Chapitre 10

La NASA apprit avec étonnement les fiançailles de Willie Sharp et de Tori Spandau. Ni l'un ni l'autre n'en avaient parlé, et la NASA le sut par des voies détournées. Personne ne vint les féliciter, mais ils n'en avaient cure. En fait, nombreux étaient les membres de la NASA qui se sentaient coupables envers eux. Sharp avait souffert de l'inimitié générale dès qu'il avait approché Tori Spandau. Le père de celle-ci avait employé les moyens les plus vils pour les séparer, et avait failli réussir. Tori remarquait la gêne de ses collègues, mais ne changea pas sa propre attitude. Elle avait décidé de ne pas inviter les membres de la NASA à son mariage, ce qui allait à l'encontre de toutes les traditions, et de se contenter d'un faire-part d'information. Elle serait heureuse de la présence de ses amis et de ceux de Willie. Les préparatifs furent rapidement bouclés, en trois petites semaines.

Willie était baptiste et Tori, catholique fort tiède, avait accepté une cérémonie au temple. Ils partiraient ensuite en voyage de noces. Willie s'en était remis à sa fiancée pour la destination, et elle avait choisi le Pérou. Ce fut la première manifestation du caractère imprévisible et original de leur vie de couple. Willie devait bientôt s'apercevoir que sa compagne était merveilleusement douée pour embellir le quotidien et bousculer la routine. Quant à Tori, elle rayonnait de bonheur. Elle connaissait si bien Willie, désormais ! Il lui avait révélé le secret de son âme ardente, avide d'affection sous son apparence froide.

Le jour du mariage, Tori et Willie se retrouvèrent devant la porte du temple. Richard Spandau les attendait. Il avait hésité avant d'accepter d'assister au mariage, mais avait cédé à la prière de sa fille. Il était arrivé en avance pour accueillir les amis des mariés, et il devait lancer la Marche Nuptiale à leur entrée. Il salua froidement Willie et s'engouffra dans l'édifice.

- « Tu ne lui en veux pas ? demanda Tori.

-Non, répondit Willie avec un sourire rassurant. Il t'aime, et moi aussi. »

Ils se contemplèrent une dernière fois. Tori avait choisi une longue robe blanche très épurée, qui mettait en valeur sa beauté sereine. Willie la regarda avec une admiration éblouie, prit sa main et ils entrèrent dans le temple. La musique retentit, mais tous deux s'arrêtèrent net. Les bancs étaient remplis et la nombreuse assistance tourna la tête. Toute la NASA était là, des astronautes aux ingénieurs, en passant par le panel des directeurs. Tori et Willie n'en crurent pas leurs yeux. Richard Spandau les poussa vers l'avant.

-« Ce n'est pas le moment de vous défiler, Sharp. »

Le révérend célébra le mariage avec sobriété. Les époux avaient choisi une cérémonie traditionnelle et elle fut très émouvante. Quand eut lieu l'échange des alliances, beaucoup de femmes dans l'assistance avaient les larmes aux yeux. A la fin de la célébration, le jeune couple fut embrassé et félicité avec beaucoup de chaleur. Willie comprit que la NASA souhaitait sceller la réconciliation et il répondit avec plaisir aux marques de sympathie. Ken Martin s'avança vers eux, avec sa femme à ses côtés. Celle-ci embrassa Tori sans la moindre arrière-pensée : jamais elle n'avait eu le moindre soupçon. Willie serra la main de Ken qui lui dit gravement :

-« Prends bien soin d'elle. »

Il vit ensuite Ken embrasser Tori et lui murmurer quelque chose. Tori le serra soudain dans ses bras. Leur étreinte se prolongea quelques secondes. Quand Ken se fut éloigné, Willie demanda :

- « Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

- Qu'il était sûr que je serai très heureuse.

- Pourquoi avait-il l'air si triste ?

-Il a de grandes difficultés dans sa vie de couple, dit doucement Tori. Il évite d'assister aux mariages. C'est une grande faveur qu'il nous a faite aujourd'hui. »

Willie ressentit une profonde compassion. Il était si heureux qu'il aurait voulu que tous le soient. Tori se promit intérieurement de ne jamais lui en dire davantage, et de garder ses secrets au tréfonds de son coeur.

Ils partirent aussitôt après pour leur voyage de noces. Delta III était partie et revenue sans problèmes, et l'équipage de réserve n'avait pas été mis à contribution. Willie pensa que plus jamais il ne serait désigné pour une mission. Il essaya d'évacuer cette pensée et se concentra sur sa nouvelle vie de couple. Il n'avait jamais vécu avec une femme et appréhendait inconsciemment ce changement brutal. Tori fut merveilleuse : elle ne conquit le terrain que très progressivement, patiemment, et usa de beaucoup de finesse en réorganisant la vie de son mari. Willie fut un jour pris de soupçon :

- « Tu as déjà vécu avec un homme, avant moi ?

-Oui, dit-elle avec un sourire angélique. Mon père. »

Il rit en la prenant dans ses bras. Tori veillait toujours sur son père avec vigilance, d'autant plus facilement qu'elle n'avait que la rue à traverser. Tous les deux, la plupart du temps, se comportaient comme si aucun problème n'existait entre eux ; mais Richard Spandau sentait qu'une barrière le séparait de sa fille. Rarement ils en arrivaient à se disputer.

- « Tu ne t'ennuies pas avec ton mari ? osa un jour le général.

- Au contraire.

- Il est pilote, et toi docteur en astrophysique. Vous n'êtes pas très assortis.

- Pas plus que tu ne l'étais avec Maman, qui avait une licence de lettres.

- Ce n'est pas trop dur pour lui de te voir travailler pour les missions spatiales ? Cela ne lui arrivera jamais.

-Ce n'est certes pas de sa faute », répliqua séchement Tori en quittant la maison.

Après cette conversation, elle resta trois jours sans rendre visite à son père, jusqu'à ce qu'il lui téléphone pour lui demander de revenir. Tori ne doutait pas de l'amour de Willie, mais elle s'inquiétait pour lui. Elle évitait de lui en parler mais, un soir, alors qu'ils reposaient dans les bras l'un de l'autre, elle lui demanda :

- « Tu es sûr de bien supporter la vie de pilote ?

- Je l'ai toujours bien supportée, depuis dix-sept ans.

- Tu n'étais pas à la NASA, entouré de types qui vont devenir astronautes. Et tu n'étais pas marié à un ingénieur qui participe à toutes les missions depuis la salle de contrôle.

- Je n'ai jamais été si heureux qu'aujourd'hui, dit Willie gravement. Ne t'en fais pas pour moi.

- Je veux que tu me promettes que, si un jour tu es lassé de tout ça, tu m'en parleras. Il vaudra mieux pour nous deux quitter Houston et recommencer une nouvelle vie ailleurs.

- Tu adores ton job !

-Je t'adore plus encore. »

Willie l'embrassa tendrement. Il se disait chaque jour qu'il avait eu beaucoup de chance de rencontrer enfin celle qu'il lui fallait. La vie serait merveilleuse, s'il n'y avait pas les préjugés de Richard Spandau. Celui-ci nomma les huit astronautes de la mission Delta IV, et Willie n'en faisait pas partie. Il était pourtant le meilleur pilote de la NASA, et reconnu unanimement comme tel. Il y eut des murmures lors de ces nominations. Les pilotes nouvellement promus vinrent présenter leurs excuses à Willie, car ils avaient un sentiment aigu d'injustice. Ken Martin, devenu conseiller technique, révéla à Tori que les directeurs avaient émis des objections au choix du général Spandau, mais que celui-ci n'avait rien voulu entendre. Il pensait cependant que, dans un futur proche, Willie aurait forcément sa chance. Le soir des nominations, Tori prit Willie dans ses bras, sans un mot, et l'étreignit longuement. Il se laissa aller contre elle, retrouvant peu à peu sa sérénité. Il lui dit qu'il l'aimait, encore et encore.

La chance de Willie vint plutôt qu'il ne l'aurait espéré. Le principal satellite de communication des Etats-Unis tomba en panne, ce qui eut des répercussions sur tous les médias du monde. Il ne pouvait pas être réparé depuis le sol. La NASA, sur la demande du président, décida d'envoyer deux astronautes en orbite pour effectuer les réglages manuellement. Il fallait d'excellents pilotes pour amarrer la navette à proximité du satellite, sans le heurter, ni heurter les multiples objets en orbite autour de la Terre. Les responsables de la NASA se réunirent en urgence un dimanche matin. Spandau avait l'intention de nommer deux astronautes chevronnés, avec une grande expérience de l'espace.

-« C'est discutable, intervint Ken Martin. Les deux hommes que vous voulez désigner espèrent participer à une mission prestigieuse, pas jouer les réparateurs. Ils seront furieux. »

Plusieurs conseillers présents, eux-mêmes anciens astronautes, approuvèrent. Spandau jeta un coup d'oeil torve à Martin quand celui-ci ajouta :

-« Il nous faut les meilleurs pilotes. C'est le seul critère. »

Le nom de Sharp vint bientôt dans la conversation.

- « Non, dit Spandau aussitôt. Il n'a aucune expérience.

- Il était dans l'équipage de réserve de Delta III. Il a eu tout l'entraînement nécessaire, observa Truman. Ses résultats sont excellents, meilleurs que ceux de Neil Armstrong !

- Cela ne prouve pas qu'il fera un bon astronaute, répliqua séchement Richard Spandau.

-C'est difficile à dire sans le laisser essayer », glissa Ken Martin.

Spandau et les hommes autour de la table s'entreregardèrent. Tous connaissaient les démêlées du directeur des vols avec son gendre.

- « Je refuse de favoriser Sharp parce qu'il a épousé ma fille.

-Au contraire, vous le pénalisez, parce qu'il a épousé votre fille. Ce n'est pas plus juste. Si Sharp était un anonyme pour vous, il aurait été nommé il y a longtemps. »

Martin avait frappé juste, et il le savait. Spandau restait coi. Truman porta l'estoquade.

-« Ils forment un beau couple, et tout le monde en convient. Il est clair qu'ils étaient faits l'un pour l'autre, et que nous avons tous eu tort de les juger. Allons, Richard, reviens sur terre ! »

Spandau ne pouvait se résoudre à céder. Truman en fut presque amusé : son orgueil se heurtait à son devoir, qui aurait le dessus ?

Après la réunion, Richard Spandau se rendit dans son bureau et décrocha le téléphone. Tori répondit à la deuxième sonnerie. Il était tôt, et elle traînait encore au lit.

- « Bonjour, Tori. Je te réveille ?

- Papa, je te l'ai déjà dit, pas avant onze heures le dimanche matin !

-Navré. Passe-moi ton mari, s'il te plaît. »

Willie somnolait à moitié à côté d'elle. Elle le réveilla doucement et lui tendit le combiné.

- « Allô ?

- Sharp, vous partez demain réparer le satellite avec Daniel O'Connel. A moins que vous n'y voyiez un inconvénient ?

- Je suis à votre disposition, mon général.

-Alors, venez tout de suite au centre. Le briefing est dans quinze minutes. »

Willie raccrocha et se tourna vers Tori.

« Je suis le nouveau mécano de l'espace. »

Elle rit et se jeta sur lui pour l'embrasser.

Willie Sharp participa à deux missions spatiales en tant qu'équipier, puis fut élevé au grade de commandant. Il dirigea trois autres missions et devint l'un des meilleurs astronautes de sa génération. Il fut nommé colonel à la fin de son cinquième vol spatial.

Leur couple resta un modèle d'entente et de solidité, faisant l'admiration de tous. Tori et Willie étaient profondément amoureux, et semblaient l'être de plus en plus au fil des années. Les astronautes leur vouèrent un immense respect, car tous deux incarnaient les plus hautes valeurs de la NASA. Willie fut unanimement apprécié et s'épanouit enfin. Il était considéré comme un homme de devoir, efficace et courageux, sur qui on pouvait compter. En tant que commandant, il accomplit des prouesses. Tori, toujours ingénieur, montrait son sérieux et sa maîtrise de soi. Seul Willie savait que cette redoutable efficacité cachait la profondeur de ses sentiments, son caractère passionné et sa douceur infinie. Elle apporta beaucoup à Willie, qui évolua à son contact. Il s'ouvrit aux autres, au monde qui l'entourait. Il n'eut jamais l'aisance d'un homme du monde, mais il gagna en confiance et en maturité.

Deux petites filles vinrent ajouter à leur bonheur. Ils ne se doutaient pas, alors, qu'un astéroïde fonçait vers la Terre, menançant de tout détruire…

FIN