

Un silence qui parut à Will encore plus embarrassant que le précédent s'abattit tandis que l'attention se portait une nouvelle fois sur lui.

« Pardon ? » demanda Mr Gilmore, interdit.

Will prit une grande inspiration.

« Pourrais-je assister à la leçon ? Je vous promets de ne pas déranger. »

Gilmore le contempla un instant puis rejeta la tête en arrière et éclata de rire, bientôt suivi par les autres bretteurs. Bellamont riait le plus fort, mais l'aspirant Gillette semblait également trouver la requête de Will particulièrement comique. Encore une fois, Norrington fut le seul à rester de marbre. Malgré son embarras, Will ne put s'empêcher de se demander si l'officier de marine n'était pas atteint de paralysie faciale.

« Écoute, mon garçon, déclara finalement Gilmore, je suis désolé, mais il ne s'agit pas d'un spectacle. Soit tu suis la leçon, et alors, tu paies au même tarif que les autres… Mais cela m'étonnerait que tu le puisses, soit tu rentres chez toi… Enfin, à la forge. Car contrairement aux insinuations de Mr Eustace Bellamont, je suis regardant sur la compagnie. »

Obadiah Gilmore se désintéressa de lui et fit signe à ses élèves de se diriger vers la salle d'armes. Will sortit dans le jardin le cœur lourd. Mais alors que le valet refermait la porte derrière lui, il lui vint une idée… La salle d'armes se trouvait dans l'aile gauche de la maison. S'il pouvait observer par une fenêtre… Will vérifia que personne autours de lui ne regardait, puis contourna la bâtisse. Il trébucha plusieurs fois dans l'obscurité, quand enfin la lumière qui filtrait à travers une rangée de fenêtres lui apporta une aide bienvenue. Bien entendu, les fenêtres étaient trop hautes pour lui, mais Will trouva bientôt un arbuste près du mur qui lui offrit tout le secours qu'il cherchait. Quelques secondes plus tard, bien qu'allongé de tout son long sur une branche dans une position parfaitement inconfortable, Will ne perdait pas une miette de ce qui se passait dans la salle d'armes.

Gilmore avait réparti ses élèves en paires qui s'affrontaient sous son regard critique. Le jeune garçon repéra très vite de considérables différences de niveau. Gillette, qui affrontait Groves, ferraillait en faisant tout un tas de grands gestes inutiles et Groves n'avait aucun mal à le parer. Plus loin, Norrington était aux prises avec le charmant Eustace Bellamont. Si ces deux-là avaient un compte à régler, Norrington n'en laissait pour l'heure rien paraître, et enchaînait parades et ripostes avec un calme olympien, tandis que Bellamont semblait perdre de sa concentration. Gilmore criait quelques conseils et réprimandes de temps en temps, mais Will ne pouvait rien entendre.

Alors que la leçon touchait à sa fin, Will redescendit à terre, endolori et frustré. Il n'avait pas appris grand-chose…

Il se faufila hors du jardin de Gilmore et rejoignit la route plongée dans l'obscurité. Il entendait derrière lui Gilmore saluer ses disciples. Jamais il n'apprendrait à se battre, jamais il ne serait capable de vaincre un flibustier. Il serait toujours aussi vulnérable et inutile que le jour où ce pirate avait attaqué le vaisseau marchand qui l'emmenait vers Port-Royal. Un bellâtre inutile comme Bellamont pouvait se battre en duel, un empoté comme Gillette aussi, mais lui…

« Mr Turner ? »

Will sursauta et se retourna. Un peu plus haut sur la route, Norrington se dirigeait vers lui à grand pas.

« Que faîtes-vous encore dehors à cette heure ? Vous devriez être rentré depuis un moment déjà. »

Will ne pensait pas que Norrington était concerné, mais il pouvait difficilement dire à un officier de la Royal Navy de s'occuper de ses fesses.

« Je… Me promenais. »

Le capitaine était arrivé à sa hauteur et s'arrêta pour lui jeter un regard pénétrant.

« Vraiment ? Je ne crois pas, Mr Turner. »

Will avala sa salive. Il n'avait rien fait de mal. Enfin, pouvait-on considérer le fait d'être resté dans le jardin de Mr Gilmore après que celui-ci lui ait signifié son congé comme une violation de domicile? Mais Norrington ne pouvait pas savoir qu'il était resté…

« Je crois que vous êtes resté assister à la leçon de Mr Gilmore, malgré l'interdiction de celui-ci. » continua Norrington d'un ton sévère.

Will était partagé entre la peur et l'énervement. Oui, il avait désobéi, mais en quoi cela pouvait déranger Norrington ? Il fallait toujours qu'il veille à ce que tout le monde se conduise aussi parfaitement que lui-même.

« C'est faux » mentit Will.

Norrington leva les sourcils.

« Le soutiendrez-vous encore si je vous disais que j'ai vu votre visage collé à une des fenêtres pendant toute la durée du cours ?

- Vous n'avez pas pu me voir, protesta Will. Vous étiez tout le temps le dos aux… »

Le jeune garçon s'interrompit brusquement. Comment avait-il pu laisser le capitaine le piéger aussi facilement ?

Norrington le dévisagea attentivement un instant puis son visage se fendit d'un de ses rares sourires.

« Puis-je savoir pour quelle raison vous êtes aussi avide d'apprendre l'escrime ? »

Will releva le menton, un air de défi sur le visage.

« Pour tuer des pirates ! »

Le jeune garçon pensait que Norrington allait se moquer de lui, comme tous les autres l'avaient fait un peu plus tôt chez Gilmore, (« tous les autres, mais pas lui » se rappela Will) mais il hocha simplement la tête.

« Et qu'avez-vous appris ce soir ? » s'enquit-il simplement.

Will sentit l'espoir revenir. Peut-être que Norrington n'avait pas l'intention de le punir, après tout.

« Euh… Qu'il vaut mieux ne pas battre des bras comme un moulin à vent quand on se bat ? » balbutia-t-il.

Norrington haussa à nouveau les sourcils.

« Je vois que vous avez attentivement observé Mr Gillette. Je crains que cela ne soit pas suffisant. Mr Turner, vous perdez votre temps à roder autours de la maison de Mr Gilmore. Il ne vous apprendra rien tant que vous n'aurez pas de quoi vous payer ses services. Et l'honnêteté me pousse à vous prévenir que cela n'arrivera sans doute jamais. »

Will baissa la tête, découragé. Bien sûr, Norrington avait raison. Mais il ne lui avait rien demandé.

« Je ne prendrais sans doute pas la mer avant quelques semaines, avec l'Intrépide en carénage, reprit Norrington. Je pourrais peut-être vous consacrer un peu de mon temps libre. Attendez-moi demain devant Fort-Charles quand vous aurez terminé votre journée. Bonne soirée Mr Turner.»

Will regarda, interloqué, la haute silhouette de Norrington s'éloigner vers les remparts. Il lui fallut un instant pour reprendre ses esprits, puis un grand sourire éclaira son visage.

À suivre.