Rating: NC-17 / M / 18+

Disclaimer: les personnages appartenaient à Patrick O'Brian,; malheureusement, comme ce grand écrivain nous a quitté en 2000, je ne suis pas fichue de dire aujourd'hui à qui ils appartiennent. Désolée :)

Notes de moi: cette histoire est la première que je tente sur Master & Commander. Elle se déroule juste après la fin du film, mais en utilisant de nombreux éléments de la saga écrite par O'Brian. En grande tarée (excusez le terme mais c'est le plus exact), non seulement je dévoie "légèrement" (faut oser l'expression) les personnes de Jack Aubrey et Stephen Maturin, mais en plus il m'arrive de n'en faire qu'à ma tête et de choisir seulement les détails des romans qui m'arrangent. Mais après tout, si nous sommes là, c'est bien parce que nous passons notre temps à n'en faire qu'à nos têtes en écrivant, non ? )
En tout cas, n'hésitez pas à me faire part de vos compliments (ah bah c'est toujours agréable, qui dira le contraire ?), de vos coups de gueule, de vos idées... Bref, ma messagerie vous est ouverte :)

Bonne lecture !


Voir un monde dans un grain de sable
Et un ciel dans une fleur sauvage,
Tenir l'infini dans la paume de la main
Et l'éternité dans une heure.

William BLAKE (1757 - 1827)

o0o0o0o0o0o

Il faisait nuit à présent. Par un caprice du vent peu agréable, la Surprise devait filer au plus près pour continuer sa poursuite de l'Achéron, corsaire français qui avait amené ses couleurs face à elle – c'était un comble ! - la veille même. Le branle-bas était sonné depuis plusieurs heures, et tout l'équipage attendait de savoir si les français, prisonniers à bord, comptaient reprendre le navire et capturer les leurs à leur tour. Car leur capitaine avait voulu se faire passer pour mort, et seule une remarque du Dr. Maturin avait pu dévoiler le subterfuge. Jouer les morts, duperie de français corsaire ! Rien à voir avec l'esprit des militaires !
Malgré le branle-bas maintenu, Jack Aubrey passait la soirée dans la grande chambre. Il n'était pas inquiet. L'Achéron avait perdu son grand mât et par conséquent, ses quatre voiles principales et ses voiles d'étai. Il ne serait pas difficile à rattraper, même à une allure au plus près. Tel était l'avantage d'avoir pour bateau un sixième classe léger et raide comme la Surprise. Dans un tel moment, Aubrey n'aurait échangé son vaisseau pour aucun deux-ponts au monde.

C'est fou comme, lorsque l'on s'éloigne de chez soi, de sa terre, de sa vie, notre façon de nous comporter, nos interdits, nos manières peuvent changer. Il semblerait bien que l'homme s'adapte constamment à son environnement. A danger important, défoulements importants.
« Est-ce là encore une théorie scientifique ? Ou m'en voulez-vous toujours de ne pas avoir fait jeter la réserve de tafia ?
Maturin releva la tête de son écritoire.
- Ai-je pensée tout haut ?
- Tout à fait mon ami.
- Désolé.
Le capitaine sourit et continua de nettoyer distraitement son archer.
- Cette remarque était-elle destinée à me faire comprendre quelque subtilité de l'âme humaine ?
- Non point. Je pensais simplement aux comportements que l'on peut apercevoir chez des marins éloignés de leur milieu terrestre pendant plusieurs mois. Les changements sont radicaux, trop radicaux parfois pour ne pas être inquiétants.
- Qu'est-ce qui vous a donc inspiré de telles pensées ?
- La relecture des Articles du Code.
- Quelle folie vous a donc poussé à vous replonger là-dedans ? Vous m'entendez les lire à chaque fois que nous changeons d'équipage, c'est bien suffisant.
- Et à chaque service divin, ne l'oubliez pas. Mais ce n'est pas de ce côté-là que nous avons à nous plaindre.
L'allusion lui était directement adressé, Jack le savait; mais c'était un compliment. En tant que papiste (1), Stephen abhorrait les hommes de l'Église Anglicane, si fermés à toute philosophie, à tout ce que lui aimait du fond du coeur.
- Mais pourquoi donc êtes-vous allé relire le Code ?
- Pour rien.
En fait, Stephen le relisait souvent ce fameux Code, depuis un bon moment. Le livre était à la fois son pire ennemi et un compagnon de chevet à la présence récurrente. Mais cette lecture, qui aurait pu passer pour flagorneuse auprès d'un autre capitaine, n'avait rien à voir avec un soudain amour de l'ordre à bord. Le souci était autre part. Et ça, Jack Aubrey le savait; il connaissait trop bien son compagnon. Il fit en plaisantant:
- Chercheriez-vous à me forcer la main dans le futur, par une parfaite connaissance des Articles ?
- Mais non mon cher. Jamais je ne ferai une chose pareille.
- J'avoue être curieux car, avouons-le, vos lectures favorites porteraient plutôt sur les albatros et les scarabées.
Maturin releva la tête, agacé.
- Je cherche à comprendre pourquoi il y a une telle inadéquation entre le contenu de ce bouquin, écrit par des bureaucrates, et la réalité à bord d'un navire. Ces gens-là ne sont donc jamais allés en mer ?
- Vous avez donné la question et la réponse en même temps Stephen. Ce sont des bureaucrates, donc ils ne sont jamais allés en mer. Mais il faut bien un règlement.
Il tourna son regard bleuté vers la porte fermée et, au-delà, vers le pont où tout le monde s'activait.
- Sur un navire, il n'y a que trois choses qui maintiennent l'ordre et l'obéissance: des officiers fermes, le règlement et la menace latente de la punition. Voulez-vous encore du café ?
Stephen fit oui de la tête, un peu déprimé. Son ami prit un deuxième pot de café et le resservit.
- Je sais que ce petit monde totalitaire vous attriste, Stephen.
- Merci. Oh il n'y a pas que ça. Je dois dire que la perspective d'un nouveau combat ne me réjouit guère.
- Il n'y aura pas forcément de combat. Il nous faut juste remettre ce cher capitaine à sa place. Les corsaires ! A croire que ces hommes n'ont aucun honneur. Se faire passer pour mort !
- Nous allons au-devant de graves problèmes. Si vos soupçons se confirment et que le capitaine de l'Achéron nous a bien leurré, alors il se pourrait qu'il y ait combat dès que nous aurons retrouvé le bateau.
- Pouvons-nous décemment rester avec un tel doute dans nos esprits Stephen ? Demanda le capitaine Aubrey.
Son ami fit non de la tête.
- Bien sûr que non nous ne le pouvons pas. Si cet homme nous a bien menti, alors les nôtres sont en danger sur ce navire. »
Il faisait nuit depuis longtemps, mais les deux hommes n'avaient pas sommeil. Stephen referma l'écritoire et vint s'asseoir près de la claire-voie pour contempler la nuit à travers les carreaux. Il resta silencieux et contemplatif si longtemps que le capitaine finit par s'en inquiéter.
« Je vous trouve bien pensif mon ami, et cela depuis un moment déjà.
Stephen soupira. Cacher son véritable état d'esprit devenait de plus en plus difficile, malgré toute sa maîtrise du secret et du silence.
- Je doute fort de jamais revenir dans un tel endroit, fit-il en regardant l'horizon derrière lequel se cachaient les îles Galápagos.
Après tout, ce n'était qu'un demi-mensonge.
- Pourquoi donc ? Il n'y a aucune raison. Une fois en Angleterre, un mot de vous et j'affréterai un bateau pour l'autre bout du monde.
Le médecin le regarda, un instant dubitatif, puis sourit.
- Vous ne ferez jamais ça.
- S'il vous plaît de le croire.
Stephen eut envie de rire.
- Merci Jack, mais je me ferai une raison. Entre notre course-poursuite et ma blessure, je me dis que le monde risque de plus longtemps s'adonner à la guerre qu'à la science.
- Et il vous a fallu une balle dans le ventre pour vous rendre compte de cela ! S'exclama le capitaine d'un ton moqueur.
Mais il cessa bientôt de rire. Le souvenir de son ami Stephen à deux doigts de la mort revenait souvent le hanter ces derniers temps. Le capitaine n'avait toujours pas réglé ce problème de conscience, à cause de ces instants, ces longues heures pendant lesquelles il avait hésité entre sa traque maladive et la vie de son meilleur, de son unique ami; et ces instants revenaient le tourmenter, sans cesse. Ce n'était pas grand-chose, ça n'avait finalement pas porté à conséquence, mais c'était là, et ça le torturait.
Son regard se porta sur le médecin. Il savait que son ami ne lui en voulait pas, qu'il croyait avoir une dette envers lui, même. Mais cela ne réglait pas son cas de conscience, bien au contraire. Stephen ! Il le connaissait depuis dix ans. C'était plus qu'un ami, plus qu'un frère ! Et pendant un instant il avait refusé de débarquer pour lui, face à Higgins. Il aimait cette homme, différemment, sans plus savoir où se mêlaient les frontières du fraternel et du passionnel, en s'en moquant. Et pourtant, pendant un instant, il l'avait condamné.
Stephen se méprit sur la cause de ce soudain silence.
- Ça ne va pas Jack ?
- Si si, tout va très bien. Ne m'en veuillez pas.
- On ne le dirait pas.
Et Stephen prit sa main dans la sienne, avec amitié, comme il le faisait si souvent, depuis si longtemps. Seulement maintenant, ce geste n'avait plus le même effet. Il sentit son sang se glacer, non sous l'effet de la joie, mais sous celui de la peur. Et soudain il rêva du seul privilège quasiment impossible à obtenir sur un vaisseau de guerre: être seul.
Au bout d'un petit moment, il sentit la main de Maturin se détacher de son bras. Le jeune homme se leva et retourna s'asseoir sur son tabouret, saisissant son violoncelle pour le faire chanter en solitaire, comme il lui prenait parfois. Lorsque Jack et lui ne pouvaient plus communiquer, que les mots ne suffisaient plus ou au contraire étaient de trop, ces instruments étaient le seul langage qui leur restait, qui n'appartenaient qu'à eux, comme s'ils voulaient se différencier, se détacher du reste du monde pour ne plus évoluer qu'ensemble.
Et Jack se prit à penser.
Ça n'avait rien de facile. L'allusion aux Articles du Code lui avait tout remis en mémoire. Ce Code, cette règle qui régissait sa vie et qu'il avait toujours respecté et aimé, parce qu'elle faisait partie de la Marine, tout comme lui... Maintenant il lui prenait parfois de la haïr et surtout, surtout, de la craindre.
Allez donc avouer, dans cette ère et dans cette société, que vous avez désobéi à la seule règle qui importe. Allez donc dire que, malgré votre éducation, votre foi, votre grade, votre honneur, vous avez commis la seule erreur qui ne pardonne pas, qu'on ne pardonne pas. Allez donc, en 1810, assumer votre amour pour un autre homme. Jack connaissait la règle: aimer un autre homme ? Autant aller chercher la corde et se pendre tout de suite.
Son esprit suivit avec délice la douce montée en gamme de son ami. Malgré sa situation, Jack ne parvenait jamais être malheureux très longtemps. Il était un point dans le coeur aimant d'un être humain qui, lorsqu'il venait à être franchi, autorisait toutes les folies; instant critique, au dénouement souvent tragique, où l'homme parvient à dépasser ses propres mensonges, ses propres inhibitions, à vaincre ses scrupules, à tordre le cou à une morale humaine souvent aussi versatile que le vent en pleine mer. Du moins... C'était ce qu'on venait à se dire lorsque l'on était, comme Jack, d'un naturel franc et toujours dépourvu d'arrières-pensées.
- Jack ?
Il ne fallait pas croire les apparences ! Aubrey n'avait pas trouvé cette réponse en une nuit. Cela faisait cinq ans qu'il avait ce « problème ». Cinq ans qu'il se battait sans cesse contre lui-même, d'abord en se mentant, maintenant et se retenant. Et la seconde des positions n'était pas plus enviable que la première.
- Jack !
Il releva brusquement la tête et constata que le violoncelle s'était tu. A présent, Stephen le regardait avec un air à la fois inquiet et plein de reproches.
- Qu'y a-t-il ? Je vous ai dit que tout allait bien.
- Non ça ne va pas. Votre blessure s'est rouverte.»
Aubrey baissa les yeux et vit que sa chemise se teintait lentement de sang. Une des blessures reçues pendant l'abordage, un coup de poignard de la part d'un français, semblait s'être remise à saigner. Maturin se releva et sortit de la grande chambre d'un pas pressé.
« Ne bougez pas, c'est un ordre.
- Les ordres, d'ordinaire... commença le capitaine.
Mais son ami était déjà loin.
- ... C'est moi qui les donne. » Acheva-t-il d'un air piteux.
Il n'y avait rien à faire lorsque Maturin était comme ça. Son devoir de médecin, son application primait sur tout, y compris parfois sur les ordres de son propre capitaine. Au bout de quelques secondes, il revint en portant un de ses coffrets, ferma la porte et alluma toutes les bougies de la cabine.
« Je vais devoir suturer. Enlevez votre chemise, Jack.
- Plaît-il ?
- Ne faites pas l'enfant. Je n'aie rien fait avant, croyant que cette plaie cicatriserait d'elle-même, mais elle semble récalcitrante. Je préfère vous faire quelques points de suture pour éviter une infection.
Aubrey grimaça. Il détestait les points de suture, surtout sans anesthésie préalable. Le médecin sut interpréter cette expression.
- Je sais que vous détestez cela, mais avec les nombreux blessés de cet abordage, je n'ai plus d'anesthésiant local. Il vous faudra donc faire sans.
Jack se leva et ôta sa chemise qu'il déposa sur une chaise. Le réseau de ses cicatrises apparut en pleine lumière: des marques de balles, d'éclats de bois, de lames... La plus impressionnante restait celle causée par une hache d'abordage, quelques huit années plus tôt. Elle ornait son épaule, galon d'un genre nouveau révélant, si ce n'était son grade, du moins sa ténacité au combat.
Ceci fait, Jack s'allongea sur la banquette, grimaçant et soupirant. Stephen s'empara d'une chaise et s'installa à côté de lui. Il prépara le fil et l'aiguille, puis regarda son ami.
- Je suis désolé Jack.
Aubrey savait ce qu'il voulait dire. La douleur allait être vive.
- Ce n'est pas de votre faute.
Il ferma les yeux.
- Allez-y. »
Lorsqu'il sentit l'aiguille s'enfoncer dans sa chair, Jack eut envie de crier. Mais il se retint. Ce n'était pas digne de lui. Il supporta donc les piqûres profondes de chaque point de suture sans dire un mot.
Stephen était conscient de sa douleur. Il connaissait. Même si ce n'était pas la pire des souffrances, elle était néanmoins longue et désagréable. Aussi de temps en temps saisissait-il la main de son camarade pour l'aider à tenir, ne la lâchant que pour mieux la reprendre quelques instants plus tard. Enfin, au bout de quelques minutes, il acheva le dernier point.
« Jack ? J'ai fini.
Ce dernier rouvrit les yeux. De la sueur coulait sur son front.
- Ma parole, vous supportez mal les opérations. Vous aviez à peu près la même expression lorsque vous m'avez aidé à ôter cette balle de mon ventre.
Le capitaine se remit sur son séant. Stephen prit un tissu imprégné d'alcool pour désinfecter la blessure. Il essuya le sang de la peau de Jack.
- Avez-vous besoin de sels mon ami ? Vous êtes d'une pâleur.
Ce dernier protesta.
- Tout va bien. J'aurais juste aimé qu'il vous soit resté un peu de laudanum (2). Je déteste les opérations à froid. La vôtre était bien la pire.
Le médecin tapotait encore la plaie.
- Le capitaine Jack Aubrey La Chance, sensible à la vue d'une simple blessure par balle. Heureusement, personne n'est là pour l'entendre.
- C'est cela docteur, moquez-vous.
Son compagnon jucha ses lunettes pour examiner les points de suture. Jack sentit ses mains sur sa peau et ne put s'empêcher de frissonner. Il continua de sa voix flûtée:
- Il n'empêche qu'en nous descendant à terre, vous m'avez sans doute sauvé la vie, fit le médecin, toujours penché sur la blessure. Il aurait été impossible de m'opérer à bord: trop de mouvements. Higgins n'y serait pas parvenu, et moi encore moins.
A cet instant, Aubrey sentit la boule de son cas de conscience revenir se loger dans sa gorge. Quelle sensation désagréable ! Pourquoi diable, alors qu'il n'avait jamais de scrupules dans son métier, fallait-il que son amour pour Stephen paralyse autant ses capacités de commandement ? Mais la réponse était contenue dans la question.
- Vous avez hésité, n'est-ce pas ?
- Pardon ?
- Je dis: vous avez hésité. Vous avez hésité à revenir à terre.
- Comment le savez-vous ?
- Je sais que vous vous sentez coupable. Je le sais depuis un moment déjà.
Il sourit à son ami et termina son café.
- Je ne vous en aurai jamais voulu, même mort.
- Pourquoi cette abnégation ?
- Les impératifs du service, fit le jeune homme en souriant légèrement.
- Je déteste ce mot, murmura Jack d'un ton rageur en se redressant lentement.
- C'est pourtant votre leitmotiv.
- Je ne suis qu'un foutu hypocrite. »
Stephen écarquilla les yeux de surprise. Il était très rare qu'il entende le capitaine parler de lui-même en termes aussi secs. Sans un mot, il se leva pour ranger son matériel, puis se retourna pour contempler son camarade.
Stephen avait l'habitude du secret; aussi, garder le silence était pour lui de première facilité. Néanmoins, il devenait de plus en plus difficile pour lui de gérer une amitié qu'il rêvait de voir se transformer depuis des années. Stephen, bien que catholique, avait reçu une éducation moins lourde et beaucoup plus libre que son ami. Lui avait baigné dans les sciences et la philosophie depuis sa plus tendre enfance, ce qui lui avait ouvert l'esprit. Et puis sa connaissance cruellement réaliste du monde le rendait plus prompt à regarder les choses en face que la plupart de ses contemporains. Alors il avait accepté cet état de fait et joué au frère-ami durant ces derniers temps. Sauf que ces derniers jours, Jack avait changé. Son attitude face à lui était devenue différente, plus triste et plus réservée... Ainsi donc c'était cette pensée d'une culpabilité qui n'existait que pour lui qui l'avait assombri... Stephen s'était réjoui d'abord... avant de sentir instinctivement que ce n'était pas le fond du problème.
Désormais, une seule question s'imposait à son esprit. Devait-il approfondir ce sujet délicat mais qui le concernait au premier degré (c'était quand même lui qui avait failli mourir !) ? Ou fallait-il se taire et respecter le silence de Jack au nom d'une amitié qui, de sa part, ne faisait plus que maquiller ses réels sentiments ?
Le médecin finit par s'appuyer contre le rebord de la table, les bras croisés, l'air décidé.
« Pourquoi seriez-vous un hypocrite, Jack ? »
Le marin le regarda, surpris de son insistance. Stephen était trop bien élevé, et en temps normal il n'aurait jamais continué une telle conversation contre le gré de son ami. Mais le jeune homme savait donner à son regard une expression dure, la même qu'il utilisait pour faire obéir ses patients. Et très souvent, cela marchait. Pendant quelques secondes Jack songea à se battre pour conserver le silence, puis, à cause de la fatigue, lassé du silence peut-être aussi, il choisit de satisfaire sa curiosité.
« Vous aviez raison. Vous aviez raison, lors de cette tempête au Cap Horn, de me dire que cette chasse était de l'orgueil. C'était bien de l'orgueil. Et il a tenu, ainsi que toutes les belles excuses pour continuer cette traque. Il a tenu, jusqu'à ce que vous tombiez.
Il passa une main sur ses yeux fatigués.
- Il a fallu que je vous regarde un moment, tremblant, pâle, pour me rendre compte que j'allais peut-être vous tuer, aveuglé par ma fierté.
Puis, par une phrase qu'il crut suffisamment innocente:
- Votre mort aurait entraîné ma perte, Stephen.
Mais malheureusement, Stephen tiqua. Incrédule, il se releva et le regarda.
- Qu'avez-vous dit ?
Jack se mordit la langue d'avoir trop parlé. Non vraiment, il n'était pas doué pour les litotes et les double sens réussis. Il tenta de se rattraper.
- Survivriez-vous à l'idée d'avoir laissé mourir votre ami pour une chasse au français ?
Stephen le regarda d'un air toujours suspicieux, réfléchissant en même temps. Aurait-il pu faire une chose pareille ? S'en vouloir au point de s'abandonner à la déchéance, de souhaiter la mort peut-être ? Sa réponse à lui serait oui. Mais c'était cela parce qu'il aimait Jack de toute son âme, sentiment plus dangereux que l'amitié. Aubrey ne pouvait raisonnablement pas penser une telle chose; ce n'était pas la réaction normale.
Jack soutenait toujours le regard de son ami. Il savait que Maturin détestait Bonaparte plus que lui, et espérait raviver cette haine et faire oublier sa phrase maladroite. Malheureusement pour lui, Stephen était plus rapide d'esprit que lui pour ce genre de choses. Les sciences et ses diverses activités lui avaient apporté une connaissance aiguë de l'âme humaine.
- Par pitié, Jack, ne me prenez pas pour un imbécile. »
Aïe aïe aïe ! Cinq années de silence pour en arriver là ! Jack parlait trop, il le savait depuis longtemps; mais cette fois-ci la plaisanterie allait lui coûter cher. Le contrôle de la situation lui avait échappé, totalement, et il était trop tard maintenant pour reculer.
Maturin sentit l'atmosphère changer sous sa pression. Il sentit l'autorité et le contrôle de Jack sur lui-même réduits à néant par la fatigue, le pressentiment d'une catastrophe humaine entre deux hommes amis depuis une décennie. Malgré cela, il eut envie de sourire. Le puzzle de l'histoire qui les avait conduit dans une telle situation commençait à se reconstituer dans son esprit. Et il admira soudain son compagnon, qu'il savait peu doué pour la comédie, d'avoir joué le rôle de l'ami parfait alors qu'au fond il était comme lui.
Ses pensées devaient se lire sur son visage, car son ami arborait une expression de réflexion soucieuse qui n'avait rien avoir avec celle du capitaine de vaisseau commandant à bord. Non, c'était celle d'un homme qui ne savait plus quoi faire.
Enfin, Jack laissa échapper quelques mots.
« C'est une folie.
- Pire que celle de suivre l'Achéron jusqu'au bout du monde ?
- Vous rendez-vous compte des conséquences de telles pensées ?
- Que trop mon ami. Mais aurions-nous parlé si elles avaient pu nous arrêter ?
L'argument était de taille. Jack se tut.
Lentement, Stephen rejoignit son ami et s'assit à ses côtés, les mains croisées sur ses genoux. Les deux hommes restèrent immobiles quelques minutes. Puis Stephen finit par exprimer ce que que tous deux rêvaient de dire depuis un bon moment.
- Nous sommes déjà au bout du monde, Jack. Mais ce qui s'y passe n'appartient qu'à nous.
Le capitaine avait toujours le front baissé, troublé. Il en avait oublié de se revêtir. Stephen tenta le tout pour le tout et posa sa main dans son dos, dans un geste qui se voulait à la fois rassurant et engagé. Jack sentit un frisson parcourir son échine, autant dû à son émotion qu'à la froideur de la peau de son ami. Cette situation de faiblesse ne lui plaisait guère.
- Ça suffit.
Stephen ôta prestement sa main du dos de son compagnon.
- Je suis désolé.
- Taisez-vous. »
Jack se tourna brusquement vers lui et l'embrassa soudainement. Il prit son visage entre ses mains, tel un calice, et posa ses lèvres sur les siennes sans pouvoir se retenir.
Stephen faillit d'abord hoqueter de surprise, puis il se prit à esquisser un sourire sous les baisers de son compagnon. C'était bien dans son caractère: reprendre le contrôle, ne pas tourner autour du pot... C'était tout lui. Et Stephen le lui concéda, ce contrôle qui le rassurait tant, le laissant prendre sa bouche, découvrant le parfum de sel que les embruns avaient laissé sur ses lèvres.
C'était une folie ! Il aurait suffi que quelqu'un ouvre la porte.
Ce fut cette pensée plus que toute autre qui les fit se détacher. Le souffle court, Stephen observa son ami, et ses mains se prirent à glisser, à jouer avec ses cheveux blonds à cause desquels toute la Marine de la Grande-Bretagne le surnommait Boucles d'Or (3.
Pour le moment, rien de grave n'avait été commis. Que pouvaient-il faire de toute façon, sur ce navire où vivaient près de deux cents personnes ? Bien sûr, techniquement et selon toutes les croyances, ils iraient sans doute brûler en enfer, mais encore fallait-il croire en un enfer, et le jeune homme trouvait que cette terre était déjà assez infernale comme ça pour qui rêvait de sagesse et détestait toute guerre. Enfin bref... Sans aucune honte, sans fausse pudeur, il replongea son regard dans les yeux bleus de Jack. Ses mains toujours autour de son visage, ce dernier effleura de son pouce les lèvres du médecin. En vingt ans passés dans la Marine, ses mains étaient devenues rugueuses, mais Stephen aimait leur fausse rudesse. Il les connaissait par coeur; c'était la seule partie du corps de Jack qu'il s'était jamais permis de toucher, de serrer. Mais maintenant... Maintenant il avait soudain droit à tellement plus !
Sous l'effet de cette pensée, Stephen se rapprocha encore plus du visage du capitaine, avant de l'embrasser à son tour, d'une façon nouvelle, moins contrôlée, plus passionnée. Son corps se souleva contre celui de son compagnon, sous l'effet d'un désir qu'il modérait pourtant du mieux qu'il pouvait. Et Jack répondit à ce baiser, répondit à ce désir. Ses mains descendirent, enserrèrent sa taille, caressèrent ce torse qu'il avait vu des centaines de fois en dix ans; la partie du corps de Stephen qu'il préférait, un torse magnifique, fin et légèrement musclé, un torse de dieu grec se plaisait-il à penser parfois. Il toucha du bout des doigts le fin duvet qui le recouvrait, entre les pans de la chemise presque toujours mal fermée du jeune homme.
« Mon capitaine...


Voilà pour le premier opus. Alors, verdict ?
Oups ! Me serais-je arrêtée au moment où ça devenait intéressant ? C'est pas fait exprès, juré ! (ce que je peux mentir mal )
La suite bientôt, promis.

Ah, annotations pour deux trois termes peu communs:

(1) - papiste: catholique romain. Terme utilisé par les réformés, surtout du XVIème au XIXème siècle.
(2) - laudanum: dérivé de l'opium, comparable au barbiturique, avec entre autre des effets anesthésiants, hypnotiques et parfois addictifs (pour la petite info, le personnage de Stephen y était accro étant plus jeune)
(3) - Véridique ! C'est de O'Brian, pas de moi.