Rappel pour les noms :
Taikôbô : Taigong Wang
Fugen : Puxian
Fukki : Fuxi
Ryôbô : Wangbian
Outenkun : Wang Tianjun
Dakki : Daji
Shinkôhyô : Shengong Bao
KiHatsu : Jifa
Yukyô : Lijiang
Bukichi : Wuji
Suppushan : Sibuxiang
Jyôka : Nuwa
hôshindai : tour Hôshin

Bien sûr, spoilers sur toute la série, puisque ça se passe encore après le précédent chapitre. Et cette version des personnages est toujours à Ryu Fujisaki, aussi.

Ca y est, c'est fini ! J'espère que ça aura plu à ceux qui m'ont accompagnée le long de cette fic - de cette série de fics, je ne sais pas exactement. Et vive Hôshin Engi /espère secrètement que le fandom français sera plus grand un jour/


Il est un dieu, maintenant.

Ce n'est pas grand chose, dit comme ça. Tous les immortels qu'il a connus sont des dieux, maintenant, parce qu'ils ont des jolis pouvoirs et que les humains ne savent pas faire la distinction.

Mais ce n'est pas pareil. Les immortels sont des humains, au fond. Juste un peu plus... immortels. Ils n'ont pas des souvenirs depuis avant le commencement du monde, ils n'ont pas des pouvoirs qui peuvent anéantir une civilisation, ils n'ont pas l'impression d'être tellement immenses qu'il ne sont même plus une personne.

Il est Fukki, et Ryôbô, et Outenkun, et Taikôbô, il n'arrive plus à choisir un de ces noms. Quand il est avec des gens qui ont connu l'un d'entre eux, il le sent revenir à la surface un instant. Quand il pense aux actes qu'ont commis chacun d'entre eux, il y en a qui lui semblent absurdes, comme ceux d'un étranger, et d'autres qu'il aurait pu faire.

Ceci dit, étant donné le manque de points de comparaison qu'il a sur la divinité, il peut toujours essayer de mettre ça sur le compte d'une durée de vie excessive, en oubliant les éclatements de personnalité, pas vrai ? On ne peut pas vivre des milliers d'années et ne changer d'avis sur rien...

Si, d'accord, on peut. Il en connait même un exemple. Mais Shinkôhyô est vraiment borné, parfois.

Dakki est une déesse aussi. Dakki est devenue la terre et la mer et les arbres et le vent, et elle aussi a changé. On ne peut pas réellement rester cruelle quand on est la terre nourricière, n'est-ce pas ?

Elle aussi a perdu une part d'elle-même, parce qu'elle est devenue plus, tellement plus, alors sa personnalité s'est un peu perdue. On ne peut pas gagner sans perdre, à ce jeu. Mais elle, elle l'a voulu.

Il aime se dire qu'il est Taikôbô. Il y a quelque chose de doux dans les souvenirs de Taikôbô, plus récents que ceux de Fukki ou Ryôbô, plus agréables que ceux d'Outenkun. Ce sont les seuls qui ne lui laissent pas un sentiment d'écrasante solitude.

Mais au fond, c'est un jeu, car Taikôbô était différent de lui, tellement moins résigné. Et s'il a porté encore ce nom auprès des humains qui le connaissaient, comme KiHatsu et Yukyô, il n'arrive pas à le donner à ceux qui ne le connaissent pas. Il n'arrive à leur en donner aucun.

Alors il est "le mystérieux étranger aux pêches". C'est cool, comme nom, au fond. Parfois, cela peut avoir des avantages de laisser les autres vous nommer à votre place. La partie "mystérieux" fait classe. La partie "aux pêches" fait partie de ces agréables évidences qu'il faut toujours rappeler.

La partie "étranger" est terriblement vraie.

Fukki a détruit la seule personne qui restait de sa planète ; Outenkun n'a jamais été réellement chez lui nulle part, quant à Taikôbô... oui, lui a probablement une maison où retourner, des amis à voir. Mais ils verraient bien que ce n'est pas lui, au bout d'un certain temps. Ceux qui le connaissaient vraiment bien, comme Bukichi et Suppushan, s'en seraient rendu compte. Alors, il valait mieux ne pas les rencontrer et leur laisser croire que Taikôbô est encore vivant.

Qu'on ne s'y trompe pas : il n'avait pas peur qu'ils l'aiment moins, mais de les aimer moins, et qu'ils s'en rendent compte.

De plus, leur admiration a tous les deux était déjà trop proche de l'adoration. Il ne veut pas de cela.

Et s'il revenait à Kunlun, il pourrait probablement avoir une vision globale de l'histoire, et cela aussi lui fait un peu peur. Quand il était Taikôbô, il pouvait essayer de changer le monde, avec énergie, avec passion, il en avait le droit, autant que n'importe qui d'autre. Ou du moins, il le croyait. Maintenant, il semble que par sa nature même, s'il intervient, il contrevienne aux règles qu'il s'est lui-même fixé. Laisser les habitants de cette planète choisir leur destin.

Il pourrait fusionner avec la terre, maintenant, comme tous les autres. Mais même si ce serait une délivrance, il n'en a pas envie, parce qu'il a déjà trop connu de pertes d'identité, il a peur d'aller encore plus loin.

Il n'est plus vraiment quelqu'un, mais il ne veut pas être personne.

Sa vie n'est pas si désagréable, après tout, quelle idée de laisser venir ces idées noires ! Il dort, il mange, il s'amuse, il discute avec les gens, le style de vie qu'il a choisi fait beaucoup d'heureux, à commencer par lui. Et si son coeur ne s'attache jamais aux gens qu'il côtoie, ce n'est pas si mal, parce que si sa raison lui dit en général une seule chose, son coeur est en petits morceaux. Pas de la façon désagréable d'être en petits morceaux comme quand on s'écrase l'os du gros orteil, non, juste trop compliqué et avec trop de facettes, des morceaux qui aiment, des morceaux qui haïssent, et des morceaux qui apparemment ne servent à rien, et il aimerait penser que les premiers sont à Taikôbô et les seconds à Outenkun et le autres à Fukki, mais il pense qu'en fait c'est plus compliqué que ça, qu'il s'embrouille encore. Il ne sait pas si c'est Fukki ou Taikôbô qui regrette tant d'avoir dû tuer Jyoka, si c'est Outenkun ou Fukki ou Taikôbô qui est si reconnaissant à Dakki de l'avoir sauvé, et lequel des trois lui en veut un peu. Alors il préfère ne pas trop écouter cette partie de lui, ne pas trop regarder.

Cela fait longtemps qu'on ne le cherche plus, cela fait longtemps qu'il n'a pas pris la peine de se cacher dans les buissons ou derrière les murets de pierre. Il se contente de se dissimuler aux recherches magiques, et tout va bien pour lui.

Et il ne se méfiait plus du tout, le jour où pendant qu'il est en train de faire une démonstration de jonglage avec des pêches, il voit dans l'assistance une auréole égarée, l'ombre de cheveux bleu pâle.

En fait, il ne devrait même pas être nécessaire de faire attention, parce que les immortels sont toujours accueillis avec de hauts cris, car en voir un est un événement exceptionnel. Il a pu constater cela par lui-même de nombreuses fois.

Mais Fugen est trop humble et souriant pour que les humains aient peur de lui, trop éthéré pour qu'ils aient envie de l'acclamer. Ils se contentent d'avoir un sourire émerveillé et de dire à leurs enfants de bien retenir ce moment.

Ca aussi, il l'a déjà constaté de nombreuses fois, avant. Et les souvenirs qu'il avait essayé de rejeter au premier regard, de garder pour après la fin du spectacle au moins, l'envahissent à nouveau, comme une vague irrésistible.

Il est Taikôbô à ce moment, pas de doute. Il se rappelle la douceur de chacun des sourires de Fugen, et ses enthousiasmes d'enfant qui se croit humain mais ne sait rien lui reviennent, il ne peut plus y croire, mais cela lui manque... Et il comprend pourquoi il préférait jouer à être Taikôbô plutot que de l'être vraiment, parce que des souvenirs sombres lui reviennent aussi, comment il a détesté tout ce qu'il a dû faire pour assurer la victoire pendant la guerre, et la douleur qu'il a apprise à rejeter, celle de Taikôbô qui reconnait comme siens les actes d'Outenkun. Il réalise à quel point refuser sa présence à Bukichi et Suppushan a dû leur faire de la peine, que ce n'était peut-être pas si drôle après tout.

Cela fait mal.

Il est un dieu, il pourrait fermer son coeur. Il ne peut pas modeler ses propres sentiments, mais il a bien suffisamment de contrôle pour les enfouir quelque part, dans un grand trou. Au moins jusqu'à ce qu'ils soient seuls.

La vérité et qu'il ne le veut pas, que pour enfermer cette douleur il faudrait aussi y mettre la joie et l'émotion qu'il éprouve quand il le revoit enfin, et jamais il ne fera ça. Ses sentiments jaillissent, par surprise, car la personne qu'il est d'habitude ne s'était jamais posé la question, n'avait éprouvé aucun intérêt à se demander comment il réagirait si cela arrivait un jour.

Vraiment, la personne qu'il est habituellement, en plus d'être singulièrement insensible, n'a aucune prévoyance.

Il met prématurément fin au spectacle en avalant toutes les sardines d'un coup, et disperse la foule en passant soudain mystérieusement inaperçu.

Mais c'est un sort de petit niveau, qui ne change rien à l'intensité du regard de Fugen posé sur lui.

"Bô-chan." dit-il en souriant - et Taikôbô se souvient que c'est le même sourire qu'il a toujours eu, il peut faire comme si rien ne s'était passé - "Je suis heureux de te retrouver."

"Fugen..." Les mots lui manquent, il ne peut pas dire comme il est lui-même heureux, comme il avait oublié ce que c'était d'être heureux, et même temps que d'être triste. Il ne peut pas expliquer à quel point il est heureux en ce moment, et triste aussi, mais beaucoup plus heureux. Il n'est pas sûr qu'il voudrait le dire.

Mais cela ne change rien, Fugen comprend, comme toujours.

"Je t'ai cherché pendant longtemps." dit-il, "et je pensais que même maintenant, face à toi, ce serait difficile de te retrouver. Mais je vois que non. Tu n'as pas changé."

Et au moment où Fugen le dit, cela devient vrai, il redevient celui qu'il était il y a toutes ces années, avec des connaissances et des pouvoirs en plus, mais il est Taikôbô, il le sent bien.

"Qu'est-ce qui me vaut l'honneur de ta visite ?" demande-t-il avec un sourire qui voudrait être gentiment moqueur mais n'est qu'embarrassé.

"Je voulais être avec toi." est la réponse directe, sans fioritures.

Son coeur se réchauffe à nouveau, alors qu'il se lance dans un grand discours pour expliquer qu'il ne reviendra pas à Kunlun - mais déjà, il n'en est plus réellement persuadé. Raison de plus pour en persuader Fugen.

Il ne proteste pas - ce qui ne prouve pas du tout qu'il soit convaincu, se rappelle Taikôbô, il attend juste le bon moment pour remettre la discussion sur le tapis. "Alors je vais rester un peu sur terre, si tu veux bien." Son sourire malicieux ne doute pas de la réponse.

Taikôbô n'en doute pas non plus.

Il sent son coeur qui bat à nouveau, bruyamment, violemment.

Il sent toutes les tristesses et les contradictions qui pourraient le faire souffrir, et le pouvoir et l'infini, se dissoudre dans la douceur de Fugen - pas tout à fait disparaître, non, ces choses ne disparaissent pas, juste devenir plus floues, largement tolérables, surtout par rapport à ce qu'il perdrait s'il fermait son coeur à nouveau. Et Taikôbô a toujours été comme ça, lui aussi, il a toujours pu supporter tout le reste parce que Fugen était auprès de lui.

Il se sent capable de recommencer. Il sent la différence qui s'efface.

Il voudrait le serrer dans ses bras, il se rappelle juste à temps que non, que Fugen est un corps astral, comme tous ceux qui ont été capturés dans le hôshindai. Il redécouvre les sentiments que cela lui procure. une tristesse d'abord, parce qu'il ne pourra plus prendre sa main ou poser la tête sur les genoux, et puis la certitude que les mots et le sourire de Fugen sont bien assez pour son coeur ressuscité.

"Alors ?" demande-t-il en s'étirant et en observant le paysage qui s'étend devant eux, "qu'allons-nous faire aujourd'hui ?"

Quoi que ce soit, cela aura des chances de le rendre nostalgique et triste.

Mais infiniment plus heureux encore.