Chapitre Un : Un matin pluvieux

Peu de gens, je le dis sans fausse modestie, connaissent Fantômette aussi bien que moi. Je la fréquente depuis de bien longues années, et il me fut donné d'accompagner la jeune justicière dans bien des aventures, ce qui m'a d'ailleurs permis de rapporter aux lecteurs de France-Flash ce qui ne serait sinon jamais parvenu à la connaissance du grand public. Cette fonction de biographe officieux m'a permis de la côtoyer bien plus souvent que la plupart de ses autres admirateurs.

Il est toutefois de nombreux aspects de la personnalité de notre jeune héroïne que je ne connais pas davantage que le commun des mortels. Que j'aie eu de nombreuses preuves directes de son honnêteté, de sa bravoure, de son intelligence hors du commun, je ne le nie pas – mais la vérité n'en est pas moins qu'elle demeure pour moi, à ce jour et à plus d'un aspect, un mystère aussi mystérieux qu'une tranche de gruyère dans laquelle la quantité de trou dépasserait la quantité de gruyère, comme le dirait si bien notre inénarrable Ficelle.

Ainsi, j'ai peu à peu renoncé à poser certaines questions, de peur de les voir éludées une fois de plus. J'ai renoncé à essayer de comprendre ce qui se trame à tout instant sous le bonnet noir – ce que cache le pompon enfantin – ce qui surgira bientôt du lutin endiablée qui m'est au fil des mois devenu si cher.

Cela ne s'est pas fait sans pincements de cœur, non. Chaque nouvelle aventure provoquait de nouveaux abîmes de réflexion ; un commentaire lâché, l'air de rien, suscitait chez moi des montagnes d'interrogations – mais les points de suspension que je glissais dans la conversation restaient suspendus, car ma jeune amie sautait d'une idée à l'autre avec la vitesse et l'agilité d'un cabri, abandonnant là les fragments d'information qu'elle m'avait concédés, et prenait un malin plaisir à me laisser à mes incertitudes, à mes questions sans fin.

Je dois avouer n'en éprouver que plus de délectation lorsqu'au détour d'une aventure, quand la situation s'y prête, elle consent à me livrer un soupçon de son intimité : une remarque hâtive, un sourire furtif qui une fois, une fois seulement, doit davantage à l'affection qu'à l'ironie ; une confidence qui l'espace d'un instant nous mène dans une complicité partagée, avant qu'elle ne reparte, plus vite que je ne suis capable de suivre, vers les sphères à elle seule réservées.

Aussi est-ce avec un plaisir non dissimulé qu'un matin pluvieux, comme je la sentais en veine de confidences, je branchai subrepticement mon magnétophone portatif…

« On vous prête de nombreuses aventures » dis-je avec une fausse nonchalance, tout en repliant La Gazette de Framboisy, journal concurrent de France-Flash. Le quotidien titrait en Une « Fantômette résout un nouveau mystère : comme laver plus blanc, rincer plus écologique et essorer moins cher ».

« Ce n'est pas faux » répondit la jeune aventurière masquée qui achevait sa propre lecture de The Economist. « Mais ça ne fait qu'ajouter à ma réputation, je ne vais quand même pas m'en plaindre ! Au contraire, un peu de publicité ne fait pas de mal, les malfaiteurs en sont si impressionnés qu'il se laissent plus facilement remettre en prison ! »

Ce genre de réponse ne me satisfait guère – défaut professionnel sans doute ; j'aime toucher le fonds de chaque question donnée et ne m'arrête que rarement avant d'être parvenu à mes fins (1).

« Vous devez toutefois avoir dans vos carnets quelques aventures que le grand public ignore encore… »

« Mes carnets, c'est vous qui les avez rédigés, mon cher ! » répondit la jeune fille, moqueuse (2).

« Certes, mais je n'ai pu y collecter que les rares récits que vous avez consenti à me narrer. »

Fantômette se mit à rire. Le journaleux que je suis devait dégager un charme certain quand il cherchait à obtenir ses bonnes grâces, comme c'était actuellement le cas.

« Et bien soit. Il pleut, le Furet et sa bande n'ont pas encore réussi à s'évader, j'ai fait ma dose quotidienne de gymnastique suédoise et d'hindoustani – je risque de m'ennuyer, donc autant me soumettre à vos questions… »

Elle se leva, marcha vers la fenêtre, et se retourna brusquement avec un sourire presque séducteur, mais je ne me laissai pas détourner de mon but premier : je passai donc brutalement à l'attaque, dans un mouvement félin que n'aurait pas renié l'animal éponyme, si j'ose m'exprimer ainsi.

« Quelle fut votre première aventure ? »

La jeune femme cessa de sourire.

« Je veux dire, quel fut votre premier exploit ? Qu'est-ce qui vous a poussée à devenir la justicière que nous connaissons tous ? D'où vient le costume, le masque, le poignard… ? Pourquoi poursuivez-vous inlassablement les bandits, au lieu de vous contenter d'imiter les jeunes gens de votre âge ? »

Fantômette leva la main pour faire cesser le flot ininterrompu de questions.

« Cela a commencé de manière banale, vous savez, vous seriez très déçu de l'apprendre, et vos lecteurs ne trouveront guère de satisfaction à découvrir cet épisode. Pourquoi ne continuez-vous pas à rédiger les aventures de Zozotte, votre roman-feuilleton ? Je suis sûre que vos lecteurs attendent avec impatience de voir comment elle parviendra à survivre au train qui se jette sur elle à pleine vitesse alors qu'elle gît sur la voie, toute saucissonnée ? »

« La fausse modestie ne vous sied guère, ma chère » répliquai-je sans me laisser désarçonner. « Vous savez bien que toute la France se pose des questions sur votre vie privée. Votre première aventure serait du pain béni pour eux… et pour mon journal… »

« Voilà donc pourquoi vous tenez absolument à me tenir compagnie ! Pour m'arracher des informations ! »

Son indignation ne semblait pas entièrement feinte.

« Allons, si le tirage du journal augmente, j'obtiendrai sans doute cette fameuse augmentation… »

« Augmentation que vous dépenserez en tabac, comme les précédentes ! Alors que vous servez de héros aux générations futures, vous n'avez pas honte de leur présenter cette pipe encrassée ? Songez donc à tous les cancers du poumon que vous provoquez indirectement… Et tout cela, à cause de mes aventures. »

« N'en jetez plus, je n'écrirai pas ce papier, si cela vous tient tant à cœur ! »

Je me levai à mon tour et vins la rejoindre devant la fenêtre. Je levai la main pour lui effleurer l'épaule, mais me ravisai avant que le geste soit entièrement accompli, et la fourrai nerveusement dans ma poche. Où elle heurta la pipe incriminée.

« Mais j'aimerais toutefois en apprendre davantage sur vous, à titre purement privé. Si vous consentez à me raconter par le menu comment vous avez choisi le métier de justicière masquée comme seconde vie, je vous promets de ne jamais rien en publier dans France-Flash »

Le visage fermé, la jeune femme haussa les épaules.

« Si vous y tenez tant… »

« J'y tiens, je vous l'assure ! »

Fantômette devait redouter l'ennui de cette matinée grise et humide ; ou bien éprouvait-elle de la réticence à jouer les fausses modestes ? Toujours est-il qu'elle finit par céder.

« Ne vous faites pas plus flatteur que vous ne l'êtes, allons. Je vais tout vous dire, pour peu que vous ne vous écrouliez pas de sommeil pendant que je vous le raconte. La première fois que j'enfilai un masque… »

Le petit magnétophone tournait doucement contre mon coeur.

Après tout, à défaut de France-Flash, je pourrais toujours publier le passionnant récit sur mon journal en ligne.

(1) Ce n'est pas très fin, ça, comme expression! Ça veut dire qu'Oeil de Larynx ne s'arrête pas de poser des questions avant d'avoir éludé le problème – Note lexicographique de Ficelle, gribouillée au bas du tapuscrit.

(2) Voir Les Carnets de Fantômette, disponible pour une somme très modique chez les bons bouquinistes (hélas pas ré-édité)