Rating: NC-17 / M / 18+

Disclaimer: les personnages appartenaient à Patrick O'Brian,; malheureusement, comme ce grand écrivain nous a quitté en 2000, je ne suis pas fichue de dire aujourd'hui à qui ils appartiennent. Désolée :)

Notes de moi: dans cette histoire, les mesures utilisées sont les mesures anglo-saxonnes (histoire de rester dans le contexte). Voici les principales

Livre : 1 livre 453,59 grammes
Yard : 1 yard O,914 mètresa
Mille: Le mille marin est à différencier du mille terrestre (merci les anglo-saxons !). Alors que le mille terrestre a une valeur de 1609 mètres, le mille marin, lui, est de 1852 mètres.

N.B. il était de coutume dans la Marine, autrefois, de nommer les matelots par le nom de leur navire. Donc, lorsque vous voyez un nom de navire au pluriel, il désigne en fait son équipage. Ne soyez pas trop étonnés. Faites également attention aux nombreux termes techniques que j'ai dû utiliser dans ce chapitre. Leurs significations sont toujours données à la fin du texte.

Après réflexion, j'ai décidé de ne pas inclure de nouveau lemon dans ce chapitre et d'attendre un peu. Cela me permet d'installer un peu mieux l'histoire. Et puis de toute façon il paraît que c'est toujours meilleur quand il faut patienter... ;)

Allez, je vous embête encore dix secondes, juste pour faire de la pub et vous dire que j'ai récemment créé un forum consacré entièrement à la saga de Patrick O'Brian (roman-fleuve et adaptation cinématographique) et à la marine ancienne. L'adresse est la suivante:

master-commander.bboard.it

Vous êtes tou(te)s les bienvenu(e)s !

Merci encore à tous pour vos reviews. Dites donc, je n'ai pas intérêt à baisser le niveau, sinon je vais me faire lapider ! lol

Bonne lecture !


Au large ! Au diable ! Le lointain continent asiatique disparaissait maintenant derrière les voiles blanches et l'horizon rouge clair. Prochaine destination: Le Cap et ses merveilleuses espèces animales exotiques. Si le temps s'y prêtait, ils pourraient y être dans un mois ou deux.
Stephen songeait, le visage tourné vers le ciel, allongé dans la grande hune. L'on avait bordé misaine, huniers et perroquets (1), et la frégate filait agréablement ses huit nœuds en cette fin d'après-midi orientale. Les cheveux battus par le vent, le jeune homme restait immobile, allongé bras croisés, insouciant. Déjà vingt-quatre heures qu'ils avaient repris la mer, et il sentait déjà la différence dans son humeur. Qu'un aussi petit changement produise de si grand effets était sidérant. Il fallait bien se rendre à l'évidence; Stephen n'était plus un terrien que par sa maladresse à bord, et son esprit appartenait tout entier à à l'océan, à son navire et à son capitaine.
Soudain, un craquement lui fit rouvrir les yeux. Le bruit venait du mât, juste au-dessus de lui. Stephen se mit sur son séant et regarda les attaches qui le surplombaient. Il avait une impression désagréable...
Et brusquement, la vergue de hunier (2) dégringola. Le médecin vit la longue traverse lui tomber dessus, accompagnée de toute sa toile. La masse blanche s'effondra littéralement, lui laissant à peine le temps de disparaître par le trou de chat (3) pour se protéger. Ses mains s'accrochèrent désespérément aux enfléchures (4) Les hommes hurlaient en bas, mais Stephen ne distinguait aucune de leurs paroles. Il n'entendit que le bois de la grande hune se fendre sous le poids de la vergue avant que celle-ci ne chute encore plus bas, vers le pont, et ne vienne se fracasser sur le gaillard d'avant.
Les cris de ses compagnons parvinrent enfin à ses oreilles assourdies par ses propres battements de coeur. Portant la main à son front, il sentit qu'un éclat de bois lui avait entaillé la peau. Soudain, une main se posant sur son bras le fit sursauter.
« Docteur ? Vous allez bien ?
C'était Mowett, le fidèle Mowett qui avait bondi dans les haubans (5) dès que la traverse s'était abattue sur eux. Secouant la tête, Stephen acquiesça et le suivit du mieux qu'il put vers le gaillard d'avant.
Aubrey fit soudain irruption sur le pont. En voyant les dégâts occasionnés par la chute de la vergue, il fut seulement soucieux. Mais en voyant le sang qui coulait sur la tempe de son compagnon, il devint terriblement furieux. Et comme à chaque fois qu'il était furieux, il sembla gagner un demi-pied de hauteur dominatrice.
« Silence ! Silence partout ! Monsieur Mowett !
Les marins se turent brusquement et tous les commentaires cessèrent. William Mowett quitta le docteur pour répondre.
- Oui monsieur ?
- Qu'est-ce qui s'est passé ici ?
Mowett regarda autour de lui les cordages rompus, la traverse fracassée et la voile déchirée.
- Un problème avec la vergue, monsieur.
- Je le vois bien. Mais pourquoi ? En trente ans de carrière, je n'ai jamais vu une vergue se détacher ainsi de son propre chef.
Le ton à moitié sarcastique impressionna le lieutenant.
- Nous allons trouver, monsieur.
- Très bien. En attendant dégagez-moi ce pont. Ferlez la misaine (6). Réparez la hune immédiatement.
Il se tourna vers le maître charpentier.
- Avons-nous de quoi refaire une vergue à bord ?
- Oui monsieur. Nous pouvons utiliser les mâts de rechange du petit perroquet.
Non pas que le petit hunier fût une voile vitale pour le fonctionnement du navire, mais sa surface de toile était nécessaire aux louvoyages, allures au près et petit largue (7). Si le vent tournait.
- Faites le nécessaire. Les réparations, même sommaires, devront tenir. Docteur ?
Il s'adressait maintenant à Stephen. Le jeune homme releva la tête, son mouchoir appuyé contre son front.
- Est-ce que vous allez bien ?
- Ca va Jack. Et il semble n'y avoir aucun blessé. »
D'un regard, son ami lui fit signe ainsi qu'à Mowett de le suivre dans la grande chambre. Arrivé là, il ferma la porte et se retourna vers ses deux compagnons.
« Bon. Et maintenant... Qu'est-ce qu'il s'est passé bon sang ! »

o0o0o0o0o0o

« Cette histoire ne me plaît pas.- Et pourquoi donc ? Demanda Stephen en accordant son violoncelle.
Il était tout à fait remis et sa blessure à la tête n'était somme qu'une estafilade.
- Une vergue – à fortiori sur ce navire – ne dégringole pas ainsi. Les vergues sont cassées durant les combats, ou leurs attaches se rompent pendant une forte tempête, et encore. Ca n'a pas de sens.
- Usure des attaches ?
Jack lui jeta un regard de capitaine vexé, et il comprit que son éternelle ignorance de la navigation venait encore de lui faire dire une sottise.
- Vous pensez bien que l'on vérifie tous les jours ce genre de choses, mon ami.
- J'en suis convaincu, et mon but n'était pas de trouver la faille. Je cherche juste à comprendre moi aussi pourquoi j'ai failli être écrasé par un élément de mâture aussi résistant.
- Une chance que vous ayez été aussi leste.
- Il faut croire que l'instinct de survie fait faire des miracles, même à un vieux terrien comme moi. Non, ne protestez pas, je connais parfaitement ma maladresse naturelle.
- Je voulais juste savoir comment allait votre tête, fit Aubrey en souriant.
- Oh ça ? » Le jeune homme porta la main à son front. « Dans quelques jours il n'y paraîtra plus. Bon, jouerons-nous cette variation de Corelli ou préférez-vous refaire l'histoire de cette vergue dans votre tête depuis sa création ?
Jack fit chantonner quelques cordes et leva son archet. Aussitôt s'éleva dans la chambre un thème voluptueux et empli de lyrisme, dont les vibrations s'échappèrent par la fenêtre ouverte sur la mer et résonnèrent sur l'étendue immense.
Au bout d'un long moment, les deux hommes reposèrent leurs instruments. C'était l'heure du changement de quart. Épuisé par les émotions de la journée, Stephen alla se coucher tandis que Jack rejoignait le pont. Une fois parvenu en haut, il se dirigea vers Mowett qui, une fois n'est pas coutume, restait immobile sur le gaillard d'arrière, d'ordinaire sacro-saint lieu de déambulation du capitaine. Avec un regard vers l'avant du bateau, Jack demanda à son lieutenant.
« Avez-vous trouvé quoi que ce soit d'anormal ?
- Sans avoir eu le privilège de vivre dans les barres de hune (8) comme vous, monsieur, je connais assez bien les espars pour répondre que oui. Le mât de hune avait été complètement refait en Australie; ni la vergue ni ses attaches n'étaient défectueuses, j'en réponds sur ma tête.
- Alors d'où est venu le problème ? Expliquez-moi comment le docteur a failli recevoir une traverse d'environ trois cents livres sur la tête.
- Le cordage, monsieur.
- Le cordage ?
Mowett jeta un coup d'oeil préoccupé vers le pont.
- Si toutes mes années en mer m'ont appris une chose, c'est que lorsqu'une attache de vergue se rompt, ce n'est jamais ainsi.
Jack prit le cordage qu'il lui tendait et l'examina aussi attentivement que le manque de lumière le lui permettait.
- Lors d'un problème d'usure, jamais les torons (9) ne se rompent ainsi. Les fils cèdent de l'intérieur vers l'extérieur du cordage. Ici c'est l'inverse.
Le capitaine releva la tête à l'écoute de sa dernière remarque. Si William ne le connaissait pas, il aurait juré l'avoir vu pâlir durant un instant.
- Vous savez ce que cela veut dire ?
- Oui monsieur. Le cordage a été coupé.
Le jeune lieutenant contempla la petite masse d'hommes de quart et visualisa tous ceux qui dormaient encore.
- Nous avons sans doute un saboteur à bord. »

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Le lendemain matin, à peine Stephen entra-t-il dans la grande chambre qu'il fut stoppé sur place en voyant le regard sombre de son ami.
«Le bonjour Jack.
Le capitaine lui répondit presque machinalement, tout plongé dans ses pensées qu'il était. Après un rapide coup d'oeil autour de lui, le jeune homme constata qu'il en était déjà à son troisième pot de café.
- Mauvaise nuit ? Fit-il en se servant à son tour. Avez-vous encore des problèmes avec le gréement ?
- Ce n'est qu'un aspect du problème. Certes nous devrons faire halte à Madagascar pour nous réapprovisionner en bois, mais ce n'est qu'un léger contretemps, rien de fâcheux.
- Dans ce cas, pourquoi avez-vous l'air si sombre ?
Jack ne voulait pas lui répondre. L'idée d'avoir un saboteur à bord – un de ses hommes, nécessairement, puisqu'il n'avait aucun prisonnier – le torturait en plus haut point, et il voulait régler ce problème avec discrétion. Mais son compagnon était trop intelligent pour se laisser berner.
- Vous avez un sérieux problème il me semble, et pas d'ordre maritime ou technique.
- Pourquoi ça ?
- Parce que si c'était le cas, vous me l'auriez déjà exposé.
- Je ne veux pas vous faire jouer un rôle déplaisant.
- Cela, c'est à moi d'en décider.
- Verrouillez la porte.
Stephen termina sa tasse, se leva et poussa le léger verrou que personne n'utilisait jamais. Puis il vint s'asseoir à côté de son ami.
- Vous savez Stephen, je m'y connais en navires.
- Je ne mettrai jamais vos connaissances en doute, c'est un fait acquis.
- Eh bien toutes mes connaissances me font penser que les attaches de vergue ont été sabotées.
- Sabotées ? Mais par qui ? Comment ? Et pourquoi maintenant ?
- C'est ce que j'ignore. Nous n'avons aucun étranger à bord. Les marins les plus nouveaux sont les anciens Defensers, mais ils sont avec nous depuis le départ de Portsmouth, et je comprends mal pourquoi l'un d'eux s'en prendrait au navire maintenant.
Compatissant sans le montrer, Stephen posa une main affectueuse sur l'épaule du capitaine.
- Il nous faut trouver le coupable, sans pour autant avertir les hommes. Imaginez l'atmosphère de suspicion qui s'installerait à bord dans un tel cas.
- C'est là que je devrais entrer en scène j'imagine.
- Je n'ai jamais rien demandé de tel ! S'exclama Jack.
- Je sais: c'est moi qui vous le propose. Si votre homme agit seul, alors il se renferme sur lui-même et personne à bord n'est sans doute au courant. En observant les hommes, je trouverai peut-être quelque chose. De l'avantage d'être un agent...
- Il faut que nous trouvions de qui il s'agit. Si de tels actes continuaient... Imaginez qu'il décide de s'en prendre à la sainte barbe (10.
- Effectivement.
Rattrapé par sa fatigue, Aubrey réprima un bâillement.
- Allez vous reposer un peu, mon ami.
- Non, ça ira. Par contre, je vais aller nager un peu. Cela me fera le plus grand bien. Viendrez-vous ?
- Pourquoi pas ? Il est vrai que c'est encore le meilleur moyen d'avoir une conversation privée lorsqu'on se trouve en mer. »

La mer, justement, était magnifique en cette matinée de novembre. C'était le début de l'été austral, et l'eau était d'une agréable chaleur, même en plein milieu de l'océan Indien. Jack se déshabilla, ne gardant qu'un pantalon en toile, et plongea, suivi quelques minutes plus tard par son ami, légèrement plus timoré. Stephen n'était pas un excellent nageur. Il se débrouillait allègrement, grâce à ce que lui avait enseigné son compagnon des années auparavant, mais il arrivait au capitaine de le sauver encore parfois de la noyade, lorsqu'il se faisait surprendre.
S'étant éloignés d'une douzaine de yards de la frégate qui avait mis en panne, les deux hommes se détendirent au contact de l'eau tiède et claire. Tandis que Stephen faisait la planche, admirant l'azur, Jack nageait, revenant parfois près de lui et lui parlant à vois basse – car chaque son portait extrêmement loin en mer. Au bout d'un moment, le jeune homme émit une hypothèse.
« Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit lors de la première attaque de l'Achéron, près des côtes brésiliennes ?
- Du tout.
- Vous exprimiez votre étonnement de voir votre chasse (11) vous tomber dessus la première. Je vous avait répondu que notre itinéraire pouvait avoir été vendu.
- Ah oui, je me rappelle.
- Ne croyez-vous pas que tout cela pourrait être l'œuvre de la même personne ?
- Mais qui ? Nous n'avons guère d'érudits à bord, encore moins des intellectuels. Une telle entreprise demande des connaissances, du sang-froid; ce n'est pas à vous que j'apprendrai cela.
- Un bon acteur pourrait réussir ce coup de maître, mon frère.
Stephen se mordit aussitôt les lèvres: cette vieille expression lui avait échappé. Il détestait l'utiliser maintenant. Mais Jack n'y prit même pas garde. Le jeune homme continua donc son monologue.
- Un homme ayant suffisamment de connaissances pratiques sur la navigation, doué pour le mensonge, pourrait s'être embarqué avec nous...
- Stephen.
- ... Mais dans ce cas, ce serai forcément un ancien Defender, ou déclaré comme tel, puisque nous connaissons tous les Surprises depuis des années.
- Stephen !
- Quoi ?
- Redressez-vous. »
Il obéit instantanément, surpris. Mais sa légère inquiétude s'effaça aussitôt et laissa place à un profond ravissement devant le spectacle qui s'offrait à ses yeux.
Entre eux et le navire était apparu un petit groupe de baleines australes. Elles nageaient de concert, protégeant deux petits, soufflant parfois des geysers d'eau salée en remontant à la surface. C'était un enchantement que de les admirer de si près, et Stephen fut profondément ému, si ému que le naturaliste en lui ne trouva rien de scientifique à dire devant une telle beauté.
Il était là. Il pouvait sentir l'eau vibrer et onduler sous leurs puissants mouvements. Soudain, l'une d'elle se propulsa dans les airs et retomba lourdement sur les flots, projetant des gerbes d'écume tout autour d'elle. Et bientôt, elles furent deux ou trois à s'élancer vers le ciel, presque de concert. C'était merveilleux, tout simplement merveilleux.
« Attention Stephen !
Son oreille perçut à peine l'exclamation de Jack, et lorsque le capitaine se mit devant lui pour le protéger un tantinet de la vague soulevée par la retombée de ces monstrueux cétacés, il s'accrocha à ses épaules sans vraiment y penser, le regard toujours fixé sur le petit troupeau. La Surprise était cachée à leur vue, et seules ses mâts étaient encore visibles.
- Ceux du navire ne doivent plus voir où nous sommes.
- Nous avons mis en panne, ils ne s'enfuiront pas sans nous. Ils savent qu'à cette distance, ces baleines ne nous feront aucun mal.
Les pensées heureuses de Stephen s'écartèrent un instant des mysticètes et se reportèrent sur son capitaine qui le tenait serré contre lui pour l'empêcher de plonger.
- Merci Jack.
- De quoi ?
- De m'avoir toujours gardé près de vous, de m'avoir porté sur toutes les mers du monde, D'avoir supporté mes chutes maladroites et mes colères. Merci de permettre aujourd'hui à mes yeux de contempler l'un des plus beaux spectacles de la Création.
Il plongea son regard dans celui de son compagnon.
- Merci de m'aimer. »
Soudain pris d'une inspiration, le jeune homme plongea sous l'eau, entraînant Jack avec lui. Et là, plus protégé des regards qu'il ne le serait jamais ailleurs, il l'embrassa. Bien sûr, le baiser ne dura que peu de temps, car aucun d'eux n'était un champion de l'apnée longue durée, mais l'exceptionnel était là. Et lorsqu'ils se séparèrent et remontèrent à la surface, les cétacés avaient disparu, dévoilant à nouveau le navire, du pont duquel ils entendirent qu'on les hélaient.

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« Terre ! Terre en vue ! »
Jack et Mowett braquèrent leur longue-vue sur la côte nord de l'île de Madagascar. Au-delà des premières plages et des barques de pêcheurs, de grandes étendues forestières étaient visibles, sur des milles et des milles.
« Deux jours suffiront largement à récupérer une quantité de bois suffisante, qu'en pensez-vous William ?
- Il nous faut une nouvelle vergue, ainsi que des tronçons d'avance, ou en tout cas de quoi les tailler. Pourrions-nous en profiter pour renouveler notre ordinaire ?
- Pourquoi pas ? Mais la priorité doit être faite à l'abattage des arbres. »
Le lieutenant acquiesça, salua et partit donner les ordres. Aubrey resta accoudé à la lisse pendant plusieurs minutes, contemplant l'étendue vierge de toute activité humaine.
« Jack... ?
- ... Pourrais-je emprunter le cotre et me rendre à terre ? Fit-il en manière de plaisanterie.
- Vous êtes agaçant, mon ami.
- Je vous prie de m'excuser. Qu'y a-t-il d'exceptionnel à découvrir cette fois-ci ?
- Des lémuriens. Ces petits animaux pullulent sur l'île.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
- Un groupe d'espèces ayant des caractéristiques simiesques mais insectivores. La plupart tiendraient dans ma main.
- Soit, je vous laisse baguenauder. Mais le cotre doit rester disponible pour les hommes qui travailleront à terre. Et rester à portée; un accident n'est pas à écarter avec certains maladroits. Et interdiction de passer une nuit à terre.
- Jack ! Ces animaux ont une vie essentiellement nocturne ! Cela ne sert à rien si je ne peux rester à terre après le coucher du soleil !
Le capitaine soupira.
- Il était prévu de rester ici deux jours, pas une semaine. Je ne peux pas faire installer un camp pour si peu de temps.
- Laissez-moi au moins quelques heures après la tombée de la nuit. Je ne rentrerai pas après minuit, je vous le jure.
Jack regarda son ami et fut plus touché qu'agacé par son air suppliant.
- Je vous soupçonne de profiter de votre position pour faire pression sur moi, marmonna-t-il.
- Bien sûr que non ! J'agissais déjà comme ça avant. C'est vous qui y êtes plus sensible.
Atteint pas la justesse de sa remarque, Aubrey lui lança un regard vexé.
- Et les autochtones ? Si vous avez un souci avec eux ? Si notre saboteur s'en prend à vous ?
- Je sais me défendre Jack. Je crois l'avoir prouvé plus d'une fois.
Son compagnon leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'assaut qu'il subissait.
- D'accord, je vous donner quartier libre. Mais ne passez pas la nuit sur l'île.
- Je vous le promets. »

« Évidemment, il s'est empressé d'oublier sa promesse. » pensa Jack, courroucé, en regardant sa montre. Le quart de minuit venait juste de commencer, et Maturin n'était toujours pas revenu. L'esprit du capitaine oscillait entre agacement et inquiétude. Il avait débarqué de la chaloupe, conduite par Bonden, son maître de canot, et observait l'orée de la forêt qui s'étendait devant lui. Le jeune homme savait qu'ils venaient le chercher, mais aucune silhouette ne se détachait de l'obscurité.
Stephen ne faisait pas ça pour le mettre hors de lui, il le savait. La propension de son ami à perdre la notion du temps devant une espèce exotique dépassait l'entendement. Mais tout de même... La pensée du saboteur lui revint tout à coup à l'esprit, et son coeur s'emplit de crainte.
« Davison, Bonden, Rogers, avec moi. Plaice, vous restez ici.
- Bien monsieur.
- Nous ne pouvons attendre le docteur toute la nuit. Rogers et Davison, vous partez de ce côté. Bonden, avec moi. »
Ils s'enfoncèrent dans la forêt en deux groupes. Ce fut Jack qui découvrit le chemin tracé par les lianes qu'on avait coupé pour avancer. Il tendit sa torche à Bonden et arma son pistolet, continuant de marcher prudemment.
« Monsieur ?
Il était très rare qu'un de ses hommes interpellât Jack le premier. Ce qui pouvait passer pour une forme d'irrespect étonna davantage le capitaine qu'il ne le courrouçât. Il s'exclama cependant, pour la forme:
- Bonden !
- Pardonnez-moi monsieur, mais que peut-il être arrivé au docteur ?
- Je l'ignore Bonden. C'est parfois l'inconvénient de ces terres mal connues.
Il allait poursuivre, mais son œil saisit une forme singulière cachée dans la broussaille.
- Levez la torche, Barrett ! »
Sa vue ne l'avait pas trompé. Au milieu des plantes et des racines apparentes, il découvrit Stephen, tout à fait inconscient mais respirant encore, comme il s'en assura en frôlant ses lèvres entrouvertes de la main.
Le sang qui coulait de son front semblait étayer la thèse de l'attaque. Sans plus de cérémonies, Jack le prit dans ses bras et le souleva avant de s'en retourner vers la plage, Bonden sur ses talons.
« Barrett, ramenez-nous à la Surprise ! Vous reviendrez chercher Davison et Rogers après. »
Plaice et son cousin n'avaient jamais ramé aussi vite, sauf peut-être en plein abordage. Lorsqu'ils furent remontés à bord et que Stephen fut emporté en bas avec toute la délicatesse dont ses compagnons de bord – et admirateurs – étaient capables, Jack se tourna vers son premier lieutenant. Son regard de fauve sembla briller dans la nuit.
« Je veux la tête de ce traître, William !
Le jeune homme regarda son supérieur avec surprise, puis sa physionomie se transforma brusquement lorsqu'il comprit.
- Peu importe pour le moment que ce soit son oeuvre ou pas. Je le veux !
- Vous l'aurez, monsieur. »


Petit problème en perspective pour nos amis. Quoi ? Qu'est-ce qui est arrivé à Stephen ? Vous verrez la prochaine fois. Non, on ne frappe pas l'auteur (qui fait ce qu'elle peut pour réprimer ses élans sadiques)...

Note: les espars désignent par raccourci toutes les pièces sur lesquelles peuvent être établies les voilures (mâts, vergue, etc...)

(1) - misaine, hunier, perroquets (voiles carrées de bas en haut d'un mât): La misaine est la 1ère voile du mât de misaine (1er mât en avant). Les huniers sont les deuxièmes voiles des 1er et 2ème mâts (mât de misaine et grand mât). Les perroquets sont les troisièmes voiles des 1er et 2ème mâts.
(2) - Vergue: traverse articulée et perpendiculaire au mât, sur laquelle on établit les voiles carrées.
(3) - Trou de chat: espace entre un mât et sa hune, permettant d'accéder à cette dernière (pour les moins lestes).
(4) - Enfléchures: échelons fixés dans les haubans et qui servent à grimper dans la mâture.
(5) - Haubans: câbles soutenant les mâts transversalement.
(6) - Ferler: plier une voile contre un espar.
(7) - Petit largue: allure d'un navire dont les voiles reçoivent le vent selon un angle de plus ou moins 90°.
(8) - Barres de hune: sont situées tout en haut des mâts, au niveau des voiles de perroquet.
(9) - Toron: terme non propre à la marine. Désigne un ensemble de fils formant un cordage.
(10) - Sainte barbe: appellation commune de la réserve de poudre d'un navire, située dans les cales.
(11) - Chasse: terme employé pour désigner un navire que l'on poursuit avec un objectif belliqueux.

Bybye !