Paul

Et voilà, le générique de fin va bientôt défiler !

Mais avant de vous laisser découvrir le dénouement, j'aimerais profiter de l'occasion pour rendre hommage aux acteurs français qui ont doublé les personnages. A Hervé Jolly en particulier, sans qui le Colonel McQueen n'aurait pas eu cette voix extraordinaire, sans concession, chargée de menaces mais aussi tellement douloureuse qui m'a fait totalement fondre… Ainsi qu'à l'illustre inconnu (si quelqu'un peut me renseigner, c'est volontiers) qui a donné ce petit cheveux sur la langue à Cooper pour donner ce petit plus à son caractère… Et aux autres, bien évidemment.

Mais bref, trêve de blabla, en avant pour le dernier épisode …

Et merci Nahel pour ta fidélité…

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Scène 33

Vanessa, Shane et West pénètrent dans le hall du "Mémorial George Bush". Ils sont habillés en civil, en pantalons, anoraks et bonnets sur la tête. Le décor de l'hôpital fait penser que Noël approche, et la neige sur leurs chaussures confirme la présence d'un véritable hiver.

Les trois avancent jusqu'au milieu du vestibule, et soudain, Vanessa se retourne, à la recherche de quelqu'un.

Un sourire attendri illumine son visage, alors que Cooper arrive en courant, suivi de près par une boule de neige qui l'atteint à l'épaule.

Il semble heureux, et Shane et West, devant son comportement puéril, échangent un regard où se lit le plaisir, mais aussi la résignation de voir leur ami toujours aussi enfantin.

- Hawkes, ramène-toi ! appelle Nathan. Il faudrait pas qu'on le rate !

Ce rappel à l'ordre agrandit encore le sourire du jeune In-Vitro, qui avance en époussetant sa veste de laine, sans se préoccuper de la désapprobation d'une femme de ménage devant la neige déposée sur son sol désinfecté.

Scène 34

Un léger coup est frappé à la porte de la chambre du Colonel, et le visage de Shane apparaît, inquisiteur.

Voyant un sac de sport posé sur la table, et la pièce vide, la Capitaine avance en silence, suivie de près par les autres, émus et impressionnés.

Bien vite, le sas de la salle de bain s'ouvre, et McQueen apparaît, vêtu de sa combinaison noire.

Il est redevenu le héros, le soldat impeccable qu'il était avant, et seule une très légère claudication rappelle qu'une partie de plus de son corps n'est pas "d'origine".

Il ne s'attend visiblement pas à cette visite, et la surprise se lit sur son visage, alors qu'il se fige, un linge entre les mains, et regarde ses "gosses" l'un après l'autre.

Les Cartes Gagnantes sont plus manifestement gagnées par l'émotion, et aucun d'eux ne sait que faire.

Enfin, Shane, comme toujours, prend les choses en mains en se mettant au garde à vous, bientôt imitée par les autres.

- 58e au rapport, Colonel !

Elle ne trouve rien d'autre à ajouter, mais son expression laisse apparaître sa joie et son soulagement. Le Colonel aussi, le premier moment de surprise passé, se déride enfin, et esquisse ce qui, de sa part, est un sourire éclatant.

- Le Corps des Marines a changé d'uniforme, Capitaine ? demande-t-il simplement, avec son humour toujours particulier qui détend l'atmosphère.

Confuse, elle enlève prestement son bonnet de laine, et répond avec un sourire.

- Seulement pour notre mission sur Terre, Monsieur. Ordre du Commodore Ross, les vêtements civils sont de rigueur.

Scène 35

Dépassant le décor vide d'une crèche vivante érigée installée au bout d'une rue bordée de petites maisons familiales préfabriquées, un véhicule s'arrête devant une bâtisse blanche aux volets bleus, et laisse descendre le 58e escadron.

Vanessa est la première à monter les cinq marches menant à la porte, et Hawkes reste en arrière, incapable de détacher son attention des guirlandes lumineuses ornant la façade. Il ne bouge qu'en sentant McQueen poser affectueusement la main sur son épaule.

- On n'est pas dans la quatrième dimension, Cooper, murmure le Colonel, en le poussant doucement. C'est seulement une famille d'Humains Naturels...

Cooper s'arrête, et lève sur son commandant un visage où se mêlent l'effroi, la peine et une grande incertitude.

- J'ai jamais...

Il n'en dit pas plus, parce qu'il sait qu'il a été compris.

- Ce n'est pas la Basilique Saint Pierre, Hawkes. Juste un endroit où des gens vivent, mangent et dorment.

Cooper, légèrement honteux de sa réaction puérile, remercie le réconfort du Colonel avec un sourire hésitant, et jette un regard craintif en direction des autres.

Mais leur échange a échappé aux Cartes Gagnantes, qui attendent avec un peu de fébrilité que quelqu'un réponde à leur coup de sonnette.

Et justement, une femme de type asiatique vient leur ouvrir, et les accueille avec un large sourire mêlé de tristesse.

- Bonjour, Madame Wang, déclare Damphousse, en déposant une plante entre les mains de la maîtresse de maison. C'est gentil de nous permettre de saluer Paul...

Elle n'a pas le temps d'ajouter quelque chose... La femme regarde derrière elle, et referme la porte vivement, avant de descendre quelques marches. Visiblement, elle a quelque chose à dire, et ne veut pas être entendue par des oreilles indiscrètes.

- Merci de venir vous préoccuper de notre fils. Comme je vous l'ai dit au téléphone, Paul n'est plus le même. Ils ont tout essayé, mais ils n'ont pas eu le choix. S'ils ne l'opéraient pas, il était condamné à vivre dans cette terreur... Quelque chose en moi est mort, quand il s'est réveillé et qu'il nous a demandé qui on était... Mais en même temps c'est si miraculeux ! Il y a à peine 5 mois qu'il est revenu à la vie, et il est redevenu comme avant... Il n'a aucun souvenir de sa vie d'avant, il ne reconnaît personne, mais il est profondément resté le même : le sport, l'histoire, les sciences, Shakespeare... toutes ces choses qu'il aimait, il continue à s'y intéresser. Il veut même reprendre des études pour récupérer ce qu'il a perdu... Mais on est si tristes pour lui. Il a accepté notre présence, il a enregistré qu'il est notre fils, et qu'il s'appelle Paul Wang, mais quand on le regarde, on voit que pour lui, on est tous des étrangers. C'était le prix à payer pour le revoir rire et plaisanter… Mais Seigneur...

Elle ne peut continuer, tant l'émotion lui étreint la gorge. Vanessa, peu glorieuse elle-même, s'empresse de passer son bras autour de ses épaules, et de la serrer contre elle, pour lui apporter du réconfort.

- Je sais que c'est idiot, et qu'on m'a assurée que tous ses souvenirs ont été effacés, mais j'ai si peur qu'il redevienne cet animal effarouché... C'est pour ça, je refuse qu'il soit fait allusion à l'armée, ou à la guerre, d'une façon ou d'une autre. Pour lui, il a perdu la mémoire dans un accident de voiture, et c'est tout. Même ses décorations sont cachées au fond d'un coffre... Alors, je vous présenterai comme des amis de la famille...

Les cinq Marines s'empressent de rassurer leur hôte, en lui affirmant qu'ils comprennent, et qu'aucun d'eux ne parlera du Saratoga. Réconfortée, Madame Wang essuie ses yeux à son tablier, et retourne vers la maison, suivie de près par ses invités.

Scène 36

Dans un petit salon aux murs ornés de photographies de Paul, de son petit frère et de leurs parents le jour de leur mariage, les Cartes Gagnantes sont assises sur un vieux canapé usé. Seul, le Colonel se tient debout à côté de la télévision, et Hawkes observe avec fascination tous les bibelots, les meubles qui donnent à la petite pièce une atmosphère douillette et apaisante. Son ébahissement n'échappe pas à ses camarades, qui échangent des regards chargés d'indulgence pour l'émerveillement de leur ami.

- Paul, David, descendez, je vous prie, on a de la visite !

D'une façon très naturelle, Mme Wang appelle ses enfants en revenant de la cuisine, avec un plateau chargé de tasses de cafés.

Aussitôt, une course poursuite dans l'escalier fait trembler la maison et tomber de la poussière du plafond.

- Désolée, mon mari est de service, ce soir, explique la maîtresse de maison, en faisant passer une assiette de biscuits. Il regrette, il aurait été très ému de vous voir, de discuter avec vous... Vous avez tant à raconter !

- Tu nous as appelés, Mam ?

Shane, la première, a un choc, en voyant arriver son camarade de captivité. Avec ravissement, elle ne peut détourner son regard du visage souriant, des yeux francs et intelligents, de la haute stature en pleine forme, elle qui avait passé tant de jours à le veiller, à le couver alors qu'il était enfermé dans son enfer. Paul aussi paraît surpris. Il s'arrête sur le pas de porte, et dévisage chaque invité l'un après l'autre.

- Oui, venez dire bonjour. Je vous présente M. McQueen. Il était un camarade d'école de votre père.

Poliment, celui qui avait été un frère pour chacun d'eux s'avance pour leur serrer la main. Devant Vanessa, il ne peut réprimer un sourire admiratif, qui prouve que ses goûts n'ont pas changés, et qui fait rougir la jeune fille.

- C'est bizarre, j'ai l'impression que l'on se connaît, murmure-t-il, en arrivant vers McQueen.

- Vous deviez être trop jeune pour vous en souvenir...

- De toutes façons, cela aurait été l'année passée, le résultat serait le même, réplique Paul, avec fatalisme, sans aucun signe de tristesse ou de désespoir. Et qu'est-ce qui vous amène par ici ?

- J'avais un séminaire dans les parages avec mes employés, j'en ai profité pour venir saluer votre père...

Tout le monde est stupéfait par cette réponse pleine d'aplomb du Colonel, lui qui est habituellement si droit, si franc.

- Quelle idée de faire un séminaire à cette période de l'année ! Vous êtes dans quelle branche ? Assistants du Père-Noël ?

Sa réflexion, mi sérieuse, mi plaisanterie, allume au fond des yeux du Colonel une lueur étrange.

- On est dans la plomberie..., répond-il en esquissant un léger sourire.

Les autres ont de la peine à cacher leur surprise, ainsi que leur émotion devant ce rappel de la petite parodie de Wang, la veille de leur départ pour leur mission Kamikaze. Mais McQueen n'y fait pas attention. Il reporte son attention sur Hawkes, et continue, comme pour lui-même.

- ... de père en fils.

Cette fois, c'est au tour de Cooper d'être bouleversé et confus, en entendant son commandant parler aussi ouvertement devant les autres du lien qui les unit désormais.

- Eh bien, si je ne suis pas repris à l'université, je pourrai toujours vous demander de m'embaucher... Il me semble que je dois pas être trop maladroit...

Paul est naturel, plein d'entrain, d'esprit, et entretient la conversation sans effort. Mais ses anciens camarades souffrent le martyr, en réalisant que ce jeune homme qu'ils aimaient tous autant qu'un frère, celui en compagnie de qui ils avaient plus d'une fois risqué leur vie, n'existe plus.

Vanessa, la première, est près de craquer, quand Paul commence à lui faire des avances, et à lui proposer de l'emmener dîner. Au bord des larmes, elle adresse un regard suppliant au Colonel, qui comprend qu'il est plus judicieux de s'en aller.

La poignée de main échangée entre les Marines et leur coéquipier est un déchirement pour chacun, car ils savent que c'est la dernière fois qu'ils ont l'occasion, ainsi qu'une raison, de franchir le seuil de la maisonnette.

Scène 37

Le 58e est à nouveau dans le véhicule, conduit par Nathan, et un silence pesant règne entre eux. Chacun est perdu dans ses pensées, et tente de se remettre de cette pénible visite.

C'est alors que le Colonel, assis à l'avant, se retourne, et toise les trois jeunes à la mine défaite avec son fameux regard impatienté.

- Vous auriez préféré qu'il se souvienne de vous depuis une cellule capitonnée ?

Sa voix est dure et sans complaisance, celle-là même qui fait partie de sa légende, qui fait frissonner ceux qui ont quelque chose à se reprocher, et même les autres... Et il fait à nouveau preuve de sa logique implacable, de son pragmatisme froid pour continuer.

- C'est vrai que c'est dur, de voir un ami, un frère, même pas se rappeler de soi... Mais arrêtez de penser à vos fesses une petite seconde, et mettez-vous à sa place à lui ! Il a perdu beaucoup, avec cette opération... "On" a beaucoup perdu, rectifie-t-il, en insistant volontairement sur le "on". Mais il est jeune, ce qu'il a oublié n'est qu'une petite partie de sa vie. Grâce à ça, il lui reste un avenir, il est possible qu'il se marie, qu'il ait des enfants, un métier, pourquoi pas une carrière sportive, qu'en sais-je ? Et pour votre petite tranquillité à vous, vous seriez prêts à lui refuser la santé mentale, des nuits paisibles, une existence normale, pour le condamner à vivre dans la terreur jusqu'à la fin de ses jours… uniquement pour qu'il se souvienne de vous !

Ce n'est pas une question, mais une accusation qu'il leur adresse, avec ce ton autoritaire qui n'admet pas de discussion. Cela n'a rien de paternel, en fait il est redevenu LE Colonel, leur chef, celui qu'ils suivraient n'importe où, ... qu'ils avaient suivi aveuglément...

- Soyez déjà reconnaissants d'avoir pu lui dire adieu.

En guise de conclusion, il fixe l'un après l'autre les trois visages décomposés qui, sous l'impulsion de l'acier de ses yeux, redeviennent ceux de Marines, "aventuriers et bourreaux des cœurs".

Alors, apparemment satisfait, McQueen se replace face à la route. C'est à ce moment qu'il laisse tomber son masque, et qu'à la faveur de la lumière d'un réverbère, on peut voir qu'il est autant, si ce n'est plus, que son escouade, peiné de la perte de Wang.

Scène 38

A bord de l'USS Saratoga, le Commodore se tient au haut de l'escalier d'accès à une baie d'atterrissage, et observe avec un sourire ému un ISSCV immobilisé sur la plate-forme.

La porte du transporteur s'ouvre, et l'escadron des Cartes Gagnantes sort, suivi par le Colonel McQueen.

Avant de quitter le vaisseau, celui-ci s'arrête, et regarde autour de lui avec une expression satisfaite, tranquillisée, et soulagée.

En apercevant le Commodore, il retrouve ses vieux réflexes de Marine, et se met au garde à vous, alors que Ross s'avance pour l'accueillir.

- Bienvenu à la maison, Ty.

Le Commodore aurait pu organiser une cérémonie officielle, faire un long discours, réunir l'équipage pour faire une haie d'honneur au retour du héros, mais il n'a rien fait de tout cela.

Au contraire, il a préféré retrouver l'ami, le compagnon d'arme, celui pour qui il sait que le Saratoga est le foyer, l'unique lieu dans l'univers où il se sent chez lui. Et cette prévenance touche visiblement le Colonel, qui cache son émotion derrière un nouveau salut.

- Lieutenant Colonel T.C.McQueen apte pour le service, Monsieur ! est sa seule réponse. Mais le Commodore a cette expression émue qui signale à tout le monde qu'il a décelé dans le ton de son ami la gratitude qu'il n'ose exprimer.

- Bien, alors au rapport dans mon bureau lorsque vous aurez déballé vos affaires, Colonel. Les Forces Terrestres ont bien besoin d'un officier de valeur, et d'un escadron d'élite pour venir à bout de l'ennemi !

La cérémonie est terminée, la permission aussi, et ce sont des Marines qui passent l'un après l'autre devant le Commandant du vaisseau pour quitter la baie d'appontement.

Scène 39

Ross est debout devant le hublot de son bureau, pensif, lorsqu'un coup discret est frappé à la porte.

- Entrez, Ty !

Il n'a pas besoin de se tourner pour savoir que le Colonel est dans la pièce, au garde à vous.

Ce n'est visiblement pas un militaire qu'il aimerait saluer, mais il a trop de respect pour la personnalité de son ami pour se montrer trop familier. Aussi, en tentant de dissimuler son désir de témoigner chaudement sa joie, il s'approche pour simplement lui serrer la main.

Il y a plus d'une année qu'ils se sont dit au revoir, avec très peu d'espoir de se retrouver, et Ross semble avoir de la peine à réaliser qu'ils sont à nouveau réunis dans la même pièce. Soudain, n'y tenant plus, il ouvre les bras et attire son compagnon d'arme pour une amicale, mais brève accolade.

Ce geste spontané laisse McQueen un peu désorienté, et dès qu'il se retrouve à nouveau à un mètre du Commodore, il tente de reprendre contenance, en regardant autour de lui, tout en se raclant la gorge. Il n'est pas vexé, ni contrarié, juste surpris, visiblement peu habitué à ce genre d'effusion.

- Ça fait plaisir de vous revoir, Ty, conclut Ross, plus pour briser le silence devenu pesant que par réel besoin d'épiloguer. Asseyez-vous... J'avais gardé une excellente bouteille de Sauternes, en prévision d'une grande occasion. Est-ce que vous trinquez avec moi ?

Sans attendre la réponse, il sort deux verres, et ouvre la bouteille de vin, alors que le Colonel s'asseye docilement.

- En tous cas, vous pouvez vous vanter d'avoir fait du sacré bon boulot, en formant votre escadron... Vous m'avez souvent dit que les In-Vitros ne connaissaient rien de l'amour, de la fraternité...

Il s'interrompt un bref instant, comme brûlé par les prunelles électriques fixées sur lui avec perplexité.

- ... Mais vous avez su inculquer toutes ces valeurs à vos soldats. Je dois dire que je suis encore ébahi par la demande de West d'incorporer les disciplinaires pour être avec Hawkes, plutôt que se contenter d'être affecté à l'entretien du pont d'envol... Et la spontanéité avec laquelle il a demandé un vaisseau pour aller vérifier de ses yeux que l'étrange appel de l'Enclume provenait bien de Damphousse... Quand à Vanessa, qui, à peine remise de ses blessures, demande à rejoindre ses compagnons alors qu'elle aurait pu plaider sa cause pour éviter la sanction...

Au fur et à mesure qu'il énumère le comportement de ses gosses, l'expression de McQueen s'éclaire, et s'emplit d'une fierté légitime, d'autant plus grande lorsque Ross commence à parler de Vansen.

- Je viens de recevoir un courrier du bureau de Diane Hayden... Le Capitaine Vansen a fait preuve d'un courage exemplaire, en prenant le risque de s'enfermer dans un vaisseau Silicate, sans pressurisation et une quantité minime d'oxygène. Elle a sauvé ainsi plus de mille soldats de toutes nationalités, portés disparus au combat. Et non contente de s'être évadée de cette planète déserte, elle a insisté pour faire partie des forces qui sont allées récupérer ces hommes et ces femmes. Pour cet acte de bravoure, elle va être décorée de la Médaille de l'Honneur... Ah oui, vous avez donné à ces jeunes un sens du devoir, de la solidarité... Alors que moi, qui osais me prétendre votre ami...

Il n'a pas la force de terminer sa phrase, tant sa mauvaise conscience est grande. Empli de remords, il se met face au hublot, et se replonge dans l'observation de l'espace.

- Quand je pense qu'il a fallu que West vienne me demander de vos nouvelles pour que je commence à trouver votre silence un peu long...

Il est manifestement désolé, et ne sait que dire ni que faire pour montrer à quel point il se sent coupable et indigne.

McQueen, le visage à nouveau grave et impénétrable, le contemple se mortifier un moment, avant de se lever pour aller poser une main rassurante sur son épaule.

- Monsieur... Glenn...

Il prononce doucement le prénom de son ami, d'une voix où perce une grande émotion.

- Vous avez fait... pour Hawkes.

Il n'a pas l'habitude de parler de lui, de ses sentiments, et ces paroles lui son visiblement difficiles à prononcer. Mais le Commodore se redresse, comme pris de révolte contre lui-même.

- Ce n'est pas moi... Dans la seconde où il a su, il a décidé de partir. Je n'ai pu qu'établir les papiers...

Mais même envers les vôtres, je n'ai pas été à la hauteur. Je croyais que mon bâtiment était un modèle pour le monde libre, un petit état où tout le monde était égal... Et j'ai appris qu'un bataillon disciplinaire avait été formé, sans aucun ordre de ma part, constitué uniquement d'In-Vitros... On se croirait revenus aux pires moments de la guerre IA... J'ai pris les mesures pour faire cesser ces écœurantes pratiques, mais le mal est fait... Je suis désolé, Ty...

Le Commodore se retourne, tout à fait prêt cette fois à supporter le regard douloureux et méprisant dont McQueen a le secret. Mais cette fois, c'est le Colonel qui tourne le dos, les bras étroitement croisés sur sa poitrine. Il semble absent, perdu dans ses pensées, alors qu'il commence à parler.

- Trente ans après Martin Luther King, des Noirs étaient encore attachés à des pare-chocs de voitures, et traînés durant des kilomètres par de jeunes Blancs désœuvrés... Le monde est ainsi fait, Monsieur, les hommes auront toujours besoin de se trouver des semblables à humilier et à persécuter... Les Intouchables, les Juifs, les Palestiniens, les Noirs, les Amérindiens, les In-Vitros... Quand les droits des nôtres seront reconnus et respectés, il y aura d'autres races, d'autres peuples, qui subiront cela.

Le soupir du Commodore résonne comme un "Amen", et McQueen revient à l'instant présent, et se retourne vers Ross.

- Cela va peut-être changer pour vous plus vite qu'on pourrait l'espérer, reprend le Commandant sur un ton plus léger. La mission d'exploration a bien découvert sur la lune de Cadfael une colonie de Silicates rebelles. Ils assurent vouloir rentrer sur Terre. D'après les services de renseignements, ils sont vraiment sincères... Ils ont vraiment envie de se déconnecter du réseau des Silicates, et plus d'un s'est transformé en kamikaze pour divulguer des secrets...

- Ce n'est pas une preuve de loyauté, ces machines sont incapables de ressentir quoi que ce soit !

Enfin, Ross semble retrouver le véritable McQueen, le soldat obstiné, capable de se mobiliser au quart de tour pour une idée, un projet qui lui tient à cœur, et cette protestation véhémente semble lui faire plaisir. Malgré le mépris et la colère que l'évocation des Androïdes semble avoir inspirés à son ami, il ne peut s'empêcher de sourire.

- Vous disiez, Colonel ?

Tout autre que lui se serait vu gratifier au mieux d'un bombardement d'azote liquide projeté par un regard offusqué, mais sa remarque ironique réussit à calmer la colère naissante de McQueen, qui esquisse un très léger sourire.

- Une démonstration flagrante de la nature humaine, Monsieur, se contente de répondre McQueen, vaincu, en reprenant place sur son siège.

Un silence s'installe à nouveau, durant lequel les deux hommes trinquent avec sympathie.

- A propos, Colonel, que se passe-t-il au juste avec Aerotech ? demande Ross avec désinvolture, alors que son visage révèle qu'il préfèrerait parler du moral et de la santé de son ami.

- Honnêtement, je n'en sais pas plus que vous. Des hommes sont venus me poser des questions, mais malheureusement, je ne peux rien dire, je ne me souviens de rien. A part quelques images floues, dont je ne sais pas si elles sont réelles ou sorties de mon délire, il y a un grand trou noir, un vide, entre le moment où vous êtes venu me dire que je vous remplaçais, et celui où je me suis réveillé un matin en salle de désintoxication, avec Cooper qui essayait de me faire avaler je ne sais quelle purée...

Il ne poursuit pas, mais son ton et son expression révèlent avec éloquence toute l'affection qu'il voue au jeune In-Vitro. C'est pourquoi, Ross s'empresse d'ajouter :

- C'est un bon gars, et un sacré bon Marine, vous savez, Ty ! Il est encore jeune et impulsif, mais ces derniers mois, il a mûri, et militairement parlant, j'ai l'impression de voir un certain lieutenant durant la rébellion...

Il interrompt volontairement sa remarque, car en voyant le sourire comblé affiché par son ami, il comprend que les interminables journées d'enfer passées ensemble ont entériné le lien qui n'avait cessé de grandir entre Hawkes et McQueen depuis leur rencontre, et que cette comparaison flatte le Colonel autant que s'il avait été question de son fils biologique…

Scène 40

Tout est rentré dans l'ordre, la routine a repris son cours.

Dans la salle d'orientation, les 10 pilotes du 63e sont réunis, et écoutent une femme finir de leur décrire les objectifs de la mission qu'ils s'apprêtent à accomplir.

La porte de la pièce s'ouvre, et le Commodore entre, suivi de McQueen, dans son éternelle combinaison noire.

En voyant arriver "son" Colonel, Hawkes, qui comme d'habitude était affalé sur son siège, est le premier à se mettre au garde à vous.

- Messieurs, commence Ross, en avançant au centre de la pièce. Ceci sera votre dernière mission ensemble. Dès votre retour victorieux, Capitaine Vansen, Lieutenants Damphousse, West, Hawkes et Bendel, vous irez vous présenter au Colonel McQueen. Il redevient votre officier de commandement, et vous reprendrez vos couleurs du 58e escadron du Corps des Marines des États-Unis. Bonne chance pour aujourd'hui...

Il n'en dit pas plus et sort de la pièce, suivi par tous les pilotes qui n'ont pas été appelés.

Pendant cet intermède, Cooper n'a pas quitté McQueen du regard, comme s'il ne pouvait croire à cette nouvelle. Le Colonel aussi paraît satisfait, et lorsque son regard croise celui du jeune In-Vitro, il lui adresse une signe de tête presque imperceptible, ainsi qu'un très discret sourire, que Cooper renvoie avec tout autant de retenue.

Ils sont manifestement très proches maintenant, mais il est évident aussi qu'au devoir, ils sont à nouveau uniquement des soldats, et que leur lien "familial" cède la place au respect de la hiérarchie et de l'autorité.

- Messieurs, le Major Faliva vous a dit tout ce que vous devez savoir au sujet de la mission. Je vous souhaite bonne chance, et rendez-vous à votre retour.

Comme toujours, il cache son plaisir et son émotion derrière des attitudes militaires, mais il s'autorise tout de même un sourire, au moment de les faire rompre.

C'est alors que West, après avoir appelé ses collègues du regard, s'avance en sortant de la poche de sa combinaison le collier d'identité de Kylen.

- Colonel ! appelle-t-il, alors que leur commandant est prêt à s'en aller.

- Oui, West ?

Il revient sur ses pas en voyant son escadron faire corps autour de Nathan, qui lui tend quelque chose.

- Heureux de vous revoir au poste, Monsieur.

Cérémonieusement, West dépose dans la main du Colonel interloqué le médaillon accroché à la chaîne qui, depuis Noël 2063, est devenu le symbole de l'unité et de l'espoir de l'escouade.

McQueen considère d'abord avec confusion cet objet de métal si précieux pour ses hommes et lui. Mais après une éternité au cours de laquelle rien ne vient troubler le silence, il semble retrouver ses souvenirs.

Lentement, il lève les yeux de sa main, et toise intensément chacun de ses "gosses" avec son regard pénétrant. Enfin, après avoir inspecté Vanessa, Shane et Hawkes, il pose ses yeux sur Nathan, referme son poing sur le collier, et dit doucement.

- Merci, Lieutenant.

Les autres, qui ne savent rien de la "mission" confiée par le Colonel à demi conscient, ne voient qu'un échange de politesse, qu'une sorte de cérémonie saluant la renaissance du 58e escadron.

Mais West perçoit dans le regard soutenu, et le ton chaleureux, la reconnaissance, la gratitude de son supérieur pour avoir ce jour-là compris son geste, et fait de son mieux pour garder la cohésion et le moral de ses camarades durant cette longue année.

Nathan n'en demande pas plus : il est soulagé de son fardeau, et maintenant, il peut redevenir un Marine comme un autre. Il peut écluser toutes les bières de la Tun Taverne, se plaindre des conditions d'hébergement, et même se battre avec Hawkes s'il en a envie, et cette liberté l'étourdi pour une seconde.

Mais avant de s'en aller, il cherche une phrase à répondre au Colonel, pour lui montrer qu'il a compris ses pensées, mais il est un soldat, et l'heure des grands déballages sentimentaux est passée.

Aussi, il esquisse un léger sourire complice, et capte le regard de McQueen, pour déclarer, presque en s'excusant :

- Toujours Fidèles, Colonel.

Fin

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En fait, j'aurais plutôt dû dire "Semper Fi", la devise du Corps des Marines des Etats-Unis, mais bon, ça veut dire la même chose.

Voilà, c'est fini. La page est tournée, chacun peut repartir vers de nouvelles aventures, ou rentrer chez lui... Le plus important est qu'ils se sont retrouvés. Non?