Chapitre 9 :

Lorsque Joy passa au bunker en début de soirée, après avoir couché les enfants, elle y trouva tous les anciens membres de l'Intel. Joseph, bien que dévoué à son job, ne dépassait que rarement les dix heures de travail quotidien. Il était déjà rentré chez lui depuis quelques temps. Elle vint s'asseoir à la place qu'elle avait toujours occupée depuis qu'elle travaillait pour le Groupe, d'abord sous le règne de Nerio puis sous celui de Largo.

Simon lui récapitula ce que lui avait annoncé Kerensky un peu plus tôt. En gros, son résumé se limita à : tout est OK. De toute façon, ils n'avaient jamais été vraiment inquiets quant à la sécurité du système informatique. Ils savaient que le Russe ne pouvait que leur avoir recommandé quelqu'un en qui il avait confiance et ça leur suffisait.

Ce qu'aurait réellement aimé savoir Joy était si Kerensky comptait rester à New York. Elle ne savait plus vraiment où elle en était depuis qu'il avait reparu et cette situation lui déplaisait car elle avait toujours aimé être maîtresse des choses. Elle comptait lui poser la question la veille au soir mais s'était finalement dégonflée. Ce genre de choses ne lui ressemblait pas et elle décida d'y remédier. Elle allait lui demander maintenant, même si elle préfèrerait être seule avec lui. D'un autre côté, la réponse concernait aussi Largo.

- J'ai fait quelques recherches ses dernières années et c'est incroyable comme la mortalité a augmenté chez les mafieux russes !

Elle avait fait une simple constatation, comme si elle avait parlé du temps, mais Kerensky se rendit compte qu'elle était très bien renseignée. Il n'y avait pas de doutes pour lui qu'elle était parvenue à se tenir au courant de ses agissements ces dernières années. Simon, qui n'était absolument pas au courant de la situation et donc de l'implication de ce qu'elle venait de dire, la dévisagea un instant comme si elle était démente. Largo, pour sa part, saisissait parfaitement où elle voulait en venir. Par contre, ce qu'il ignorait, c'était qu'elle était aussi bien informée de ce qui s'était passé dans la vie de l'ancien agent du KGB. Comme personne ne dit rien, elle continua.

- J'ai lu, récemment encore, qu'un pauvre type avait été assez maladroit pour se tirer une balle dans la nuque en nettoyant son fusil ! C'est incroyable comme ce que ce genre d'accidents bêtes a pu se produire souvent ces derniers temps !

Kerensky ne voyait pas l'intérêt de paraître étonné, car elle savait très précisément de quoi elle parlait.

- Je tiens à signaler que je ne suis pour rien dans la mort de Dimitri le Boucher. Il s'est vraiment fracassé le crâne en glissant dans sa baignoire !

Il était prêt à tout assumer mais certainement pas ça ! Joy lui sourit. Elle s'était demandée comment il s'était débrouillé pour ce cas, mais si le destin s'en était effectivement chargé… Il y avait cependant encore d'autres faits qui la laissaient perplexe.

- Et pour Kouplov ou pour Michael le borgne, comment est-ce que tu t'y es pris ?
- Je n'ai même pas eu besoin de me déplacer. La police a mis la main dessus et grâce aux miracles de l'informatique j'ai fait en sorte qu'ils soient incarcérés dans des prisons où ils avaient des ennemis. Ils sont malheureusement morts dans des règlements de comptes. Ils n'avaient aucune chance.

Simon, qui ne savait toujours pas de quoi il était question, les interrompit en demandant des explications. Ce fut Largo qui l'éclaira.

- Pendant toutes ces années où notre Kerensky a disparu, il a fait la peau à tous ses ennemis.
- Oh, je vois. C'est une autre coutume soviétique. On reste ennemis une dizaine d'années, puis on joue à celui qui tue l'autre en premier !
- Et c'est très divertissant, ajouta le Russe à l'attention de Simon.
- J'espère que tu ne joues pas à ça avec tes amis ! Marmonna-t-il doucement.
Largo donna une petite tape sur l'épaule de son ami de toujours et en lançant un regard mauvais en direction de l'ancien agent.
- T'en fais pas, vieux pote, je crois que Kerensky s'en prendrait à d'autres avant de s'en prendre à toi.

Joy n'aimait pas la tournure qu'était en train de prendre la conversation. Elle ne voulait pas que les deux hommes en viennent aux mains, aussi préféra-t-elle intervenir.

- Et en quoi le Groupe peut-il t'être utile pour ta vendetta ?

Autant aller droit au but. Elle commençait à être un peu lasse de toujours tourner autour du pot.

- Il me reste une personne à abattre et je ne peux pas le faire de façon directe. Sergei est protégé par de gros légumes et s'il lui arrivait quelque chose, ses patrons voudraient une tête. Et je tiens à la mienne.
- Et que comptes-tu faire ?
- J'y viens Simon, ne soit pas toujours aussi impatient !

Simon se cala au fond de son siège et se promit de rester silencieux. Le Russe continua.

- La semaine prochaine, il va y avoir une grosse transaction. Sergei doit vendre une grosse quantité d'armes pour le compte de ses patrons. Si la somme qui doit lui être virée sur un compte en Suisse venait à disparaître, ses patrons le liquideraient sans le moindre doute.
- Ils peuvent aussi lui pardonner ! Simon n'était pas parvenu à se taire.
- Sauf que j'ai fait en sorte que ça ne soit pas sa première erreur ! Ces derniers temps il a eu beaucoup de malchance et ses patrons l'ont déjà beaucoup pardonné. D'après mes renseignements, cette affaire est pour lui sa dernière chance.
- Tu ne nous as toujours pas dit comment le Groupe peut t'être utile. Largo voulait savoir dans quoi il s'était lancé en acceptant d'aider le Russe.
- Je vais juste détourner l'argent du paiement. Je pourrais le faire de partout mais je suis sûr de me faire localiser d'une manière ou d'une autre. Par contre, si je le fais du bunker, je suis assuré d'un anonymat total. Et ne t'en fais pas, Largo, personne ne remontra jusqu'au Groupe.

Cette idée n'avait même pas effleuré le milliardaire. Il avait toute confiance dans les capacités de l'informaticien. C'était autre chose qui le préoccupait.

- Et après ?

Kerensky regarda tour à tour Joy et Largo avant de répondre.

- Je crois que ça ne dépend pas entièrement de moi. C'est une décision que nous devons prendre tous les trois.

En entendant ça, Simon se leva vivement de son siège. Il s'était bien rendu compte qu'il n'était pas au courant de toute la situation car depuis que le Russe était de retour, il avait souvent l'impression que ses amis parlaient une autre langue. Mais cette fois s'en était trop !

- Comment ça tous les trois ? Et moi, je ne compte pas dans cette histoire ? Je ne fais plus partie de la famille, c'est ça ?

Largo se sentit soudain très mal à l'aise. Il était vrai que Simon était comme un frère pour lui mais il avait toujours été tenu à l'écart de certaines choses. Il ne savait pas qui était le père biologique des jumeaux. Les rares fois où le Suisse lui avait posé la question, Largo lui répondait toujours d'aller demander à Joy, tout en sachant qu'il n'oserait pas le faire. Il ne savait pas quoi lui dire.

- Ecoute Simon, c'est juste que…
- Non, il a raison, le coupa Joy. C'est vrai que nous sommes une famille et sûrement bien plus proche que ce que les gens pensent !

Elle avait fait pivoter son siège de façon à pouvoir voir les trois hommes.

- Je vais te faire un rapide résumé, si tu le permets.

Simon hocha la tête.

-D'un côté, Georgie est le père biologique de Mary et de Gabriel. En plus, je suis toujours amoureuse de lui ! De l'autre côté, Largo est le père légal des enfants. Et je suis aussi amoureuse de lui ! Tu as donc d'une part celui qui n'a pas voulu reconnaître ses enfants et qui est parti, et d'autre part, celui dont les jumeaux portent le nom. Je pense avoir merveilleusement bien résumé la situation. Non, j'allais oublier ! Les deux hommes en question se demandent ce qu'il convient de faire alors que si tu remarques bien, les enfants n'en appellent qu'un seul papa. Il me semble que c'est on ne peut plus clair ! Si tu as des questions, tu peux les poser maintenant.

Le seul bruit qui se fit entendre dans la pièce fut celui de la chaise de Simon quand il se laissa tomber dedans, les bras ballants.

Peu de temps après la mise au point de Joy, les quatre amis regagnèrent leur chambre respective.

Simon n'avait rien dit depuis cette révélation. Il n'en revenait d'ailleurs toujours pas. Les anciens espions avaient été amants ! Il y avait quelque chose de choquant dans cette idée. Mais peut être qu'au fond, il le savait depuis longtemps. Il était vrai que les enfants ressemblaient au Russe. La plupart des gens trouvaient qu'ils ressemblaient à Largo mais c'était uniquement leurs yeux bleus et leurs cheveux blonds qui les faisaient dire ça. Tout de même, Joy et Kerensky !

Largo n'avait jamais été aussi serein depuis que le Russe avait reparu. Ce dernier n'avait rien trouvé à redire à la décision de Joy. Le milliardaire n'avait plus à craindre qu'on lui prenne sa famille de cette manière. Et il savait qu'il n'était pas un second choix pour Joy. Cette pensée lui réchauffait le cœur, et il savait qu'il pourrait de nouveau se comporter comme avant avec le Russe.

Kerensky contemplait le plafond de sa chambre. Il n'avait aucune inquiétude pour l'affaire qu'il devait régler la semaine suivante. Il savait que tout se passerait comme il l'espérait et que tous ses ennemis aux USA ne seraient plus. Largo lui avait aussi proposé de revenir travailler pour lui une fois que ses affaires seraient réglées. Il avait accepté pour deux raisons. Tout d'abord, il avait senti que la proposition n'était pas forcée et qu'ils pourraient redevenir amis. Ensuite, en travaillant au Groupe, il pourrait apprendre à connaître ses enfants même si ces derniers ne l'appelleraient jamais papa, ou plutôt папа. Il ne perdait cependant pas espoir. Ça n'était pas un secret que Largo n'en était pas le père biologique, et peut être qu'un jour ils chercheraient à connaître leur géniteur. Il savait que Joy ne leur cacherait pas leurs origines s'ils en faisaient la demande. En plus, ce soir, il avait eu la confirmation de ce qu'il avait toujours espéré. Joy l'aimait. C'était la première fois qu'elle le lui disait et en plus elle le faisait devant un public. Certes, il n'avait aucun espoir car elle avait aussi dit qu'elle aimait son mari, mais cette pensée lui réchauffait le cœur.

Joy était heureuse comme elle ne l'avait jamais été. Georgie allait rester. Bien sûr, elle aimait Largo et elle ne lui serait jamais infidèle, mais elle se sentait plus complète en sachant le Russe près d'elle. Elle avait finalement retrouvé ses deux amours.

The End