Cela faisait maintenant plus de dix minutes qu'ils volaient au-dessus des gratte-ciels stratosphériques, démentiels, au-dessus de cette ville misanthrope, habitée de singuliers "humains", occupés à gravir l'échelle sociale.

Ils montent, montent, puis meurent, songea Marciano.

Dans le chasseur, le doux bruissement des tuyères se mêlait au chatoiement de la lumière dans les vitres couleur de ciel bleu. Marc caressa les montants de l'engin, rassurants. il écouta.

Une main se posa sur son épaule:

"On va où maintenant ?"

Sofia.

" Bernadette s'est réveillée ? s'enquit Marc.

-Viens voir toi même..."

Réglant le "Cicada" (Liandri Licensed Product) en pilote automatique, Marciano se hissa à l'arrière du véhicule.

Bernadette, assise sur la banquette arrière, était occupée à écrire frénétiquement sur un bloc-notes. Elle semblait au bord de la névrose. Sofia se pencha par-dessus l'épaule de Marciano, et lut à haute voix. Sa voix prenait un accent métallique entre les parois de la machine:

"Gros Yucca, code: 785µ56¤°²39... Je comprends, conclut finalement Sofia, d'une voix posée.

-Moi aussi." Sofia tourna l'azur de ses yeux vers lui, et il se sentit déchiré.

"Finissons-en" Marc allair régler le pilote automatique, quand un bip lui indiqua la présence de plusieurs contacts non identifiés en approche. Sofia tressauta légèrement. elle constata:

"Les voilà"

Un éclair traversa l'esprit de Marciano. Il tapota deux ou trois touches.

"Nous sommes à deux pas des locaux de la Liandri" il s'appuya lentement sur le tableau de bord. Sofia le regarda et comprit.

"Je vais faire surchauffer la pile " Ses mouvements devinrent lents, mesurés, mécaniques. Marciano ôta son armure. Il passa derrière Sofia et vint se poser aux côtés de Bernadette. Elle avait laissé tomber son carnet et semblait désormais en comprendre l'inutilité. ses yeux fouillaient le vide à la recherche de sens. Marc étudiait son visage. Et soudainement, au détour d'une légère ride, à la commissure des lèvres:

"On dirait... On dirait que vous êtes soeurs..."

Quelque chose éclata en-dehors, les projetant les uns contre les autres. le Cicada parvint tant bien que mal à rétablir sa course vers les locaux de cryogénisation.

"Ils tirent !" Avertit Marciano, cependant plus intéressé encore par ce qui se produisait; Bernadette, malgré le choc, semblait reprendre vie:

"Sofia ?" Elle empoigna sa soeur à la taille. "Oh, Sofia, enfin..."

Ses bras chaleureux rencontrèrent le métal dur et froid d'une armure.

Sofia dévisagea longuement sa soeur. Puis elle se tourna de nouveau vers les indicateurs de pression. Mais, imperceptiblement, alors que Bernadette restait accrochée à elle comme à un espoir, et qu'elle poussait une jauge à 800, deux larmes cristallines roulèrent sur ses joues fines. Un autre choc retourna l'appareil, qui perdit une aile. Marc manqua d'être assommé. il prit le contrôle manuel de l'appareil. Dans la fumée noire qui remplissait peu à peu l'habitacle, il vit Sofia pleurer à chaude larmes, recroquevillée dans un coin. Dans le grondement sourd de la pile atomique, il la prit dans ses bras.

Trois choses se passèrent alors:

Le Cicada perça à toute vitesse le blindage du hangar de la Liandri;

Marciano et Sofia s'embrassèrent en riant;

Tout explosa.