Les oiseaux fous

Cinquième épisode

Partie 2

« Où allons-nous ? demanda Ianto lorsque le Docteur démarra la voiture.

— Vers un lieu que vous connaissez bien, répondit le Docteur. Vous verrez, c'est une surprise. »

Il y avait quelque chose de bizarre, se dit Ianto, quelque chose d'inhabituel, mais il n'arrivait pas à s'en soucier. Dans le regard du Docteur, dans son sourire, il y avait eu…

« Ne vous inquiétez pas », dit encore le Docteur.

Ianto eut envie de dormir.

Sur le miroir, des dizaines de fois Petite Sœur avait soufflé : spmet ud ruengies.

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« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda Jack lorsque le Docteur referma les portes du Tardis.

— Il existe des événements, répondit le Docteur, qu'on ne peut éviter. »

La panique manqua d'étouffer Jack.

Ianto.

« Même moi, je n'y peux rien. Il y a des points fixes dans le temps.

— Comme moi.

— Comme vous. Comme ce que vous avez fait de Ianto Jones. »

Jack sentit la terreur l'envahir.

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Ianto émergea d'un long sentiment de sommeil, devant une vue familière.

« Cardiff ? souffla-t-il, désorienté.

— Cardiff ! » s'exclama le Docteur derrière lui.

Ianto se retourna. Ils étaient au bout de la jetée, près de la Roald Dahl Plass. Ianto avait mal à la tête.

« La baie de Cardiff, reprit le Docteur. Merveilleux endroit ! Point de départ d'un rift spatio-temporel, comme vous le savez bien. Vous l'entendez ? »

La Docteur ferma les yeux, un sourire un peu fou sur les lèvres.

« Le chaos », murmura-t-il d'un ton extatique.

Il fixa à nouveau Ianto du regard.

« Le Rift est comme une rivière, vous voyez ? Un torrent de spatio-temporalité, qui a la particularité de circuler dans les deux sens. »

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« Et vous, Jack, tout comme Ianto Jones et la jeune Carys, vous êtes immuables. Absolument immuables. Le Rift ne peut vous emporter, expliqua le Docteur sans regarder Jack. C'est la raison pour laquelle vous ne pouvez tous les trois rester près de lui. Vous perturbez son cours. »

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« Imaginez-vous tels des rochers, continua le Docteur sans cesser de sourire. Le bon capitaine est une sorte… d'Everest. La fillette serait une pierre, sans grandes conséquences, rapidement polie et rendue à sa nature de poussière. Vous, Ianto Jones, vous êtes un récif. Un bon gros récif bien tranchant. Et voyez, votre cher capitaine a été créé très loin d'ici, dans le temps et l'espace, aussi le Rift ne ressent-il que les échos de son immuabilité. Mais vous, Ianto Jones… »

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« Vous l'avez créé au centre même du rift, dit le Docteur. Il y est lié intrinsèquement. »

Jack serra les poings.

« Venez-en au fait. »

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« Maintenant, imaginez que, oh disons un Seigneur du Temps ! arrive et décide, comme ça, de perturber tout ça… Attendez, j'essaie de rendre les choses compréhensibles pour votre QI limité ! On ne peux pas changer votre matière même, mais il est possible de la manipuler. Par exemple, quand on vous tue ! C'est comme si le rocher que vous êtes s'effondrait en plusieurs morceaux. Et chaque fois que vous êtes tué, puis chaque fois que vous revenez à votre point de départ, vous perturbez le courant du rift, vous causez des remous ! Et qui dit remous…

— Dit débordement, murmura Ianto avec un sentiment d'horreur grandissant.

— Exactement ! s'enthousiasma le Docteur. Débordements ! Et, disons que pour rester simple, si l'on vous tuait à répétition alors que vous n'êtes pas encore tout à fait… revenu, vos différentes " reconstructions " se surimposent les une sur les autres, de façon à créer…

— … un barrage…

— Vous n'êtes pas mauvais dans votre genre. Je vous laisse conclure le reste ?

— Une fois les reconstructions achevées, il n'y a plus de barrage et …

— Boum », murmura le Docteur

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« Il y a un événement dans l'histoire de la Terre qui arrivera, quoi que nous fassions. Milieu de la seconde moitié du 21e siècle. Un terrible accident. »

Jack écarquilla les yeux.

« La Grande Mort, dit-il tout bas.

— La moitié de la population terrestre, balayée. Ce qui déclenche un mouvement d'entraide stellaire, des races extra-terrestres tendent la main aux Terriens, l'Humanité se reconstruit, prend son essors et un siècle plus tard s'ébauche l'Âge d'Or.

— Mais c'est trop tôt ! s'exclama Jack. Beaucoup trop tôt !

— Qu'est-ce qu'un demi-siècle devant l'infinité du Temps ? rétorqua le Docteur. L'important est que cela arrive, en gros, pendant le 21e siècle, après les premiers accords interplanétaires. Nous y sommes. Comprenez, Jack, que l'origine de cet événement n'a aucune importance. Une explosion nucléaire, un virus dévastateur, une catastrophe naturelle. Cela fluctue. Mais il arrive toujours.

— Quel rapport avec Ianto ? » demanda Jack, la gorge serrée.

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Le Docteur sortit une arme de sa veste. Ianto recula d'un pas, les yeux écarquillés.

« N'essayez pas de vous jeter à l'eau, ça ne changerait rien.

— Vous ne pouvez pas faire ça ! hurla Ianto. Vous ne pouvez pas ! Vous êtes, vous êtes… vous sauvez la Terre ! Le Docteur sauve la Terre !

— Ah, mais c'est bien là le problème, voyez-vous… »

Le sourire du Seigneur du Temps s'agrandit.

« Je ne suis pas le Docteur. »

Il tira.

oOo

Épilogue :

« Carys, Gwen, Tosh et Owen vont bien, dit Jack. Cardiff… Cardiff était l'œil du cyclone. La ville n'a pas été touchée. »

Ianto ne réagit pas, le regard dans le vague, les mains toujours refermées sur son miroir de poche.

« On n'y pouvait rien. Ce n'est pas ta faute, insista Jack pour la centième fois. Ianto, ce n'est pas ta faute. »

Il sentit les larmes lui monter aux yeux. Se cachant le visage dans les mains, il répéta d'une voix brisée : « Ce n'est pas ta faute. »

o

« Des marionnettes, dit le Maître d'un ton songeur et haineux à la fois. Au fond c'est ce que nous sommes. Seigneurs du Temps, ah ! Des marionnettes. »

Le Docteur tourna vers lui son regard grave.

« Il y a des événements qu'on ne peut pas empêcher, dit-il. Mais nous pouvons manipuler la façon dont ils arrivent. »

Le Maître haussa les sourcils et lui fit signe de développer.

« Il est dit qu'au cours du 21e siècle, la Terre perd la moitié de sa population, continua le Docteur. La façon dont cela arrive est strictement sans importance. »

Le Maître écarquilla les yeux, frappé par une soudaine idée.

« Le Rift ne tue pas, murmura-t-il. Il emporte. »

Le Docteur hocha la tête.

« Il emporte. Et parmi tous les disparus, peut-être certains trouveront-ils à nouveau le chemin de la Terre. Après tout, les aides extra-terrestres arrivent déjà. Qui sait, le mot va peut-être circuler, un Terrien retrouvé ça et là, sur telle ou telle planète. Et en attendant, la Terre n'a pas souffert de cataclysme. Son écosystème est intact, les infrastructures sont pour la majorité toujours là. »

La Maître le regarda longuement. Il aurait voulu plonger les mains dans sa poitrine et lui arracher ses deux cœurs, il aurait voulu l'embrasser à l'étouffer.

« Cela devait arriver et c'est arrivé de la façon la moins catastrophique possible… Docteur ! s'exclama le Maître d'un ton outragé. M'auriez-vous manipulé ?

— C'était un pari, répondit simplement le Docteur. Celui que mon indifférence devant ces " grains de sable " déclencherait votre besoin compulsif d'attaquer la Terre pour attirer mon attention, et que cela coïnciderait avec l'événement fixe. »

Le Docteur esquissa un sourire sans joie.

« Vous pouvez être terriblement prévisible. »

Le Maître éclata d'un rire quasi-hystérique, porté par un sentiment puissant d'admiration, de fureur, de haine, d'amour.

« Docteur, Docteur, Docteur… »

Le Maître tendit les bras vers lui, les doigts en crochet, laissa passer dans son regard tout ce qu'il ferait au Docteur si seulement il était libre. L'expression de famine dans les yeux du Docteur était comme une petite victoire.

« Il avait raison, mon joli récif brisé, brisé, brisé. »

Le Maître sourit jusqu'aux oreilles.

« Le Docteur sauve la Terre. »

oOo

Ianto reparla pour la première fois cent jours après la Grande Disparition. Ce fut un murmure, d'abord, et Jack était trop heureux d'entendre à nouveau sa voix, de le voir enfin sortir de sa léthargie, pour comprendre ce qu'il disait.

À genoux devant le fauteuil que Ianto ne quittait quasi jamais, Jack caressa les mains qui ne lâchaient toujours pas le petit miroir.

« Doucement, dit-il. Ne force pas ta voix. Bon Dieu, Ianto… »

Ianto ferma un court instant les yeux puis répéta :

« Vous ne m'embrassez pas.

— Quoi ? Non, ne répète pas… c'est…»

Il ne s'était pas attendu à ce que ce soient les premières paroles de Ianto.

« Je vois, reprit Ianto, la voix rauque et basse, que vous en avez envie, des fois. Mais vous ne le faites pas. »

Jack lâcha un petit rire cassé et se redressa pour lui caresser la joue, le pouce frôlant les lèvres qu'il s'était interdites.

« La tentation serait trop forte, admit-il. À chaque baiser, je pourrais… je pourrais… Je pourrais repousser encore le jour de ta disparition. Je pourrais te garder à jamais à mes côtés.

— Faites-le », dit Ianto.

Jack écarquilla les yeux et se releva.

« Tu ne te rends pas compte de ce que tu demandes.

— Jack. Je vais vivre au moins 900 ans. Au bout de ce temps d'existence, soit je serais ajusté à la vie quasi-éternelle, soit complètement fou, et l'un dans l'autre plus rien n'aura d'importance. »

L'une des mains se détacha du miroir, Ianto tendit le bras vers lui et glissa les doigts entre les siens, le regard calme et déterminé.

« Tu ne pourras plus jamais revenir à Cardiff », dit Jack, la voix étranglée.

L'expression de Ianto se ferma.

« Je ne veux plus jamais y mettre les pieds. »

Il y eut un instant immobile, une pause. Puis Jack prit le visage de Ianto entre ses mains.

« Dernière chance », souffla-t-il.

Ianto l'embrassa.

(fin)

Générique de fin :

Le Docteur, à la demande de Ianto, libérera « Petite Sœur » de sa prison de miroirs. Il lui accordera, à partir de l'immortalité de Jack et Ianto, une vie de « vraie petite fille ». Lucy Harkness-Jones meurt à 97 ans sans avoir jamais revu son frère.

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La technologie extra-terrestre arrivée avec les secours permettra de guérir le cancer de Toshiko. Owen et elle se marient un jour de mai. Ils n'auront jamais d'enfants.

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Jack, étrangement, en voudra au Docteur bien plus longtemps que Ianto qui ressort de l'expérience avec un pragmatisme exacerbé.

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On retrouvera un quart de la population disparue dans les années qui suivirent. D'ici quelques siècles, la découverte d'une race extra-terrestre quasi humaine dans les confins de l'espace fera naître la théorie qu'une partie des disparus se sont retrouvés là et ont construit une nouvelle civilisation.

Juillet 2007 - mars 2010

Note finale : Un immense merci à tous ceux qui m'ont suivie jusqu'ici, malgré les mises à jour un peu chaotiques et le manque absolu de respect du canon récent et moins récent :p

J'ai mine de rien pris beaucoup de plaisir à bidouiller cet univers. J'espère que les explications du Maître n'auront pas été trop chaotiques !

Encore merci :3