Chapitre 5 : Les ruines d'Ihien

Le corps de celui que les siens appelaient Léon était léger, passif. Le jeune homme affichait un visage tout à fait serein, à demi noyé sous les bandages cachant blessures et cicatrices des sondes de l'hôpital militaire. Ses bras avaient subi de nombreux assauts ; perfusions et prises de sang, analyses en tous genres. Sa peau comme sa chair avait été mutilée en plusieurs endroits. Sa pâleur était cadavérique. Ses longs cheveux azurés avaient été coupés avec autant de soin que l'on arrache une mauvaise herbe : ils fuyaient dans toutes les directions, comme perdus, sur la surface de son crâne, tels des brins affolés soumis à la sentence du vent. Tous ses muscles étaient relâchés, ses bras pendaient mollement de chaque côté de son torse. Il n'était habillé que d'un pantalon de tissu blanc, taché ça et là de quelques éclaboussures du sang des soldats qui avaient tenté d'arrêter son kidnappeur.

Loki tenait le corps dans ses bras robustes, dissimulé sous sa forme humaine. Il avançait d'un pas sûr, ignorant son fardeau, fier de la stupeur qu'il avait fait naître sur les traits des militaires qui gardaient Léon. Son pas résonnait sous le grand dôme végétal, accompagné des craquements de brindilles et du chant serein des quelques oiseaux nichés au sommet des arbres immenses. Finalement, la lumière du jour se déversa sous les yeux du gardien. Les arbres s'écartèrent pour laisser place à une étendue de verdure et de terre couleur d'or. Au centre de cette clairière interminable, entourée de la forêt millénaire, se dressait majestueusement un temple de pierre jaune sable à la forme d'une pyramide inachevée.

Un rictus effrayant étira les lèvres bleutées de l'homme aux cheveux d'argent. Le temple du gardien de la Lumière les attirerait tôt ou tard. Les ennemis de son maître finiraient par venir. Ils viendraient forcément pour récupérer leur compagnon. Ils oublieraient toute méfiance, sans savoir décrypter les voix de leur instinct amenuisé qui leur crierait de prendre garde. Ils franchiraient l'arcade de cette clairière, se retrouveraient à sa merci. Et à cet instant, dans ce lieu isolé, loin de toute aide inattendue, Loki soumettrait les derniers résistants qui s'opposaient à lui. A lui, et à son maître.

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Les rayons d'un soleil chaleureux dansaient joyeusement sur la poussière de sable que soulevait l'hélicoptère. Traversant les hublots, répercutés contre les parois de métal, ils donnaient à l'espace intérieur de l'engin un confort jovial et avenant. Les tissus bordeaux qui recouvraient de longues banquètes duveteuses apportaient encore d'avantage de noblesse à cette ambiance teintée de nostalgie, et l'on avait du mal à croire, douillettement installé dans le ventre du monstre d'acier, qu'il s'agissait d'un véhicule de l'armée, furtif et mortel. Comment croire, au milieu de cette coque de lueur bienveillante, ornée ça et là de quelques tapisseries au contenu théâtral, qu'au-delà de ces cloisons l'appareil semblait fait pour détruire toute chose vivante, alliant à ses vrombissements d'insecte belliqueux son apparence de rapace fait du métal le plus froid ?

Si l'illusion grandiose de cet intérieur solennel avait été assez envoûtant pour dissoudre les remous incertains du bâtiment, ainsi que la tension croissante que faisait naître l'idée même qu'un enfant de douze ans soit aux commandes du vaisseau, alors peut-être Koga aurait-il pu enfin, et sereinement, libérer le sac en papier douloureusement prisonnier de ses doigts crispés. Ses yeux noirs avaient perdu toute trace de cette suffisance qui le caractérisait habituellement, remplacée en cet instant par un hébétement pitoyable. La mâchoire à demi ouverte sur une contestation maintenant lointaine, le ninja paraissait figé dans cette posture navrante, tel une poupée de cire magistralement sculptée. Aucun mouvement n'avait trahi son véritable état d'être vivant, si ce n'était, à une ou deux reprises, quelques spasmes à peine plus perceptibles qu'un battement de cils.

Toutefois, ces vertiges maladifs ne semblaient pas avoir gagné outre mesure le reste de l'équipage. Sylvain, le jeune homme au visage doux - de ceux qui cachent si admirablement une intelligence machiavélique - avait depuis longtemps, paraissait-il, placé une confiance absolue dans le maniement de son cadet et compagnon. Il cheminait d'un bout à l'autre de l'appareil, plongé dans une paperasse administrative aussi parfaitement ordonnée que le bureau du champion de Carmin était désordonné, et s'arrêtait parfois pour converser avec l'un ou l'autre de ses hôtes, arborant sans gêne le A bleu mer brodé sur son vêtement. Un cliquetis inaltérable accompagnait sa marche : le son du clavier de Morgane dont les doigts fins et agiles venaient continuellement frapper les touches. Le visage de la jeune fille exprimait comme toujours cette expression neutre et lointaine, qui ne dévoilerait jamais la moindre parcelle de ce qui se tramait dans son esprit. Ses yeux vifs survolaient infatigablement les lignes qui s'affichaient sur l'écran : des articles anciens retraçant les fouilles qu'avaient connu les sites de Ihien, des lettres interceptées aux abords de la frontière, et le journal de bord d'un scientifique affecté quelques années auparavant à l'étude du temple le plus connu des ruines d'anciennes civilisations de la région. Une multitude de dossiers offerts par Peter dont le dragon préhistorique avait repris contact avec sa destinataire. Le maître avait continué à faire passer ces informations mais plus aucune lettre n'accompagnait ses envois, de peur sans doute que son monstre volant soit découvert.

Un ronflement léger perturba l'atmosphère, mais il s'éteignit presque aussitôt. C'était Ricardo, roulé en boule tel un gros félin sur un long siège au teint pourpre, le dos durement calé contre une tapisserie représentant une carte ancienne du continent principal. Ses lèvres légèrement retroussées dévoilaient une dentition carnassière de laquelle s'échappait un souffle chaud et lent. Son Sismonk somnolait sur l'épaule de son maître, allongé contre sa gorge, ses petits yeux sombres jamais complètement clos perdus à travers l'épaisse chevelure grise du colosse dans laquelle il s'était affablement enfoui.

A l'avant du vaisseau, bien plus vifs que ne le paraissait le reste de l'équipage, se trouvaient les deux derniers passagers : le pilote juvénile, et l'ancien militaire qui avait insisté pour occuper l'autre et unique siège de conducteur.

Devant eux s'étalaient maintenant les ravins escarpés hérissés d'arbres aux troncs longs et noueux qui formaient la végétation si particulière d'Ihien. De longues dorsales de pierre coupante trouaient la terre brune et fertile, sinuaient à travers les fougères d'un vert éclatant, sous un ramage découpé comme des craquelures naturelles, avant de se déverser dans les rivières profondes, mise à nue par les gouffres béants. Sur chaque parois, aussi inclinée soit-elle, se dressaient avec vigueur les arbres reptiles, aux formes de corps agiles et serpentins, solidement amarrés à la terre et à la roche de leurs innombrables racines, semblables à des tentacules fous qui apparaissaient et disparaissaient comme s'ils plongeaient sous une surface marine.

Tandis que l'ombre de l'hélicoptère de combat voguait à toute vitesse sur cet océan de verdure, déformé par le terrain chaotique, Imakh commença à informer les champions sur ce qu'ils pourraient espérer trouver ici.

« La plus grande partie de cette région est inhabitée… , récita le jeune garçon d'un ton légèrement excité en tentant de couvrir le bruit du véhicule, … à cause de la végétation presque entièrement constituée d'espèces protégées. Sans parler du danger que représentent toutes ces crevasses. C'est un petit paradis dont rêvent tous les dresseurs pour les bestioles qu'il renferme. C'est d'ailleurs ce qui nous a étonnés la première fois qu'on vous a vu : il n'y a que par ici qu'on a jamais trouvé certaines espèces telles que les Sismonk. »

Ce disant, le rouquin lança un coup d'œil entendu, agrémenté d'un léger sourire à Ricardo qui venait seulement de se réveiller. Celui-ci haussa la tête et soutint fermement le regard du gamin. Imakh haussa les épaules et reporta son attention sur le paysage. Sylvain s'approcha de l'avant de l'appareil et entreprit de continuer l'explication.

« Nous allons nous poser près des ruines de la grande pyramide, comme prévu. (il jeta à son tour un rapide regard en direction de Morgane et celle-ci acquiesça) En espérant de trouver une aire praticable. Si ce n'est pas le cas, Imakh restera à bord de l'hélicoptère et nous descendrons par l'échelle de corde. (Koga frissonna) Nous commencerons par survoler deux fois le périmètre pour nous assurer qu'il n'y ait aucun danger détectable. Je dois vous prévenir qu'une fois là-bas il n'y aura plus de communication possible, et toute possibilité de repli sera ralentie si l'appareil ne peut pas se poser.

- Comment ça plus de communication ? lança soudain Koga qui n'arrivait toujours pas à reprendre des couleurs. Vous voulez dire que nous ne pourrons plus envoyer de messages à l'extérieur du périmètre ?

- Ni à l'intérieur, approuva Sylvain. L'endroit est rempli de pokémons Psy qui s'amusent à brouiller les ondes. Et la plupart des engins électroniques risquent d'être détraqués, beaucoup de Magnéton vivent dans le creux des ravins. Un vrai fléau. »

Les champions et le motard échangèrent des regards tendus ; ils ne s'étaient pas attendus à de telles conditions. Le fait de ne pas pouvoir communiquer entre eux les inquiétait particulièrement, cela voulait dire qu'ils devraient éviter de se séparer une fois à terre. Koga détourna rapidement les yeux pour retourner à la contemplation du tapis.

« Est-ce que… est-ce que nous ne prenons pas le risque de profaner quoi que ce soit en entrant dans cette pyramide ? »

Sylvain observa plus longuement le militaire dont le regard s'était fait plus prudent, comme si la réponse à sa question s'avérait d'une importance capitale pour lui. Sur ses genoux, Raichu fixait le jeune homme avec la même intensité, ses oreilles dressées dans l'attente d'une confirmation. Sylvain ne répondit pas, se contentant d'afficher ce sourire d'ange qui semblait cacher l'esprit du démon. Le Major frissonna mais tenta de n'en laisser rien paraître.

« Il n'y a pas la moindre sépulture dans cette région, intervint finalement Imakh d'un ton nonchalant. De toutes les ruines qui parsèment la forêt de Ihien c'est celle-ci qui a le plus interpelé les chercheurs. Ils n'ont jamais su dire de quoi il s'agissait vraiment, mais la fonction la plus probable qui ait été avancée au sujet de cette pyramide est celle d'un temple de cérémonie, destiné à accueillir les moines le temps de la préparation des festivités. »

L'ex-militaire parut soulagé de cette explication et n'ajouta rien, fixant à nouveau son regard bleu mer sur l'étendue végétale qu'il aurait rêvé parcourir par la force de ses propres muscles. Morgane soupira, et éteignit son portable ; si Sylvain disait vrai, les champs magnétiques ne tarderaient pas à dérégler tout son matériel. Elle fut très vite imitée par Imakh qui éteignit quelques minutes plus tard tous les circuits électroniques du véhicule volant, passant en pilotage totalement manuel.

Sentant qu'ils approchaient, Ricardo se leva pour venir observer plus attentivement les terres qui les entouraient. En passant devant Morgane, le motard frôla Sylvain. Sa réaction fut immédiate et violente : l'homme s'arracha d'un bond à ce contact qui semblait l'avoir choqué, braquant un regard de fauve sur le jeune homme qui ne sembla pas même s'apercevoir de l'effet qu'avait provoqué ce bref frôlement, et continuait d'avancer tout en triant sa liasse de papiers.

Lorsqu'ils furent enfin en vue de l'immense pyramide, même Koga daigna quitter son siège pour venir admirer l'édifice de roche taillée. Ils pensèrent tout d'abord que le monument avait dû s'effondrer légèrement en raison de son sommet aplani, mais comprirent rapidement que l'architecture du lieu en avait voulu ainsi. Imakh survola une première fois l'aire dégagée par les arbres sinueux ; le sol semblait peu stable, parcouru de ces roches tranchantes et d'une terre cabossée par les ruines de quelques petits monument parallèles à l'immense édifice. Les champions et le motard eurent néanmoins le soulagement d'entendre le jeune garçon annoncer qu'il avait aperçu une place assez dégagée pour permettre à l'engin de se poser.

Morgane fouilla dans une poche de pantalon pour en sortir les lunettes de soleil qu'elle avait acheté à Lakar, et les plaça sur son nez pour dissimuler son regard.

« Je n'aime pas trop l'idée de nous savoir hors de portée de toute onde radio », confia-t-elle à Mentali par télépathie.

Le chat mauve frotta sa tête contre les jambes de sa dresseuse afin de la réconforter. Imakh fit un deuxième passage, puis acheva de venir se poser. Sylvain passa une dernière fois en revue le plan qu'ils avaient mis au point pendant le voyage : leur unique but était de retrouver Léon, et de le ramener à l'hélicoptère. Comme les moyens électroniques étaient à exclure, il faudrait employer le flair et l'ouïe de leurs pokémons. Dès qu'ils eurent posé le pied à terre, chacun sortit l'un de ses compagnons. Le Raichu du Major était déjà aux aguets, l'oreille tendue dans l'espoir de repérer cette voix qui lui était si familière. Morgane fit appel à l'ouïe de Mentali, et Koga à celui de son Nosferalto. Ricardo appela un énorme pokémon singe que ses trois compagnons ne connaissaient pas, mais qui d'après son allure devait être une évolution de Sismonk. Imakh et Sylvain firent apparaître un Démolosse au pelage bleu nuit et un Musteflott doré dont l'odorat avait été entraîné spécialement pour des missions de ce genre.

« Pour éviter de rester trop longtemps il vaudrait mieux se séparer, proposa Sylvain.

- Mais ! s'exclama Morgane, contrariée. Comment pourrons-nous prévenir les autres si nous trouvons une piste ou si nous sommes en danger ?

- Nous utiliserons les bonnes vieilles méthodes » déclara calmement le jeune homme.

Imakh descendit alors du véhicule une petite valise à la main. Il l'ouvrit et tendit à chacun une minuscule arme à feu et deux cartouches de couleurs différentes : l'une rouge, l'autre jaune.

« Des fusées de détresses ? s'étonna le militaire.

- Tout simplement, acquiesça Sylvain. La jaune si vous trouvez Léon, la rouge pour prévenir d'un danger. »

Tous hochèrent la tête, puis le petit groupe se sépara.

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Les alentours du monument s'avérèrent bien moins praticables qu'ils ne l'avaient semblés depuis l'engin volant. Chaque monceau de terre sèche dissimulait les restes d'une habitation de roche jaune et friable. Les planches d'un bois rongé par le temps s'alignaient parfois sur le sol instable, et menaçaient de céder au moindre pas trop appuyé. La terre étaient fendue de toute part, comme la surface craquelée d'un lac gelé, et les gouffres qu'elle renfermait étaient sombres et profonds.

Le champion de Carmin avait insisté pour que son confrère porte lui-même l'arme à feu, et Koga avait fini par glisser le petit pistolet et les fusées de détresse dans la ceinture de son vêtement noir, non sans émettre sa désapprobation. Aucun d'eux n'aimait ce genre d'engin, pour des raisons bien différentes.

Le ninja sauta habilement et silencieusement par-dessus une crevasse étroite, comme s'il faisait partie des espèces vivant dans cet environnement. Le militaire, lui, hésitait ; non par maladresse car son agilité était aussi instinctive que celle de son compagnon, mais par peur de fouler le moindre pan de mur effondré, le moindre vestige d'une habitation qui se serait dressée ici autrefois. Koga se moquait bien de souiller ces ruines ancestrales, même s'il avait agi d'un lieu saint. Tous ses sens étaient braqués sur le même objectif que celui de son vampire : retrouver Léon, et quitter cet endroit au plus vite. La position de faiblesse dans laquelle ils s'étaient mis en venant ici ne lui plaisait pas, le poussant à redouter le pire. Il avait beau retourner la situation dans son esprit, elle lui semblait à chaque fois plus cruellement évidente, car de quoi pouvait-il s'agir sauf d'un piège de Loki ? Un tel lieu, loin de toute communication, sur une terre peuplée d'imprévus qui ne feraient que ralentir une fuite éventuelle, rien de tout cela ne pouvait être un hasard. Et tôt ou tard, ils devraient faire face à un ennemi féroce, prêt à en découdre pour sauver son honneur bafoué lors de leur dernière rencontre : ce gardien qui les avait si sauvagement attaqué. Mais bien que l'homme aux cheveux noirs de jais se tint sur ses gardes au point de se déplacer tel une bête de l'ombre, comme il ne l'avait plus fait depuis bien longtemps, ou seulement quelques nuits sans lune, il devait s'avouer que combattre à nouveau Loki l'effrayait bien moins que de se retrouver à nouveau dans cet engin volant, une coque sans âme en qui on ne pouvait placer sa confiance, comme toutes ces technologies qui lui faisaient horreur tant qu'elles mettaient sa vie en péril.

De son côté, le militaire avançait le regard bas, perdu dans ses pensées, sans vraiment surveiller l'apparition tant redoutée de l'immense oiseau-requin. Ses yeux bleu clair semblaient ternis, aveuglés par des remords profonds, mais aussi par la crainte de ce qu'il pourrait découvrir sur ces terres, au milieu de ces arbres reptiles, au pied de cette grande pyramide inachevée qui les surplombait toujours malgré son âge séculaire, dominant les restes de cette antique citée de sa stature de colosse. Il craignait de ne pas arriver à temps, de retrouver Léon alors que la vie lui aurait déjà échappé, mais il craignait aussi de découvrir ce qu'il se refusait de croire, et qui avait si promptement éveillé la curiosité scientifique de Morgane. Il n'était pas idiot au point de n'avoir pas deviné ce qui poussait la championne à lui avouer nombreux de ses projets dans l'espoir qu'il lui vienne l'envie de la suivre. Il savait qu'elle recherchait avant tout à satisfaire ce désir maladif de comprendre toute chose, et particulièrement les phénomènes qui ne répondaient pas au langage d'une logique, à un dialogue cohérent, autrement dit tout ce qui touchait de près ou de loin au paranormal. L'ex-militaire sentait encore sa gorge se nouer, et son corps se parcourir de frissons lorsque le regard avide de sa consœur se posait sur lui comme sur un animal étrange et digne d'un grand intérêt, comme ces innombrables regards lointains et supérieurs qui brillaient au fond de sa mémoire en traçant devant lui le parcours de sa propre vie.

Il frissonna. Raichu, perché sur son épaule, baissa sur lui un regard interrogateur. L'homme n'osa pas le lui rendre, évitant soigneusement de croiser les deux billes d'ébène qui le fixaient de ses propres yeux baissés vers la poussière.

« Cherche… » se contenta-t-il de lui murmurer.

Le rongeur gémit faiblement, mais retourna à son observation sans insister. Devant eux, Koga venait de franchir un nouvel obstacle : une carcasse de pierre blanche qui avait certainement été un grand four, des siècles auparavant.

« Ça ne sert à rien d'aller plus loin, annonça-t-il. Ils ne sont certainement pas dans la forêt. »

Cela dit, il déposa son sac, en sortit une gourde, et but quelques gorgées en posant un regard songeur sur la pyramide de laquelle ils s'étaient passablement éloignés. Le Major le rattrapa et se posta à ses côtés, observant les alentours avec un vif respect, soucieux de vérifier qu'ils n'avaient en rien bouleversé ce paysage antique abandonné depuis longtemps aux espèces végétales et animales. Le ninja l'observa à la dérobée. Son compagnon s'en aperçut et le fixa à son tour supérieurement, le défiant de le considérer lui aussi comme un simple objet d'étude. Mais à sa grande surprise, le ninja baissa les yeux, cherchant à l'évidence à exprimer quelque chose du genre de celles qu'il n'avait pas pour habitude d'avouer à n'importe qui. Le Major et son rongeur se jetèrent un coup d'œil discret, et attendirent. Sur l'épaule de son maître, Nosferalto fixait de son regard tranchant l'objet que le ninja daigna enfin retirer de l'une de ses poches intérieures. Il le tendit au militaire qui n'esquissa pas un geste pour le récupérer, se contentant de l'examiner attentivement. Il crut tout d'abord qu'il s'agissait d'un bijou, mais devina enfin une petite clé en argent accrochée à une chaîne aux maillons fins. Devant l'air perplexe de son compagnon le ninja esquissa une grimace qui dissimula sa gêne, et jeta l'objet au militaire. L'homme ne bougea pas mais Raichu attrapa la chaînette d'un petit coup de dents sec. Koga se décida enfin à émettre sa demande.

« C'est ce que veux Ricardo… Il n'est pas question que je la lui donne. »

Le militaire resta silencieux. Ses yeux azurés passèrent de la clé, pendant sur le menton de son rongeur, au visage du ninja.

« Si je te le demande, reprit ce dernier, est-ce que tu me la garderais… jusqu'à ce qu'il s'en aille ?

- Qu'est-ce que c'est ? interrogea finalement le grand homme blond alors que Raichu laissait glisser la petite clé dans sa main.

- Rien d'important, maugréa Koga. Je ne veux pas qu'il la récupère, c'est tout.

- C'est à la condition de récupérer cet objet qu'il nous a suivi jusqu'ici ?

- … En effet » admit enfin l'homme au regard charbonneux.

L'ex-militaire parut hésiter. L'idée de se mettre le motard à dos ne le réjouissait pas, car il devait avouer, malgré la grande confiance qu'il avait dans ses capacités et celles de ses pokémons, que Ricardo lui était apparu dès le premier coup d'œil comme un dresseur d'un tout autre niveau, un BushiYajû qui plus est. Cependant il acquiesça finalement. Koga en fut soulagé et le remercia d'un simple signe de tête. Puis il jeta un dernier coup d'œil à l'orée de la forêt qui se dressait une dizaine de mètres devant eux, infestée par les racines sinueuses en formes de tentacules qui s'avançaient en rampant sur les blocs de pierre abandonnés.

A cet instant, un son terrible retentit, comme un coup de tonnerre déchirant le silence des ruines. Le Major passa à la hâte la petite clé autour de son cou, lui permettant d'aller rejoindre l'anneau d'argent qui pendait toujours contre sa gorge. Les deux champions et leurs pokémons ne purent retenir des exclamations atterrées en apercevant les flammes rougeâtres qui illuminaient le ciel, au-dessus des marches de la pyramide, répandant une lueur sanglante sur la roche pâle.