Dix-neuf Rêveries

Bonjour à tous mes lecteurs anciens ou nouveaux, je vous introduis dès maintenant à ma nouvelle lubie. La rêverie. Non non, si c'est la question, je n'ai absolument pas été inspirée par un dénommé Jean-Jacques Rousseau car cet abject individu ne dispose pas du droit d'être relié d'une manière ou d'une autre à moi. Pas de comparaison avec l'horrible personnage je vous prie.

Alors laissez-moi vous expliquer le principe de la rêverie. Je l'ai entré dans la catégorie des Royaumes Oubliés pour la simple et bonne raison que ce sont tout d'abord des personnages des Royaumes qui m'ont inspiré ces odes. Pour être plus précise, en vérité, j'ai été inspirée par les fictions de Lord Onisyr que je recommande à toute vapeur.

Bien entendu, vous sentez à plein nez, sagaces lecteurs que vous êtes, les relations amoureuses entre hommes arriver dans leurs gros sabots… et vous avez raison !

Alors lecteurs, si jamais les relations homosexuelles vous dérangent, je vous recommande chaudement de ne pas vous aventurer au-delà de ces lignes, à moins d'être poussés par une saine curiosité et une ouverture d'esprit digne de cette appellation.

Alors oui, la grande question, pourquoi 19 ? Parce que c'est mon nombre porte-bonheur ! Ni trop grand, ni trop petit, ni trop rond, ni pas assez… Bref ! J'arrête de vous enquiquiner, puisque de toute façon je n'ai pas réussi à vous expliquer de façon satisfaisante ce qu'était une rêverie. Le mieux est donc de jeter un coup d'œil à la première, non ? Allons bon ! Qu'est-ce que vous faites encore là !

Première Rêverie

Coupable

Oui, en vérité, je me sens coupable. Voilà pourquoi je suis assis à cette table de taverne malfamée, à gratter désespérément un parchemin d'une vieille plume, alors que je devrais être sur les routes, à la recherche d'un nouveau contrat à honorer, de nouveaux crimes à perpétrer. C'est ce que je suis jusqu'aux bouts des ongles, il faut le reconnaître. Un assassin.

Je n'ai jamais écrit une lettre comme celle-ci, elfe. Alors moque-toi, ris de ma pathétique déchéance, comme je me moquais de la tienne. Oui, je prétendais que l'amitié, ou même l'amour, étaient autant de faiblesses, de failles dans ta cuirasse de vertu. Je n'avais pas tort, mais maintenant je doute.

La raison de ce changement d'esprit ? L'imprévisible Jarlaxle. L'incompréhensible, le machiavélique, l'opportuniste, l'audacieux, le détestable Jarlaxle.

Alors j'ai changé. Par sa faute, par la mienne certainement, les braises devaient couver sous la cendre depuis quelques temps déjà, mais surtout par la tienne. Tu es l'unique raison de mon tourment.

Tu n'as pas le droit de me plonger dans ce tourbillon là, elfe. Tu n'as pas le droit de faire de moi une marionnette dénuée de raison ou de sang-froid.

Tu m'obliges à me questionner, ô obscur reflet dans le miroir, pourtant tellement plus lumineux que mon être lui-même.

Si seulement toutes ces choses n'étaient pas arrivées. La raison d'une telle lettre dois-tu te demander. Je… Bon sang ! Je ne pensais pas que ce serait aussi difficile de l'écrire, ça paraissait si facile à son stade d'idée. Alors voilà, très bien, écoute-moi bien, troisième né de la maison Do'Urden.

Je te sens fléchir à la mention de ce titre. Amusant, n'est-ce pas ? Jarlaxle m'a raconté quel était le sort du troisième enfant lors de son abjecte naissance dans les Maisons Nobles de la tortueuse et sombre Menzoberranzan. As-tu déjà réalisé que tu ne devais ta vie qu'au meurtre de ton aîné ?

As-tu déjà songé à ce que tu devais à un acte de cruauté et d'ambition ?

Nalfein le sorcier aurait pu vivre et prospérer, mais ta naissance inopportune l'en a empêché. C'est peut-être mieux, me diras-tu, un Drow de plus ou du moins à Ombre-Terre…. Je ne suis pas loin d'être d'accord avec une telle désinvolture vis-à-vis de l'existence de tes compatriotes. J'ai contemplé les horreurs de ta terre natale, j'ai vu dans quel climat de violence et de soif de sang tu avais grandi. La déesse des araignées a commis un véritable péché lorsqu'elle s'est associée aux elfes noirs.

Mais là n'est pas mon propos. Je voulais t'évoquer la culpabilité. Oui, cette arme à double tranchant comme tu te plais à l'appeler. Pour moi, ce sentiment n'est que l'apanage des faibles, celui qui fait trembler la main du guerrier, qui fait trébucher le bretteur, qui met un terme à la vie d'un assassin pour avoir douté l'espace d'une seconde. Voilà quelle graine tu as plantée dans mon cœur - je ne croyais plus en avoir un - ouvrant la voie à un lierre aussi maléfique qu'insatiable. Il étrangle ma raison, me consume à petit feu.

Un feu auquel tes seuls yeux ont donné naissance. Mais ce feu là n'est pas semblable aux sortilèges inoffensifs que tu imposes à tes proies les plus inférieures. Celui-là dévore, détruit, annihile mes pensées.

Si j'avais su quelles seraient les conséquences de mes actes, j'aurai arrêté ma lame, la mortelle dague n'aurait pas mordu la chair, la traînée de cendres dans le sillage de mon épée ne se serait pas manifestée. Elle ne serait pas morte à l'heure qu'il est.

Et pour tout dire, je serais loin, à hanter quelque sombre sphère des Royaumes, aussi loin qu'une âme ait pu fuir, aussi loin que je puisse échapper à ta présence, Do'Urden.

Ainsi, la voilà la raison de ma lettre. Je te demande pardon, Do'Urden. Je regrette d'avoir ôté la vie à Catti-Brie Battlehammer.

J'ai confié mon intention d'écrire ce message à Jarlaxle. Il a doucement ricané à cette idée, et la réponse qu'il m'a alors faite s'est révélée la parole la plus sage que je n'ai jamais entendue entre ses lèvres de bonimenteur.

Une telle démarche est particulièrement égoïste, car lorsque j'écris ces lignes, c'est ma conscience que j'apaise, c'est mon fardeau que j'allège, et certainement pas le tien. Tu l'aimais, cette humaine, il aurait fallu être aveugle et sourd pour ne pas s'en apercevoir. Tu l'aimais malgré sa mortalité. Tu l'aimais pour cette mortalité.

Je ne peux et ne veux rien faire pour calmer ton chagrin, Do'Urden. Mais je les ai vu, eux. Ils ne t'ont jamais tendu la main. Ne va pas croire que ton ennemi d'antan compatit à ta misérable existence proscrite et renégate.

J'arrive tant bien que mal à la seconde raison qui me pousse à écrire cette lettre. Oui, j'ai assisté aux funérailles de la fille du nain, et encore une fois, je ne suis pas aveugle. Eux l'étaient à ton malheur. Eux t'ont abandonné à ta douleur. Ceux que tu prétendais être ta famille, tes amis, tes compagnons, ceux-là t'ont tourné le dos et ont ignoré ton deuil, s'épanchant égoïstement sur leur propre douleur.

Le destin sait être joueur.

J'ai été l'un des témoins de ton désespoir. Et bien que je pensais que ce spectacle me réjouirait, ce ne fut pas le cas. Je ne veux pas voir mon plus terrible ennemi terrassé par la perte de son amour, et l'abandon de ses « amis ».

Au contraire, une telle situation m'a révolté. Jamais ma frustration ne fut plus grande, car, lentement, ton chagrin s'est transformé en colère, ta colère en furie sanguinaire. Tu es redevenu cette créature indomptée et terrible. Tu as sombré dans tes propres ténèbres, celles dont tu avais toujours voulu te préserver en devenant un champion des dieux de lumière, en fuyant ton propre peuple.

Oui, le destin sait être joueur.

Tu m'es devenu très, trop, semblable.

C'est ici que mes mots m'amènent. Ne gaspille pas cette formidable énergie qui guide le moindre de tes gestes, ne dilapide pas ce talent inhérent à ton être tout entier.

Rejoins-nous, Do'Urden.

Jarlaxle désire un troisième compagnon à notre modeste et certes infâme compagnie.

Non, c'est trop facile, dit-il en lisant par-dessus mon épaule les mots que j'écris. Fort bien, je corrige le tir.

Rejoins-moi, Drizzt.

Je te veux à mes côtés.

Artemis Entreri.