L'air est moite et presque palpable, éléctrisé de l'orage à venir. Une épaisse couche de nuages cuivrés a remplacé l'azur impeccable d'une innocente matinée d'été. Les effluves mêlées d'une cigarette parfumée au menthol, des premières gouttes de pluie éparses sur le macadam brûlant et de chair chaude emplissent la pièce comme une présence omnisciente, un témoin invisible au regard inquisiteur.

La petite boîte de cuivre rouillée traîne sous les draps froissés. La gélule analgésique colorée, dose quotidienne d'extase concentrée, roule dans ma gorge sèche et provoque un long frisson délicieusement éléctrique qui grimpe le long de ma colonne vertébrale en s'accentuant dans une jouissance incomparable. Silence blanc, lumineux. Eveil brutal des sens, baume de tendresse froide sur mes douleurs enragées. La gélule rend à mes actes un arrière-goût de légitimité suffisant pour pérseverer.

Je t'ai reconnue immédiatement, tu sais. Ca fait partie du métier de savoir reconnaître à des kilomètres l'âcre parfum de celui qui maquille ses émotions sous une peau d'indifférence artificielle. Je n'ai pas mis longtemps à deviner que tu n'étais pas juste une très jolie môme qui sirote son lait en matant les vieux monsieurs feuilletant le journal avant de se rendre au bureau. A comprendre que le frémissement léger sous ta peau brune n'était dû ni aux battements trop rapides d'un sang agité par la moîteur estivale, ni au simple trouble de notre petit jeu de séduction.

Tu n'as pas changée, tu sais, tu me dévisages toujours avec la même haine incorruptible au fond de tes yeux noirs ; et cette délicate silhouette de femme-enfant, fragile et pourtant si sérieuse, presque charismatique, aux gestes rapides et un peu brusques, bouffés d'une terreur latente... J'ai lu ton impatience et ta rage violente dès les premiers gestes, j'ai senti monter en toi le dégoût et le plaisir de me regarder en face après tant de temps. Etape par étape, comme la chaleur extatique de la petite gélule qui s'ouvre et répand son contenu dans ma gorge impatiente, comme un Nocturne de Chopin dont la puissance s'élève délicatement dans le bruissement du crépuscule, je t'ai vu perdre ce qu'il te restait d'innocence. Et tu l'as fait avec une grâce infinie, tu sais...

Une pluie brûlante innonde le parquet dans un bruit sourd, des perles d'eau roulent le long de la transparence graisseuse des vitres. Je déteste les chambres de cet hôtel. Les murs étroits à l'hideux papier-peint décollé par endroit, le parquet un peu disloqué et l'odeur de naphtaline que dégagent les draps emmêlés autour de ton corps. Je déteste plus que tout être ici auprès de toi.

Des images flashent devant mes pupilles, réduites à un rien par l'analgésique ingurgité quelques minutes auparavant. Nous sommes encore au café et je te souffle à l'oreille que je t'ai reconnue. Nous marchons dans les rues désertées d'un mois d'Août caniculaire, tu guettes chaque coin sombre mais n'ose jamais m'y entraîner. Ta main collée sur le revolver dans ta poche de jean. Mon impatience, mon excitation, mon désir de savoir qui gagnera notre stupide jeu de revanche. Cet hôtel miteux où nous sommes entrés comme par erreur, par habitude, sans en cerner vraiment la raison.

Etait-ce pour s'égorger ou s'embrasser que nous sommes montés en silence jusqu'à cette chambre misérable ? Ta rage à m'aimer contre toute attente, avec une horreur et un plaisir croissants, comme si ta vie en dépendait. M'avoir à ta merci de cette manière était sans doute ta plus belle façon de me tuer... A petit feu, par petites touches d'extase latente et de sensualité meurtrière, par pure cruauté féminine. Tu as trouvé mon point faible. Tu t'y enlises avec une colère incommensurable.

Je reviens à la réalité de cette chambre miteuse. Accroupi aux pieds du lit dont la largeur est presque égale à celle de cette minuscule cellule, je t'observe avec un plaisir sans doute identique à celui que tu prenais ce matin en imaginant ce jour comme une revanche à ton enfance indocile et destructrice. Au fil de cette matinée que nous avons passée ensemble j'ai pu observer à loisir s'éveiller en toi toute la contradiction de ta petite âme bûtée et violente, tiraillée entre le désir de vengeance et le trouble sensuel, la rancoeur insurmontable et le besoin vital de te créer un avenir : toutes choses très adolescentes, me diras-tu.

Car c'est ce que ton petit corps immobile et doré dans la lumière glauque m'évoque, une fin d'adolescence sans équivoque, comme dans une infinie tendresse la mère écrase l'enfant contre son sein et le tue : c'était la faiblesse de ton italien d'assassin. Léon est mort d'une faiblesse d'amour qui lui a joué de mauvais tours. Léon est mort de ta grâce d'enfant encore toute tendre de vie nouvelle, celle que je n'ai pas réussi à t'ôter le jour où toi aussi tu étais venue pour m'être fin à tes tourments, et ma vie par la même occasion.

Tu aurais dû tourner la page, tu sais, tu aurais dû oublier pendant qu'il était temps. Je sais que tu l'as compris lorsque nous sommes entrés dans cette chambre et que ton révolver brûlait contre ta hanche, prêt à accomplir ta vengeance : aucune mort ne te seras jamais salvatrice, petite fille. Il aurait fallu que tu oublies. Comme j'oublie dans mes gélules l'infini et répugnant plaisir que je prends à ôter des vies innocentes, comme je m'efforce d'oublier sans cesse ton visage dans la musique qui m'emporte et m'apaise. Car comme dit Rimbaud : ce qui est insupportable, c'est que rien n'est supportable.

L'éclat argenté d'un éclair plonge brusquement ton corps nu dans une lumière glacée, comme une poupée de chiffons abandonnée par un enfant peu soigneux. La peau dorée, immobile et luisante d'une sueur d'épuisement qui suinte encore. Ton silence immuable, les courts cheveux sombres éparpillés sur ton visage. Le petit révolver brille d'un éclat métallique dans la poche de ton jean éventré. Je sais que je devrais quitter la chambre. Maintenant. Je sais mais je ne peux pas, pourtant je n'ai pas beaucoup de temps pour éviter que les évènements ne prennent une mauvaise tournure.

Quelque chose me cloue au sol, une lassitude étrange et effrayante, une brusque résignation que je ne me connais pas et qui a le goût de la mort. La lumière cyclique des éclairs irrite mes pupilles réduites par la drogue, mes membres anesthésiés ne répondent plus à l'appel. Je me lève et rampe sur les draps humides de pluie et de chaleur, jusqu'à ton corps si calme, jusqu'à ton visage aux paupières lourdes et dont les lèvres s'entrouvrent soudain comme pour mieux capter l'air brûlant...

Tes yeux s'écarquillent brusquement, hallucinés et fiévreux, dans la lumière trop vive d'un éclair dont l'éclat donne à ton si beau visage un aspect irréel. Je sens dans mon ventre se creuser un abîme inconnu et effrayant qui tord mon âme et la meurtrit avec une violence insidieuse qui me paralyse. Je repousse les cheveux de ton visage pour mieux te voir, tu ressembles à une toute petite fille qui viendrait de faire un cauchemard. Je lis dans tes yeux de velours sale le vertige d'un instant d'étourdissement, puis soudain tu fixes mes yeux et je réalise que personne à part toi n'est capable de regarder en face celui que je suis réellement.

Ta main agrippe fermement la mienne. Tes ongles qui s'enfonçent dans ma chair. Ton regard qui pénètre le mien. La même douleur viscérale et inouïe, celle d'un amour que je ne mérite pas et ne pourrais jamais connaître, qui ne s'exprime en moi par le désir incessant de mettre fin à cette situation de la plus terrible manière qui soit.

- Je dois te tuer.

Le silence qui succède à ces mots bourdonne longuement dans mon crâne comme une migraine qui s'attarde, comme le sang qui martèle mes veines avec brutalité. Il est emplit du son de la pluie maintenant sereine sur les carreaux de la chambre, de ta respiration brûlante et rapide qui s'élève comme une brise sur mon cou où le sang bat la mesure. Je ne saurais dire si ces mots proviennent de ta bouche ou de la mienne, maintenant qu'elles se rejoignent dans le même élan de désespoir, mais ils avaient la douloureuse intensité de l'amour déchu.