Avertissement : Ce one-shot s'écarte de la continuité formée par les one-shots précédents, il constitue une réalité alternative, et un autre commencement possible pour une histoire entre ces trois là.

Thème 5 : Time

Après plusieurs minutes à contempler cette maudite roue tourner perpétuellement autour de son axe, le détective eût du mal à retenir un soupir. Certes, le spectacle était excessivement monotone par lui-même, mais aux yeux du détective, il n'était pas totalement vide de sens.

L'absence de signification du mouvement de cette roue aurait suscité l'ennui chez la plupart des gens, mais avec la signification qu'il donnait à ce même mouvement, Conan sentait sa frustration s'accroître un peu plus à chaque fois que la mécanique faisait un tour complet sur elle-même.

« Pourquoi cet air de chien battu, Kudo ? On pourrait presque croire que regarder cette roue te rend nostalgique. »

Se tournant vers celle qui s'était assise à ses côtés sur le banc où il était installé, Conan hésita quelques secondes à lui donner la réponse à sa question.

« Est-ce que tu as oublié où nous sommes ? »

« Il semblerait que oui. Mais ne t'inquiète pas, je vais finir par me rappeler. D'ailleurs, je dispose d'un indice capital pour cela. Voyons, quel serait l'intérêt de construire une gigantesque roue de tricycle et de la faire tourner sur elle-même ? Ah mais en y regardant de plus près, je peux voir des cabines installées sur le contour de cette roue. Oh, et en y regardant d'encore plus près, je peux voir des gens à l'intérieur de ces mêmes cabines. Serait-ce un moyen de transport ? Hum, non, je ne pense pas. Les cabines finissent par retourner à leur point de départ au bout de quelques minutes. »

Promenant son doigt le long de son menton, la scientifique s'enfonça dans une expression pensive.

« Peut-être qu'il s'agit d'un système révolutionnaire pour éviter aux gens de faire la queue devant les cabines téléphoniques ? Hum non, cela demanderait moins de place et moins d'argent d'aligner une vingtaine de cabines téléphoniques côte à côte que de les installer sur une roue de cette taille. Ce serait le triomphe de la forme sur la fonction que d'agir ainsi, cet engin a du être conçu pour un autre but. »

Le détective ne put résister à la tentation de se plaquer sa main sur sa figure tandis que la chimiste succombait à la tentation d'adresser un sourire moqueur à son interlocuteur.

« Curieux, cela me rappelle ces manèges pour les enfants, après tout, ce sont aussi des machines qui tournent sans cesse sur elle-même. Oh, mais… Suis-je bête, il s'agit également d'un manège pour les enfants. Quel nom lui donne-t-on d'ailleurs ? Ah oui, une grande roue. Et où trouve-t-on des grandes roues la plupart du temps ? Dans les parcs d'attraction, n'est ce pas ? J'en déduis donc que nous sommes dans un parc d'attraction. »

« Bon, c'est vrai que tu n'es peut-être pas au courant. Est-ce que tu sais dans quelles circonstances j'ai fait la rencontre de Gin ? »

Si la chimiste perdit brusquement son sourire, la question du détective ne suscita aucune autre réaction chez elle en dehors de lui faire hausser les épaules.

« Les seuls informations qu'on me fournissait sur les victimes de mon poison étaient celles qui étaient pertinentes pour mes recherches. L'âge du sujet, son état de santé, ce genre de chose…Quel genre de personne il était ? Le genre de vie qu'il a mené ? Les raisons pour lesquelles il était de trop sur la surface de cette planète ? Mes employeurs estimaient que cela ne me concernait pas, ce qui me convenait parfaitement puisque je partageais le même avis. »

Un léger soupir s'échappa des lèvres de la scientifique tandis qu'elles se plissaient en un sourire mélancolique.

« Il n'y avait qu'un seul élément de la vie de ma victime que j'étais autorisée à connaître, une seule chose pour qu'elle ne se réduise pas à un corps sans âme ou un ensemble de données abstraites, son nom. Deux mots insignifiants sur les rapports que je devais signer, mais c'était déjà deux mots que j'aurais préférés ne pas connaître. Je faisais de mon mieux pour les oublier, ou pour éviter de lire deux mots en particulier parmi les milliers figurant sur ces feuilles de papiers qui passaient entre mes mains, je n'y suis jamais parvenu. »

« C'est ici, dans ce parc d'attraction, que j'ai fait la rencontre de Gin. »

Même s'il aurait préféré qu'Haibara poursuive sa confession, Conan avait jugé plus judicieux de changer de sujet. Lui en serait-elle reconnaissante ? Ou bien n'avait-elle toujours pas oublié la phrase qu'il lui avait hurlé lors de leur première rencontre ? Qu'il ne pourrait jamais comprendre une personne ayant une responsabilité active dans la mort de dizaines d'autres.

« Je vois, la boucle est bouclée si je puis dire. C'est à cela que cette roue te fait penser ? »

« Non, la boucle serait bouclée si c'était Shinichi qui avait accompagné Ran dans ce parc aujourd'hui… »

Est-ce que son affirmation avait résonnée comme une accusation ? L'accusation d'avoir conçu cette drogue ou de ne pas avoir réussi à en concevoir un antidote pour le moment ?

« Et je suppose que vous avez partagé une des cabines de cette roue, n'est ce pas ? Est pour cela qu'elle éveille autant d'intérêt chez toi ? »

Cherchait-elle à détourner la conversation ? Voulait-elle lui fournir une oreille compréhensive pour qu'il puisse y déverser sa frustration ? Ou bien s'ennuyait-elle au point de n'avoir rien de mieux à faire que de parler avec lui ?

« Non. Et c'est la réponse à tes deux questions. »

« Dans ce cas, qu'est ce que cette roue évoque chez toi ? »

« Ma vie, ou pour être plus précis l'enquête qui maintient Shinichi éloigné de Ran. Chaque fois que je suis sur le point de mettre la main sur un indice, ou même l'un d'entre eux, c'est pour le voir s'évanouir en fumée. Cette adresse mail? Elle m'est inutile si je ne dispose pas de plus d'informations. Kir ? Elle n'est pas en état de répondre à nos questions. En fait, cette enquête avance et en même temps, elle reste sur place, un peu comme cette roue. J'ai rencontré la créatrice du poison qui m'a fait rajeunir, mais elle n'est pas en état de concevoir un antidote si je ne retrouve pas la formule de ce poison. Le seul membre de l'organisation qui avait réussi à nous démasquer, j'ai réussi à le mettre hors d'état de nous nuire, mais il m'a filé entre les doigts. Même si elle ne nous livrera jamais à ces collègues, Vermouth ne me les livrera jamais non plus. Tant de choses se sont passées depuis que je suis venu dans ce parc, et pourtant j'en suis toujours au même point. »

L'ex-Shinichi Kudo interrompit sa diatribe par un soupir. Avait-il eu tort de se laisser aller devant Haibara ? Connaissant son penchant pour le fatalisme, elle allait remuer le couteau dans la plaie, ou pire, essayer de le convaincre de renoncer.

« La comparaison entre cette roue et ta vie est effectivement appropriée. Après tout, on pourrait aussi dire que c'est une parfaite illustration de ta relation avec Ran. Il y a eu quelques occasions pour toi de lui faire ta déclaration en tant que Shinichi Kudo, et pourtant vous êtes toujours amis d'enfance. Elle a été plusieurs fois sur le point de démasquer, avant de renoncer à ses soupçons vis-à-vis de Conan. Votre relation a beau être mouvementée, elle n'en est pas moins désespérément statique. »

Serrant le poing, Conan se tourna vers la chimiste pour lui adresser un regard noir, qu'elle affronta sans sourciller.

« Et comment est ce que cela pourrait changer vu notre situation ? Si j'avais pu faire sortir cette maudite roue de son axe pour la faire réellement avancer, je l'aurais fait depuis longtemps. Mais cet axe reste fermement établi, et tu es la première à me dire que je n'ai aucune chance de le faire mouvoir d'un pouce. »

« Kudo, que tu parvienne ou non à détruire l'organisation, cela dépend de paramètres qui sont en dehors de ton contrôle. Mais ta situation avec Ran ? Pardonne-moi de te le dire, mais c'est une chose que tu peux affecter directement et à n'importe quel moment. Il ne tient qu'à toi de stopper le mouvement de cette roue au lieu de la laisser tourner sur elle-même. Après tout, c'est toi-même qui es monté à l'intérieur de cette roue, et tu peux en descendre à n'importe quel moment. »

« Ah oui, Et comment ? En disant à Ran de cesser de m'attendre ? Ou bien en lui avouant la vérité, toute la vérité ? Pas seulement sur mes sentiments pour elle. »

Une lueur d'hésitation brilla un court instant dans le regard de la métisse tandis qu'elle entrouvrait les lèvres. Malheureusement, ce fût un soupir que la scientifique laissa s'échapper, pas une réponse à ses questions.

« Non, bien sûr que non. »

Ce n'était pas cette réponse là qu'il aurait voulu entendre. Enfin… Non, il aurait voulu que la chimiste lui donne précisément une réponse qu'il ne voulait pas entendre. Que ce soit renoncer à Ran ou bien se décider enfin à lui faire confiance, totalement confiance.

« Tu sait à quoi me fait penser cette roue ? »

Elle lui offrait une occasion de changer de sujet. Autant saisir cette perche.

« Non. »

« L'éternel retour. Enfin, comme tu es du genre à privilégier Conan Doyle à Nietzsche, je suppose que ces deux mots ne signifient rien pour toi. Et je ne sais pas si cet auteur pourrait t'intéresser. Pour une criminelle, c'est quelqu'un de fascinant, mais je ne pense pas qu'un détective comme toi pourrait l'apprécier. »

« Essaye de m'y intéresser. Si tu y arrive, je me réserver le droit de t'intéresser à Edogawa, peut-être que j'y arriverais. Après tout, il s'intéressait avant tout aux criminels. »

La scientifique renvoya son sourire narquois au détective.

« Je ne sait pas si cet Edogawa là pourrait m'intéresser. Enfin revenons à l'éternel retour. Tu vois l'axe de cette roue ? Essaye de t'imaginer ces piliers comme une porte, une porte sur laquelle seraient inscrit les mots instant présent, une porte traversée de part en part par un chemin. Tu y arrives ? Bien, maintenant, essaye de comprendre que cette porte n'est pas située sur un seul chemin mais à l'intersection de deux chemins différents partant dans des directions opposées. Le premier de ces chemins s'appelle le passé, le second, le futur. On pourrait croire qu'en empruntant le second chemin, on s'éloignerait du premier, mais en réalité… »

« Ces deux chemins se rejoignent et n'en forment plus qu'un seul. Ce ne sont pas deux lignes mais un cercle, un cercle qui tourne éternellement sur lui-même. »

Haibara croisa les mains sur ses genoux tout en accordant un sourire légèrement moins moqueur à son compagnon.

« Bravo, tu as compris tout de suite où je voulais en venir. J'imagine que pour quelqu'un qui encourage les autres à ne pas fuir leurs responsabilités et à aller de l'avant, l'image mentale doit être déplaisante. »

« Non, elle ne l'est pas tant que ça. Sherlock Holmes avait recours à la même métaphore pour décrire le monde du crime, une roue qui tournera éternellement autour de son axe, une roue qui sera toujours composée des mêmes rayons. Pas un seul crime ne sera commis qui n'ait eu un précédent. »

« Tu sait, tu en viendrais presque à m'intéresser à Sherlock Holmes. »

« Tu devrais t'y intéresser. Je suis sûre que tu t'entendrais à merveille avec lui. En fait, de nous deux, celui qui lui ressemblerait le plus au niveau du caractère, ce n'est pas nécessairement celui que tu crois. »

Même si c'était le même sourire que se renvoyaient mutuellement les deux enfants, il semblait de moins en moins sarcastique.

« Tiens donc. Mais il se pourrait bien que tu y arrives à m'intéresser à ton auteur préféré. Raison de plus pour essayer de rééquilibrer les comptes de mon côté. Pour le moment, tu ne connais l'éternel retour qu'en tant que métaphore. Maintenant, attaquons-nous à la signification de cette métaphore. Si quelqu'un venait te voir, une nuit, et te demandait si tu serais prêt à revivre toute ta vie une seconde fois, quel réponse lui donnerait-tu ? »

Shinichi s'apprêta à répondre mais la scientifique le réduisit au silence en posant son doigt sur ses lèvres.

« Attends, avant d'entendre ta réponse, je dois m'assurer que tu as compris la question. Il ne s'agit pas de te donner une seconde chance, tu ne seras pas autorisé à apporter le moindre changement dans cette vie. Tu devras accepter de commettre les mêmes erreurs, exactement les mêmes erreurs. On te laissera de nouveau ressentir les mêmes joies, goûter au même bonheur, mais ce sera à la condition que tu subisses les mêmes souffrances, que tu soit de nouveau face au même malheur sans avoir la moindre occasion de lui échapper. Serait-tu prêt à accepter ? Résisterait-tu à la tentation de tirer parti de ta connaissance de l'avenir pour le laisser malgré tout survenir ? »

Conan trembla légèrement tandis que le doigt de la scientifique s'attardait le long des lèvres qu'elle maintenait closes. Il n'avait pas plus la force d'écarter le poignet de la métisse que de détacher son regard des yeux qui étaient plantés droit devant les siens.

« En fait, il ne s'agit pas simplement d'accepter ton avenir, ou plutôt ton passé, il s'agit de le désirer. Le désirer de toutes tes forces, et dans sa totalité. Pas seulement le bonheur mais aussi le malheur. Admettre qu'on ne peut pas plus séparer le bonheur du malheur qu'on ne peut séparer le vin et l'eau après les avoir mélangés, et pourtant, accepter de boire à cette bouteille goulûment. Cette bouteille, il s'agit de ta vie, ton passé comme l'avenir qui en découle. Alors, Kudo ? Accepte-tu cette bouteille sans hésitation ou bien est ce que tu préfère y regarder à deux fois avant de la porter à tes lèvres ? »

S'écartant du détective auquel elle avait rendu sa liberté de parole, la métisse s'affala sur le banc avant de contempler la roue qui tournoyait à quelques dizaines de mètres devant eux.

« Voilà ce qu'est l'éternel retour. Une question et une mise à l'épreuve. Cela peut-être la plus effroyable des prisons ou bien la clé qui te libérera de la plus effrayante des prisons. Mais cela ne dépend que de toi. Tout comme l'apotoxine, il peut s'agir d'un poison qui détruira ta vie ou d'un élixir de jouvence qui la prolongera. Mais rappelle-toi que bien peu de personnes peuvent survivre à l'ingestion de ces deux pilules, qu'il s'agisse de l'apotoxine ou de l'éternel retour. »

Le détective s'enfonça dans ses pensées et le nouveau dilemme que lui avait posé la scientifique. Accepter de tourner les talons à Ran, partir à la poursuite de Vodka, et ensuite garder le dos tourné lorsque Gin s'approcherait de lui ? Partir résoudre cette enquête en laissant Ran l'attendre à la table de ce restaurant lorsqu'il avait enfin l'occasion de lui faire sa déclaration ? Laisser Seiji Aso commettre ses crimes et attendre le dernier moment avant de lui montrer le testament de son père, le tout dernier moment, le moment où il serait trop tard…

« Tu donnes ta langue au chat, monsieur le détective ? »

« Honnêtement, quel est l'intérêt d'une telle proposition ? Quel est l'intérêt de revivre son passé si l'occasion de le changer nous est refusé ?

Il y avait plus de tristesse que d'amusement dans les yeux de la scientifique lorsqu'elle les détourna de la roue pour faire face à celui qui ne supportait pas de voir cette roue tourner éternellement sur son axe.

« Tu n'as pas compris la question, Kudo. Comment t'expliquer ? Bon, je suppose que tu as entendu parler de l'effet papillon ? »

« Un battement d'aile de papillon à Tokyo peut finir par provoquer un ouragan à l'autre côté de la planète ? »

« Oui. Tu en connais l'exemple concret, tu n'en as pas tiré les conséquences qui s'imposent. Le monde est un tout cohérent, Kudo. La plus infimes de ses parties sera affectée par l'ensemble, et la plus infime des parties affectera l'ensemble à son tour. Supprime la chose la plus insignifiante, une chose aussi insignifiante qu'un papillon, et tu modifieras le monde dans sa totalité, en fait tu créeras un autre monde totalement différent. Bien sûr tu ne peux t'en rendre compte que si tu connais l'impact que peut avoir le battement d'aile de ce papillon que tu écrases entre tes doigts. »

Haibara baissa les yeux vers ses mains en soupirant.

« En fait, il ne s'agit pas tellement d'accepter ton passé, il s'agit d'accepter ce que ce passé a fait de toi. De t'accepter toi-même, d'accepter la vie que tu mène et le monde qui a rendu possible cette vie. Tu as du commettre certaines erreurs pour apprendre à ne plus les commettre par la suite. Certaine des choses que tu possède à l'heure actuelle, tu as du en sacrifier d'autres pour qu'elles soient à ta portée. Je te le demande, Shinichi Kudo, accepte-tu Conan Edogawa ? Que je te donne l'antidote ou pas, tu continueras toujours de contempler le monde à travers ses lunettes. Voilà le sens de ma question. »

Une minute s'écoula dans le silence avant que la chimiste reçoive une réponse à sa question. Une réponse sous la forme d'une autre question.

« Et toi, Miyano, As-tu accepté Ai Haibara ? »

Le corps de la métisse fût secoué par un petit rire ténu.

« Tu me forces de nouveau à avaler mon propre poison ? C'est honnête. Est-ce que j'accepterais de vendre de nouveau mon âme au rabais ? Est-ce que je serais prête à signer l'arrêt de mort de toutes les victimes de mon poison une seconde fois ? Il faut avouer que ce fût un marché de dupe, tout comme celui que ma sœur a passé avec Gin. Quoique… Après tout, c'est en passant ce marché qu'Akemi a pu racheter ma liberté à l'organisation, même si le prix a été plus élevé qu'elle le pensait. Et j'ai bien obtenu une vie en échange de mon poison, non pas celle de ma sœur, mais la tienne. J'ai aussi obtenu des amis, et même si je n'ai plus de famille, j'ai de nouveau une mère à aimer. La vie a été une comptable infaillible avec moi mais elle est restée honnête. J'ai bien reçu quelque chose en échange de ce que j'ai perdu. Voilà donc la question que tu me poses. Est-ce que je juge que l'échange a été équitable ? »

Même si elle ne garda pas les yeux baissés, la scientifique ne parvint pas à fixer son interlocuteur d'un regard énigmatique. Ce qui se reflétait à la surface des yeux qui était face à ceux du détective, c'était bel et bien des regrets.

« Pour être honnête avec toi, j'hésite à dire non. J'ai hésité avant d'avaler mon propre poison, et j'hésite encore à le faire… »

« Tu as répondu en toute honnêteté à ta propre question, alors je suppose que je n'ai plus d'excuse pour ne pas te donner ma réponse. »

Conan prit son inspiration avant de la relâcher dans un soupir.

« Faisons le bilan de ce que j'ai gagné. J'ai appris l'existence d'une organisation criminelle digne de celle de Moriarty, ce qui me donne l'occasion d'être réellement le Sherlock Holmes de ce siècle. J'ai fait la rencontre d'Hattori et j'ai fait ta rencontre. Non, attends, formulons ça autrement. Qu'est ce que je perdrais si je refusait de jouer le jeu jusqu'au bout ? Mon rêve, la vie de toutes les futures victimes de l'organisation si je ne parviens pas à les arrêter un jour, et deux amis. »

Haibara regagna un semblant de sourire même si c'était un sourire désabusé.

« Tu me considère donc comme une amie ? »

« Non, avec toi, je perdrais plus qu'une amie. Je perdrais quelque chose d'irremplaçable, une vie j'aurait pu sauver. »

« Je serait toujours de ce monde si Gin ne t'avait pas fait avaler ce poison. D'un autre côté, aurait-je pu survivre bien longtemps si tu n'avais pas été là pour m'aider ? D'ailleurs, est ce que j'aurais pris le risque de les trahir s'il n'y avait pas eu quelqu'un vers qui j'aurais pu me tourner, si ma vie n'avait pas eu un impact en partie positif sur au moins une personne sur terre ? Sans doute pas. Oui, Sherry aurait continué d'exister mais, honnêtement, cela aurait été le cadavre de Shiho Miyano, un cadavre vivant certes, mais un cadavre malgré tout. »

Les deux enfants demeurèrent silencieux tandis qu'il contemplait avec une expression sereine le mouvement de la roue, un mouvement qui avait une nouvelle signification aux yeux du détective.

« Tu vois, j'ai encore survécu à ton poison. »

« Vraiment ? Et s'il s'avérait finalement que cette barrière de dix ans entre toi et Ran demeure infranchissable ? Est-ce que tu continuerais de juger l'échange équitable ? Oh, ce serait compréhensible que tu préfères l'amour à l'amitié et la femme que tu aimes à Hattori. Que tu fasses passer la morale au second plan par rapport au bonheur, je serais la dernière à te le rapprocher. Je comprendrais que tu préfèrerais être l'époux de Ran que le détective qui aura détruit l'organisation. Mais moi ? Cette vie que tu as sauvé, à quel point est-elle irremplaçable pour toi ? S'il s'avérait que tu ne pouvait me sauver qu'en y sacrifiant ta propre vie et ton amour pour Ran, est ce que tu accepterais d'avaler mon poison ? »

Conan sentit son amusement fondre comme neige au soleil face au regard glacial de la métisse.

« Pourquoi me poses-tu cette question ? »

« Et toi, pourquoi hésite-tu à y répondre ? »

Enfonçant ses ongles dans la paume de sa main pour évacuer sa rage, le détective garda le silence.

« Tu ne peux pas répondre ou bien tu ne veux pas répondre ? »

« Bien sûr que je ne veux pas répondre ! Personne ne pourrait faire un choix pareil ! Quel que soit la réponse, on regrettera toujours de ne pas avoir donné l'autre à la place. »

Même si la vision du mouvement perpétuelle de cette roue recommençait à l'irriter, il la préférait largement à celle d'une scientifique cynique. Il se sentit pourtant obligé d'ajouter quelque chose pour atténuer la dureté de ses propos.

« De toutes manières, c'est un choix que j'ai effectué contre ma volonté…Enfin, oui c'est de ma propre initiative que j'ai suivi Vodka dans ce parc au lieu de mettre de côté mon intuition pour rester avec Ran. Mais à l'époque je ne pouvais pas savoir…Mais bon, ce qui est fait est fait, tu l'as dit toi-même, on ne peut pas lutter contre le cours du temps et revenir en arrière, alors pourquoi poser cette question ? »

« Tu me dit que personne ne peut faire ce genre de choix, mais pourtant je l'ai fait, et en toutes connaissance de cause. Cela m'a pris des mois pour concevoir ce poison, des mois pour réfléchir aux conséquences de mes actes… »

« …des mois pour réfléchir à un moyen de t'enfuir et de vous mettre à l'abri, toi et ta soeur, de contacter le FBI et de contribuer à la chute d'une organisation qui a détruit la vie de centaines de personnes… »

Conan mordilla les lèvres qui avaient été franchi par ces mots rageurs. D'ici peu de temps, il allait essuyer une réplique cinglante en échange, ou une gifle tout aussi cinglante. Ou pire, ne rien recevoir en échange. Juste le silence, un silence qui aurait pu aussi bien exprimer le mépris que la souffrance et la culpabilité. Préférant parer à toute éventualité, le détective décida de prendre les devants…

« Excuse-moi, je ne voulais pas… »

« De quoi devrait-tu t'excuser ? Tu n'as dit que la vérité, et je n'ai jamais nié que j'avais le choix. Tout comme tu avais le choix lorsque tu as stupidement retiré ce masque devant tout tes camarades, mettant ainsi ta vie, la mienne, et celle de Ran en danger. Tout comme tu avais le choix quand tu as décidé de dissimuler la vérité à ton amie d'enfance, tout en lui demandant d'attendre ton retour. Tout comme tu avais le choix lorsque tu t'es installé chez elle, suspendant ainsi une épée de Damoclès au dessus de sa tête et de celle de son père. Une épée dont le fil a été à deux doigts de se rompre, il y a quelques semaines, n'est ce pas ? »

Qu'est ce qu'elle essayait de faire ? Rééquilibrer les comptes en lui rappelant que certaines de ses décisions étaient tout aussi discutables que celles qu'elle avait prises dans son ancienne vie ? Se venger de la plaie qu'il avait rouverte en remuant le couteau qui était enfoncé dans sa propre plaie ? Ou bien l'encourager à éviter de commettre la même erreur qu'elle ?

« Je ne peux pas nier la possibilité que Gin ait toujours des soupçons vis-à-vis du détective Mouri. Si Conan disparaissait maintenant, cela les renforcerait. Peut-être que tu as raison et que c'était une erreur de m'installer chez les Mouri, mais maintenant il est trop tard pour reculer. »

« Tout comme il est trop tard pour moi. La seule personne que j'ai envoyée au cimetière et que je suis autorisée à ressusciter, c'est Shinichi Kudo. Pour tout les autres, il est trop tard. »

Une manière de lui dire qu'il avait encore une chance de reculer, contrairement à elle ? En cessant de s'impliquer dans l'enquête du FBI, voir en renonçant au nom de Shinichi Kudo…Ou bien s'agissait-il d'autre chose ?

« je n'ai pas oublié ce que tu m'avais dit dans cet hôtel, que tu ne voulais plus que je te considère comme une meurtrière… »

« Oh ? Et maintenant tu vas me dire que je n'en suis plus une parce que je n'ai pas choisi de l'être ? Ou parce que, dans mon cas, on ne peut pas tout à fait parler de choix? C'était un choix, je l'ai fait et je dois vivre avec. Tout comme tu dois vivre avec tes choix. Chaque fois que tu mentiras à Ran ou que tu la verras attendre ton retour, impuissante, cesse de te dire que tu n'as pas le choix. »

Il n'y avait pas la moindre trace d'amusement dans le sourire du détective.

« Tu es en train de me rende la monnaie de ma pièce ? De me dire de ne pas fuir mon destin ? »

« Il n'y a pas de destin, en dehors de celui que tu t'es choisi. Mais on peut dire que je te renvoie l'ascenseur, oui. C'est mon tour d'essayer de te convaincre d'accepter ta nouvelle vie…Non, d'accepter ta vie tout court, puisqu'il n'y en a jamais eu qu'une seule. Pas seulement l'accepter d'ailleurs mais aussi la désirer… »

Les derniers mots de la scientifique résonnèrent une seconde fois, tel le son qui se serait échappé d'un phonographe dont l'aiguille aurait rebondit sur une rayure du disque qu'il faisait tourner. Un son nasillard, qui n'avait plus rien de mélodieux, un son qu'une mécanique dénuée de la moindre âme répétait inlassablement, au point de lui ôter toute signification et toute beauté.

« …la désirer… »

Etait-ce son imagination ou bien venait-il d'entendre à nouveau les mêmes mots ? Les mêmes mots prononcés par la même voix, une voix dont la tonalité s'était atténuée au point de devenir monocorde, une voix qui se réduisit petit à petit à un murmure, puis à un chuchotement, avant de devenir totalement inaudible. Se tournant vers la fillette, Conan observa son visage quelques instants, avec autant d'attention que s'il s'agissait de la scène d'un crime, et avec autant de fascination que s'il avait s'agit d'un meurtre en chambre close totalement insoluble.

La fierté comme la mélancolie semblait avoir totalement déserté les yeux de la métisse pour laisser la place au vide. Même s'il n'avait pas le moindre sourire narquois ou désabusé à contempler, le détective laissa son regard se fixer sur les lèvres de la métisse, des lèvres qui remuait légèrement.

Ce refrain monotone continuait de résonner, c'était bien son imagination qui comblait le silence avec, mais il n'était pas le seul à l'entendre, il le savait.

Avec un soupir de lassitude, Conan tendit doucement la main vers l'aiguille du phonographe pour la relever du disque rayé sur lequel elle s'était coincée.

Haibara tressaillit légèrement lorsqu'elle sentit son compagnon serrer doucement ses doigts entre les siens.

« Allez, dis-moi que tu désire le petit Conan Edogawa, moi je te dirais que je désire la petite Ai Haibara. C'est équitable, non ? Et quand nous n'aurons plus besoin l'un de l'autre, nous pourrons échanger nos rôles. »

Même si elle demeurait muette, les lèvres de la fillette avaient cessées de trembler, et si la main que le détective comprimait dans la sienne demeurait inerte, c'était parce que sa propriétaire ne la ramenait pas sur ses genoux pour briser le contact qu'il avait établi entre eux. Fermant les yeux tandis qu'une légère brise s'était levée, faisant s'envoler les feuilles mortes autour d'eux, Conan se concentra sur la main qu'il retenait prisonnière.

Ce n'était certes pas la première fois qu'il avait l'occasion de serrer la main de la chimiste, mais cette fois il n'y avait plus rien pour le distraire, pas de criminels menaçant de leurs revolvers les passagers du bus qu'ils avaient détourné, pas de complice déguisé en otage à démasquer. Et surtout, il n'y avait pas cette ombre menaçante qui demeurait invisible pour lui mais qu'il pouvait percevoir indirectement, à travers les gouttes de sueur qui perlait sur le visage d'un petit chaperon rouge ou les tremblements qui avaient agité le petit corps qui s'agrippait au sien.

Les mains de Sherlock Holmes étaient censées être rugueuses et couvertes de brûlures, autant de stigmate des heures qu'il passait à manipuler de dangereux produits chimiques. Dans le cas d'Haibara, ce n'était pas le long de sa peau qu'il fallait chercher les marques indélébiles que sa profession avait laissées sur elle. La vérité était dissimulée dans les profondeurs de son âme, la surface de son corps n'était que douceur, une douceur qui était loin d'être désagréable du reste.

Ce n'était pas seulement une douceur qui imprégnait l'extrémité des doigts du détective, c'était aussi une certaine chaleur. Conan se retint de pouffer de rire, et dire qu'il lui était parfois arrivé de se demander si cela n'aurait pas revenu au même de serrer les doigts de la chimiste ou ceux d'un cadavre conservé dans une morgue municipale.

Lorsqu'ils avaient été assis côte à côté dans ce bus, il avait tâté le pouls de la fillette, et il avait pu constater que le rythme de son coeur avait été anormalement élevé. Etant donné la situation, cela n'avait rien eu de surprenant, ce qui était surprenant, c'est que ce petit cœur continue de battre la chamade alors que la situation avait changé du tout au tout.

S'était-elle immergée totalement dans ses souvenirs elle aussi, au point d'être rongée de nouveau par la même terreur ? Ou bien la cause de son trouble se trouvait-elle ailleurs ?

Cette main ne tremblait pas et n'était pas détrempée par la sueur, et de toutes manières, plus le temps passait, et moins il trouvait ce rythme agité, il lui paraissait au contraire curieusement serein. Il avait du se tromper…

Portant le bras de la scientifique à portée de son nez, le détective fût incapable de résister à la tentation stupide de la renifler.

Bien évidemment, pas la moindre trace de cette odeur particulière et nauséabonde dont elle lui avait parlé, juste l'odeur du savon. Rien d'anormal en soi, à part le fait que cette odeur demeurait encore alors que cela faisait des heures que la scientifique avait eu l'occasion de se laver les mains. Quelle quantité de savon avait-elle utilisée avant de se les rincer pour que l'odeur persiste encore après tout ce temps ?

Quand il prenait le temps d'y penser, il avait eu l'occasion d'observer Haibara en train de se laver les mains, et la métisse outrepassait parfois la frontière entre l'hygiène et la maniaquerie. D'un autre côté, étant donné son naturel paranoïaque et son ancienne profession, cela n'aurait guère été étonnant qu'elle ait développé une véritable obsession vis-à-vis de la propreté.

Mais peut-être que la nature de cette obsession était-elle moins innocente qu'il ne se l'imaginait ? Après tout, même s'il doutait que les membres de l'organisation dégageaient réellement la puanteur particulière que lui décrivait l'une d'entre elle, elle percevait une odeur de ce genre, et cela seul était suffisant pour qu'elle fasse tout pour ne plus avoir l'impression d'en être imprégnée.

Une habitude irrationnelle certes, mais on ne pouvait pas nier qu'il y avait une certaine logique dans le tic de la chimiste, une effroyable logique.

« Tu sait, au risque de me répéter, je ne sent rien du tout. A part du savon, tu devrais arrêter d'en utiliser autant d'ailleurs, cela ne sert vraiment à rien. »

Cette fois, il n'y avait pas de scepticisme ou de moquerie dans la voix de Conan.

Avait-elle eu encore une fois la même moue désabusée ou bien avait-elle saisi le sens qu'il avait voulu donner à sa remarque? Difficile de le dire puisqu'il s'obstinait à garder les yeux clos. Ce qui commençait à avoir un certain impact sur son imagination du reste. Voilà qu'à présent, la silhouette d'Haibara commençait à se dissiper pour laisser la place à celle de Shiho Miyano. Une silhouette vague et imprécise puisqu'il n'avait jamais vu la jeune femme. C'est tout juste s'il avait eu le temps de l'entrapercevoir un court instant lorsqu'il l'avait tiré des griffes de Gin, au cours des quelques minutes où elle avait regagné son apparence d'adulte. À quoi pouvait-elle bien ressembler ?

Bon, étant donné qu'il avait pu contempler le visage d'Haibara durant des mois, ce n'était pas trop difficile de s'imaginer à quoi elle pourrait ressembler avec dix années de plus. Oui, ce n'était pas trop difficile de se l'imaginer, mais d'un autre côté, c'était assez frustrant de pouvoir juste se l'imaginer.

Mais un être humain ne se réduisait pas à son visage, même si c'était en général la première chose qu'on remarquait chez une personne et celle qu'on avait tendance à associer spontanément à cette personne. Shiho était-elle plus grande, plus petite ou de la même taille que lui, s'il était redevenu Shinichi ? Dans la mesure où Haibara était indiscutablement plus grande que Conan, la première possibilité était la plus probable. C'était on ne peut plus logique si on prenait en compte le fait que sa mère était anglaise et la petite taille des japonais par rapport à celle des occidentaux. Oui, c'était logique qu'elle soit plus grande que lui, et en même temps, plutôt ironique quand on pensait à leur situation l'un vis-à-vis de l'autre.

Quand à sa silhouette, là il ne pouvait qu'extrapoler sans la moindre base de départ. Après tout, il se voyait mal demander ses mensurations à la chimiste. Mais si on prenait en compte son regard quand elle contemplait Ran en maillot de bain à une certaine époque, un regard qu'on aurait pu croire jaloux, il était possible que la métisse soit envieuse des…formes d'une certaine championne de karaté.

Rougissant légèrement, Conan préféra réfléchir à un autre aspect de la question. De quels vêtements devait-il revêtir la silhouette qui commençait à prendre des contours précis dans son esprit ? C'était peu probable que la garde robe de la jeune femme se limite à sa blouse de scientifique. Etant donné l'intérêt qu'elle portait aux magazines de mode, ce n'était sans doute pas irrationnel de se l'imaginer vêtue avec élégance.

Il pourrait difficilement aller plus loin dans ses réflexions. Shiho Miyano devait donc être une ravissante jeune femme, élégante, qui avait conservé les yeux et le sourire si particulier de la petite Haibara, et même si il n'avait aucune base pour étayer cette idée, Shinichi la dota de…courbes typiquement féminines qui, à défaut d'être aussi…prononcées que celles de Ran, n'en demeuraient pas moins des plus agréables à regarder.

Oui, l'image mentale était des plus agréable. Un peu trop même. Malgré ses efforts pour disciple une imagination d'adolescent, un certain petit garçon ne pouvait s'empêcher de déshabiller mentalement du regard celle qu'il avait prit tant de soin à habiller. Il était même sur le point d'aller plus loin, puisqu'il commençait à être démangé par la tentation de ne plus se contenter de coller son nez à la main de la scientifique, et pour se mettre en quête d'une odeur beaucoup plus agréable que celle qu'elle associait à ses anciens collègues.

Conan s'empressa d'ouvrir les yeux pour dissiper ses idées fantasques. Même s'il était légitime de ressentir de la curiosité vis-à-vis de la véritable apparence de l'ex-criminelle, cette curiosité outrepassait un peu trop les bornes à son goût.

Se tournant vers celle qu'il voulait revoir comme une simple fillette, le détective eût la désagréable surprise de constater que ce n'avait pas été la chose la plus intelligente à faire pour mettre fin à la fascination anormale qu'il commençait à éprouver pour elle.

Il n'avait pas si souvent l'occasion de contempler un tel sourire sur le visage de la métisse. Un sourire trop mature pour être celui d'une fillette mais qui reflétait en même temps le même genre de bonheur innocent que seule une petite fille comme Ayumi pouvait ressentir.

Même en détournant les yeux, c'était toujours ce même sourire qu'il contemplait…mais sur le visage d'une autre. Pour être plus précis, le visage de Ran. Relâchant la main de la chimiste de la même manière que s'il avait posé ses doigts sur la plaque d'une cuisinière, Shinichi eut brusquement une expression beaucoup plus adaptée à son âge apparent. Celle d'un petit garçon que sa mère aurait surpris en train de plonger la main dans une boite de biscuit.

Après avoir relevé ses paupières, et contemplé le visage qui avait suscité le désarroi de son compagnon, Haibara laissa ses traits se détendre pour reprendre l'expression apathique et légèrement ennuyée qui lui était coutumière.

« Pourquoi cet air gêné, Conan ? Tu ne devrais pas avoir de honte de t'intéresser à autre chose que le football, les romans policiers ou le travail de papa. »

Oui, c'était sans doute normal que le petit Conan s'intéresse aux filles de son âge, mais il était douteux que Ran se montre aussi compréhensive vis-à-vis de Shinichi s'intéressant à une criminelle d'une manière qui était clairement non professionnelle.

« Ecoute, Ran, ne va pas t'imaginer que… »

Le détective laissa retomber avec un soupir d'impuissance les mains qu'il avait levées dans un geste défensif. Il avait eu l'occasion de le constater avec ses camarades de classe au lycée, si un « couple » avait le malheur de contredire la bande d'entremetteuses et de commères qui les avaient « mariés », cela ne faisait que les exciter encore plus. De toutes manières, qu'est ce que cela pouvait bien changer que Ran interprète son geste de travers et s'imagine que Conan et Ai étaient plus que des amis ?

« M'imaginer quoi ? »

Sonoko avait définitivement une mauvaise influence sur sa meilleure amie. Enfin, le sourire amusé de Ran exprimait plus d'innocence que de machiavélisme, tout n'était donc pas perdu.

« Rien. Oublie ce que j'allais dire. Ca n'a pas d'importance. »

Levant la main vers ses lèvres pour dissimuler un rire étouffé, la lycéenne s'amusa aux dépens de son petit co-locataire une bonne minute avant de se tourner vers sa camarade.

« Si jamais il se montre un peu trop curieux, n'hésite pas à m'en parler. Ce n'est pas parce qu'il est loin de ses parents qu'il doit s'imager que tout lui est permis. »

« Oh mais rassure-toi, Ran. Si l'un de nous deux avait l'idée saugrenue de jouer au docteur avec l'autre, ce n'est pas celui que tu crois. Et je suis sûre que ça suffira à le maintenir à une distance respectueuse.»

Ran et l'assistant de son père partagèrent la même expression hébétée face à la remarque de la métisse. Une remarque qui semblait avoir eu légèrement plus d'impact sur Conan puisque son visage semblait avoir pris une teinte rosâtre.

« je vous ait regardé pendant que vous discutiez, et vous aviez l'air de beaucoup vous intéresser à cette grande roue. Vous voudriez peut-être que je vous offre un tour à tout les deux ? »

Conan déglutit avec peine, il pouvait accepter que son amie d'enfance fasse des remarques sur sa relation avec Ai, mais si jamais elle se mettait en tête d'appliquer les enseignements de Sonoko et de se transformer en entremetteuse…

« Même si j'apprécie le geste, je crois que je vais décliner la proposition. Cela peut être relaxant de regarder cette roue tourner, mais passer plusieurs minutes dans un espace exigu sans pouvoir en sortir ? Très peu pour moi, surtout si c'est avec Edogawa que je suis enfermée. »

Un certain détective se serait presque mis à genoux pour remercier la criminelle qui l'avait tiré du guêpier où il avait bien failli tomber.

« Oh voyons. Cela n'avait pas l'air de te gêner tant que ça de rester seule à côté de lui. Et dans une de ces cabines, personne ne pourra vous déranger. »

Portant le doigt à son menton, Haibara examina avec une expression pensive la seconde personne concernée par la proposition de Ran. Même s'il la fixa quelques instants avec la meme expression qu'un condamné faisant face à son juge, le garçon finit par capituler et exprima sa reddition par un sourire compréhensif.

« Allez, si c'est ce dont tu as envie, dis-le. Il n'y a pas de honte à l'admettre, nous sommes dans un parc d'attraction, et cela ne te ferait pas de mal de te comporter comme le ferait une fille de ton âge. »

Ecarquillant légèrement les yeux, la métisse demeura muette.

« Peut-être que tu préférerais y aller avec moi plutôt qu'avec Conan ? Après tout, même si tu m'a demandé de devenir ton amie, nous n'avons pas vraiment eu l'occasion de faire connaissance toutes les deux. Peut-être que nous pourrions profiter de celle-ci ? Et puis, de cette façon, s'il y a des choses que tu aimerais aborder avec moi sans que Conan nous écoute… »

Si le sourire de Ran se voulait rassurant et encourageant, il était loin d'avoir eu l'effet escompté sur la chimiste. Qu'est ce que l'amie d'enfance de Shinichi avait derrière la tête ? Voulait-elle lui poser des questions sur les mystères qui entourait cette fameuse nuit où elle l'avait tiré des griffes de Vermouth ?

Après tout, pour ce qu'elle en savait, Ran avait rendu la monnaie de sa pièce à Shinichi en dissimulant à Conan ce qui s'était passé cette fameuse nuit, c'était compréhensible qu'elle veuille en parler avec elle hors de portée d'un petit détective trop curieux. Tout comme il était compréhensible qu'elle se pose des questions sur une petite fille qui, non content d'intéresser de très près une criminelle recherchée par le FBI, se remettait très facilement d'un face à face avec la mort. Un peu trop facilement pour une fillette soit disant innocente, et une fillette tout court.

Ou bien peut-être qu'elle continuait de se poser des questions sur la maturité et l'intelligence anormale de son co-locataire ? Si elle avait fait plusieurs fois le lien entre Conan et Shinichi, elle pouvait avoir découvert la dernière pièce du puzzle et commencé à avoir des soupçons sur un autre enfant qui ressemblait un peu trop à un adulte.

Haibara avait eu l'occasion de le constater, Ran n'était pas aussi naïve qu'on pouvait le croire. Une lycéenne naïve n'aurait pas démasqué un agent du FBI en mission, et elle ne serait pas non plus dissimulée dans le coffre de sa voiture pour pouvoir protéger une fillette d'un danger dont elle n'avait qu'une idée très vague mais qui n'en était pas moins réelle.

Si jamais la jeune femme se mettait en tête de jouer les détectives à son tour, la chimiste n'avait guère envie de se mettre dans le rôle de sa suspecte. Elle avait beau être plus douée que Shinichi pour ce qui était du mensonge, Shiho savait aussi que personne n'était à l'abri d'une erreur. De toutes manières, mentir à quelqu'un qui lui rappelait tant sa grande sœur, cela aurait ramené trop de souvenirs bien plus amers que doux. Surtout si Ran se mettait à l'encourager à avoir un petit ami tout en lui posant ses questions.

Mais peut-être qu'elle devenait trop soupçonneuse ? Peut-être que Ran n'avait pas d'autre intention que d'agir avec elle comme l'aurait fait une grande sœur ?

C'était gentil de sa part mais, pour des raisons évidentes, l'idée était loin de plaire à la chimiste. Certaines blessures commençaient tout juste à se cicatriser, elle ne tenait guère à ce qu'on verse du sel dessus, même si c'était par inadvertance.

« Cela ne me déplairait pas que nous fassions un peu plus connaissance, mais je préférerais…que Edogawa nous accompagne. Après tout ses cabines ont l'air assez spacieuses pour trois personnes. »

Avec Conan à leurs côtés, la lycéenne éviterait d'aborder certains sujets gênants, et avec Ran à leurs côtés, la chimiste avait peu de chance de se montrer trop complaisante avec Shinichi et certaines idées fantasques qu'il suscitait chez elle. Haibara pouvait rêver, à condition de ne pas pouvoir oublier que ce n'était qu'un rêve. Si l'espoir était à sa place au fond de la boite de Pandore, c'était parce qu'il était bien le pire de tout les maux.

Contrairement à Ran, Shiho ne pouvait guère se payer le luxe d'interpréter de manière trop romantique les gestes ambigus de son cobaye préféré. Un cobaye dont elle avait parfois du mal à comprendre la logique.

« Si c'est ce dont tu as vraiment envie, alors allons-y ensemble, tout les trois. »

Agrippant doucement la main que la lycéenne lui tendait, la métisse se leva doucement du banc avant d'emboîter le pas à la jeune femme.

Tandis qu'il regardait Ran et Haibara s'éloigner en lui tournant le dos, le détective leva doucement les yeux vers la grande roue, sans détacher tout à fait son regard de ses deux amies.

Ran, la principale raison pour laquelle il voulait récupérer son ancienne vie, la femme qui ne serait peut-être plus jamais accessible pour lui, à moins de faire remonter les aiguilles du temps en arrière.

Haibara, la principale raison pour laquelle il ne pouvait pas regretter d'être parti à la poursuite de Vodka ce soir là, celle qui aurait pu justifier à elle seule sa nouvelle vie, la femme qui ne lui était pas accessible pour le moment, à moins de faire avancer les aiguilles du temps dans l'autre sens, jusqu'à ce que cet horloge indique dix de plus à son compteur.

Deux femmes qui avaient autant besoin de lui l'une que l'autre ? Ce n'était pas si certain.

Il ne pouvait pas remettre en cause le fait que Ran était amoureuse de lui. Mais est ce qu'Haibara était également amoureuse de lui ? D'un côté, il y avait des moments où les suggestions de sa mère ne lui paraissaient pas si ridicules que cela, des moments comme celui qu'il venait de vivre. D'un autre côté, il n'avait trouvé aucune preuve déterminante pour confirmer les soupçons de Yukiko Kudo, et la suspecte n'était jamais passé aux aveux, même de manière indirecte.

Après tout, qu'Haibara s'intéresse à lui, c'était on ne peux plus normal. Leur destins étaient liés l'un à l'autre pour le moment, et ce qui pouvait affecter la vie de l'un, affectait nécessairement en retour la vie de l'autre. Qu'elle ressente de l'affection pour lui, c'était on ne peut plus normal également après ce qu'ils avaient traversé ensemble. Mais qu'elle soit amoureuse de lui par contre… Avec ce qu'elle avait vécue au cours de son ancienne comme de sa nouvelle vie, il y avait peu de chance pour qu'elle prenne le risque de s'attacher à qui que ce soit. L'amitié pouvait donner naissance à l'amour, mais c'était une possibilité, pas une nécessité.

Conan eût un sourire amusé.

La certitude appartenait bien au passé, l'incertitude à l'avenir, les deux femmes les plus importantes de sa vie s'étaient bel et bien partagées le domaine du temps, le plaçant lui, sur la frontière de l'instant présent.

Et de ces deux routes, laquelle allait-il emprunter en tournant le dos à l'autre, et à celle qui voulait la parcourir avec lui ? Un choix des plus difficile, quel que soit l'alternative qui l'emportait, il était certain de regretter d'avoir négligé l'autre.

C'était tout de même un spectacle surréaliste qui se déroulait devant lui. Une métaphore se superposait à une autre. Son passé et son futur se tenaient par la main face à une roue qui ressemblait à celle du temps.

Même si on était censé abandonner l'un pour avoir l'autre, même si chacun d 'eux était censé l'entraîner dans une direction opposé, le passé et le futur finissaient en réalité par se rejoindre pour ne plus faire qu'un. Et ce cercle qu'ils étaient censés former, il s'agissait de sa vie.

Secouant la tête pour évacuer ces pensées aussi étranges que stupides, Conan se leva à son tour du banc pour aller rejoindre les deux femmes qui s'étaient tournées vers lui avec un regard impatient.

C'était idiot. Pourquoi regarder sa propre vie comme un dilemme ? Même en admettant que la chimiste soit amoureuse de lui, cela ne signifiait pas que ses propres sentiments devaient être réciproques.

D'un autre côté, il ne pouvait pas nier qu'il ressentait quelque chose pour Haibara, ou plutôt ce qui se dissimulait derrière le visage de cette fillette taciturne. Une émotion étrange et indéfinissable, cela ressemblait plutôt à de la fascination qu'à de l'amour, mais c'était en même temps une forme d'affection. Et, qu'il le veuille ou non, c'était aussi une forme d'attraction.

Un sentiment adapté à celle qui le suscitait puisqu'il ne rentrait dans aucune catégorie précise, mais se situait à l'intersection de plusieurs d'entre elles.

Un sentiment vague et impalpable, par rapport à ce qu'il éprouvait pour Ran, mais un sentiment qui commençait de plus en plus à se transformer en obsession.

« Peut-on savoir ce qui te préoccupe tant, Kudo ? »

Le temps qu'il les rejoigne, Ran s'était éloigné pour aller acheter trois billets, ce qui accordait à Shiho Miyano et Shinichi Kudo quelques minutes où ils pouvaient être eux-mêmes l'une n face de l'autre.

« Je repensait juste à ce que tu me disait tout à l'heure. Si jamais il n'y avait pas d'antidote, et si jamais quelqu'un me proposait de remonter le temps pour faire exactement les mêmes choix que ceux qui m'ont entraînés jusque là, est ce que j'accepterais ? Est-ce que j'accepterais vraiment ma nouvelle vie, ou est ce que je continuerais d'éprouver du regret à l'idée de ne pas pouvoir remonter le temps pour changer les choses ? »

Détournant les yeux de ceux du détective pour les lever vers la roue qui les surplombait, la chimiste demeura silencieuse une bonne minute avant de poser la question qui lui brûlait les lèvres.

« Et en regardant au fond de toi, tu as fini par trouver la réponse à cette question ? »

« Oui, je sait que j'accepterai, même s'il n'y avait pas d'antidote. Non, je veux dire… Je sais que je le désirerai, que je désirerai que tu sois en vie. Et que je le désirerai du fond du cœur. »

Se tournant vers le détective, la métisse l'observa d'un air décontenancée, ne sachant pas comment réagir face à un sourire qui lui semblait sincère.

« Mais même si je ne regretterai jamais le passé, j'espère…qu'il finira par rejoindre le futur un jour. »

Haibara poussa un soupir en posant de nouveau son regard sur la roue.

« Je ne sais pas comment je dois comprendre tes propos, Kudo. On ne prête rien à la vie, on peut juste lui acheter quelque chose, et la fraude n'est pas autorisée. Il y a une différence entre accepter de sacrifier quelque chose, parce qu'on estime que cela en vaut la peine, et renoncer à quelque chose, mais uniquement parce qu'on sait qu'on y renonce juste temporairement. La première manière de voir est réaliste et mature, la seconde est naïve et immature. C'est celle d'un gamin qui voudrait tout avoir et rien donner en retour. »

La chimiste tressaillit lorsqu'elle sentit les doigts du détective s'entremêler aux siens de nouveau.

« Si j'ai bien compris l'éternel retour, cela consiste à admettre que certaine choses sont inséparables dans la vie et que l'on ne peut pas désirer l'une sans désirer également l'autre, non ? »

Se tournant timidement vers son compagnon, la métisse remarqua le regard en coin qu'il adressait à Ran tout en lui murmurant ces mots…et en serrant sa main un peu plus forte dans la sienne. Et lorsque Conan se tourna de nouveau vers sa camarde, ce fût pour constater que ses émotions lui étaient inaccessibles de nouveau, non pas parce qu'elle les lui dissimulait, mais parce que les émotions qui se reflétaient dans ses yeux demeuraient indéfinissables.

« L'éternel retour est une idée difficile à accepter, mais c'est juste une métaphore et une croyance. Ne va pas croire que cela reflète la logique de la vie, si elle a seulement une logique. Peut-être que toi et moi finirons par tout perdre, y compris ce que nous avons gagné en échange de ce que nous avons déjà perdu. Peut-être que nos souffrances finiront par être simplement vaines et absurdes, plutôt qu'une condition sine qua non du bonheur… »

Haibara avait croisé les bras, pour mettre sa main hors de portée de la sienne après l'en avoir extirpé.

« C'est juste une croyance, oui. Mais j'aimerais vraiment croire que c'est la vérité, et faire en sorte qu'elle devienne la vérité. Et toi, est ce que tu aurais envie d'essayer ? »

Un soupir s'échappa des lèvres de la métisse, précédant la réponse à la question de Shinichi.

« J'ai envie d'y croire aussi, mais je ne sais pas si j'aurais la force d'y croire. Et même si Ran aurait la force d'y croire, je ne sait pas si, elle, aurait envie d'essayer. »

Conan n'eût guère le temps de répondre puisque Ran venait de revenir, et les empoignait à présent, chacun par une main, pour les entraîner vers les cabines qui défilaient quelques mètres plus loin.

Lorsqu'ils furent tout les trois installés, Ran s'interposait de nouveau entre les deux enfants. Mais Shinichi ne pouvait s'empêcher de penser que pour l'instant, ils étaient réunis tout les trois. Un instant qui se prolongerait de longues minutes, des minutes qui sembleraient durer une éternité, des minutes qui pourraient peut-être se prolonger jusqu'à former toute une vie.

S'il avait pu exprimer ses pensées tout haut devant la chimiste, cette dernière aurait sans doute eu un sourire amusé. Et elle aurait sans doute hésité à lui dire que, pour quelqu'un qui n'avait jamais lu Nietzsche, il avait remarquablement bien compris l'un des concepts les plus difficiles de son œuvre.

Celui qui avait compris l'éternel retour, avait renoncé à la nostalgie suscitée par le passé et aux espoirs qu'il plaçait dans l'avenir. Il avait renoncé à cela par amour, l'amour de l'éternité, l'amour qui voulait entraîner dans l'éternité tout ce qu'il aimait.

Note de l'auteur : Ce one-shot devait être plus long à l'origine, mais comme il était déjà d'une taille démesuré, j'ai eu un accès de culpabilité vis-à-vis de ma malheureuse traductrice, et j'ai préféré le couper en deux thème séparés. J'espère qu'il vous aura plus malgré son étrangeté.