Chapitre 9 :

Ça faisait maintenant plus d'une semaine que Johnson était en prison. Rosy partageait toujours la vie des membres de l'Intel. Elle avait fait plus ample connaissance avec Largo qui était revenu victorieux et un peu plus riche de San Francisco. La fillette avait quitté l'appartement du Groupe W et logeait chez Joy, cette dernière ayant refusé de la laisser à la garde de Simon sous prétexte que la petite fille était beaucoup plus mûre que les huit ans d'âge mental du Suisse.

La police avait retrouvé le corps de tonton Paulo suite à un appel anonyme. Ce dernier avait déjà été enterré dans la fosse commune, les policiers ne lui ayant trouvé aucune famille. Rosy n'avait pu assister à la mise en terre à cause des risques qu'elle aurait pu courir mais depuis l'arrestation de Johnson elle se rendait au cimetière presque tous les jours et, à chaque fois, Joy l'avait accompagnée.

Lors de ses premières visites, Rosy avait été incapable de verser une larme. Était-elle trop pudique pour pleurer devant quelqu'un ou avait-elle trop mal à l'intérieur ? Elle-même ne pouvait répondre à cette question. Elle s'était tenue devant la tombe de celui qui avait été comme un père pour elle et se remémorait les quelques souvenirs heureux qu'ils avaient partagés ensembles quand les larmes firent finalement leur apparition. Elle n'avait alors pas tenté de les cacher. Même si Paulo ne lui avait montré que trop rarement qu'il tenait à elle, ne pas tenter de retenir ses pleurs était pour elle la meilleure des façons de lui monter son amour.

Elle commençait à renifler quand elle sentit la main réconfortante de Joy sur son épaule. Elle se blottit contre elle. La jeune femme ne dit rien même si elle sentait que son t-shirt commençait à être humide, la fillette essuyant son visage dessus. Quand elle sentit que les pleurs de la petite fille commençaient à diminuer, elle l'écarta d'elle :

- Si nous allions marcher un peu ?

Rosy fit un signe de tête pour marquer son approbation.

Elles marchèrent un long moment sans échanger une parole et sans but précis. Le cimetière n'était plus en vue depuis quelque temps déjà et cela ne préoccupait pas Joy. Elles y avaient laissé la voiture mais elles pourraient toujours rentrer en taxi si le besoin s'en faisait sentir. Elles étaient en vue d'un parc quand Joy prit finalement la parole :

- Est-ce que tu as eu le temps de finir Sans Famille ?

Rosy ne leva pas son regard vers la jeune femme mais cette dernière distingua tout de même un signe de tête qui devait être un 'oui'.

- Tu vois, j'avais raison. Est-ce que je n'avais pas dit que certaines histoires qui commencent mal peuvent bien se finir ?

La fillette sembla réfléchir à ce que venait de lui dire Joy mais la réponse qu'elle lui fit ne fut pas celle qu'elle attendait.

- Peut-être, mais ça n'est pas le cas de mon histoire. À la fin du livre, Rémi apprend qu'il a une mère et un frère mais, moi, je suis toujours toute seule !

Elle prit alors la main de Joy. Le cœur de cette dernière se serra. Que pouvait-elle répondre à ça ? Qu'elle serait là pour elle ? Elle n'en était pas sûre, ne sachant pas ce qu'elle-même désirait : prendre soin de cet être ou se décharger ? Elle ne pouvait pas nier qu'elle s'était profondément attachée à la petite fille mais avait-elle envie de changer de vie ? Comme elle ne pouvait se résoudre à mentir ou à donner de faux espoirs à la fillette, elle préféra ne pas lui répondre :

- Viens Rose, allons nous chercher une glace.

La voiturette d'un marchant de glace était en vue.

La fillette se laissa entraîner un instant par la jeune femme mais elle stoppa nette, sa main échappant à celle de Joy. Il y avait une chose qu'elle voulait savoir mais qu'elle avait toujours eu peur de demander :

- Pourquoi est-ce que tu ne m'appelles jamais Rosy ?

La jeune femme la regarda sans comprendre le sens profond de la question. Rosy essaya de s'expliquer :

- Le jour où on s'est rencontré, je t'ai dit que mes amis m'appellent Rosy et toi tu m'appelles toujours Rose… Est-ce que tu n'es pas mon amie ? Ajouta-t-elle timidement.

Joy lui fit un superbe sourire, un de ceux qu'elle réservait habituellement à Largo.

- Bien sûr que je suis ton amie ! Mais vois- tu, la rose est la plus belle de toutes les fleurs et je trouve que tu es la plus jolie petite fille que j'ai jamais vu. Tu as un nom qui te va à ravir et je trouve un peu dommage de ne pas l'utiliser !

Rosy fut ravie par cette explication qui chassa le chagrin qui l'avait assailli au cimetière. Elle avait soudainement très envie de manger la glace qu'on lui avait proposée. Elle reprit la main de la jeune femme, lui sourit et la tira vers le marchant ambulant.

Elles finirent par reprendre le chemin du Groupe W, Joy ayant un travail à terminer même si Largo avait accepté d'alléger sa semaine à regret. Lorsqu'elles pénétrèrent dans le bunker un silence gêné régna instantanément parmi les trois hommes qui semblaient cependant être en pleine conversation. Largo fit un signe de tête à Simon qui réagit aussitôt :

- Je suis désolé les gars, mais je ne peux malheureusement pas faire ce travail pour vous car j'ai déjà promis à Rosy de l'aider à faire un truc. N'est-ce pas Rosy ?

Il lui faisait des clins d'œil exagérés et des signes de tête peu discrets en direction de la sortie. Rosy connaissait maintenant suffisamment le Suisse pour savoir qu'il avait besoin de son aide pour échapper à une corvée :

- Oui, j'ai besoin de Simon pour faire un truc dehors. On doit y aller maintenant !

Le Suisse se leva de son siège et se rua presque vers la sortie. En passant prêt de la fillette, il lui murmura un :

- T'es un chef ! Tu viens de me sauver la vie. Ça te dirait une glace ?

Joy, qui se trouvait aux côtés de Rosy, entendit ce que lui disait Simon mais ne réagit pas à la proposition d'une nouvelle glace. Contrairement à la fillette, elle avait immédiatement remarqué que quelque chose n'allait pas et le fait que ses amis aient pensé qu'il était préférable d'éloigner la petite fille confirma ses doutes. Une fois la porte refermée sur le Suisse et sa jeune amie, elle passa à l'attaque :

- Que se passe-t-il ?

- Kerensky pense avoir trouvé une tante à Rosy.

Elle regarda son patron comme s'il lui avait parlé dans une autre langue :

- Comment c'est possible ? Elle ne connaît même pas son nom de famille !

Kerensky et Largo échangèrent un regard. Ce qu'ils avaient craint s'était déjà produit : Joy s'était trop attachée à Rosy et, maintenant, elle concevait mal l'idée de devoir s'en séparer. Georgie prit la parole. Il savait qu'elle serait capable de nier tout ce que lui dirait Largo mais qu'elle serait obligée de croire ce qui venait de lui :

- Nous n'en sommes pas sûrs et c'est pourquoi nous voulons faire une analyse ADN à Rosy. Nous ne lui en parlerons que lorsque nous en serons absolument certains.

Joy s'assit dans le siège le plus proche. Elle pouvait avoir encore un peu d'espoir mais au fond d'elle, elle savait que si Kerensky lui en parlait, c'était parce qu'il était déjà certain de ce qu'il avait trouvé.

- Comment as-tu trouvé cette fameuse tante ?

Peut être pourrait-elle trouver une faille à ses recherches. Elle ne voulait pas voir partir Rosy même si elle savait que c'était égoïste de sa part.

- Je t'avouerais que mon talent n'y est pour rien pour une fois et que j'ai eu beaucoup de chance. J'avais fait des regroupements entre tous les enfants de huit ans non scolarisés et orphelins mais ça n'avait rien donné : tu n'as pas idée du nombre d'enfants n'allant pas à l'école ! Par contre, j'avais lancé à tout hasard un logiciel qui a parcouru tous les sites de personnes disparues en pensant que, peut être, Rosy pouvait avoir été kidnappée étant petite. Je n'avais pas d'espoir que cette piste donne un résultat et je me suis trompé ! Mon logiciel m'a sorti la photo d'une certaine Rachel Porter. La ressemblance entre Rosy et Rachel est tellement frappante que j'ai fait des recherches sur cette femme. Elle a disparu il y a environ douze ans. Elle s'est enfuie de chez elle avec son petit copain, Bobby Dunn, alors qu'elle n'avait que 17 ans. J'ai perdu leurs traces un moment puis ils sont réapparus dans les fichiers de la police, elle pour prostitution et lui pour proxénétisme et vente de drogue. Je n'ai trouvé nulle part la trace de la naissance de Rosy mais les dates de leur mort coïncident avec ce que nous en a dit Rosy. Rachel avait une sœur que j'ai contactée. Elle serait ravie d'accueillir sa nièce si c'est bien elle. Je pense que ça vaut vraiment la peine d'essayer !

Joy ne savait que penser. Kerensky était sûr de ce qu'il avançait et elle savait au fond d'elle que le test ADN ne ferait que confirmer ce qu'il venait de dire. Le matin même, elle ne savait pas ce qu'elle comptait faire avec Rosy et maintenant qu'on allait la lui prendre, elle savait qu'elle ne l'aurait jamais abandonnée. Elle retint les larmes qu'elle sentait monter et décida qu'il était temps de faire un repli stratégique :

- C'est entendu, je vais chercher Rosy et nous rentrons chez moi. Je suppose que tout est déjà prévu et que nous n'avons plus qu'à nous rendre chez le médecin.

Elle n'avait pas besoin d'une réponse mais Kerensky la lui donna tout de même :

- C'est exact. Tu n'auras qu'à prétexter une visite médicale car le médecin lui fera en plus un check-up complet.

Joy se leva doucement, abattue par les nouvelles qu'on venait de lui donner. Elle se dirigeait vers la porte quand Largo la rappela :

- Nous avons parler à la tante de Rosy et elle a l'air d'être une personne formidable tu sais.

Joy se rendait bien compte que son ami essayait de lui remonter le moral mais il avait perdu d'avance. Elle quitta le bunker à la recherche de Rosy qu'elle savait trouver dans le café en face du building du groupe.

La voiture venait de stopper devant le bâtiment central de la ferme. Les occupants n'en étaient pas encore descendus que deux jeunes garçons se précipitèrent à leur rencontre. Ils ne devaient pas avoir plus de douze et huit ans. A leur suite s'était élancés deux chiens de races indéterminées. Ils n'aboyaient pas mais ne cessaient de sauter autour de leurs jeunes maîtres.

Joy regarda Rosy qui se trouvait sur le siège passager et lui fit un sourire.C'était sa façon à elle de lui donner du courage pour ce qui allait suivre. Les résultats des tests ADN étaient revenus en moins d'une semaine et ce qu'avait craint Joy s'était révélé exact : Rosy était bien la nièce d'Annabelle King. En apprenant l'existence de cette parente, la fillette avait été extatique : elle aussi avait maintenant une famille ! Elle avait cependant été assailli par des sentiments contradictoires lorsqu'elle avait su qu'elle irait vivre auprès d'elle, de son mari et de ses deux enfants : la joie de finalement vivre auprès des siens et la tristesse de devoir quitter ses nouveaux amis, Joy en particulier. Cette dernière lui avait promis de souvent lui rendre visite et Rosy savait qu'elle pouvait avoir confiance en elle et qu'elle tiendrait sa promesse.

Joy prit une grande inspiration et attrapa la poignée de la portière :

- On y va ?

La fillette sortit à son tour de la voiture.

Elle n'eut pas le temps de dire 'ouf' que ses cousins étaient déjà en train de l'assaillir de questions. Ils avaient toujours vécu dans leur ferme du Wyoming et ils voulaient absolument savoir à quoi pouvait bien ressembler la vie dans une grande ville comme New York. Ils ne lui laissaient pas le temps de répondre que déjà de nouvelles questions se pressaient sur leurs lèvres. Leur flot de paroles fut interrompu par l'arrivée de leur mère :

- Voulez-vous cesser d'importuner votre cousine de la sorte ? Est-ce que vous avez au moins prit le temps de vous présenter ?

Les deux garçons prirent un air coupable et firent les présentations. L'aîné s'appelait Marcus, comme son père, et le plus jeune se prénommait Adam. Ils présentèrent aussi à Rosy les deux chiens de la maison : Snoopy et Bonnie. Ils étaient en train de lui énumérer tous les noms des chevaux quand Annabelle les arrêta :

- Ne serait-il pas préférable de monter les animaux à Rosy ?

Les garçons prirent aussitôt les bras de la fillette et commencèrent à l'entraîner vers les écuries. Elle se retourna vers sa tante et avant d'être entraînée hors de portée de voix, lui lança :

- Je préfère quand on m'appelle Rose !

Et elle disparut dans l'obscurité du bâtiment agricole. Sa réplique fit sourire Joy qui se retrouva seule avec Annabelle pour porter les valises de la fillette et celle de la garde du corps. Cette dernière devait en effet rester deux jours durant pour que le changement ne soit pas trop dur pour Rosy.

Parmi les valises se trouvait un petit attaché case qui contenait des bons au porteur et qui devait assurer un confortable avenir à la petite fille.

Joy était au volant de la voiture qui la ramenait vers sa vie et ses amis. Les deux jours en compagnie de Rosy et de sa nouvelle famille étaient passés à une vitesse folle et Joy savait maintenant qu'elle avait laissé la petite fille entre de bonnes mains et qu'elle serait heureuse dans sa ferme. Elle-même était beaucoup plus heureuse qu'elle ne l'avait été durant ces dernières années et elle remerciait le ciel d'avoir mit sur son chemin la fillette. Ses yeux se remplirent de larmes quand elle repensa à ce que lui avait dit Rosy au moment de leur séparation.

La fillette avait accompagnée Joy à sa voiture et avant qu'elle ne disparaisse dans le véhicule, elle s'était précipitée dans ses bras :

- Ne pars pas, s'il te plaît !

Elle savait que c'était vain et que Joy devait rentrer chez elle mais son cœur ne pouvait s'y résoudre.

- Je t'aime.

Cette déclaration alla droit au cœur de la jeune femme.

- Moi aussi, je t'aime. Et tu sais que je viendrais te voir souvent.

- Je sais…Et je voulais te dire, je crois que tu avais raison : certaines histoires finissent bien et c'est le cas de la mienne. Et elle finit mieux que celle de Rémi Sans Famille.

- Comment ça ?

- A la fin du livre, Rémi a une maman et un frère. Et bien, moi, j'ai deux frères et deux mamans !

Joy n'était pas encore de retour chez elle qu'elle n'avait qu'une hâte : revenir au plus vite vers cette petite fille qui avait changé pour toujours sa vie.