Chapitre1

Je me demande ce qu'elle devient. Pas un jour ne s'écoule sans que je ne me languisse d'elle… Cela frise le ridicule.

Les années ont passé. J'ai achevé ma formation de Dessinateur, acquis un poste important dans la garde royale. J'ai pour proches les personnes les plus importantes, les plus célèbres et les plus influentes de Gwendalavir. Je vis dans un riche palais, dans une chambre immense et luxueuse. Je mange chaque jour les plats les plus raffinés, j'accomplis des tâches qui me valent le respect de tous. Je suis chef. Je suis Liven.

Liven le Courtisé, Liven le Brave, Liven l'Accompli, Liven l'Inapprochable.

Car inapprochable je suis, et je ne le nie pas. Les femmes qui m'aiment, j'ai depuis longtemps cessé de les compter. Elles se pavanent devant moi, gloussent sur mon passage, se pâment si je les approche. Et l'énigme demeure. Le mystère. Pourquoi Liven demeure-t-il célibataire ? Pourquoi n'a-t-il jamais connu aucune femme, pourquoi les repousse-t-il si systématiquement ? Qui est celle qui occupe ses pensées ?

Car Liven aime, assurément. Il suffit pour le comprendre de voir ses beaux yeux assombris par un espoir éteint, de l'apercevoir figé dans une des éternelles poses dont il a le secret, accoudé à la fenêtre, le regard lointain ; ou encore, plongé dans ses pensées, voguant en un monde proche des siens et pourtant fort éloigné d'eux.

Voilà ce qu'on dit de moi. Les rumeurs les plus folles courent dans toute la ville, mais je n'en ai cure.

Je souffre.

Je n'évolue pas.

Elle ne me laisse pas le moindre jour de repos. Son image me hante, elle apparaît sans cesse devant moi, à chaque seconde, comme imprimée sur mes pupilles ; c'est tout juste si je me retiens de lui parler. Personne ne le sait, mais à chaque instant, je sombre un peu plus dans la folie…

Les années ont bel et bien passé, nombreuses… et je me languis toujours d'amour pour elle. Elle me tue à petit feu, lentement, inexorablement, tel un poison que j'aurais inhalé et qui demeurerait en moi, adversaire farouche et redoutable, déterminé à me détruire. Bientôt, je ne lui résisterai plus. Je mourrai, éperdu d'amour. Stupide. Faible. Ridicule.

Je m'affale sur mon lit sans prendre la peine de me déshabiller. La journée a été épuisante, le chagrin me consume. Je dors, je rêve. Je la revois ici, plus vivante et plus belle encore que dans mes souvenirs. Elle se déplace, dans le vrai monde comme dans l'Imagination, semblable à un soleil lumineux, embellissant tout ce qui l'entoure. Elle incarne la vie, la force, le talent aussi, car il n'existe, dans tout l'Empire, nul autre Dessinateur possédant le Don comme elle le possède. Elle est bien plus douée que moi. Elle mériterait davantage d'occuper ma place, de recevoir mes honneurs et ma gloire. Mais elle n'est pas là… Elle a renoncé à tout.

Elle a choisi une autre voie que celle, faite de facilité et de succès, qui s'ouvrait toute seule devant elle. Elle a choisi.

Son choix la tient éloignée de moi. Son choix me laisse à la fois vide et brisé, coupé de ma source vitale, perdu, errant, désespérément prisonnier d'un souvenir qui m'étouffe et finira par avoir raison de moi. Je me meurs. Me consacrerait-elle une pensée, si elle le savait ?

Moi, je l'entretiens dans ma mémoire, l'inondant d'un flux ininterrompu de caresses mentales. Je rêve : il me suffit d'abaisser les paupières et elle se tient là, droite, fidèle à elle-même. Elle danse, son ballet me berce et m'hypnotise. Je sens mes larmes couler sur mes joues, mouiller mon oreiller, lui communiquer toute la froideur de mon âme, tandis que son sourire me brûle. Ses lèvres bougent.

Liven ?

Oui, mon amour. Appelle-moi encore. Ce soir, je te répondrai. J'irai rejoindre ton spectre, je m'aliénerai pour lui, pour cette seule image fugace de toi, artificielle, folle, mais à qui je donnerai tout.

Liven, c'est toi ?

J'ouvre brusquement les yeux.

Liven ? Liven, tu m'entends ?

Eberlué, je sens ma bouche se mouvoir de son propre mouvement, j'entends ma voix jaillir, rauque, je m'exclame, je prononce son nom. Son doux nom tellement adoré, recréant sa présence qui me manque et me torture par son absence.

Non, je ne rêve pas. Ces paroles sont réelles, elles résonnent dans mon esprit avec trop de clarté pour n'être qu'un énième fantasme. Je l'ai contactée involontairement car mon esprit la cherche, sans arrêt, depuis son départ il y a si longtemps, trop longtemps.

Elle s'approche. Elle revient. Elle sera bientôt là.

- Ewilan !