Chronologie Ca peut se passer à n'importe quel moment en fait

Personnage Concerné: Largo Winch

Résumé: Méditation de largo. Aux yeux de la presse et du monde: il a tout pour être heureux: l'argent, le pouvoir, la beauté... Oui mais les dés sont pipés... et ça change tout...

Rating: Tout public.

Disclaimer: Les personnages de cette histoire ne m'appartiennent pas, je ne gagne pas d'argent avec... J'ai juste pris plaisir à prolonger leurs "aventures" sur papier et avec un peu de chance j'obtiendrais quelques review sur cette histoire...
Le personnage de Largo Winch et à Van Hamme et Dupuis. Les personnages des moines de sarjevanne appartiennent aux scénaristes et producteurs de la série télé...

Danitza est un personnage que j'ai créé (mais le prénom retenu a été choisi à cause de la BD)


Héritage musical

Chapelle, Monastère de Sarjevanne.

Assis le dos contre le socle de la Vierge à l'enfant, un homme, mince et athlétique, réfléchissait. De sa place, il avait une bonne vue sur l'ensemble de l'église. Sur sa droite : la nef avec ses vieux bancs de bois fleurant bon l'encaustique, où venaient se placer les fidèles dans un discret et continu va-et-vient journalier. En dehors des heures des offices, les moines, ou plus rarement quelques villageois, venaient se recueillir quelques instants avant de retourner vaquer à leurs occupations. Le rituel était toujours le même : à peine entrés, ils trempaient légèrement leur main dans le vieux bénitier creusé dans une pierre provenant des anciennes carrières des alentours, ils se signaient, puis soit ils venaient près de lui allumer une bougie à la Vierge ou à un Saint soit ils s'éparpillaient dans les bancs et s'agenouillaient, ensuite ils faisaient une petite prière en italien, en patois ou en latin suivant les cas ou l'âge des croyants. Enfin ils repartaient, n'oubliant pas de se signer une nouvelle fois en passant devant la croix. Ce petit rituel leur avait procuré de nouvelles forces.

Lui n'avait rien fait de tout ça. A sa décharge, il avait été lui-même étonné de constater que ses déambulations solitaires l'avaient mené au cœur de l'église. Il s'était avancé jusqu' au transept et s'était demandé s'il allait ressortir par la petite porte en chêne située en face, à droite du choeur. Celle qui menait au couloir sur lequel donnaient les dortoirs des « étudiants de première et deuxième années » et les cellules de leurs surveillants. Il avait finalement décidé que non. Le cheminement qu'il devait parcourir était spirituel, ou à tout le moins intérieur, l'accompagner d'une manifestation physique ne servirait à rien. Au contraire !

Il s'était alors laissé glisser à terre, se laissant tomber sur les marches menant au choeur, puis tout naturellement s'était appuyé contre ce qu'il avait cru être une des colonnes du transept, mais qui était en réalité le socle de la Vierge à l'enfant de la chapelle.

Il avait tourné la tête vers sa gauche, embrassant d'un regard torturé, le chœur, avec ses tabourets destinés aux enfants de chœurs et aux pères supérieurs, son autel au milieu. Puis son regard s'était arrêté sur le tabernacle et surtout sur la petite lumière rouge à droite. Cette lumière, symbole de la présence de Dieu dans Sa maison… Cette lumière présente à toute heure du jour et de la nuit pour offrir clarté et chaleur à chaque visiteur… Il ne savait plus si un jour, il avait cru à tout ça… S'il y avait un Dieu, pourquoi avait-il été orphelin ? Pourquoi avait-il dû grandir sans cet amour offert normalement à toute personne, au moins durant sa petite enfance ? Pourquoi y avait-il tant d'horreur, tant d'ignominie et tant de cruauté dans ce monde ? Pourquoi des hommes se déchiraient-ils en Son Nom ? Les explications que lui avaient données les moines ne l'avaient jamais vraiment convaincu. Ce qu'il avait pu voir ou vivre ces dernières années l'avaient fait douter un peu plus… Et pourtant, comme toujours, il se sentit un peu apaisé par la contemplation de cette lueur écarlate… Mystère insondable de la contradiction présente en chaque être humain !

Il bascula la tête contre la pierre froide et lisse et se perdit dans la contemplation des voûtes immense parcourant la nef. Face à leur beauté séculaire imposante, il se sentit rasséréné. Ces yeux s'arrêtèrent sur une boiserie. Pour ceux qui ne connaissaient pas les lieux, ce n'était qu'un relief du plafond sculpté, mais lui était bien placé pour savoir qu'ici courait une galerie surplombant la nef. Les boiseries du plafond et celles de la galerie se raccordaient de façon si parfaite que d'en bas on ne pouvait voir que le plafond… sauf si on savait qu'il y avait quelque chose. De là-bas, on avait une vue splendide et enivrante sur toute la chapelle. Elle y baignait dans un flot de couleurs et de lumière issus des vitraux. La galerie n'était pas très haute et pas très large. On y accédait par le cellier à côté de la chapelle et elle donnait accès aux toits. Il l'avait souvent empruntée plus jeune, mais en grandissant, elle lui était devenue de moins en moins praticable et de moins en moins agréable. Ce n'était pas plus mal en fin de compte, ça resterait un beau souvenir d'enfant qu'on ne pourrait pas lui salir.

Il ferma à demi les yeux et se demanda une fois de plus ce qu'il avait fait pour mériter ça…

Aux yeux du monde, il n'était pas à plaindre. Certains devaient même rêver de connaître la même destinée. Orphelin serbe, vagabond sans le sou, plutôt bien fait de sa personne, hérite à moins de trente ans d'une des plus considérables fortunes occidentales, suite au décès d'un père qu'il a peu connu, mais qui l'aimait de loin. Seulement les dés étaient pipés. Ce que l'annonce avait omis de préciser, tout comme la presse people, c'était que ce plat était servi uniquement avec assaisonnement. A savoir dangers, tentatives de meurtres, haine, jalousie, irrespect, combat de tous les instants et pour toutes affaires, déceptions… et surtout immense solitude. Le but n'était plus de vivre le mieux qu'on pouvait avec ce qui était sur notre route, mais de survivre comme on pouvait au milieu de tout ça. Et ça changeait beaucoup de chose ! Ca transformait le paradis promis en véritable enfer. Oh il en avait retiré de belles choses quand même, il en avait conscience. La plus belle étant la composition d'une nouvelle famille sincère et précieuse, aux membres hétéroclites mais exceptionnels… Mais le prix était parfois lourd à payer. Il n'aimait pas ce monde dans lequel il avait été propulsé… trop égoïste, trop sombre et surtout trop décevant. Il avait cru qu'avec le pouvoir et l'argent, on pouvait changer les choses, améliorer la vie de l'ensemble des humains. Il avait oublié la mesquinerie et la soif de pouvoir de certains…. Il avait oublié que la noirceur des uns pouvait facilement arrêter la lumière des autres. Il n'avait pas trouvé le soutien escompté. Pire il avait découvert des ennemis, déclarés ou tapis dans l'ombre attendant le bon moment pour se découvrir et dévorer leur proie… A savoir lui…

Déception encore plus cruelle : il avait repris ce groupe pour ce père qu'il n'avait pas connu, touché par sa dernière déclaration qu'on ne lui avait pas laissé finir… et au fil des mois, il avait découvert que ce père n'en valait pas le coup… Chaque fois qu'il était prêt à faire la paix avec ce passé, avec cet homme, il découvrait quelque chose qui le blessait et ravivait sa déception… Il ne savait plus quoi croire. Son père était une énigme pire que celle du Sphinx. Qui était Nério Winch ? Cet homme qui sans aucun remord passait contrat avec la mafia et blanchissait l'argent issu des pires fléaux de la planète : les jeux, la drogue et la prostitution ? Cet homme qui avait adhéré à la Commission ? Ou celui qui l'avait fuie, l'avait combattue le reste de sa vie et avait payé le prix fort pour cette lutte : la Mort ? Cet homme qui manipulait tout le monde et régnait en despote (même encore après sa mort) ? Ou celui qui s'était sacrifié pour que son enfant vive en paix et le plus heureux possible ? …

Largo ne savait pas. Il doutait de son père. Il doutait de l'amour que celui-ci lui aurait porté. Il doutait de lui-même…Ca faisait beaucoup en une fois pour un seul homme !...

En faisant de lui son héritier, Nério l'avait amené à faire des choses qu'il réprouvait, dont le jeune homme qu'il avait été n'aurait pas été fier… Il se sentait changer et il n'était pas sûr que ce soit dans la bonne direction. Est-ce que ça valait encore le coup de continuer ou devait-il fuir pour retrouver une vie plus simple, plus honnête et en fin de compte plus heureuse ? C'est pour répondre à ces questions qu'il avait quitté les gratte-ciels et la vie trépidante de la Grande Pomme et qu'il était venu se réfugier chez-lui…. dans ce monastère serein, perdu au fin fond de la campagne italienne...

Seulement, cela faisait déjà quatre jours qu'il était là, et il n'était pas plus avancé qu'en arrivant. La réponse qu'il espérait trouver n'avait pas été au rendez-vous. Il soupira et continua à perdre son regard dans les solives du plafond, insensible aux regards désapprobateurs que posaient sur lui quelques croyants outrés de sa posture et de sa désinvolture outrecuidante. Cet effronté ne se servait-il pas de la Vierge comme dossier ? La jeunesse n'avait-elle donc plus de respect pour rien ? Mais personne ne vint lui faire de remarques et troubler ce face à face avec lui-même. Les regards, que l'un des pères supérieurs du monastère posait sur ceux qui avaient la tentation de le faire, devaient sans doute être responsables de cet état de fait. Celui-ci balayait avec humilité les dalles de chapelle tout en surveillant le jeune homme du coin de l'œil. Il avait déjà eu le temps de faire deux passages et sans impatience ou agacement, il se préparait à en faire un troisième. Tant que Largo resterait là, il continuerait son ouvrage. Si le milliardaire décidait de s'en aller et de faire un nouveau tour, un autre moine le remplacerait dans la discrète surveillance qu'ils avaient établie depuis son arrivée. Leur ancien protégé semblait cassé de l'intérieur, une étincelle avait disparu en lui… Les moines avaient peur pour lui. Ils ne savaient pas exactement ce qui s'était passé. Il n'avait pas souhaité en parler et ils avaient respecté sa décision. Mais quand il se sentirait prêt, il aurait toujours une bonne âme prête à l'écouter sous la main.

Le moine fit une pause dans son balayage et regarda le jeune homme, toujours appuyé sur la statue. Une nouvelle fois, il renouvela sa prière à la Vierge : qu'elle prenne soin de cet enfant, lui apporte réconfort et apaisement. Il n'avait pas été choqué que Largo s'appuie dos au socle de la statue. Il y avait vu un signe de Dieu. Il était normal que ce soit la Vierge, mère de tous les hommes, symbole de plénitude et d'amour, qui réconforte cet enfant un peu perdu. Lentement et régulièrement, il reprit ses coups de balai. La chapelle serait étincelante de propreté ce soir…

Une ou deux heures avaient dû passer quand une femme entra dans la chapelle, une partition à la main. Le moine balayeur releva la tête, en sentant son parfum frais et boisé. Ses prières à la Vierge avaient été entendues. Cette jeune femme moderne qui ne pourrait jamais enfanter, mais qui était d'une bonté rare et d'une capacité d'amour extraordinaire était sans aucun doute son émissaire… Il n'en doutait pas un instant, elle saurait aider le jeune homme. Mais il était étonné de la voir en ce lieu. Ils se sourirent quand elle passa devant lui. Puis alors qu'elle allait s'installer au vieux piano, il quitta discrètement la chapelle. On n'y avait plus besoin de lui. Sans bruit, elle s'installa derrière le vieil instrument, posa sa partition sur le pupitre, puis regarda sur sa gauche. Largo était toujours assis, les yeux perdus dans l'architecture du lieu. On pouvait lire sur son visage : doutes, tristesse, interrogation. La jeune femme posa sur lui un sourire doux empli de compassion, puis détourna les yeux et se mit à jouer. Comme toujours, elle commença par un ave maria. Largo se laissa aller et ferma les yeux, renonçant à penser pour mieux se laisser envahir par cette douce musique apaisante. Plus de peur, plus de doute, la musique n'exprimait que douceur et amour. Le morceau s'arrêta trop tôt à son goût, mais il ne rouvrit pas les yeux. Il attendait le suivant. Il ne voulait plus penser, plus se torturer… Au lieu des notes attendues, ce fut la musicalité d'une voix claire qui se fit entendre :

- "T'es-tu déjà demandé pourquoi tu portais ce prénom ? Il n'est pas très courant et plutôt insolite !"

Il rouvrit les yeux, déstabilisé par la question inattendue. Il secoua simplement la tête. Bien sûr que non, il ne s'était jamais posé cette question. Tout le monde avait un prénom qu'il héritait de son père et sa mère, sur un choix qui ne reposait souvent sur pas grand-chose. Un accord concessif entre les deux parties, en somme. Le principal intéressé ne pouvait pas dire son mot quant à ce choix, il devait faire avec. Il leva un regard interrogateur sur la pianiste qui avait replongé le nez dans sa partition. Mais à sa grande surprise, il n'y eut ni d'autres remarques ni d'autres questions. Elle se remit à jouer, un sourire malicieux sur les lèvres. Sa main droite appuyant peut-être un peu plus que nécessaire sur les touches comme pour insister : Mi sol sol, mi ré do, ré mi sol mi ré ; mi sol sol mi ré do, ré mi ré do do ; la do do, si sol la, la do si sol la ; la do do, si sol la, la do si sol la…

Il connaissait ce morceau, il en était sûr, mais pas moyen de se rappeler de son nom…

Les cloches sonnèrent 17h. Elle s'arrêta brusquement et se leva.

Devant son regard surpris par le brusque arrêt, elle expliqua :

- "Je dois aller animer l'atelier de peinture."

Sans plus d'explications, après un dernier sourire, elle sortit de la chapelle par la petite porte en chêne. Largo ne bougea pas et reprit sa contemplation des boiseries. Il n'avait toujours pas trouvé sa réponse et il devrait bientôt repartir vers New York ou tout plaquer définitivement…

Au bout de quelques minutes, il se leva excédé. La musique lui manquait et il n'avait pas retrouvé la quiétude d'avant l'intermède musical. Il se leva et fit quelques pas. En passant devant le piano, il remarqua le cahier-classeur toujours posé sur le pupitre. Elle avait une fois de plus oublié ses affaires. Il s'approcha pour le ramasser : puisqu'il s'apprêtait à marcher sans réel but, ses pas pouvaient bien le mener jusqu'à la cellule qu'elle occupait pour lui rendre ses feuillets musicaux. Il s'arrêta brusquement. La partition n'était pas annotée de l'écriture ample et déliée qui était la sienne, mais d'une écriture fine et serrée…. Celle de Nério Winch. Intrigué, il se pencha pour mieux la voir et s'immobilisa…La réponse qu'il avait tant cherchée venait de lui être révélée. C'était si simple, il avait eu tous les éléments dès le début sous les yeux et il n'avait pas su les lire. Du bout des doigts, il caressa les lettres en capitale noire en haut de la partition du dernier morceau qu'elle avait joué :

Largo

de la Symphonie du nouveau monde

d'Anton Dvorak(1841-1904)

Ses doutes s'envolèrent. Le Père Maurice avait toujours eu raison. Son père l'avait aimé et le considérait une des meilleures choses qui lui soit arrivé. Son prénom le prouvait. Il tâcherait de s'en montrer digne. Ce soir ou demain, il s'envolerait vers New York, prêt à livrer les batailles qui se présenteraient…

Au fond de la chapelle, une porte se referma sans bruit. Les trois personnes qui s'y trouvaient sourirent, satisfaites et rassurées par la lueur de joie et d'émotion passée sur le visage de Largo. Il était guéri. Le Père Maurice et le Père Matteo, le moine balayeur, passèrent le bras autour de la jeune femme et prirent la direction des ateliers.

- "Bravo, Danitza.

- Heureusement quand même qu'il n'a pas une connaissance musicale classique très approfondie…. Ta démonstration aurait eu beaucoup moins de poids si tu avais choisi un largo d'une autre symphonie…"

Elle eut un sourire rusé et déclara à voix basse :

- "Ca ne changera pas grand-chose s'il se met à niveau. Cette partition-là est annotée par Nério."

Elle savoura pleinement l'étonnement suscité par cette révélation sur les deux Pères. Ceux-ci s'exclamèrent en cœur après un court instant:

- "Comment as-tu eu ça ?

- Comment as-tu réussi ce tour ?"

Elle leur adressa un sourire narquois :

- "Un bon magicien n'explique jamais ses tours. Et messieurs, une femme doit toujours savoir garder une part de mystère…"

Dans un éclat de rire, elle entra dans l'atelier où elle était attendue par quelques élèves. Les deux moines se regardèrent, hochèrent la tête d'un air entendu et retournèrent vaquer aux affaires monacales…

Fin


Note auteur n°1: Ceci n'est qu'une explication parmi d'autres !

« Largo » a d'autres significations en italien, mais comme à l'origine ce personnage est serbe et que Sarjevane est une île anciennement yougoslave (dans les Bd et romans du moins). J'ai préféré ne pas m'attarder dessus… Surtout que malheureusement, je ne parle pas italien et que je n'étais pas inspirée par la traduction que m'en donnait certains dictionnaires… Je m'en suis donc tenue à la version musicale…

Largo signifie en musique « avec un mouvement lent et ample, majestueux ». Un largo est donc un morceau qui doit être joué largo. On doit en trouver dans divers morceaux, mais sur les quelques partitions que j'ai, le seul que j'ai jamais eu intitulé ainsi est issu de la Symphonie du nouveau monde (l'intitulé étant exactement celui de l'histoire) et j'adore ce morceau. C'est de là qu'est venue de l'idée de cette histoire. J'espère que vous avez pris du plaisir à lire cette histoire… Mais que ce soit le cas ou non, n'hésitez pas à me tenir au courant!

Note auteur n°2: C'est encore une ancienne histoire. Et je dois avouer que je n'ai pas fait vraiment de changement apr rapport à sa dernière publication. mais je ne voyais pas quoi améliorer. Il y aura bien de la nouveauté dans ce recueil, mais pas tout de suite...j'ai un peu de mal à concrétiser mes idées. En attendant, y a une songfic (qui est sans doute améliorable sur de nombreux points) totalement originale sur mon livejournal .