Chapitre 45: A l'unisson


Anne de Bourgh observait avec émotion les paysages qui défilaient devant ses yeux tandis que sa mère et elle cheminaient vers Pemberley. La route qu'elles avaient empruntée lui évoquait de nombreux souvenirs de son enfance, à l'époque révolue où les De Bourgh entretenaient de meilleures relations avec les Matlock et les Darcy, permettant à leurs enfants de grandir dans la plus grande complicité. En ce jour de juillet 1819, la situation était bien différente, et Anne ne pouvait ignorer que sa mère déplorait une fois de plus le fait que sa fille ne soit pas devenue la maîtresse du lieu où elles se rendaient.

A vingt-six ans, Anne de Bourgh n'entretenait plus d'illusions sur un hypothétique bonheur futur. Les seuls espoirs de sa mère s'étaient portés sur Pemberley, et elle n'avait pas cherché un nouveau parti pour sa fille depuis les fiançailles de Darcy. Arguant qu'Anne était de santé fragile, Lady Catherine n'avait jamais daigné la présenter à la Cour, convaincue que c'était inutile car son mari était déjà tout trouvé en la personne de Darcy. La jeune fille avait donc mené une vie recluse, partagée entre une mère omniprésente et une santé délicate.

Par le passé, son quotidien avait été égayé par les rares visites de ses cousins et de quelques relations proches. Mais depuis que Lord Matlock et Darcy avaient ordonné à Lady Catherine de résider à Rosings tant qu'elle n'aurait pas fait amende honorable, nul n'était plus venu les voir. Loin était le temps où Anne avait osé rêver se marier à un homme autre que son cousin, persuadée que son heure viendrait. Elle s'était résignée en comprenant que sa mère ne souhaitait pas lui faire faire son entrée dans le monde, ce qui était d'autant plus vrai depuis que Lady Catherine avait été chassée de Londres.

Elle avait toute-puissance sur la vie de sa fille, décidant pour elle de son emploi du temps, de ses rares relations, jusqu'à ses vêtements et ses lectures. Aussi Anne avait-elle appris très jeune à dissimuler la moindre de ses pensées et de ses émotions, ayant rapidement compris qu'elle serait en perpétuel désaccord avec Lady Catherine si elle s'aventurait à émettre le moindre souhait ou un avis quelconque.

Anne avait fini par accepter son existence avec une résignation proche d'un fatalisme morbide accentué par son état de santé. Ses cousins, et plus particulièrement les Fitzwilliam, avaient tenté maintes fois de la soustraire à ce cercle vicieux, convaincus que le grand air et plus de mondanités la distrairaient de ses maux et lui rendraient un peu de sa vitalité. Elle s'était toujours contentée de sourire, presque amusée de leur insistance affectueuse.

Ses relations avec Darcy, si elles avaient toujours été sereines, étaient plus distantes, car ils étaient dans une position inconfortable du fait de l'insistance de Lady Catherine à vouloir les marier. Tous deux avaient toujours pris garde à ne pas afficher une trop grande complicité, et avaient soigneusement détourné toute conversation traitant de près ou de loin du mariage. Toutefois, toutes ces précautions n'avaient jamais empêché Anne de reconnaître les qualités de son cousin et de souhaiter le voir épouser une femme digne de lui.

Elle n'avait pas menti en affirmant à Elizabeth qu'elle n'avait jamais espéré devenir la Maîtresse de Pemberley et qu'elle était sincèrement heureuse de voir que Darcy avait fait un mariage heureux. Elle-même, outre le fait qu'elle ne nourrissait pas plus d'affection pour lui que pour ses autres cousins, s'était toujours sentie incapable de devenir son épouse car elle pressentait que sa santé délicate l'empêcherait de remplir toutes ses obligations de maîtresse d'un domaine tel que Pemberley. Sans compter que Darcy avait besoin d'un héritier, or elle savait que sa condition délicate ne lui permettrait jamais de lui en donner un.

Et en apprenant, près de trois ans plus tôt, qu'il s'était fiancé avec Miss Elizabeth Bennet, elle avait eu du mal à retenir un mouvement de joie devant sa mère. Lorsqu'elle l'avait rencontrée pendant le séjour d'Elizabeth chez les Collins, la jeune fille lui avait parue charmante, enjouée et pleine d'esprit. Et surtout munie d'un caractère qui ne se laissait pas impressionner par les plus grands, y compris Lady Catherine, ce qui était essentiel pour devenir la future Mrs. Darcy, tant pour vivre aux côtés du Maître de Pemberley que pour traiter avec ses innombrables relations. Sa mère, Anne l'avait rapidement constaté, ne l'entendait pas du tout ainsi, et elle ne devait jamais oublier sa colère homérique lorsqu'elle revenue du Hertfordshire après sa vaine tentative pour empêcher les fiançailles de Darcy. Aveuglée un instant par sa rage, Lady Catherine avait même reproché à sa fille de n'avoir fait aucun effort pour persuader son cousin de l'épouser, arguant qu'il n'était pas étonnant qu'il ait succombé « aux charmes d'une ambitieuse plutôt qu'à une héritière maladive et ennuyeuse ».

Mettant à profit la discipline à laquelle elle s'était astreinte toute sa vie, Anne s'était mordue les lèvres pour ne pas fondre en larmes, et avait tenté tant bien que mal d'apaiser sa mère qu'elle devinait profondément déçue et surtout effarée à l'idée que sa fille et unique héritière doive désormais rester vieille fille, car Lady Catherine pressentait bien que, âgée de vingt-quatre ans et de santé si délicate, Anne était désormais quasiment impossible à marier.

Le temps avait donné raison à Anne, lui montrant que Darcy avait fait le mariage heureux qu'elle avait toujours rêvé pour ses cousins. Elle reconnaissait à Elizabeth nombre de qualités, et lui était profondément reconnaissante d'avoir encouragé Darcy à se réconcilier avec sa tante. La sentence imposée par Lord Matlock et Darcy avait pesé tout autant sur Lady Catherine que sur Anne, et cette dernière était soulagée de voir que son isolement à Rosings allait sans doute bientôt prendre fin. Et pour la première fois depuis d'innombrables mois, Anne s'était remise à espérer renouer avec un semblant de vie sociale et familiale. Au cours de sa discussion avec Elizabeth pendant la réception du mariage du Colonel Fitzwilliam et Lady Mary, elle s'était même surprise à souhaiter débuter une amitié avec la jeune femme, même si elle pressentait que Lady Catherine ne les y autoriserait jamais.

Mais bientôt, Pemberley fut en vue et la beauté des lieux tira Anne de ses pensées. Elle admira le domaine, où elle avait passé tant d'heures et de jours pendant son enfance, tandis que la voiture s'approchait devant le perron avant de s'arrêter tout à fait. Elle observa furtivement sa mère, qui ne s'était toujours pas départie de son attitude guindée, bien décidée à ne pas rendre la tâche facile aux Darcy, même si elle avait accepté leur invitation sans trop se faire prier. De la naissance de Leonora ou de l'isolement forcé de Lady Catherine, Anne ne savait trop à quoi elle devait l'apaisement relatif de sa mère à l'égard de Darcy et surtout d'Elizabeth. Curieuse, mais surtout ravie de se retrouver à Pemberley, Anne esquissa un sourire en observant Lady Catherine s'appuyer sur la main qu'un domestique lui tendait pour l'aider à descendre, car elle voyait se réaliser là un rêve qu'elle avait nourri pendant deux ans.

Elle aperçut alors Darcy et Georgiana qui les attendaient sur le perron. Ils gratifièrent Lady Catherine d'un salut un peu froid tandis qu'Anne descendait à son tour. Elle eut quant à elle droit à un accueil des plus chaleureux, et ne put s'empêcher de grincer des dents lorsqu'elle remarqua que sa mère observait attentivement les jardins et le domaine, tentant de tout embrasser d'un seul regard, mais d'un œil si critique qu'Anne ne lui donnait pas une demi-heure avant de provoquer le courroux de Darcy.

« Fitzwilliam, Georgiana, je dois vous avouer combien je suis heureuse de revoir Pemberley, dit Anne pour détourner l'attention de son cousin. Le domaine semble avoir encore embelli depuis ma dernière visite. Les jardins sont sublimes !

- Voilà qui est fort aimable, Anne, dit Darcy. Rien ne saurait me faire plus plaisir, vous savez combien Pemberley me tient à cœur.

- Pemberley et ses jardins ne cessent d'embellir, et nous le devons à Elizabeth, ajouta Georgiana avec une pointe de défi qui fit hausser un sourcil à son frère.

- Vraiment ? demanda Lady Catherine d'un ton hautain.

- Elizabeth est passionnée de jardinage et de botanique, expliqua Darcy. Elle a beaucoup travaillé pour redessiner les parterres et les embellir depuis son arrivée.

- Voilà qui est peu commun… dit Lady Catherine. Il me semblait que la Maîtresse de Pemberley était trop occupée par ses autres devoirs pour se préoccuper de basses besognes comme le jardinage…

- Voilà qui explique pourquoi les jardins de Rosings sont presque laissés à l'abandon, riposta Georgiana avec une pointe d'ironie. Mais c'est différent pour Pemberley. Le domaine perdrait beaucoup de sa superbe sans ses jardins, et notre mère l'avait bien compris. Elle a été la première à en prendre tant de soin et à beaucoup travailler pour les rendre si beaux, Elizabeth ne fait que perpétuer une tradition qui nous est chère.

- Et qui fait tout à fait partie de ses devoirs de Maîtresse de maison, conclut Darcy d'un ton glacial.

- Mais qui lui prend visiblement tant de temps qu'elle n'a pas daigné venir nous accueillir ? persifla Lady Catherine tandis qu'ils entraient dans le Grand Foyer.

- Ne soyez pas si dure, Mère, intervint Anne. Je suis convaincue que Mrs. Darcy doit être fatiguée après la réception d'hier.

- Quelle idée a-t-elle eue d'y assister si tôt après ses relevailles ? Je dois vous l'avouer, Darcy, je n'ai pas compris que vous lui ayez permis cette fantaisie, c'était tout à fait inconvenant.

- Il m'aurait semblé bien plus inconvenant de ne pas assister au mariage du parrain de ma fille alors que je suis en parfaite santé. » répliqua Elizabeth.

Tous alors se retournèrent et l'aperçurent sur le seuil du salon de musique, Leonora dans les bras, esquissant une révérence pour saluer ses visiteuses. Elle avait parlé d'un ton si posé, et offrait une image si épanouie et si tranquille qu'elle en dérouta Lady Catherine un instant. Mais cette dernière se reprit rapidement, et esquissa un bref salut à l'intention de son hôtesse avant de la suivre dans le salon.

« Pardonnez-moi de ne pas être venue vous accueillir en personne, mais cette jeune demoiselle ici présente réclamait mon attention, dit Elizabeth pendant que ses invitées s'asseyaient.

- N'a-t-elle donc pas de gouvernante ? dit Lady Catherine. Je suppose que c'est une autre tradition familiale que vous perpétuez ? Je ne suis pas sûre que les traditions des Bennet soient l'exemple à suivre.

- Il va de soit que nous avons engagé une gouvernante pour Leonora. » répondit Elizabeth posément malgré l'attitude conquérante qu'avait décidé d'adopter Lady Catherine.

Tout comme Anne, avec qui elle avait échangé un bref regard qui en disait long au moment où elles s'étaient saluées, Elizabeth craignait que Lady Catherine n'épuise les réserves de patience de Darcy avant même de leur laisser le temps de tenter de se réconcilier. Elle décida de prendre sur elle, et ignora délibérément les regards appuyés de Lady Catherine sur Leonora et elle durant quelques instants afin de se laisser le temps de se calmer. Reportant son attention sur Leonora qui devait être sa meilleure alliée, elle s'aperçut que sa fille, qui pleurait encore quelques minutes auparavant, était désormais calmée. Il était donc temps de la présenter.

Et à la grande surprise de tous, à l'exception d'Anne qui le pressentait, Lady Catherine se radoucit instantanément, et se montra très curieuse de sa petite-nièce, même si elle refusa de la prendre dans ses bras. Anne en revanche s'empressa d'accepter, très émue de rencontrer le premier-né de son cousin.

« Elle a vos yeux, Darcy, finit par remarquer Lady Catherine d'un ton approbateur. Elle est ravissante. Espérons qu'elle le reste avec le temps.

- Je ne suis pas inquiet à ce sujet, elle a une mère et une tante charmantes, je pense qu'elle devrait suivre leur exemple sans trop de difficulté, dit Darcy avec une pointe de fierté dans la voix, amusé de voir qu'il avait fait rougir sa sœur.

- Et d'où vient sa gouvernante ? A-t-elle de solides références ?

- Les meilleures, elle nous a été chaudement recommandée par de très bons amis de notre famille dont elle a élevé les neveux pendant six ans, expliqua Elizabeth.

- Excellent. Mais ne lui déléguez pas entièrement l'éducation de Leonora. J'ai toujours suivi celle d'Anne de très près, c'est une responsabilité dont on ne peut se décharger complètement. Leonora est appelée à devenir l'un des meilleurs partis du pays, vous devez en faire une jeune fille accomplie, dit Lady Catherine en fixant Elizabeth avec gravité.

- Je serais incapable de confier totalement Leonora à quelqu'un d'autre, je l'aime trop pour nous priver du bonheur d'être ensemble. Et je ne veux que le meilleur pour elle, donc il va de soit que nous ferons preuve du plus grand soin dans son éducation, dit Elizabeth d'un ton où transparaissait tellement tout l'amour qu'elle portait à sa fille que Lady Catherine ne put s'empêcher de se radoucir.

- Nous sommes trop attachés à elle pour la laisser grandir uniquement entourée de domestiques, ajouta Darcy en serrant discrètement la main d'Elizabeth dans la sienne pour l'apaiser.

- Certes, mais vous n'allez pas non plus passer tout votre temps dans la nursery, Darcy, railla Lady Catherine. Vous avez des responsabilités bien trop importantes pour cela. Qui plus, c'est une fille, laissez donc Mrs. Darcy et sa gouvernante s'occuper d'elle.

- Tout est question d'équilibre, Lady Catherine. Vous n'êtes pas sans savoir que nos parents tenaient à nous élever dans une famille très unie, et Georgiana et moi n'en avons été que plus heureux. Et par la suite, nous avons trop cruellement enduré leur disparition pour que je prive ma fille de ma présence, dit Darcy d'un ton catégorique.

- Et c'est tout à votre honneur. Mais croyez-moi, quand vous aurez un fils, vous aurez davantage envie de vous consacrer à lui plutôt qu'à vos filles.

- Vous me connaissez bien mal. Je suis ravi d'avoir une fille.

- Parce que vous êtes jeune, et vous pensez avoir le temps de vous préoccuper de donner un héritier à Pemberley. Mais le temps passe plus vite qu'on ne le croit… Sans compter que j'espère que Mrs. Darcy ne suivra pas l'exemple de sa mère.

- Que voulez-vous dire ? demanda Elizabeth, n'osant croire que son invitée prenait tant de libertés.

- Vous avez quatre sœurs, il me semble. Et pas un seul frère. Voilà qui a dû causer bien des soucis à vos parents… et une charge financière des plus pesantes car il faut bien doter toute sa progéniture. J'espère que vous n'imposerez pas ce fardeau à Pemberley, car nous ne parlerons pas du même montant que chez les Bennet !

- C'est bien là le souci, Lady Catherine, intervint Darcy. Vous parlez d'argent, nous parlons de famille. Sachez que je considérerai tous les enfants qu'Elizabeth me donnera comme une bénédiction et non comme un fardeau. »

Darcy avait parlé d'un ton glacial qui avait figé Georgiana et Anne. Plus sereine en voyant son mari prendre sa défense, Elizabeth serra sa main, car elle voyait bien que Lady Catherine brûlait de répondre et de lancer un nouveau sujet de discorde qui signerait une rupture définitive entre eux. Le neveu et la tante s'affrontèrent du regard un long moment. A l'instant où Leonora se remettait à pleurer, Lady Catherine opta finalement pour l'indifférence, esquissant un sourire condescendant, manifestant là sa désapprobation même si elle s'était retenue de répliquer qu'elle ne concevait pas que son neveu fasse preuve de tant de sentimentalisme.

Elizabeth remercia intérieurement sa fille de distraire l'assemblée par ses pleurs, et elle l'enleva à Anne pour la reprendre dans ses bras. Voyant qu'elle ne se calmait pas, elle fit alors venir Miss Woodward, car elle devinait que sa fille avait faim. Peu désireuse de soumettre Miss Woodward à l'inquisition de Lady Catherine, Elizabeth sortit brièvement du salon pour lui confier Leonora, et eut l'heureuse surprise de découvrir en revenant auprès de ses invitées que tous conversaient le plus aimablement du monde. Anne avait lancé la discussion sur Georgiana et son pianoforte, « un sujet des plus consensuels compte tenu de l'amour de Lady Catherine pour la musique », ne manqua pas de penser Elizabeth avec son ironie habituelle. Sans les interrompre, elle ordonna aux domestiques de servir le thé avant de retourner s'asseoir entre Darcy et Anne.

La conversation qui se déroula alors fut un exercice périlleux pour les trois cousines, qui durent manœuvrer habilement pour que Darcy et Lady Catherine évitent les sujets susceptibles de les entraîner sur un terrain de discorde. Mais pour Anne et Elizabeth, il était essentiel qu'ils évoquent bien plus que de vagues futilités, afin de restaurer un vrai dialogue entre eux. Elizabeth resta pourtant silencieuse la plupart du temps, consciente que ses relations passées avec Lady Catherine ne la mettaient pas dans la meilleure position pour intervenir. Du reste, elle constata rapidement qu'Anne, qui avait l'avantage de très bien connaître les deux belligérants, savait les apaiser quand il le fallait, et orienter la conversation sur les sujets plus délicats quand ils étaient plus ouverts au dialogue. A la grande surprise d'Elizabeth et de Georgiana, elle excella dans cet art délicat.

Mais Elizabeth ne fut pas la seule à observer attentivement ses interlocuteurs. Lady Catherine, tandis qu'elle donnait son avis sur tout, et prenait des nouvelles des membres de leur famille et des projets des Darcy pour les mois à venir, ne cessa d'épier ce qui se passait autour d'elle, et tout particulièrement Elizabeth. Et rien n'échappa à son œil aiguisé. De la tenue du manoir et des jardins, qu'elle apercevait par les fenêtres, à la façon dont Elizabeth se comportait avec les domestiques, elle tenta de décrypter le moindre de ses faits et gestes, devant admettre que son hôtesse ne commettait aucun faux-pas et avait parfaitement endossé ses responsabilités de maîtresse de maison.

Elizabeth, pressentant que le moindre de ses faits et gestes serait décrypté, avait mis un soin infini à se préparer avant de recevoir ses visiteuses. Elle avait choisi une robe d'après-midi qui était un savant mélange d'élégance et de simplicité. Eût-elle préféré une robe trop sobre, Lady Catherine l'aurait accusée de ne pas tenir son rang de Maîtresse de Pemberley. Et si au contraire elle avait porté son choix sur une tenue trop soignée, sa tante par alliance n'aurait certainement pas manqué l'occasion de penser que la jeune Mrs. Darcy était dépensière ou imbue de sa personne, ou même les deux !

Il n'en fut rien. Lady Catherine n'était pas sotte, et elle avait fini par admettre la veille en revoyant les Darcy au mariage du Colonel Fitzwilliam qu'Elizabeth, qu'elle accusait pourtant de tous les défauts, était bien plus modeste qu'elle ne l'avait cru de prime abord. Elle s'était attendue à la retrouver triomphante au bras de Darcy en arrivant à l'église pour y retrouver une Lady Catherine qui avait été consignée chez elle pendant plus d'un an. Il n'en avait rien été. Elizabeth était certes radieuse, mais il fallait être aveugle pour ne pas comprendre au premier regard qu'elle le devait à son bonheur familial et non à un triomphe dont elle n'avait d'ailleurs que faire. Instantanément, Lady Catherine s'était radoucie, du moins intérieurement, car sa fierté lui avait interdit de céder immédiatement en saluant sa nièce par alliance qu'elle jugeait toujours entièrement responsable de sa brouille avec Darcy et Lord Matlock. La douceur de Lady Matlock et la persuasion dont Anne – qui ne demandait jamais rien ! – avait fait preuve, avaient fait le reste.

Il restait néanmoins une question sur laquelle Lady Catherine n'avait pas réussi à vaincre ses préjugés, pas même au mariage du Colonel Fitzwilliam. Elle était en effet toujours convaincue qu'Elizabeth avait épousé Darcy par intérêt. Qu'elle soit tombée amoureuse de Darcy avant leur mariage lui semblait si improbable qu'elle ne devait jamais revenir sur sa conviction à ce sujet jusqu'à la fin de ses jours. En revanche, que la jeune femme se soit prise d'affection pour Darcy après être devenue son épouse, Lady Catherine commençait désormais à le soupçonner, d'autant plus que Darcy semblait si épris qu'elle imaginait tout à fait son neveu capable d'avoir déployé des trésors de tendresse et dépensé une fortune en présents pour la séduire.

Et en observant le couple cet après-midi-là, nombre de ses certitudes furent ébranlées. Au cours des deux premières années de leur mariage, Darcy et Elizabeth avaient développé cette complicité si particulière qui ne peut naître que chez les couples unis par une tendresse profonde, et qui ne peut en aucun cas être feinte. D'un geste ou d'un regard, ils communiquaient silencieusement à un niveau qui échappait totalement même à Georgiana, pourtant habituée à vivre à leurs côtés. Et plus surprenant encore pour Lady Catherine qui ne cessa de les observer, leur complicité dépassait de loin un simple dialogue silencieux. Ils s'influençaient et s'apaisaient l'un l'autre sans prononcer un mot. Lorsqu'elle sentait que son mari perdait patience avec sa tante, un regard suffisait à Elizabeth pour le convaincre de prendre sur lui. Et quand une remarque de Lady Catherine envers Elizabeth était trop blessante, Darcy n'avait qu'un geste à esquisser pour la réconforter.

Lady Catherine s'était mariée par intérêt, plus désireuse de régner sur Rosings que sur le cœur de son mari. Mais elle avait observé son frère et sa sœur faire des mariages d'amour. Elle était donc parfaitement à même de faire la différence, et elle dut bien admettre cet après-midi-là que l'union de son neveu n'avait rien à envier à celles de Lord Matlock et Lady Anne Darcy. Cela changea considérablement son opinion au sujet d'Elizabeth, d'autant qu'elle devait désormais lui reconnaître une certaine légitimité du fait qu'elle avait donné un premier enfant à Darcy. Peu à peu, au fil de la conversation, elle s'adoucit donc dans ses paroles et ses manières, parvenant à instaurer un dialogue presque aimable avec Elizabeth qui accueillit ce changement d'attitude avec soulagement même si elle prit soin de n'en rien montrer.

Mais l'apaisement de Lady Catherine fut de courte durée. La conversation entre Darcy, Georgiana et Lady Catherine se déroulant plus pacifiquement, Anne et Elizabeth s'étaient engagées à leur tour dans une grande discussion sur la littérature. La seule passion que Lady Catherine avait autorisée à Anne était la lecture, et encore ne devait-elle s'y livrer qu'avec modération pour ne pas fatiguer ses yeux. Mais c'était là une passion commune avec Elizabeth, et les deux jeunes femmes échangèrent bientôt à n'en plus finir sur le sujet.

Spontanément, et avec son enthousiasme habituel, Elizabeth proposa à Anne de se rendre dans la bibliothèque afin de lui montrer les dernières acquisitions que Darcy et elle avaient faites, notamment au cours de leur Grand Tour l'année précédente. Les deux jeunes femmes s'éclipsèrent pendant une vingtaine de minutes, au cours desquelles Lady Catherine perdit patience, à tel point que Georgiana l'invita à les y rejoindre. Lorsqu'ils entrèrent à leur tour dans la bibliothèque, les deux jeunes femmes étaient plongées dans un atlas, et Darcy nota avec amusement qu'Elizabeth retraçait pour sa cousine le parcours qu'ils avaient fait dans les Etats Italiens. Elle s'aperçut enfin de la présence de son mari qu'elle accueillit avec un sourire.

« Je manque à tous mes devoirs, dit-elle avec grâce. Le temps est sublime, et j'invite Anne à venir jouer les rats de bibliothèque… Une promenade serait bien plus agréable, qu'en pensez-vous ?

- Excellente idée, répondit Darcy. D'autant qu'Anne nous disait en arrivant qu'elle trouvait les jardins sublimes, ce sera l'occasion pour elle de mieux les admirer.

- Ce n'est que justice, dit Anne, d'autant que Fitzwilliam et Georgiana ont eu la gentillesse de m'expliquer que c'était votre œuvre, Elizabeth.

- Et celle des jardiniers… nuança Elizabeth.

- Tu es trop modeste, Lizzie, dit Georgiana. Et tu n'auras pas la même excuse pour la serre, car tu t'en occupes quasiment seule.

- Je crains fort que vous ne deviez mettre cette passion entre parenthèse maintenant que Leonora est née, intervint Lady Catherine.

- Cela me paraît si évident que je n'y avais pas même songé, Lady Catherine, répliqua Elizabeth avec un flegme inébranlable. Mais je réitère ma proposition, que diriez-vous d'une promenade ?

- C'est hors de question, dit Lady Catherine. Anne ne peut pas marcher si longtemps.

- Nous n'irons pas loin. Et c'est un crime de ne pas profiter d'un temps pareil, dit Darcy.

- Je vous en prie, Mère, j'ai vraiment envie de revoir les jardins. Et je crois au contraire que le grand air me fera le plus grand bien. » intervint Anne.

Lady Catherine finit par céder, et lorsque tous se retrouvèrent dans le foyer après que ces dames aient revêtu leur capeline et récupéré leurs ombrelles, elle ne put retenir un mouvement d'humeur en voyant les trois cousines prendre les devants, à tel point qu'elle ne put bientôt plus distinguer ce qu'elles se disaient. Comme sa fille l'avait pressenti, elle voyait d'un mauvais œil l'amitié naissante entre Elizabeth et Anne, considérant que c'était là faire preuve d'une grande indélicatesse que de tenter de devenir amie avec une femme dont on avait volé le promis.

Elizabeth aurait ri en entendait pareil discours, mais Darcy aurait refusé de faire preuve de tant d'indulgence. Sa tante le savait, il serait furieux s'il soupçonnait qu'elle nourrissait de telles pensées, et toute chance de réconciliation disparaîtrait malgré les progrès qu'ils avaient faits depuis la veille. Lady Catherine ne le désirait pas, ne serait-ce que parce qu'elle ne tolérait plus d'être consignée à Rosings, et souhaitait à la fois pour Anne et pour elle-même renouer avec une vie sociale normale et digne de son rang. Aussi fit-elle contre mauvaise fortune bon cœur, car ni Darcy ni Lord Matlock ne l'avaient informée qu'ils avaient levé leur interdiction, et elle n'entendait pas repartir du Derbyshire sans l'avoir obtenue.

Darcy n'était pas dupe du dessein qu'elle poursuivait en venant leur visite, mais il ne voulut pas lui rendre la tâche facile. D'autant que, même s'il appréciait de plus en plus l'art de la conversation depuis son mariage, il restait réservé lorsqu'il se trouvait en compagnie de relations qu'il n'appréciait que moyennement, et il avait classé sa tante dans cette catégorie dès le jour de ses fiançailles en apprenant l'esclandre qu'elle avait fait chez les Bennet pour tenter d'arracher à Elizabeth une promesse de ne jamais se fiancer avec lui. Il garda donc le silence pendant une longue partie de la promenade, se contenant de répondre à demi-mots à ses remarques. Il fut même amusé de voir les efforts qu'elle déployait pour parvenir à ses fins, allant même jusqu'à tenter la flatterie en déclarant qu'en effet, les jardins étaient sublimes, et qu'elle félicitait Elizabeth.

Constatant finalement que Darcy ne se déridait pas, Lady Catherine comprit que s'il était toujours aussi imperméable à la flatterie, il n'avait plus non plus perdu sa détermination et son caractère obstiné. Elle devait donc faire preuve d'une plus grande franchise, qualité qui, elle le savait, était primordiale aux yeux de son neveu. Elle décida donc de commencer sur un terrain neutre, non sans s'être assurée au préalable qu'Elizabeth ne pouvait les entendre.

« Je dois vous remercier pour votre invitation. J'admets que je me languissais de revoir Pemberley, car j'y ai comme Anne d'excellents souvenirs.

- J'en suis ravi, mais c'est mon épouse qu'il faut remercier, car c'est elle qui a tenu à vous revoir avec Anne avant votre retour dans le Kent.

- Vraiment ?

- Elizabeth a le sens de la famille. Il lui semblait très important de vous présenter Leonora à toutes les deux.

- C'est une qualité qu'il faut lui reconnaître, je suppose, dit Lady Catherine en se renfrognant, peu encline à faire l'éloge de sa nièce par alliance.

- Parmi de nombreuses autres. » dit-il d'un ton plein de défi.

Ils s'affrontèrent du regard, et elle comprit alors que c'était sa dernière chance de se réconcilier avec lui, et de renouer avec une vie normale. Pesant ses mots pour trouver le juste équilibre entre son orgueil et les concessions qu'elle pouvait faire, elle resta silencieuse un long moment.

« Je n'aurais pas dû sous-estimer votre intelligence, finit-elle par dire prudemment.

- Je ne suis pas le sujet de cette conversation, Lady Catherine.

- Bien sûr que si. Vous avez passé outre toutes les attentes de votre famille pour l'épouser…

- Seulement les vôtres, corrigea-t-il.

- Qui auraient dû être celles des Matlock. George est Comte, grands dieux ! Je ne sais comment il a pu ne pas vous rappeler combien ce mariage allait faire jaser ! s'exclama Lady Catherine, gagnée par l'indignation.

- Il a eu sa part de doutes, tout comme Tante Madeline, concéda Darcy. Mais ils ont eu l'intelligence de vouloir faire connaissance avec Elizabeth avant de la juger, et cela a fait toute la différence. Ils la considèrent aujourd'hui comme leur fille. Vous ne pouvez pas n'accorder aucune valeur à leur jugement.

- Et c'est justement pour cela que je vous disais que je n'aurais pas dû sous-estimer le vôtre. Vous n'auriez pas pu vous unir à une femme qui aurait été totalement indigne de vous et de Pemberley. Les Matlock en sont convaincus, et Londres également…

- La Comtesse Von Lieven aussi, et vous savez combien elle est exigeante dans le choix de ses relations et plus encore de ses amitiés, la coupa Darcy.

- Tous semblent me donner tort, j'en conviens. Mais je suis toujours convaincue qu'il s'agit d'une terrible mésalliance.

- Le père d'Elizabeth est un gentleman, tout comme le mien en était un.

- Vous savez pertinemment qu'il n'y a pas que cela qui compte.

- En effet, je cherchais aussi nombre de qualités qu'elle a en abondance.

- Vous comptez certainement son impertinence au nombre de ces qualités ? persifla Lady Catherine.

- Vous nommez impertinente toute personne qui ne se comporte pas avec vous à l'instar de Mr. Collins. Et Dieu merci pour l'Angleterre, nous ne comptons que peu d'hommes comme lui. Gardez-le précieusement à vos côtés car il sera difficilement remplaçable, dit Darcy avec une ironie à laquelle il n'avait jamais habitué sa tante.

- Ce petit homme misérable ! Il est d'un ennui incommensurable. Mais au moins me respecte-t-il !

- Je n'en serais pas si sûr, à votre place. Les flatteurs peuvent rarement se vanter de faire preuve de sincérité avec leurs protecteurs, mais je vous le souhaite. En revanche, Elizabeth, que vous qualifiez à tort d'impertinente, ne vous a jamais manqué de respect. Or vous n'avez cessé de l'offenser et de l'accuser de tous les torts depuis nos fiançailles.

- Elle a volé ce qui revenait de droit à Anne ! s'insurgea Lady Catherine.

- Elizabeth n'a rien volé du tout. Si vous voulez blâmer quelqu'un au sujet de notre mariage, adressez-moi vos reproches car c'est moi qui ai séduit Elizabeth, et non l'inverse. »

Cette révélation stupéfia Lady Catherine, qui resta silencieuse quelques instants, avant de dévisager son neveu d'un air incrédule.

« Malgré tous les espoirs d'Anne ? Comment avez-vous pu bafouer son honneur ainsi ?

- Allez-vous enfin cesser de considérer que ce projet de mariage était sérieux ? Je n'ai jamais fait la moindre promesse à Anne, tout comme elle n'avait aucune attente à mon sujet.

- Ne me faites pas croire que vous n'aviez jamais entendu parler de ce projet de mariage !

- Cela aurait été bien impossible car vous m'en parliez à chacune de nos rencontres. Mais vous étiez bien la seule à penser que ce n'était qu'une question de temps avant que nous n'annoncions nos fiançailles. Si j'avais souhaité épouser Anne, ne croyez-vous pas que j'aurais demandé sa main à la fin de mes études ? Ou quand j'ai hérité de Pemberley ?

- Vous étiez jeune, j'ai souhaité vous laisser profiter de votre liberté avant de vous engager avec Anne. Ainsi, vous auriez été plus à même de faire son bonheur lorsque le temps de votre mariage serait venu. Je pensais vous faire plaisir en me montrant patiente.

- Vous risquiez d'attendre longtemps ! Vous avez patienté pour une chimère, Lady Catherine. Mais j'ai ma part de responsabilité à ce sujet. J'aurais dû me montrer bien plus franc avec vous et vous annoncer il y a des années de cela que je n'épouserais jamais Anne. J'ai commis là une erreur que je regrette et dont je m'excuse.

- Si encore vous aviez épousé une jeune fille de votre rang, j'aurais pu vous le pardonner. Mais une inconnue pas même présentée à la Cour, sans dot, aux relations déplorables ! C'était aller à l'encontre de toutes les attentes de votre famille !

- Seulement les vôtres, qui n'étaient pas désintéressées. Je suis le Maître de Pemberley, vous attendiez-vous à ce que je vous laisse régenter ma vie sans que je vous contredise ? Ou préférez-vous au contraire que je sache prendre mes responsabilités et des décisions quand elles s'imposent ?

- Ne soyez pas ridicule, j'ai toujours reconnu que votre père vous avait inculqué toutes les qualités nécessaires pour diriger Pemberley.

- Et choisir une épouse capable d'alléger cette responsabilité en faisait partie. Et j'entends par là bien plus que des qualités d'intelligence ou de maîtresse de maison. Vous avez très bien connu mes parents, vous devez donc savoir qu'ils n'auraient jamais voulu que je m'enferme dans une union d'intérêt, pas même avec Anne. Ils avaient bien compris que leur bonheur et leur affection étaient leur plus grande force. Il en va de même pour moi avec Elizabeth.

- Rosings et Pemberley, sans compter l'affection d'Anne, ne vous suffisaient donc pas ?

- Non, Lady Catherine. Je le pressentais seulement avant de rencontrer Elizabeth, mais c'est devenu une évidence lorsque je me suis décidé à lui demander sa main. Je suis allé à l'encontre de vos souhaits, et j'aurais été prêt à couper toutes relations avec les Matlock, avec Londres entier, s'il l'avait fallu. Seule Georgiana aurait pu me faire hésiter, mais peut-être un instant seulement. Fort heureusement, en me mariant je n'ai pas seulement trouvé une épouse, mais aussi une sœur pour Georgiana.

- Elles semblent bien s'entendre. C'est une bonne chose pour Georgiana d'avoir une jeune femme du même âge à qui se confier. Simplement, vous avez pris là un bien grand risque. Qu'auriez-vous fait si Mrs. Darcy ne s'était pas montrée capable de s'occuper de Pemberley ? Ou même de remplir ses responsabilités pendant la Saison ?

- J'ai toujours eu confiance en elle, car je la sais intelligente. Le temps m'a donné raison, elle a même dépassé toutes mes attentes.

- Je dois l'admettre, elle tient son rang, aussi bien ici qu'à Londres, et vous devez être soulagé de pouvoir vous appuyer sur elle. J'espère qu'elle pourra ainsi faire oublier sa naissance et son manque de fortune d'ici quelques années.

- Vous êtes la seule à vous en souvenir.

- Et ne vous attendez pas à ce que je l'oublie de sitôt. Je reconnais qu'elle fait honneur à Pemberley et qu'elle vous rend heureux. Malgré toute ma déception pour Anne que vous avez condamnée à un sort bien cruel, j'ai constaté aujourd'hui que votre choix n'a pas été si désastreux que je le craignais. Mais sa mère n'a eu que des filles, c'est là mon inquiétude. Qu'elle vous donne un héritier rapidement, et nous en reparlerons. »

Darcy observa sa tante un long moment, cherchant à savoir si elle était sincère ou si elle faisait à nouveau preuve de ses talents de manipulatrice pour parvenir à ses fins. Il se doutait que Lady Catherine n'apprécierait jamais Elizabeth, mais il la connaissait suffisamment pour comprendre qu'il ne pouvait attendre davantage qu'une politesse de façade de sa part.

« Dois-je comprendre que vous vous montrerez aimable avec Elizabeth à l'avenir ? demanda-t-il.

- Si elle apprend à me témoigner le respect qui m'est dû… commença Lady Catherine.

- Je vous l'ai dit tout à l'heure, elle ne vous a jamais manqué de respect. Elle n'a tout simplement pas peur de ne pas abonder dans votre sens en permanence. Cela doit vous changer de vos relations habituelles. Elle ne changera pas cela et je lui donne raison sur ce point.

- Comme sur bien d'autres… le coupa Lady Catherine.

- Je suis son mari, vous attendez-vous à ce que je ne la soutienne pas quand elle est dans son droit ? Je sais qu'elle tient beaucoup à notre réconciliation, elle sera donc parfaitement aimable avec vous si vous faites de même avec elle. J'insiste sur ce point, Lady Catherine : le respect qu'elle vous témoigne doit être réciproque. »

Lady Catherine se renfrogna, mais le ton que Darcy avait employé était sans appel.

« Très bien. Mais je refuse de jouer la même comédie que Lady Matlock. Je n'ai pas d'affection pour votre épouse, je n'en feindrai donc aucune.

- Il ne s'agit pas de comédie dans le cas de Tante Madeline, mais rassurez-vous, nous n'attendons pas d'hypocrisie de votre part. Que vous n'appréciiez pas Elizabeth, c'est votre droit, mais vous devez la respecter, et pas seulement en public.

- Quand elle vous aura donné un fils…

- Dès aujourd'hui, Lady Catherine. » dit Darcy avec fermeté.

Il dut attendre un long moment avant de la voir hocher doucement la tête à contrecœur.

« Soit.

- Bien entendu, il faudra lui présenter vos excuses.

- Ne soyez pas ridicule, Darcy ! Si votre épouse souhaite vraiment une réconciliation, elle passera outre nos différends passés sans cela.

- Elle a déjà eu l'élégance de le faire avant même que vous n'ayez fait un geste d'apaisement à son égard. Vous foulez le sol de Pemberley en ce moment même grâce à son invitation. Et malgré toutes vos remarques blessantes de cet après-midi, elle ne s'est jamais départie ni de son calme ni de son affabilité. C'est bien là la preuve qu'elle n'est pas rancunière. Mais je le suis, Lady Catherine, surtout quand on s'en prend à ma famille.

- Je lui parlerai. » finit par dire Lady Catherine après être restée silencieuse quelques instants.

Ils constatèrent alors que Lizzie, Georgiana et Anne avaient fait demi-tour et qu'elles rebroussaient chemin vers Pemberley. Darcy et sa tante leur emboîtèrent le pas, ne tardant pas à les rejoindre. Elizabeth comprit en les voyant qu'ils avaient longuement discuté et elle espérait qu'ils étaient arrivés à un arrangement qui contenterait tout le monde. Tout comme Anne, elle dut toutefois faire taire sa curiosité jusqu'au départ de ses visiteuses. La fin de la promenade fut des plus agréables, Lady Catherine daignant s'intéresser aux changements opérés dans les jardins depuis l'installation d'Elizabeth à Pemberley.

Miss Woodward les accueillit dans le salon de musique lorsqu'ils rentrèrent. Elle rendit Leonora à Elizabeth, qui fut à la fois attendrie et amusée de constater que sa fille monopolisait à nouveau toute l'attention d'Anne et de Lady Catherine. Et lorsque vint l'heure pour ces dernières de prendre congé, Lady Catherine semblait de bien meilleure humeur qu'à son arrivée. Elle déclina l'invitation à dîner d'Elizabeth, arguant qu'elles étaient attendues à Matlock Castle où Lord et Lady Matlock passaient une dernière journée avant de partir pour Brighton pour se reposer. Après avoir confié Leonora à Miss Woodward et prit le bras de Darcy, Elizabeth raccompagna donc ses invitées sur le perron où les attendait déjà leur voiture. Profitant des adieux entre Georgiana et Anne, Lady Catherine s'approcha d'Elizabeth.

« Mrs. Darcy, je vous remercie pour votre invitation. C'était un plaisir de revoir Pemberley et de faire connaissance avec votre fille. Je suis heureuse qu'elle soit si vigoureuse, et elle est charmante.

- Merci, Lady Catherine. Je suis contente que vous ayez pu venir nous rendre visite avant de repartir à Rosings.

- Nous aurons l'occasion de nous revoir à Londres, car je présume que vous participerez à la prochaine Saison ?

- Très probablement, dit Elizabeth, adressant un regard intrigué à son mari qui n'avait pas quitté Lady Catherine des yeux.

- J'espère que j'aurais le plaisir de vous accueillir avec la Comtesse Von Lieven à mon salon hebdomadaire ? osa Lady Catherine.

- Lady Catherine… dit Darcy d'un ton ferme, avant de sentir la main d'Elizabeth serrer son bras.

- J'ignore quels sont les projets de la Comtesse Von Lieven, mais pour ma part je ne pourrai me rendre à votre salon, dit Elizabeth. Comme vous le savez, je tiens le mien le même jour. Mais je suis convaincue que nous aurons d'autres occasions de nous revoir, notamment au bal que nous donnerons à Darcy House en avril.

- Très certainement, dit Lady Catherine satisfaite d'avoir obtenu gain de cause, avant de croiser le regard sévère de Darcy qui lui rappela qu'elle n'avait pas respecté son engagement. Je sais que nos relations n'ont pas été très paisibles jusque-là, mais nous souhaitons tous qu'il en aille autrement.

- En effet, dit Elizabeth imperturbablement.

- Elizabeth, c'était un plaisir, dit Anne qui avait fini de prendre congé de Georgiana. Il faudra vraiment nous revoir à Londres.

- Avec grand plaisir. Vous êtes toujours la bienvenue à Pemberley et Darcy House, Anne, vous le savez. Je vous souhaite un bon voyage jusqu'à Rosings. » dit Elizabeth.

Tous se saluèrent, et les Darcy observèrent Anne et sa mère monter en voiture avant de disparaître en direction de Matlock Castle. Lorsqu'enfin elles furent hors de vue, Darcy se tourna vers Elizabeth qui se dirigeait déjà vers l'intérieur.

« Tu es bien trop magnanime. Elle ne s'est toujours pas excusée, dit-il en la suivant.

- Lady Catherine de Bourgh, présenter des excuses ? Il va falloir que tu apprennes la patience avant de voir cela, mon amour, plaisanta Elizabeth.

- C'était la condition pour qu'elle puisse revenir à Londres.

- Elle a fait des efforts, et semble décidée à être aimable la prochaine fois que nous nous reverrons. Je n'en attends pas davantage.

- Je lui ai pourtant clairement spécifié tout à l'heure qu'elle devait te présenter tes excuses.

- Vous avez discuté un temps infini ! s'exclama alors Elizabeth. Je brûle de savoir ce que vous vous êtes dit !

- Je vous ai un instant soupçonnées de vous arranger pour nous laisser seuls, dit Darcy.

- Bien sûr que c'était arrangé ! dit Georgiana, échangeant un regard amusé avec Elizabeth. Mais raconte-nous donc, car nous n'avons rien vu de la scène. »

Darcy leur relata alors sa conversation avec Lady Catherine sans rien omettre. Il tenait à faire comprendre à Elizabeth que sa tante n'avait pas totalement rendu les armes et qu'elle ne manquerait pas une occasion de critiquer à nouveau sa nièce par alliance à l'avenir, même si elle avait clairement expliqué qu'elle commençait à accepter le mariage de Darcy.

Elizabeth n'était pas dupe. Elle savait pertinemment que Lady Catherine était à la fois trop déçue à cause de la ruine de ses espoirs pour le mariage d'Anne avec Darcy, et trop fière pour accepter qu'une jeune fille d'aussi obscure naissance qu'elle ait pu accéder à un tel rang et devenir Maîtresse de Pemberley. Mais elle semblait prête à faire taire son orgueil pour renouer avec une vie sociale. Qu'elle n'ait pas été entièrement sincère avec Darcy, nul à Pemberley ne l'espérait. Mais ils comptaient tout de même sur elle pour ne plus renouveler ses esclandres et rester polie envers Elizabeth.

« Je pense qu'elle a fait suffisamment d'efforts pour que tu acceptes une réconciliation, William, dit Elizabeth.

- Je dois reconnaître qu'elle s'est montrée plus… aimable que d'ordinaire. Même si elle n'a toujours pas perdu cette déplorable habitude de donner son avis sur tout…

- Ce qui ne serait un souci que si nous vivions tous les jours à ses côtés, nuança Elizabeth.

- Ne parle pas de malheur, plaisanta Darcy.

- Elle a tout de même frôlé l'impolitesse avec toi cet après-midi, Lizzie, dit Georgiana.

- Je ne pense pas qu'elle l'ait fait délibérément. C'est dans sa nature de toujours donner son avis sur tout en étant persuadée que ses conseils sont les meilleurs, dit Elizabeth.

- Et tu l'as enduré avec une patience angélique… s'émerveilla Darcy.

- Son opinion n'a aucune valeur à mes yeux. Donc qu'elle la proclame tant qu'elle le voudra, cela ne m'influencera pas. Tout comme cela ne doit pas t'empêcher de te réconcilier avec elle, William.

- J'hésite encore. Après tout, je suis convaincu qu'elle n'a fait preuve que d'une politesse de façade.

- Et je ne lui en demande pas plus. Je ne compte pas me rapprocher d'elle comme je le suis de Tante Madeline. Je tiens simplement à ce qu'elle cesse de faire du tort à notre famille.

- Et pense à Anne, William, intervint Georgiana. Elle doit terriblement souffrir de la situation alors qu'elle n'en est en rien responsable.

- Oncle George et moi avions pourtant bien précisé à Lady Catherine qu'Anne était libre d'aller où elle le souhaitait et serait même la bienvenue à Matlock Caste et Pemberley, expliqua Darcy.

- Tu sais bien que Lady Catherine ne la laissera jamais voyager seule… » dit Georgiana.

Néanmoins, tous leurs arguments ne semblaient pas suffire à Darcy. Comme il l'avait avoué à sa tante, il était profondément rancunier lorsqu'un membre de sa famille était menacé ou offensé. Qui plus est, il était d'un tempérament trop entier pour pardonner à Lady Catherine. L'opinion qu'il avait d'elle était irrémédiablement entachée des erreurs qu'elle avait commises avec Elizabeth et les autres Bennet. Mais pour le bien-être de sa famille, il était prêt à passer outre. Un regard sur Elizabeth le radoucit, et il comprit qu'il était vain d'attendre que Lady Catherine présente des excuses. Qui plus est, cela ne ferait que prolonger une situation délicate pour tout le monde. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il se rangea à l'avis d'Elizabeth et de Georgiana.

« Fort bien, à la demande générale, je vais écrire à Oncle George pour lui annoncer que Lady Catherine a fait amende honorable. Enfin… autant qu'elle le pouvait. J'espère que nous n'aurons pas à le regretter dès la prochaine Saison. »

Elizabeth sourit, satisfaite, et lui prit le bras, l'entraînant voir Leonora afin de lui rappeler que Lady Catherine avait suffisamment monopolisé l'attention de tous pendant cette journée.


Georgiana Darcy passa l'été 1819 dans un état d'agitation croissant, les semaines s'écoulant sous le signe d'émotions très contradictoires. Elle avait d'abord été très déstabilisée par la dispute entre Darcy et Elizabeth au mois de mai, peu habituée à les voir s'ignorer de la sorte, et surtout pendant une période aussi longue. Pendant les deux semaines de leur brouille, l'atmosphère avait été très pesante à Pemberley. Et Georgiana, aussi proche d'Elizabeth que de Darcy, s'était trouvée dans une position très inconfortable, tentant sans succès de les encourager à plus de patience et de clémence. Ces deux semaines s'étaient achevées par l'angoisse terrible qu'elle avait endurée aux côtés de Jane tandis que Darcy et le Colonel Fitzwilliam recherchaient activement Elizabeth qui avait disparu dans les bois. Pendant cette soirée, Georgiana avait prié avec ferveur pour que sa belle-sœur soit retrouvée saine et sauve et qu'il n'arrive rien à l'enfant qu'elle portait, certaine que Darcy ne se remettrait jamais s'il devait leur arriver malheur.

La naissance de Leonora avait mis fin aux angoisses de toute la famille, et Georgiana ne devait jamais oublier son émotion lorsqu'elle avait tenu sa nièce dans ses bras pour la première fois. Elle était à la fois émue et fière de la découvrir si belle et attendrissante, et comblée du bonheur de Darcy et Elizabeth qu'elle avait vus soigner leur chagrin pendant d'interminables mois après la fausse couche de sa belle-sœur en janvier 1818. Depuis, elle partageait son temps entre ses études, son piano et sa nièce, très souvent en compagnie d'Elizabeth dont elle s'était encore rapprochée.

Après la naissance et le baptême de Leonora, Georgiana avait espéré que Pemberley renouerait avec sa sérénité habituelle. L'hiver et le printemps avaient été relativement tranquilles puisque Darcy n'avait pas souhaité se rendre à Londres sans Elizabeth qui était confinée à Pemberley du fait de sa grossesse. Et Georgiana leur en avait été profondément reconnaissante car elle ne se sentait pas la force d'affronter à nouveau la société londonienne après avoir été trahie par Mr. Stafford. Sans compter que les risques de croiser ce dernier n'étaient pas minces, peut-être même en compagnie de sa jeune épousée ! Même protégée par le cadre enchanteur et familier de Pemberley, Georgiana avait trouvé que les mois suivant l'annonce des fiançailles de Mr. Stafford n'avaient été qu'une succession de doutes et de jours mornes et tristes. Malgré tous ses efforts, elle ne trouvait de goût à rien.

L'arrivée de Leonora dans leur vie, et le temps qui faisait enfin son œuvre, avaient permis à Georgiana de maîtriser son chagrin. Et en ce mois de juillet 1819, elle s'était découverte guérie de la trahison de Mr. Stafford. Mais sa rencontre avec Lord Worth lui avait fait comprendre que sa désillusion avec Mr. Stafford l'avait changée plus qu'elle ne le soupçonnait. Si elle ne souffrait plus en repensant à lui, elle se sentait en revanche incapable de faire confiance à quiconque hormis son entourage habituel.

Depuis le mariage du Colonel Fitzwilliam, elle s'était surprise plus d'une fois à repenser aux quelques heures qu'elle avait passées en compagnie d'Edward Thorne. Le jeune homme était très aimable et doté de manières impeccables, et Georgiana devinait que peu de femmes résistaient à son charme. Et ce dernier était d'autant plus grand que Lord Worth semblait totalement ignorant de son existence. En un mot, Georgiana avait apprécié sa compagnie bien plus qu'elle ne le souhaitait, et plus encore lorsqu'elle avait découvert qu'il était musicien et même compositeur à ses heures.

Toutefois, la panique s'était emparée d'elle à l'instant où elle avait deviné les sentiments qu'il lui portait. C'était à ses yeux un obstacle à leur amitié, car elle refusait de se laisser entraîner dans pareil piège à nouveau. Mais si elle se sentait parfaitement de taille à tenir le gentleman à distance, elle était en revanche irrésistiblement attirée par le musicien, pressentant qu'ils avaient la même sensibilité et le même amour passionné pour leur art. Elle s'était pourtant contrainte à garder ses distances, tentant difficilement de contrôler sa curiosité, tâche d'autant plus ardue qu'il n'avait eu de cesse de vouloir se rapprocher d'elle, ses sentiments semblant eux aussi décuplés lorsqu'il avait appris que Georgiana était pianiste.

Elle comptait sur le retour de Lord Worth à Balcombe Abbey avec ses parents pour recouvrer toute sa sérénité et lui éviter de se retrouver à nouveau en sa présence, peu désireuse de vouloir donner de faux espoirs au jeune homme. Maintenant que le mariage du Colonel Fitzwilliam et de Lady Mary était passé, Georgiana espérait ne pas le revoir pas avant de nombreux mois, voire à la Saison suivante, et qu'il l'oublierait vite entretemps.

Aussi sa surprise fût-elle grande, le 03 août, lorsque Mrs. Reynolds avertit Elizabeth que Lord Vauxhall et Lord Worth venaient de s'annoncer. Georgiana et Elizabeth prenaient le thé sur la terrasse de Pemberley, attendant le retour de Darcy qui était allé régler une affaire urgente avec Mr. Leighton deux heures plus tôt. Naturellement, Elizabeth s'empressa de dire à Mrs. Reynolds de faire venir les deux gentlemen, et elle les accueillit chaleureusement.

« Lord Worth, quel plaisir de vous voir ! Et quelle surprise ! Nous vous croyions déjà loin du Derbyshire, dit Elizabeth après les salutations d'usage.

- Lord Vauxhall a eu la bonté de m'inviter à séjourner quelques temps à Matlock Castle, expliqua le jeune homme.

- Dites plutôt que vous avez eu la bonté d'accepter, Worth ! dit Gerald. En vérité, c'est lui qui me rend service. Comme vous le savez, Elizabeth, mes parents sont partis à Brighton pour quelques semaines, et j'ai eu peur de m'ennuyer ferme à Matlock Castle. D'ordinaire je passe mes étés avec eux ou avec Richard, mais cette année tout le monde a décidé de m'abandonner.

- Je croyais que Priscilla était avec toi, dit Georgiana, intriguée.

- Non, les jumelles n'étaient pas très en forme, aussi a-t-elle pensé que le bord de mer leur ferait du bien. Elle a donc accompagné mes parents à Brighton. Et Lord Worth a accepté de rester pour me tenir compagnie. Et comme la saison de la chasse va bientôt commencer, je n'ai pas résisté au plaisir de le tenter en lui parlant de la richesse des bois du Derbyshire.

- Tout bon fusil qui se respecte ne peut refuser une telle invitation, en effet ! dit Elizabeth. Combien de temps comptez-vous séjourner à Matlock, Lord Worth ?

- Au moins jusqu'au retour de Lord et Lady Matlock. Et si ma présence ne les gêne pas, j'espère pouvoir rester jusqu'au retour de ma sœur et du Colonel début octobre.

- Oui, nous avons appris qu'ils rentreraient plus tard que prévu. Mon frère les a invités pour l'anniversaire d'Elizabeth mais ils ont décliné, précisa Georgiana.

- J'ai cru comprendre que nous aurons le plaisir de revoir votre père à cette occasion ? demanda Gerald à Elizabeth.

- Mes parents et ma sœur Mary se joindront à nous, en effet, répondit Elizabeth qui n'avait pas manqué de noter que le Vicomte avait soigneusement évité de parler de la présence de Mrs. Bennet qu'il n'appréciait guère.

- Vous devez être heureuse de pouvoir les revoir. Il doit être difficile d'être séparé de sa famille lorsqu'on se marie… dit Lord Worth.

- C'est une habitude à prendre. Pour ma part, je suis si heureuse à Pemberley que leur absence me pèse moins que je ne l'avais redouté. » dit Elizabeth, compatissante.

Elle avait compris dès sa rencontre avec les Thorne qu'Edward et Mary étaient très proches et que le jeune homme, s'il était très heureux du bonheur de sa sœur, souffrait de la séparation que son mariage leur imposait. Et elle ne manqua pas non plus de remarquer les regards du jeune homme en direction Georgiana. Amusée, Elizabeth observa au cours des deux heures suivantes les multiples tentatives de Lord Worth pour se rapprocher d'une Georgiana qui semblait tout mettre en œuvre pour garder ses distances. La jeune fille trouva son salut en la personne de Gerald avec qui elle discuta beaucoup. Mais il était un hôte trop aimable pour ignorer son invité, et il l'impliquait sans cesse dans la conversation, contraignant Georgiana à parler avec lui. Elle finit par se réfugier dans un silence presque total, bénissant les dons d'hôtesse de sa belle-sœur pour animer la discussion.

Lorsque Darcy les rejoignit après avoir réglé ses affaires avec Mr. Leighton, il fut surpris de découvrir sa famille en compagnie de Gerald et Lord Worth. S'il salua son cousin avec affabilité, il se montra bien plus réservé envers Lord Worth car il peinait à se réjouir de la présence du jeune homme dans le Derbyshire pour le mois à venir. Elizabeth dut retenir un sourire et un haussement de sourcil en voyant la méfiance du frère et de la sœur à l'encontre de Lord Worth à qui on ne rendait décidément pas la tâche facile ! Si elle adorait son mari et Georgiana, elle ne comprenait pas en revanche leur méfiance infondée à l'égard du jeune homme qu'elle trouvait pour sa part charmant. Aussi redoubla-t-elle d'amabilité à son égard.

Lord Worth, malgré la présence de Darcy dont il avait deviné l'irritation, profita d'un moment où Gerald accaparait l'attention d'Elizabeth et Darcy pour se tourner vers Georgiana.

« Je suis ravi de vous revoir, Miss Darcy. Notre échange pendant le mariage de ma sœur et votre cousin a été interrompu trop abruptement à mon goût.

- Nous avons pourtant conversé plusieurs heures durant.

- Mais le temps semblait filer en votre compagnie, d'autant plus que nous parlions musique. C'est un sujet sur lequel je suis intarissable et j'ai été heureux de découvrir qu'il en va de même pour vous. »

Elle ne releva pas, faisant mise de reporter son attention sur ce que disait Gerald. Lord Worth ne désarma pas pour autant.

« J'ose espérer que nous aurons d'autres occasions d'échanger au cours des semaines à venir. Je me réjouis que mon séjour dans le Derbyshire me permette de vous revoir, je craignais que vous ne soyez à Bath ou Brighton pendant l'été.

- Non, ma nièce est encore trop jeune pour voyager, et nous tenons tous à rester en famille pour ses premiers mois. Et Pemberley est très agréable l'été, nous n'y souffrons pas trop de la chaleur.

- Aurai-je donc le plaisir de vous entendre jouer ? demanda-t-il, plein d'espoir.

- J'ai cru comprendre que vous étiez bien meilleur pianiste que moi, donc l'honneur vous revient. Qui plus est, ma famille est habituée à m'entendre jouer, je suis sûre qu'ils seront ravis d'écouter un autre musicien.

- Si tel est votre souhait, ce sera avec plaisir, Miss Darcy.

- Pour ma part, j'ai beau adorer la musique, je préfère profiter de la beauté des jardins pendant l'été. » dit-elle froidement.

Son attitude distante eut cette fois raison de la persévérance de Lord Worth. A moins de manquer aux plus élémentaires règles de bienséance, il ne pouvait insister davantage sans risquer de froisser la jeune fille. Le cœur battant et déjà prise de remords, Georgiana n'osa pas le regarder ni même lui parler à nouveau pour atténuer la dureté de ses propos. Mais elle accordait trop d'importance à l'éducation qu'elle avait reçue pour rester dans pareille situation. Relevant les yeux, elle croisa le regard du jeune homme et lui adressa un sourire timide.

« Mais je suis sûre que mon pianoforte ou celui de Matlock Castle se rappelleront à notre bon souvenir. Mrs. Darcy compte sur votre présence pour son anniversaire début septembre, je suis convaincue qu'elle me demandera de jouer à cette occasion.

- J'attends ce moment avec impatience. » dit-il simplement, l'observant jusqu'à ce que Georgiana baisse à nouveau les yeux, troublée par le regard perçant du jeune homme où elle ne lisait que trop combien le fait qu'elle vienne de céder le rendait heureux.

Lorsque Lord Vauxhall et Lord Worth prirent congé, non sans avoir invité Darcy à se joindre à leur première chasse de la saison le surlendemain, Georgiana s'empressa de s'éclipser, désireuse d'être seule pour remettre de l'ordre dans ses émotions. Elle se réfugia dans le salon de musique, mais se découvrit incapable de se mettre à son piano. Elle fit donc les cent pas, tentant vainement de se calmer. Sa rencontre avec Lord Worth l'avait mise sur le qui-vive, et elle s'en voulait de n'avoir pas su se comporter avec suffisamment de distance sans pour autant froisser le jeune homme. Bien au contraire, elle avait alterné entre les deux extrêmes, et regrettait d'avoir frôlé l'impolitesse. Mais Lord Worth, avec sa persévérance patiente et attentionnée, la déstabilisait. Elle pressentait que les semaines à venir seraient difficiles car ils seraient amenés à se revoir très fréquemment.

De son côté, Darcy s'était tourné vers Elizabeth qui demandait à Mrs. Reynolds de faire venir Miss Woodward et Leonora. Voyant que son mari l'observait fixement et semblait de mauvaise humeur, Elizabeth se pencha vers lui et lui prit la main pour le dérider.

« Qu'y a-t-il ? lui demanda-t-elle.

- J'ai été surpris de le retrouver ici. J'étais convaincu qu'il était retourné chez ses parents.

- Gerald l'a invité à rester.

- Voilà une bien mauvaise idée.

- Tu es injuste, William. Gerald a tout de même le droit d'inviter son beau-frère, surtout qu'il est seul à Matlock Castle en ce moment. Ton cousin n'est pas d'un tempérament qui lui permet de se contenter de sa seule présence, il a besoin de compagnie.

- Certes, mais dans ce cas qu'il évite d'imposer sa présence à Georgiana. Elle ne veut clairement pas le voir.

- Et elle se montre toute aussi injuste que toi. Lord Worth est charmant, très aimable, et il ne mérite pas tant de froideur. Aussi bien de ta part que de celle de Georgiana.

- J'ai bien compris que tu l'appréciais… dit Darcy, offensé.

- Et à juste titre ! Il fait désormais partie de la famille, que vous le vouliez ou non, et il semble tout à fait disposé à entretenir les meilleures relations avec nous tous.

- Et tout particulièrement avec Georgiana. Cela n'a pas pu t'échapper.

- Non, mais comment l'en blâmer ? Tu es son frère, tu es bien placé pour reconnaître toutes ses qualités. »

L'arrivée de Miss Woodward et de Leonora interrompit leur discussion. Elizabeth laissa Darcy prendre sa fille dans ses bras, comptant sur Leonora pour le dérider définitivement. La jeune Miss Darcy y parvint sans peine, au grand amusement d'Elizabeth qui s'émerveilla de voir son mari passer de l'agacement à l'admiration béate de sa fille en quelques instants seulement. Leonora était sur le point d'avoir deux mois, et elle développait au fil des semaines un caractère marqué qui les amusait beaucoup. Elle semblait toute aussi têtue que ses parents et entendait bien faire savoir à toute la maisonnée son désaccord lorsqu'on la mécontentait. Elizabeth, qui avait été rongée par l'angoisse pendant tout le mois de juin, avait fini par se rassurer en la voyant si vigoureuse et visiblement insensible aux maux dont souffraient tant d'autres enfants de leur entourage, notamment ceux des Vernon et des Vauxhall.

Leonora semblait de bonne humeur cet après-midi-là et, attendrie, Elizabeth observa longuement Darcy jouer avec sa fille. Les prenant par surprise, Leonora leur offrit alors son premier sourire, si malicieuse qu'elle les fit éclater de rire.

« C'est définitivement ta fille, tu ne peux pas la renier ! plaisanta Darcy.

- Je n'en avais pas l'intention. J'espère qu'elle aura un tempérament joyeux. Pas comme son père, le taquina Elizabeth.

- Je m'insurge, Mrs. Darcy ! Suis-je donc si austère ?

- Non, pas avec nous. Mais le reste du temps, reconnais tout de même que tu es plutôt taciturne.

- Rassure-toi, ma Lizzie, avec une mère telle que toi, je suis sûr que nos enfants n'hériteront pas de ce défaut-là.

- J'ai appris à m'y faire, dit-elle, charmeuse. Après tout, il offre quelques avantages.

- Vraiment ?

- Oui, tu éloignes tous les importuns.

- Et c'est moi le misanthrope ? dit Darcy, rieur.

- Que veux-tu, tu as une très mauvaise influence sur moi ! » dit Elizabeth avant de l'embrasser.

Entouré de son épouse et de sa fille, Darcy oublia Lord Worth pour le reste de la journée, cherchant à faire sourire à nouveau Leonora, ce qui s'avéra bien plus difficile qu'il ne l'escomptait.


Tandis qu'il chevauchait aux côtés de Gerald Fitzwilliam pour rentrer à Matlock, Lord Worth se découvrit tout aussi troublé que Georgiana. S'il avait été soulagé d'apprendre qu'elle n'avait pas quitté Pemberley pendant les beaux jours, sa joie n'avait été que de courte durée car la jeune fille semblait plus distante encore que pendant le mariage de Lady Mary. Son attitude l'avait dérouté, car il devinait qu'elle était toute aussi intriguée par ses talents musicaux qu'il était sous son charme, mais, pour une raison qu'il ignorait, elle semblait résister à cette curiosité. S'il avait tout d'abord mis cela sur le compte de la timidité, il avait fini par comprendre qu'il n'en était rien. Georgiana Darcy était réservée, à n'en pas douter, mais il la devinait plus méfiante que timide, ce qui était bien plus déroutant qu'un simple manque d'assurance dont il pensait pouvoir venir à bout à force de patience et d'amitié.

Ses sentiments semblaient avoir décuplé depuis qu'il avait appris qu'elle était musicienne. Le peu qu'elle avait voulu révéler à son sujet le séduisait de plus en plus. Elle paraissait douce, profondément généreuse, cultivée, et toute aussi sensible que lui. Leur passion pour la musique avait emballé l'imagination de Lord Worth qui n'avait aucun mal à la voir vivre à ses côtés à Balcombe Abbey, où ils partageraient leurs journées entre leur musique et leurs enfants. La vision était si idyllique qu'elle en devenait presque douloureuse lorsqu'il se rappelait la froideur dont elle faisait preuve envers lui.

En outre, si Elizabeth l'avait reçu chaleureusement, Lord Worth devinait que Darcy était bien plus réservé à son égard. Lady Mary lui avait expliqué que, non content d'être le frère de Georgiana, Darcy était également son tuteur, tout comme le Colonel Fitzwilliam, et qu'il prenait visiblement ce rôle très à cœur. Lord Worth avait compris instinctivement qu'il ne pouvait espérer se rapprocher de Georgiana sans entrer dans les bonnes grâces de Darcy. La prochaine chasse prévue par Gerald Fitzwilliam, à laquelle Darcy avait promis de se joindre, devait être décisive car il espérait pouvoir faire davantage connaissance avec lui, et si possible combattre les préjugés que Darcy semblait nourrir à son égard.


Deux jours plus tard, Darcy se présenta ponctuellement à Matlock Castle, rejoint par Mr. Bingley, Mr. Cooper et Mr. Vernon. Tous se regroupèrent autour du Vicomte qui donna le signal du départ. L'été était propice à la chasse aux oiseaux, et ils se mirent en route dans la bonne humeur. Lord Vauxhall était un hôte parfait, et il se fit un plaisir de conduire ses invités dans les meilleurs endroits pour chasser. Profitant de l'occasion, Lord Worth s'approcha de Darcy. Ce dernier, bien que très réservé à l'idée que Lord Worth tente de courtiser Georgiana, avait décidé de mieux faire connaissance avec le jeune homme. Encouragé par Elizabeth, il avait compris que c'était une décision plus raisonnable que de s'obstiner dans sa méfiance. Et même si Georgiana ne semblait pas s'intéresser à lui, il était en train de devenir un prétendant sérieux et Darcy comprenait qu'il ne pouvait plus l'ignorer.

Leur discussion commença par de simples civilités, mais Darcy, poussé par la curiosité, lui posa ensuite des questions plus personnelles, d'abord orientées sur Lady Mary et le Colonel Fitzwilliam, puis sur ses études, sa famille, et surtout ses projets. Il savait déjà que le jeune homme était l'unique héritier des Thorne, une famille aussi fortunée que celle des Darcy. Mais, Darcy le comprit rapidement, Lord Worth ne semblait guère intéressé par son héritage futur. Toute la bonne société londonienne savait que Balcombe Abbey était l'un des plus beaux domaines d'Angleterre, mais il en parlait avec un détachement qui surprit Darcy. Il lui semblait attaché, vantait sa beauté, mais toutes les questions d'organisation l'ennuyaient au plus haut point. En tant que gentleman et héritier, Darcy estimait qu'il était de son devoir d'enrichir son domaine et de le rendre prospère afin d'assurer une bonne qualité de vie à tous ceux qui y vivaient et en dépendaient. Darcy avait toujours pris cette responsabilité très à cœur, et supposait que Lord Crawley concevait son devoir de la même façon. Son fils en revanche, s'il aimait Balcombe Abbey, ne semblait vivre que pour son art.

En comprenant cela, Darcy se mit à redouter que Georgiana ne puisse résister très longtemps à Lord Worth. Tous deux avaient la même sensibilité exacerbée et la même vision de la vie. Outre son charme évident, il avait toutes les qualités pour séduire la jeune fille, et Darcy lui-même finit par apprécier sa compagnie, devinant d'instinct sa gentillesse profonde et sa probité. Si Georgiana avait été trahie par Mr. Wickham et Mr. Stafford, elle n'avait rien à craindre de Lord Worth, Darcy en était convaincu. Et son cœur se serra en songeant que si un homme avait une chance de la conquérir, c'était bien l'héritier de Balcombe Abbey. Bouleversé, Darcy retrouva alors sa réserve habituelle mais sans se départir d'une politesse parfaite.

Fort heureusement, leur chasse touchait alors à sa fin, et tous rejoignirent Ellsworth Hall où Jane avait organisé un pique-nique à leur intention. Darcy y retrouva Elizabeth, qui remarqua au premier regard combien il était troublé, devinant qu'il avait fini par reconnaître les qualités de Lord Worth. Toutefois, elle n'eut pas l'occasion de lui parler en privé au cours de l'après-midi, aussi se contenta-t-elle de lui adresser un sourire réconfortant, se résignant à attendre leur retour à Pemberley pour en savoir davantage.

La fin de la journée fut charmante. Jane avait invité Harriet Vernon, Elizabeth et Georgiana, et les quatre jeunes femmes régalèrent les gentlemen qui revinrent affamés de leur chasse. Avec sa bonne humeur continuelle, Gerald Fitzwilliam conta les exploits de Mr. Cooper qui n'était guère doué pour la chasse mais faisait de louables efforts pour s'améliorer. Le jeune homme fut taquiné fort longtemps, et même Lord Worth se joignit aux deux cousins dans leurs plaisanteries. Georgiana découvrit ainsi que son prétendant avait un sens de l'humour subtil qui, s'il ne versait jamais dans le sarcasme comme celui d'Elizabeth, était néanmoins irrésistible, et non sans lui rappeler celui du Colonel Fitzwilliam. Elle comprenait mieux pourquoi les deux Fitzwilliam s'entendaient aussi bien avec leur nouveau beau-frère. Elle était perdue dans ces pensées lorsque Lord Worth vint s'asseoir à ses côtés.

« J'espère que vous vous portez bien, Miss Darcy ?

- Fort bien, et vous-même ?

- A merveille. Cela faisait longtemps que je n'avais pas chassé, et votre cousin connaît bien la région, il nous a emmenés dans les endroits les plus giboyeux, c'était un régal.

- La chasse a-t-elle été fructueuse ?

- Extrêmement, les bois du Derbyshire sont très riches, vous êtes chanceuse de vivre dans pareille région.

- En effet, mais je vous avoue que ce n'est pas pour les plaisirs de la chasse.

- Je suppose que le comté propose aussi de bien belles promenades ?

- Oui, notamment dans le Peak District qui est très sauvage.

- J'espère avoir l'occasion de le visiter, on m'a souvent vanté sa beauté.

- Pourquoi ne pas le demander à Lord Vauxhall ? Je suis sûre qu'il se ferait un plaisir de vous y conduire. C'est une région incontournable dans le Derbyshire. »

Lord Worth évoqua alors les mérites du comté, tentant de mieux connaître les préférences de Georgiana. Considérant ce sujet de conversation suffisamment neutre pour être abordé, Georgiana lui posa alors des questions sur le Sussex et plus particulièrement sur Balcombe Abbey. Tout comme Darcy, elle fut déroutée en constant combien il semblait désintéressé de la gestion du domaine, mais elle comprit au simple son de sa voix qu'il lui était profondément attaché et en appréciait la beauté tel un esthète. Georgiana ne put s'empêcher de comparer Lord Worth à Darcy, si soucieux du bien-être de tous les gens qui dépendaient de lui, étonnée du détachement dont faisait preuve Lord Worth. Elle le sentait bon et généreux, mais peu pressé d'entrer dans son héritage qui viendrait contrarier ses rêves de musique.

C'est alors qu'il lui avoua qu'il rêvait secrètement de partir en Europe, et plus particulièrement à Vienne, où convergeaient tous les talents musicaux. Georgiana se montra fascinée par son projet, enviant sa liberté, qu'il nuança néanmoins en lui rappelant que son père avait besoin de lui à Balcombe Abbey. Vieillissant, Lord Crawley n'avait plus l'énergie de gérer le domaine seul, et il sollicitait son fils de plus en plus souvent, arguant qu'il était nécessaire que le jeune homme apprenne à s'occuper de Balcombe Abbey pour pouvoir remplir ses responsabilités futures.

Georgiana le surprit en lui posant des questions très précises sur l'organisation du domaine. Habituée dès son plus jeune âge à observer Darcy à la tête de Pemberley, d'abord seul puis aux côtés d'Elizabeth, Georgiana avait beaucoup appris. Lorsque les Darcy étaient revenus de leur Grand Tour, elle avait même proposé son aide à Elizabeth pour l'assister dans la gestion de la demeure. Elle était intelligente et curieuse, et elle étonna agréablement Lord Worth en faisant des remarques très pertinentes. Lorsqu'il reprit le chemin de Matlock Castle en fin d'après-midi, il était plus amoureux que jamais, et si rêveur que Lord Vauxhall dut l'interpeller plusieurs fois pour le tirer de ses pensées. Il priait alors pour avoir l'occasion de revoir Georgiana très vite.


Son souhait ne cessa d'être exaucé au cours du mois d'août. Les Vernon, les Darcy, les Bingley et Lord Vauxhall ne cessèrent de se voir, tantôt chez les uns, tantôt chez les autres. L'été 1819 s'avérait exceptionnel, et ils profitèrent des jardins le plus souvent possible, au grand dépit de Lord Worth qui n'avait toujours pas eu le loisir d'écouter Georgiana au piano. Elle évitait d'ailleurs soigneusement le sujet, même s'ils parlaient constamment musique. A chaque retrouvailles, il se rapprochait d'elle dès qu'il en avait l'occasion, et il lui adressait des regards si caressants que plus personne dans leur entourage n'ignorait les sentiments qu'il lui portait. Elizabeth ne comptait plus les froncements de sourcil de Darcy et les regards interrogateurs que lui adressaient Jane et Harriet Vernon. Elle était toutefois restée très discrète sur le sujet, l'évitant même avec Jane, considérant que les sentiments de Georgiana étaient trop intimes pour être l'objet de la curiosité de leur entourage.

Qui plus est, Elizabeth était très perplexe sur la tournure que prendraient les événements. Georgiana semblait avoir de plus en plus de mal à éviter Lord Worth, et surtout à résister à son charme et à sa tendre obstination. Les deux jeunes gens se livraient à un jeu du chat et de la souris qui l'amusait beaucoup. Et même s'il devait s'achever par un refus net et définitif de Georgiana, Elizabeth était convaincue qu'au moins cette parenthèse estivale permettrait à la jeune fille de tourner définitivement la page de la trahison de Mr. Stafford.

Darcy, elle le savait, ne voyait pas les choses de la même façon, mais ils n'en parlaient que rarement car le sujet le touchait de trop près pour qu'il puisse l'aborder sereinement. Un après-midi néanmoins, alors que leurs proches étaient à nouveau réunis à Pemberley et disputaient dans les jardins une partie de cricket acharnée, que Darcy et Elizabeth observaient depuis la terrasse surplombant les parterres de fleurs, elle ne put s'empêcher de sourire en voyant Lord Worth expliquer à Georgiana comment améliorer son jeu. Au même instant, Darcy poussa un long soupir. Elizabeth le regarda, et il devina sans peine la question qu'elle brûlait de poser.

« Pourquoi ne la laisse-t-il pas tranquille ? grommela-t-il.

- Il l'aime trop pour cela.

- Il la connaît à peine !

- Voilà un mois qu'ils se voient sans cesse… Il ne t'a pas fallu beaucoup plus longtemps pour tomber amoureux de moi, me semble-t-il.

- Un peu plus tout de même !

- Quelques jours à Netherfield, d'après mes souvenirs, Mr. Darcy, dit-elle, malicieuse. Et je t'ignorais sans doute davantage que Georgiana n'ignore Lord Worth. Tu ne t'es pas découragé pour autant.

- J'aurais mieux fait de m'abstenir… plaisanta-t-il.

- Ta fille n'est pas du tout d'accord avec cette affirmation… » dit Elizabeth le plus sérieusement du monde.

Darcy cessa alors enfin d'observer sa sœur et se tourna vers son épouse, qui tenait Leonora dans ses bras, ressentant, comme toujours, un profond sentiment de gratitude de les avoir toutes deux dans sa vie.

« Elle a raison… je me félicite un peu plus chaque jour d'avoir insisté, Mrs. Darcy, dit-il avec un long regard tendre.

- Que reproches-tu à Lord Worth ?

- Absolument rien, hormis le fait qu'il veut me prendre ma petite sœur. Et je ne peux même pas lui en vouloir car je le comprends parfaitement de vouloir le faire.

- Il pourrait la rendre heureuse, si elle tombait amoureuse de lui. J'en suis convaincue.

- Moi aussi, mais elle a tellement souffert dans le passé que je ne sais pas si elle se laissera aller ainsi. Et je ne veux pas qu'il la brusque pour la séduire. Elle est restée fragile après toute cette histoire avec Stafford.

- Il sait trouver le juste milieu. Il n'a jamais été trop insistant. Georgiana le lui ferait savoir, je pense. Et le simple fait qu'elle ne l'ait pas repoussé catégoriquement est assez parlant.

- Tu penses qu'elle est amoureuse ?

- Peut-être pas encore, mais elle semble en tout cas très attirée, même si elle n'est pas encore prête à se l'avouer. Chat échaudé craint l'eau chaude, elle est trop prudente pour le laisser se rapprocher d'elle davantage pour l'instant. Mais il est suffisamment patient et persévérant pour briser même cette barrière-là.

- Je ne suis pas sûr qu'il fasse un bon mari pour elle.

- Tu viens pourtant de me dire que tu n'avais rien à lui reprocher ?

- Il est trop rêveur. Il ne s'intéresse absolument pas à Balcombe Abbey et à ses responsabilités. Il ne vit que pour sa musique. Elle risque d'en souffrir, car je sens bien que c'est une passion avec laquelle elle devra le partager.

- Je pense au contraire que s'il parvient à la conquérir ce sera grâce à cela. Elle est musicienne, William. Elle ne vit que pour cela elle aussi. Ils parlent le même langage, et nous ne pouvons pas le comprendre car cela nous dépasse. Je n'imagine pas ta sœur mariée à un homme qui ne serait pas un peu artiste.

- Encore faut-il qu'elle tombe amoureuse de lui. Je refuserai de lui accorder sa main tant que je n'en aurai pas la certitude absolue.

- Et ils n'en attendent pas moins de toi. »

Ils restèrent silencieux, regardant à nouveau les joueurs en contrebas. Et soudain, Darcy entendit Elizabeth éclater de rire.

« Qu'y a-t-il ?

- Tu viens de me rappeler mon père. En me disant que tu n'accorderais pas la main de Georgiana à Lord Worth tant que tu ne seras pas certain qu'elle est amoureuse de lui.

- Ton père a eu entièrement raison de vérifier cela avant d'accepter nos fiançailles.

- Même si c'était une évidence pour nous ?

- Ça ne l'était pas encore complètement pour moi…

- Le matin de nos fiançailles ? s'étonna Elizabeth.

- Oui. Une partie de moi y croyait et s'en émerveillait, et l'autre me disait que j'étais probablement en train de rêver. Il faut dire que tu n'avais pas été très tendre avec moi les mois précédents, ma Lizzie.

- Je pensais pourtant avoir été plus qu'aimable pendant ma toute première visite à Pemberley, dit-elle, amusée.

- Tu l'as été, mais de là à te déclarer amoureuse… Il a fallu l'intervention de Lady Catherine pour que j'ose espérer !

- Cette chère Lady Catherine… Si seulement elle savait que c'est grâce à elle que nous avons dissipé les derniers malentendus et que nous nous sommes fiancés… !

- Je ne suis pas sûr qu'elle apprécierait l'ironie de la situation ! » dit Darcy sans pouvoir réprimer un sourire.

Leur plaisanterie fut interrompue par le retour de Jane, Harriet et Georgiana. Cette dernière avait pris le bras de Lord Worth qui s'était proposé de la raccompagner jusqu'à la terrasse. C'était la première fois que la jeune fille lui autorisait une telle liberté, et il en était si visiblement heureux qu'elle en rougit. Une fois les dames installées, il s'enquit alors de la santé de Leonora auprès d'Elizabeth, avant de lui demander quand les Bennet devaient arriver. Avec un enthousiasme qui traduisait son impatience et son émotion, Elizabeth lui répondit qu'ils les attendaient pour le lendemain midi. Attendri, Darcy la regarda en souriant amoureusement, heureux de faire plaisir à son épouse.

C'était précisément ce genre de scène qui faisait l'envie de Lord Worth, car il n'avait pas de plus cher désir que faire le bonheur de Georgiana. Chaque jour qui passait lui donnait de nouvelles occasions de revoir la jeune fille, et il tombait un peu plus amoureux chaque fois. Il en perdait le sommeil et l'appétit. Lady Mary, la seule confidente de son amour pour la jeune fille, le taquinait à ce sujet dans ses lettres, et il tardait à Lord Worth de la voir revenir de son voyage de noces pour qu'il puisse se confier à elle. Elle connaissait bien son frère, et semblait la seule capable à pouvoir apaiser ses craintes et l'encourager à plus de patience. Lord Worth trouvait le temps long sans ses conseils précieux et son soutien sans faille. Le Colonel Fitzwilliam et elle avaient commencé leur lune de miel à Bath et avaient ensuite décidé d'aller visiter l'Ecosse qui faisait rêver Lady Mary depuis plusieurs années, rallongeant leur voyage de plus d'un mois. Lord Worth allait donc devoir encore s'armer de patience, mais s'il possédait cette vertu en abondance, l'ardeur de ses sentiments pour Georgiana la mettait à mal, même si le fait qu'elle ne l'ait jamais véritablement repoussé nourrissait ses espoirs.


Elizabeth endurait sensiblement la même impatience lorsqu'elle pensait à son père. Elle l'avait vu en mai, et il lui tardait de l'inviter à nouveau à Pemberley car elle avait hâte de lui présenter Leonora. Elle ne tint plus en place le 27 août, date à laquelle les Bennet devaient arriver, et fut la première sur le perron de Pemberley pour les accueillir, suivie par Darcy et Georgiana qui arboraient un sourire bienveillant devant son enthousiasme.

Mr. Bennet descendit péniblement de la voiture et sa première parole fut pour Elizabeth qu'il serra contre lui longuement, profondément ému de la revoir. Il s'écarta ensuite pour mieux l'observer, et décréta qu'elle avait une mine radieuse et en était ravi. Elizabeth fut en revanche pétrifiée de constater à quel point son père avait vieilli en quelques mois. Ses traits étaient émaciés et il avait perdu beaucoup de poids. Son cœur se serra en songeant que le départ de Lydia et leurs ultimes confrontations avaient beaucoup éprouvé son père. Contrairement à Mrs. Bennet, il ne se plaignait jamais, mais il avait trop souffert de la tournure des événements pour ne pas en subir les conséquences.

Mais Elizabeth ne put s'attarder davantage sur ces pensées car sa mère était descendue de voiture à son tour, et elle s'avança vers Elizabeth, la complimentant pour son teint éclatant. Mary les rejoignit ensuite, plus réservée que jamais, et Elizabeth comprit d'instinct qu'il y avait une grande tension entre la mère et la fille. Les Bennet s'avancèrent vers Darcy et Georgiana qui les accueillirent chaleureusement. Elizabeth en profita pour reprendre le bras de son père aussitôt.

« Nous avons quelqu'un à vous présenter, annonça-t-elle avec un sourire trahissant son impatience.

- Je n'ai fait la route que pour cela, plaisanta-t-il. Et peut-être un peu pour vous aussi, Lizzie.

- Je suis soulagée de voir que Leonora n'a pas encore pris toutes vos réserves d'affection, dit Elizabeth avec humour.

- J'ai fait mon possible pour en garder un peu pour vous. »

Bien que très heureux de retrouver sa fille préférée, il l'oublia presque lorsqu'ils entrèrent dans le grand salon de Pemberley où les attendaient Miss Woodward et Leonora. La gouvernante s'avança et tendit le bébé à Elizabeth. Arborant un sourire attendri, Elizabeth se pencha vers sa fille pour l'embrasser sur le front, s'émerveillant pour la millième fois du bonheur qu'elle ressentait à la tenir dans ses bras. Mr. Bennet avait grand-peine à cacher qu'il avait les larmes aux yeux en admirant sa petite-fille et le bonheur évident de sa fille. Puis, Elizabeth se tourna alors vers lui, voulant lui confier Leonora.

« Grands dieux, non ! Je n'ai jamais été doué avec les bébés, je risque fort de la faire tomber, dit-il la voix mal assurée.

- Bien sûr que non, Père. Tenez, asseyez-vous, et prenez-la dans vos bras. »

Elle lui confia Leonora, lui montrant comment la tenir. Tandis qu'il contemplait Leonora, Elizabeth sentit Darcy qui s'était rapproché d'elle et avait pris sa main. Ils échangèrent un sourire ému.

« Je vois qu'elle a fait une nouvelle conquête, dit Darcy.

- C'est sa grande spécialité, personne ne lui résiste. » dit Elizabeth avec un large sourire.

Mr. Bennet mit plusieurs minutes à reprendre le contrôle de ses émotions, perdu dans les yeux de Leonora, déjà sous le charme de son innocence et des sourires qu'elle distribuait généreusement.

« C'est un bien beau bébé, Lizzie, finit-il par dire.

- Espérons qu'elle le reste, dit Mrs. Bennet. Après tout, la seule qualité qu'on attend d'une fille est la beauté, sinon elle sera difficile à marier.

- Ou elle aura la chance de rencontrer quelqu'un qui verra en elle plus qu'un joli minois, répliqua vertement Elizabeth.

- Il est vrai qu'elle devrait avoir une belle dot, cela aide, poursuivit Mrs. Bennet sans voir le regard noir que lui jetait son gendre. Mais enfin, Lizzie, j'espère que vos prochains enfants seront des garçons sans quoi vous vous préparez des années d'inquiétude quand vos filles auront l'âge d'être introduites en société !

- Il me semble que la nature ne nous laisse pas vraiment le choix, Mrs. Bennet, intervint Darcy. Pour ma part, je suis trop heureux de l'arrivée de Leonora dans nos vies pour m'inquiéter de telles questions matérielles.

- C'est là votre chance, mais c'est un luxe que beaucoup ne peuvent pas s'offrir.

- Mrs. Bennet ! intervint son mari.

- Fort bien, fort bien. Mais j'espère pour Pemberley que Lizzie vous donnera vite un héritier, Mr. Darcy, vous devez être impatient.

- Voilà plusieurs fois que vous me faites part de votre inquiétude. Je vous informe que vous pouvez définitivement cesser de vous soucier à ce sujet, Mrs. Bennet. » dit Darcy d'un ton sans appel.

Une fois de plus, il n'avait pas fallu longtemps à Mrs. Bennet pour irriter son gendre en se mêlant de ce qui ne la regardait pas et en se permettant d'adresser des reproches à Elizabeth. Néanmoins, cette dernière était si heureuse de retrouver son père que Darcy fit contre mauvaise fortune bon cœur, et sa colère retomba aussitôt en échangeant un sourire avec elle. Il remarqua que Georgiana et Mary avaient entamé une timide discussion, même si Georgiana peinait à dérider Mary. Au cours de l'après-midi qui suivit, tous furent rejoints par les Bingley ainsi que Mr. Cooper. Kitty était trop fatiguée par la fin de sa grossesse pour se déplacer jusqu'à Basildon Park, aussi avait-elle envoyé son mari saluer ses parents. Les Bennet promirent à leur gendre qu'ils rendraient visite à Kitty dès le lendemain, car Mrs. Bennet était très impatiente de la revoir. Pour l'heure, ils profitèrent de leurs deux petits-enfants, car Jane avait emmené Henry avec eux.

Elizabeth, à qui Mr. Bennet avait rendu Leonora, se délecta de l'atmosphère familiale qui régna à Pemberley cet après-midi-là, émue de voir combien la naissance de Henry et Leonora les avait tous rapprochés. Elle menait la vie familiale dont elle avait toujours rêvé, et un regard échangé avec son mari lui permit de comprendre qu'il pensait de même.


Le jour de son anniversaire, Elizabeth se réveilla un sourire aux lèvres dans les bras de Darcy, surprise de voir qu'il l'avait tirée du sommeil en la caressant avec une rose. Prise d'une intuition, elle tenta de se redresser dans le lit, mais il la retint contre l'oreiller avec un long baiser.

« Joyeux anniversaire, ma Lizzie… murmura-t-il contre ses lèvres.

- Qu'est-ce que tu as là ? demanda-t-elle, amusée.

- Je me suis permis d'emprunter quelques fleurs dans ta serre… » dit-il en arborant avec un large sourire.

Obéissant à son premier instinct de la journée, elle se redressa et découvrit alors les quatre bouquets de fleurs qu'il avait disposés dans leur chambre. Elle éclata de rire.

« Qu'y a-t-il ? demanda Darcy.

- Je croyais que cela t'était passé.

- Quoi donc ?

- Tout cela, dit-elle en désignant les fleurs. Toutes ces petites attentions.

- Ô femme de peu de foi…

- Je pensais que tu te lasserais…

- Il faudrait déjà que je me lasse de toi, et ce n'est pas prêt d'arriver.

- Tu comptes donc dévaliser ma serre régulièrement ?

- Avec la bénédiction de ton jardinier, ma chérie. Mais je te rassure, il m'a indiqué quelles fleurs choisir, je n'aurais pas voulu prendre le risque de détruire ton œuvre. Te plaisent-elles ? »

Rieuse, Elizabeth l'observa un moment, avant de l'attirer contre elle pour l'embrasser en guise de remerciement.

« Je prends ça pour un oui… dit-il contre ses lèvres.

- Tais-toi et embrasse-moi, se contenta-t-elle de répondre.

- Tu me donnes des ordres, maintenant ?

- C'est mon anniversaire, j'ai le droit de réclamer ce que je veux.

- Et que veux-tu ?

- Embrasse-moi et tu verras…

- Vos désirs sont des ordres, Mrs. Darcy. »

Il se perdit dans leur baiser, et cette journée d'anniversaire commença sous les meilleurs auspices. Lorsqu'ils entrèrent dans la nursery plus tard dans la matinée, ils arboraient tous les deux un sourire radieux. Elizabeth prit sa fille dans les bras, heureuse d'apprendre par Mrs. Barlow que Leonora se portait bien et que son appétit était toujours excellent.

Observant Elizabeth murmurer des mots tendres à leur fille en l'embrassant inlassablement, Darcy ne put retenir un nouveau sourire. Il s'était découvert encore plus amoureux de son épouse depuis la naissance de Leonora, et elle ne lui paraissait jamais aussi belle et épanouie que lorsqu'elle tenait leur fille dans ses bras. Ce matin-là, alors qu'elle était encore auréolée par la tendresse de leur réveil passionné, elle était resplendissante. Il repensa alors aux deux premiers anniversaires d'Elizabeth qu'ils avaient célébrés ensemble, à Londres puis à Rome, peinant à croire que celui-ci serait plus heureux encore car Leonora avait illuminé leurs vies.

S'arrachant à sa rêverie, il rappela à Elizabeth qu'ils devaient descendre pour accueillir leurs invités pour le déjeuner. Ils retrouvèrent les Bennet dans le salon de musique, où Mary travaillait son piano en compagnie de Georgiana. Elizabeth eut une nouvelle occasion de constater que sa mère était très dure envers Mary, lui adressant des reproches incessants. Elizabeth devinait sans peine que le célibat de Mary était le sujet de discorde entre la mère et la fille, sans compter que Mrs. Bennet reportait tous ses espoirs déçus pour le bonheur de Lydia dans son acharnement à vouloir marier Mary. Néanmoins, cette dernière ne l'entendait pas ainsi, et le conflit était latent.

Georgiana l'avait senti elle aussi, raison pour laquelle elle avait invité sa belle-sœur à prendre place au piano où elle était à l'abri des critiques de Mrs. Bennet. Les invités arrivèrent peu à peu, et tous entourèrent bientôt Elizabeth, la félicitant pour son anniversaire. Peu désireuse d'organiser un grand événement pour cette journée, Elizabeth avait restreint la liste des invités à leurs plus proches amis et parents. Outre les Bingley, les Bennet, Mr. Cooper, les Vernon, Gerald Fitzwilliam et Lord Worth, elle eut le plaisir de retrouver Lord et Lady Matlock, revenus de Brighton la veille, accompagnés par Lady Vauxhall et ses deux filles. Au grand soulagement des Darcy, Lady Matlock semblait plus reposée, et elle confessa en effet que l'air marin lui avait fait le plus grand bien.

L'après-midi se passa dans la bonne humeur générale, tous prenant des nouvelles des Matlock qui racontèrent leur séjour balnéaire avec force détails, faisant l'envie de Jane qui n'avait jamais vu la mer. Mais les Matlock préférèrent reporter l'attention sur Leonora qu'ils n'avaient pas vue depuis plus d'un mois. Ils s'émerveillèrent de voir combien elle avait grandi, et succombèrent comme tous les autres à ses sourires. Depuis qu'elle avait gratifié ses parents de son premier sourire quelques semaines plus tôt, elle réitérait souvent l'expérience car elle n'avait pas manqué de remarquer que les adultes autour d'elle en étaient ravis et la gratifiaient à leur tour des plus grands sourires, ce qui semblait la réjouir au plus haut point.

Après un déjeuner succulent, chacun offrit son présent à Elizabeth, avant de laisser Darcy les entraîner dans la galerie des portraits. Intriguée, son épouse avait pris son bras et ne cessa de le questionner tandis qu'ils cheminaient dans les couloirs de Pemberley. Ils s'arrêtèrent devant un tableau recouvert d'un drap de velours bleu sombre. Lorsqu'il tomba à terre, Elizabeth découvrit un tableau d'elle tenant Leonora. Le peintre avait rendu la délicatesse de la scène avec son plus fin trait de pinceau et les couleurs les plus tendres. Le résultat était d'une grâce exquise qui émut Elizabeth aux larmes. Elle se tourna vers Darcy pour le remercier et se découvrit incapable de prononcer un mot. Il lui sourit et lui serra la main, sourd aux exclamations ravies de leur famille qui admirait le tableau, trop attentif à la joie d'Elizabeth.

« Comment as-tu fait ? » demanda-t-elle après s'être remise de ses émotions.

Elle savait que Darcy avait commandé le tableau dès le mois de juin, et avait posé à plusieurs reprises mais ignorait que l'œuvre serait prête aussi rapidement. Darcy lui expliqua qu'il avait précisé au peintre qu'il devait avoir terminé à temps pour qu'il puisse lui offrir pour son anniversaire.

« Il est magnifique, William… Merci. De tout mon cœur, dit-elle en reprenant la main de son mari. Où veux-tu l'accrocher ?

- Il est à toi, il sera installé où tu le souhaites.

- Dans ce cas je pense le mettre dans mon boudoir, ainsi je pourrai l'admirer plus souvent. »

Désireuse de divertir ses invités, Elizabeth les conduisit ensuite dans le salon de musique. Le pianoforte trônait au centre de la pièce, et Lord Worth adressa un regard si empressé à Georgiana qu'elle en rougit. Elle s'apprêtait à demander à Mary de s'installer au piano quand Elizabeth la devança.

« Lord Worth, votre sœur nous a souvent vanté vos talents de musicien. Georgiana nous régale souvent, mais je suis sûre qu'elle est toute aussi curieuse que nous de vous entendre cet après-midi, dit Elizabeth.

- Mais l'on m'a vanté tout autant les talents de Miss Darcy. Il serait fort peu galant de ne pas lui laisser l'honneur de jouer la première, dit-il, amusé en remarquant que Georgiana rougissait plus encore et semblait même agacée de voir qu'il allait enfin parvenir à ses fins en l'écoutant jouer, ce qu'il n'avait eu de cesse de réclamer pendant tout le mois d'août.

- Et nous serions de piètres hôtes si nous ne laissions pas la préséance à nos invités. A vous l'honneur, Lord Worth. » rétorqua Georgiana, obstinée.

Lord Worth fut plus amusé encore de la pirouette de la jeune fille, et il s'assit au piano sans se départir de son sourire, totalement sous le charme de l'entêtement de celle qu'il aimait.

« Quel morceau vous ferait plaisir, Miss Darcy ? Si je n'ai pas eu l'élégance de vous laisser jouer la première, vous devez au moins me dire comment vous divertir avec l'un de vos morceaux préférés.

- Si vous me connaissez, vous devriez le deviner sans peine… »

Elle avait parlé avec un semblant de détachement qu'il lui devenait de plus en plus difficile de feindre, mais avec une telle note de défi dans la voix que même Darcy dut réprimer un sourire. Il ne pouvait plus nier les sentiments que sa sœur commençait à porter à Lord Worth, même si elle semblait la seule personne de l'assemblée à en être ignorante.

Lord Worth accepta le défi, plus amusé que jamais, choisissant un morceau qu'elle affectionnait particulièrement et dont elle lui avait parlé fréquemment. Et brutalement, son sourire disparut tandis que ses mains effleuraient le clavier. Sous les regards étonnés de toute l'assistance, il se métamorphosa tout aussi rapidement qu'il était passé de l'empressement amoureux à la taquinerie, concentré au-dessus du pianoforte.

Et lorsqu'il commença à jouer, Georgiana mesura tout le danger du jeu auquel elle s'était essayée maladroitement. Le cœur battant, elle l'observa tandis que ses mains couraient sur le clavier, donnant vie à une pièce de Mozart. Bouleversée, elle eut à peine la force de songer que Lady Mary n'avait pas fait preuve d'un trop grand orgueil fraternel en vantant les talents de Lord Worth. Le jeune homme était un prodige, et Georgiana comprenait mieux son dilemme, tiraillé entre son art et son héritage futur. Instinctivement, elle ressentit un chagrin profond en devinant combien il devait souffrir de ne pas pouvoir réaliser son rêve, trop tenu par ses responsabilités à Balcombe Abbey.

Mais bientôt, son émotion prit le dessus et elle fut incapable de formuler la moindre pensée, perdue dans la magie de l'instant. La pièce qu'il jouait était tour à tour douce et joyeuse, mais aux oreilles de Georgiana, elle sonnait comme une déclaration d'amour. Et elle n'était pas loin d'avoir raison, car Lord Worth ne jouait que pour elle en cet instant. Et pour la première fois, emportée par la beauté de sa musique, elle ne fut pas terrifiée par les sentiments qu'il lui portait. Sa rêverie prit fin lorsque Lord Worth joua les dernières notes, et Georgiana n'eut la présence d'esprit de commencer à applaudir que lorsqu'il se leva, presque rougissant des félicitations qui fusaient dans la pièce, car il avait suscité l'admiration de tous. Il se tourna alors vers Georgiana et, s'inclinant devant elle, il lui désigna le siège.

« Saurez-vous deviner comment me divertir à votre tour, Miss Darcy ?

- Je ne saurais vous dire, Lord Worth, dit-elle, soulagée de constater qu'elle dissimulait parfaitement son trouble. Je n'ai pas votre talent, je risque fort de vous décevoir. N'avez-vous pas d'autres morceaux à nous interpréter ?

- Laissez-nous seuls juges de votre talent, Miss Darcy. Mais pour cela, il nous faut vous entendre. »

C'était à son tour d'être taquin, et il ne s'en priva pas. Agacée, Georgiana se leva à contrecœur. Peu désireuse de s'avouer vaincue, elle opta pour un morceau de Purcell, sachant qu'il ne faisait pas partie des préférés de Lord Worth, et qu'elle était sûre de pouvoir jouer malgré son trouble. Elle l'interpréta en effet brillamment, avec une dextérité qu'elle avait perfectionnée sa vie durant, et avec la sensibilité qu'elle n'avait acquise que pendant les longs mois où elle avait tenté d'oublier Mr. Stafford.

Lord Worth fut sous le charme. S'il décelait qu'elle pouvait encore corriger certaines imperfections, il était stupéfait de découvrir combien elle était douée. Elle était même la seule personne parmi tout son entourage à pouvoir se vanter d'un tel talent. Il était désormais convaincu que Georgiana Darcy n'était pas pianiste uniquement pour rajouter un accomplissement de plus à la longue liste de ceux qu'elle avait dû acquérir en tant que fille aînée de la famille Darcy. Elle était définitivement aussi passionnée que lui par son art.

Et plus incroyable encore, il lui semblait la comprendre davantage tandis qu'il l'écoutait jouer un second morceau, réclamé à l'insistance générale. Sa vulnérabilité, que Lord Worth avait ressentie imperceptiblement au cours de toutes leurs conversations, était là flagrante. Elle avait été blessée, profondément. Et à en juger par la possessivité de Darcy à l'égard de sa sœur, et la méfiance dont il entourait tous ceux qui l'approchaient, il ne faisait plus aucun doute dans l'esprit de Lord Worth qu'elle avait eu le cœur brisé. Il ne l'en aima que davantage, désireux de la guérir de son chagrin et de la protéger de tous ceux à venir. Mais le morceau qu'elle jouait prit une tournure plus vive, plus impétueuse, et il l'observa se métamorphoser sous ses yeux. Il vit ses joues se colorer, ses lèvres se pincer, et le regard de défi qu'elle adressait au clavier de son pianoforte. Il comprit alors que, quelles qu'aient été les épreuves qu'elle avait traversées, elle n'en avait été que grandie, et était en train de tourner la page.

Il fut le premier debout à l'applaudir à la fin du second morceau. Rougissante, elle salua l'assemblée, mais Mrs. Bennet, inspirée par l'idylle naissante des deux jeunes gens, réclama un morceau à quatre mains à grands cris. Georgiana rougit davantage encore, et baissant les yeux, elle refusa catégoriquement, priant pour que Mr. Bennet ou Elizabeth interviennent et intiment à Mrs. Bennet l'ordre de se taire. Car, voyant que Lord Worth était tout disposé à se prêter à l'exercice, Mrs. Bennet insistait, appuyée par le Vicomte de Vauxhall et les Bingley. Elizabeth, voyant Darcy se raidir, lutta pour réprimer son sourire, s'apercevant bientôt qu'il n'était pas dupe, même si elle se gardait bien d'intervenir.

Lord Worth resta silencieux tandis que leur entourage les priait avec insistance, observant fixement Georgiana. Et lorsqu'elle releva enfin les yeux sur lui, elle croisa son regard, si perçant et si amoureux que sa résolution faiblit instantanément.

« Que suggérez-vous, Miss Darcy ? demanda-t-il d'une voix caressante.

- A vous l'honneur.

- Je ne connais pas beaucoup de morceaux, je n'ai guère l'habitude de jouer à quatre mains. Laissez-moi regarder… »

Il sortit alors une liasse de partitions de la pochette en cuir qui ne le quittait presque jamais. Les triant rapidement, il en tendit deux à Georgiana.

« Les connaissez-vous ? demanda-t-il.

- Assez pour les jouer si j'ai la partition sous les yeux.

- Parfait. » dit-il, soulagé et ravi.

Il la laissa choisir le morceau qu'elle préférait, qui s'avéra être une pièce vive mais difficile à interpréter. Désignant le siège, il l'invita à s'asseoir, ce qu'elle fit presque maladroitement, se maudissant du trouble qu'elle ressentit lorsqu'il prit place juste à ses côtés. D'un même mouvement, leurs mains s'élevèrent au-dessus du clavier, et il inclina la tête pour lui intimer de commencer.

Ils le savaient mieux que leur auditoire, mais interpréter une pièce à quatre mains est un exercice délicat, qui réclame une grande précision et une parfaite coordination. Mais même les plus grands virtuoses ne peuvent espérer tutoyer la perfection en tant que duettistes s'ils ne se découvrent pas une parfaite harmonie avec leur partenaire, créant cette alchimie si particulière qui ne s'apprend ni ne s'acquiert à force de travail.

Georgiana et Lord Worth atteignirent cette parfaite harmonie très rapidement, même si le morceau, rapide et technique, les obligea à une grande concentration. Lorsqu'elle y repenserait plus tard, Georgiana devait même comprendre que c'était la grande difficulté du morceau qui l'avait contrainte à rester maîtresse d'elle-même, sans quoi elle aurait probablement joué piètrement, les mains tremblantes de presque frôler celles de Lord Worth. Mais à ce moment-là, sans se toucher, elles s'étaient trouvées bien mieux qu'avec la plus tendre des caresses et elles créaient un dialogue tour à tour doux et passionné, se cherchant, s'éloignant et se retrouvant sans cesse.

Lorsque les dernières notes de leur duo prirent fin, Georgiana peina à reprendre ses esprits, et elle ne revint à la réalité qu'en entendant les applaudissements qui fusèrent. Lord Worth fut le premier à se relever, n'ayant d'yeux que pour la jeune fille à qui il tendit la main. Elle la saisit, tremblante, et se leva à son tour. Tous réclamèrent un second morceau, mais elle déclina poliment, déclarant qu'il ne fallait point abuser des bonnes choses, avant d'inviter Lord Worth à les régaler d'une nouvelle interprétation. Le jeune homme la devina si émue qu'il n'eut plus envie de poursuivre leur jeu. Il acquiesça gracieusement, émettant pour seule condition qu'elle choisisse son prochain morceau.

Lorsque tous les invités d'Elizabeth prirent congé en fin d'après-midi, Georgiana était toujours dans un état second, revivant inlassablement les précieuses minutes de leur duo, peinant à croire qu'un morceau de musique si fugace ait pu bouleverser sa vie aussi radicalement. Le cœur battant, elle se dirigea à nouveau vers le salon de musique. S'asseyant une fois de plus à son pianoforte, elle se laissa aller à caresser du bout des doigts les touches d'ivoire sur lesquelles Lord Worth avait créé tant de beauté. Soudain, elle laissa sa main retomber lourdement sur le clavier, créant des dissonances fort peu gracieuses. Elle venait d'apercevoir la pochette en cuir, qu'il avait malencontreusement oubliée, sans doute lui aussi trop troublé par les émotions de l'après-midi pour s'en souvenir au moment où il avait pris congé.

Se redressant à demi, Georgiana la saisit d'une main mal assurée, et laissa échapper une exclamation d'effroi lorsque la pochette glissa à terre, entraînant avec elle toutes les partitions. Confuse de sa maladresse, et terrifiée à l'idée qu'elles soient abîmées, car elle avait vu le soin qu'il leur portait, elle se précipita pour les ramasser, priant pour qu'elles ne soient pas trop en désordre. Elle les saisit au hasard, commençant à les rassembler. Si les premières n'avaient rien de particulier, Georgiana fut vite intriguée en voyant que d'autres étaient entièrement manuscrites, et portaient pour la plupart des titres qui conviendraient mieux à des poèmes qu'à des morceaux de musique. Intriguée, elle comprit qu'elle tenait entre ses mains quelques-unes des pièces qu'il avait composées.

Depuis qu'elle avait appris qu'il s'essayait à la composition, et avec talent si l'on en croyait Lady Mary, Georgiana était fascinée et peinait à réprimer sa curiosité à ce sujet. Elle l'avait d'ailleurs souvent questionné mais il était resté étonnamment discret, prétextant qu'il ne trouvait pas son travail assez abouti pour être digne de l'attention de la jeune fille. Elle avait fini par comprendre qu'il ne souhaitait pas en parler car son travail était sans doute trop intime et elle concevait parfaitement qu'il souhaite conserver son jardin secret.

Mais agenouillée au sol, dans la solitude de son salon de musique, Georgiana ne put réprimer sa curiosité davantage, et elle se mit rapidement à déchiffrer quelques-unes des partitions. Elle fut stupéfaite de découvrir qu'il avait un grand talent. Elle était suffisamment musicienne et mélomane pour apprécier la beauté des harmonies qu'il avait créées, dans lesquelles elle décelait la pureté des accords d'un Mozart, et les sons ronds et amples et le romantisme d'un Beethoven dont toute l'Europe parlait depuis déjà une décennie. Après avoir déchiffré les trois premières partitions, elle en découvrit une dernière, et son cœur manqua un battement lorsqu'elle vit qu'elle avait pour titre « Georgiana », qu'il avait calligraphié avec soin.

La posant sur le pupitre, elle se rassit lentement, et se mit à jouer. Elle ne sut jamais comment elle trouva la force d'interpréter le morceau jusqu'à la fin, tant il la bouleversa par sa douceur et sa beauté. C'était une pièce au tempo lent et tendre, par moments si langoureux qu'il en était presque douloureux. Le jeune homme y avait mis tout son amour, mais sans emportement passionné, seulement désireux de rendre hommage à la douceur et à la pureté de celle qu'il aimait. Mais Georgiana, avec son cœur de femme, y décelait sans peine une grande mélancolie, car ses notes trahissaient sa souffrance et ses craintes de ne jamais voir son amour payé de retour.

En larmes, elle laissa mourir les dernières notes, et n'eut pas même la force de relever les mains. Elle resta longtemps prostrée, tentant de comprendre et de maîtriser ses sentiments. Mais cette composition, la plus belle déclaration d'amour qu'on lui ait faite, avait brisé ses dernières résistances et vaincu ses dernières peurs. Alors, essuyant ses yeux baignés de larmes, elle éclata d'un rire cristallin. Elle était amoureuse.